Ils devinrent la terreur de toutes les nations de l'Amérique

septentrionale. Lorsque les Agniers prenaient les armes contre les

tribus de la Nouvelle-Angleterre, un seul de leurs guerriers

paraissait-il parmi elles, aussitôt le terrible cri d'alarme s'élevait

de colline en colline, un Iroquois! un Iroquois! Et saisies d'épouvante,

toutes les tribus, hommes, femmes et enfans, prenaient la fuite comme un

timide troupeau de moutons poursuivis par des loups. Cette terreur de

leur nom, ils mettaient le plus grand soin à la répandre en cherchant en

toutes occasions à persuader aux autres peuples qu'ils étaient

invincibles.

Pontgravé lui ayant amené à Québec deux barques remplies d'hommes,

Champlain repartit aussitôt avec ses nouveaux alliés et une douzaine de

Français pour marcher contre eux. Il les rencontra sur les bords du lac

auquel il a donné son nom. Les deux armées se trouvèrent en présence le

29 Juillet (1609) et se préparèrent au combat. Les Sauvages passèrent

toute la nuit à danser, à chanter et à se provoquer d'un camp à l'autre

à la façon des Grecs et des Troyens d'Homère. Les Français pour qui les

usages des Indigènes étaient nouveaux, regardaient tout cela avec une

curiosité mêlée de surprise.

Le lendemain matin, les Indiens sortirent de leurs retranchemens et se

rangèrent en bataille. Les Iroquois au nombre de 200 s'avancèrent au

petit pas avec beaucoup de gravité et d'assurance, sous la conduite de

trois chefs que distinguaient de grands panaches. Champlain n'avait que

deux Français avec lui, les autres étant restés en arrière. Ses alliés

se séparèrent en deux corps et le mirent en avant à leur tête, tandis

que ses deux compagnons se placèrent sur la lisière du bois avec

quelques Sauvages. On lui dit de tirer sur les chefs. Les ennemis

s'arrêtèrent à 30 pas de lui, et le contemplèrent quelque temps avec

surprise; alors les deux partis firent une décharge de flèches, et dans

le même temps tombèrent raides morts deux chefs Iroquois frappés par les

balles, et un troisième mortellement blessé. Les alliés poussèrent un

cri de joie; les ennemis saisis d'épouvante, prirent la fuite et se

dispersèrent dans les bois, mais non sans avoir encore perdu plusieurs

guerriers qui furent tués ou faits prisonniers.

Cette victoire ne coûta que 15 ou 16 blessés aux vainqueurs qui, après

avoir pillé le camp des vaincus, où ils trouvèrent du maïs et des armes,

commencèrent une retraite précipitée le jour même. Le soir ils prirent

un de leurs prisonniers et lui commandèrent d'entonner le chant de mort.

Ensuite, suivant la coutume de ces barbares, il lui firent souffrir les

plus affreux tourmens. Champlain, révolté de leur cruauté, n'obtint la

permission d'achever ce pauvre misérable qu'après qu'ils furent las de

le torturer, et que le sang eut satisfait leur vengeance.

Vers l'automne le gouverneur s'embarqua pour l'Europe, et se rendit à

Fontainebleau où était Henry IV, qui le reçut très bien, et écouta avec

intérêt le rapport qu'il lui fit de la situation de la Nouvelle-France,

nom que ce grand roi donna alors au Canada.

De Monts fit d'inutiles efforts pour faire renouveler son privilège de

la traite; des intérêts trop puissans s'y opposaient pour qu'il pût

réussir. Néanmoins ses associés ne l'abandonnèrent pas encore tout à

fait après cet échec, espérant pouvoir dans la concurrence générale

retirer des pelleteries de quoi couvrir les dépenses de la colonie

naissante. Le Gendre et Collier furent ceux qui secondèrent son zèle

avec le plus d'ardeur. Il put, grâce à leur appui, expédier dans le

printemps (1610) deux navires sur l'un desquels revint Champlain, qui

trouva les habitans de Québec dans les dispositions les plus

encourageantes, la santé publique ne s'étant pas un instant altérée, et

la récolte ayant produit abondamment de manière à répondre aux

espérances les plus ambitieuses.

Les Indigènes attendaient son retour avec impatience pour entreprendre

une nouvelle expédition contre leurs ennemis qu'ils ne craignaient plus

maintenant d'aller attaquer chez eux. A peine donc fut-il débarqué et

eut-il donné ses ordres, qu'il partit pour se mettre à la tête de leur

armée réunie à l'embouchure de la rivière Richelieu.

On ne marcha pas longtemps sans rencontrer les Iroquois que l'on croyait

bien plus loin. Ils s'étaient fortement retranchés pour se mettre à

l'abri des armes meurtrières des Européens, dont ils avaient vu l'effet

au combat de l'année précédente, et ils repoussèrent leurs assaillans

dans une première attaque. A la seconde cependant, le feu de la

mousqueterie décida la victoire qui fut longtemps disputée. Champlain et

un de ses gens y furent blessés. Les ennemis furent taillés en pièces,

et ceux qui échappèrent au casse-tête périrent dans une rivière dans

laquelle ils furent culbutés. Deux cents Hurons arrivèrent après le

combat. La plupart d'entre eux n'ayant jamais vu d'Européens regardaient

les Français, leurs habits, leurs armes, avec étonnement.

La liberté du commerce des pelleteries ayant été promulguée dans tous

les ports de mer du royaume, plusieurs navires vinrent en Canada pour

faire la traite. Ils apportèrent la nouvelle de la mort de Henri IV. Ce

tragique événement y répandit la même consternation qu'à Port-Royal.

Tout le monde sentait la perte qu'on venait de faire, et surtout

Champlain qui avait joui de la protection et de l'amitié de cet

infortuné monarque. Il partit presque immédiatement pour la France, afin

de veiller aux intérêts de Québec qui auraient pu se trouver gravement

compromis dans les dissensions que faisaient redouter cette catastrophe.

L'esprit du nouveau gouvernement et la liberté entière de la traite, qui

dès lors donna lieu à une concurrence très-vive, obligèrent de Monts à

abandonner tous ses projets, faute de moyens pour les continuer, ayant

même eu de la peine à subvenir aux dépenses de la colonie dans le temps

qu'il était en possession du monopole de son commerce. Il fallut donc

songer à adopter un nouveau système; et Champlain, après en avoir

conféré avec lui à Pons, travailla à former une nouvelle compagnie et à

mettre le Canada sous la protection de quelque grand personnage de la

nation, comme le moyen le plus propre à lui assurer les dispositions

favorables de la cour. L'exemple de l'influence de la marquise de

Guercheville dans les affaires de l'Acadie, lui semblait prouver la

nécessité d'une pareille protection, à laquelle la couronne montrait

beaucoup d'égards, pour récompenser sans doute et encourager la fidélité

de la noblesse, avec laquelle elle voulait se mettre en faveur comme

elle faisait avec le clergé.

Charles de Bourbon, comte de Soissons, se chargea à sa prière des

intérêts du Canada. Il s'en fit nommer par la régente lieutenant-général

à la place de M. de Monts, et choisit Champlain pour son lieutenant, par

ses lettres du mois d'octobre 1612. A peine cette commission était-elle

signée que ce prince mourut. Ce capitaine allait retomber dans son

premier embarras, lorsqu'heureusement le prince de Condé accepta la

charge vacante par la mort du comte de Soissons, et le continua dans ses

fonctions.

La commission de ce dernier lui ordonnait de saisir tous les bâtimens

qui feraient la traite, sans permission, depuis Québec en remontant le

fleuve. C'était abolir, pour ces limites, la liberté du commerce

accordée par Henri IV. Lorsque cette commission fut publiée dans les

havres et ports du royaume, elle souleva une opposition formidable.

Champlain montra dans cette circonstance les ressources de son esprit

ingénieux. Il proposa d'établir une association pour coloniser le

Canada, et y faire le commerce des pelleteries, dans laquelle tous les

marchands auraient droit d'entrer. Il voulait assurer par ce plan le

succès de sa colonie, et rendre en même temps le commerce libre à tous

ceux qui le faisaient, sous certaines conditions. Ce projet était bon;

néanmoins les marchands de la Rochelle refusèrent de se prêter à son

exécution. Ils avaient été priés de se trouver à Fontainebleau pour

signer l'acte de société, ils n'y vinrent point; ceux de Rouen et de

St.-Malo seulement s'y rendirent. Malgré cela, il fut décidé de leur

laisser le droit d'entrer dans la compagnie pour un tiers, s'ils

venaient à changer d'avis; mais ne s'étant point conformés aux articles

proposés dans le temps donné, l'acte fut clos, et les deux dernières

villes y furent parties chacune pour moitié. Fait pour onze années, il

fut ratifié par le Prince de Condé et confirmé par le roi. Les

Rochellois regrettèrent alors leur obstination, parceque la liberté du

commerce se trouva abolie par cette confirmation royale, à laquelle,

sans doute, ils ne s'attendaient pas. Ils continuèrent toutefois par

contrebande la traite sur un pied considérable sans qu'on pût y mettre

fin, à cause de l'impossibilité à cette époque de garder les côtes du

Canada.

Dans la prévision d'une pareille association, Champlain avait fait faire

des défrichemens dans le voisinage de Montréal, pour élever un petit

fort afin de protéger le comptoir de la compagnie, qui pourrait être

avantageusement établi dans cette île. C'est pendant qu'il était occupé

à ce travail qu'il fut visité par 200 Hurons avec lesquels il fit un

traité d'alliance et de commerce, et qu'il obtint la permission de

former des établissemens dans leur pays s'il en trouvait le sol

convenable.

En 1613, trompé par un imposteur qui disait être parvenu avec les

Algonquins fort loin dans le nord, jusque sur les bords d'une mer où il

avait vu les débris d'un navire anglais, il partit pour aller vérifier

ce fait, que la découverte de la baie d'Hudson peu d'années auparavant

(1602) rendait très probable. Il remonta la rivière des Outaouais jusque

dans le voisinage de sa source sans rien trouver; et les Sauvages

l'ayant convaincu de la fausseté de ce rapport, il revint sur ses pas.

Avec de bons guides il aurait pu cependant atteindre la baie d'Hudson en

peu de temps, puisqu'avec un canot léger l'on peut, dit-on, s'y rendre

des Trois-Rivières par celle de St.-Maurice en 15 jours. L'année 1615

est remarquable dans les annales de la colonie par la découverte du lac

Ontario, la première de ces quatre grandes mers intérieures qui

distinguent l'Amérique septentrionale. Champlain se trouvant au

Sault-St.-Louis, les Hurons et les Outaouais réclamèrent encore son

secours contre les Iroquois, qui leur barraient le chemin pour venir

vendre leurs pelleteries aux comptoirs français. Dans l'intérêt de la

traite et de ses projets de découverte, il consentit à aller se mettre à

leur tête, et se rendit quelque temps après de sa personne à _Cahiagué_,

où les alliés devaient réunir leurs forces. Il prit la route de la

rivière des Outaouais, parvint jusqu'au lac _Nipissing_, à environ 60

lieues au nord-est du lac Huron, puis descendant vers le sud, il arriva

sur les bords du lac Ontario à la fin de juillet. Il est le premier

Européen qui ait contemplé cette _mer douce_, comme il l'appelle, ce lac

océanique que ne sillonnaient encore que les fragiles esquifs de

l'Indien, qui ne réfléchissait que les sombres forêts de ses rives

solitaires; mais qui devait baigner dans la suite tant de villes

florissantes, et porter sur son sein les plus gros navires qu'ait

inventés l'industrie humaine.

Il trouva dans une bourgade 14 Français qui étaient partis avant lui de

Montréal; il traversa cinq autres villages tous défendus par de triples

palissades, et entra enfin dans celui de _Cahiagué_ qui renfermait 200

cabanes. Il fut reçu avec la plus grande distinction par toute la tribu.

Cependant l'armée barbare ne tarda pas à se mettre en marche; l'on

traversa le St.-Laurent par le 43e. degré de latitude. L'ennemi prévenu

de l'invasion, avait eu le temps de prendre ses mesures et de se mettre

en état de défense. Solidement retranché, il repoussa toutes les

attaques des alliés qui furent faites sans ordre et avec une confusion

étrange, malgré les efforts des Français pour régulariser les mouvemens

de ces hordes indociles, qui passèrent alors de l'excès de la

présomption au plus profond découragement. Il fallut songer à la

retraite qui s'opéra néanmoins avec régularité et sans perte.

Champlain qui avait reçu deux blessures dans cette campagne, demanda,

lorsqu'il fut assez rétabli pour supporter les fatigues du voyage, des

guides pour le reconduire à travers les forêts à Montréal. On les lui

refusa sous divers prétextes, et il fut obligé de passer l'hiver chez

ces peuples. Mettant ce délai à profit, il étendit ses courses au midi

du lac Ontario, et visita la nation neutre, tribu populeuse qui, malgré

sa position intermédiaire entre les parties belligérentes, conservait

des relations amicales avec tous ses voisins. Il ne fut de retour au

Sault-St.-Louis que dans le mois de juin suivant. Le bruit avait été

répandu qu'il était mort; ce fut donc avec la plus grande joie que ses

compatriotes le virent arriver sain et sauf au milieu d'eux, après avoir

fait des découvertes qui devaient ajouter encore une nouvelle célébrité

à son nom.

En 1618, les Etats du royaume étant assemblés, les députés de la

Bretagne réussirent à faire accepter par le conseil l'article de leurs

cahiers qui demandait la liberté du commerce des pelleteries en Canada,

fait qui démontre l'importance que ce négoce avait prise du moins dans

cette province de France. Champlain qui était passé en Europe en partie

pour veiller aux intérêts de la colonie dans les troubles qui agitaient

encore le royaume, comme il l'avait déjà fait lors de la mort de Henri

IV, fit revenir sur cette mesure, qui sappait par sa base la société du

Canada qu'il avait eu tant de peine à former; et après une discussion

approfondie où tous les intéressés furent entendus, elle fut retirée.

Des procès et des difficultés sans nombre assaillissaient de toutes

parts cette compagnie, qui, n'ayant que des motifs de lucre, se fût

bientôt dégoûtée d'une entreprise ingrate sans Champlain qui, mettant

tour à tour en jeu l'intérêt, le patriotisme et l'honneur, réussit

encore à l'empêcher de se dissoudre et à conserver ce qu'il regardait

comme la sauvegarde de la colonie. Après avoir ainsi assuré l'existence

de cette société, il la pressa de travailler avec zèle à la

colonisation; elle lui fit des promesses qu'elle se donna bien de garde

d'exécuter. Au reste il eut bientôt lieu d'en éprouver lui-même les

bonnes volontés, et de se convaincre de la manière dont elle entendait

acquitter ses obligations.

Comme il se préparait à passer à Québec avec toute sa famille, elle

voulut l'employer seulement à des voyages de découverte pour lier de

nouvelles relations commerciales avec les nations qu'il pourrait

découvrir; et charger de l'administration de la province Pontgravé,

homme facile et tout à fait selon ses vues, et qui ne s'était jamais

intéressé qu'à la traite. Il refusa de consentir à cet arrangement. Là

dessus s'éleva une contestation qui fut portée devant le conseil du roi,

lequel par un arrêt rendu en 1619, maintint Champlain à la tête du

gouvernement de la Nouvelle-France pour laquelle il ne put partir

cependant qu'en 1620 à cause de toutes ces difficultés. A peu près dans

le même temps le prince de Condé qui avait été emprisonné pendant les

troubles, fut rendu à la liberté et céda la lieutenance-générale de ce

pays, dont il était chargé depuis quelques années, au duc de Montmorenci

pour 11,000 écus; d'où l'on peut conclure que le patronage du Canada

valait déjà quelque chose. Champlain fut confirmé dans ses fonctions, et

reçut ordre de bâtir un fort à Québec. M. Dolu, grand audiencier, fut

chargé en France des affaires du Canada, auxquelles le duc de

Montmorenci parut prendre plus d'intérêt que son prédécesseur. Les

associés voulurent encore partager le commandement de Champlain; mais

les ordres du roi les restreignirent à leur commerce seul, et placèrent

la colonie sous l'administration exclusive de ce capitaine.

C'est à son retour à Québec qu'il fit commencer la construction du

château St.-Louis, sur la cime du cap, château devenu célèbre pour avoir

servi de résidence aux gouverneurs du Canada jusqu'en 1834, qu'il fut

entièrement détruit par un incendie. Tous leurs actes étaient

généralement datés de cette demeure vice-royale, qui n'a pas été

rebâtie.[36]

[Note 36: On a conservé ce nom à un bâtiment bâti à la fin du dernier

siècle pour servir de dépendance au château, et que le feu a épargné.]

Les Récollets commencèrent aussi à se construire cette année un couvent

sur la rivière St.-Charles, quoique la population de Québec ne dépassât

pas encore une cinquantaine d'âmes, en y comprenant même ces moines.

Mais tel était l'esprit de dévotion en France que différens ordres

religieux purent, par les libéralités des personnes pieuses, élever au

milieu des forêts du Canada, qu'ils étaient obligés de défricher pour en

poser les fondations, les vastes établissemens scolaires et de

bienfaisance qui font aujourd'hui encore l'honneur de ce pays. Des corps

religieux les Récollets qui y sont venus les premiers, sont aussi les

premiers qui en ont disparu. Ce qui frappait davantage autrefois

l'étranger en arrivant sur ces bords, c'étaient nos institutions

conventuelles, comme dans les provinces anglaises, c'étaient les

monumens du commerce et de l'industrie: cela était caractéristique de

l'esprit des deux peuples. Tandis que nous érigions des monastères, le

Massachusetts se faisait des vaisseaux pour commercer avec toutes les

nations.

L'année suivante, Champlain promulgua des ordonnances et des réglemens

pour la bonne conduite des colons et le maintien de l'ordre. Ce petit

code de lois, le premier qui ait été fait pour le Canada, ne paraît pas

avoir été conservé. Ce serait une pièce curieuse pour l'histoire des

premiers jours de la colonie. Il n'est pas non plus indigne de cette

histoire de mentionner que c'est vers cette époque qu'il commence à y

avoir des habitans qui vivent du produit de leurs terres; et les Hébert

et les Couillard sont les plus notables de ceux dont l'on trouve le nom

dans nos anciennes annales: c'est en 1628 seulement qu'on laboura pour

la première fois avec des boeufs. La plupart des Français passés en

Canada étaient encore alors employés à la traite des pelleteries, dont

Tadoussac, Québec, les Trois-Rivières et le Sault-St.-Louis étaient les

principaux comptoirs.

Cependant les Sauvages qui avaient toujours continué de se faire la

guerre, soupiraient depuis longtemps après la paix. Les deux partis

fatigués d'une lutte sanglante qui, selon leur rapport, durait depuis

plus de 50 ans, avaient en effet tacitement consenti à une espèce de

trêve, qui fut suivie ensuite d'un traité solennel ratifié en 1622.

D'un autre côté, la traite était un objet continuel de disputes entre

les négocians qui y étaient engagés, ou entre ces négocians et le

gouvernement. La société formée entre Rouen et St.-Malo en 1616, avait

été supprimée par le roi, faute par elle d'avoir rempli ses obligations

relativement à la colonisation du pays; et une nouvelle association

s'était, à ce qu'il paraît, organisée avec les frères de Caen à sa tête.

Il s'éleva aussitôt des procès entre l'ancienne et la nouvelle compagnie

au sujet de réclamations litigieuses. Le tout fut porté devant le

conseil du roi, et se termina par la réunion des deux sociétés.

Il est souvent difficile de démêler la complication des sociétés

commerciales qui exploitaient alors la colonie; mais il importe peu

qu'elles fussent composées de tels ou tels hommes, portassent tels ou

tels noms, ou eussent telles ou telles obligations à remplir envers

elle; il suffit de savoir que toutes elles se ressemblaient sous un

point, c'est-à-dire, qu'elles ne faisaient rien ou presque rien pour le

Canada. Elles n'avaient pas fait défricher un seul arpent de terre; et

il est constant qu'elles regardèrent, en Canada comme en Acadie,

l'établissement du pays comme destructif de la traite.[37]

[Note 37: Voir ce que M. Denis dit sur la conduite de d'Aunay en Acadie:

_Description de l'Amérique Septentrionale_, chap. III.]

Le duc de Montmorenci fatigué comme vice-roi de tous ces débats, céda

pour une certaine somme sa charge à Henri de Lévis, duc de Ventadour. Le

roi fit en conséquence expédier en 1625 ses lettres patentes nommant

lieutenant-général de la Nouvelle-France ce dernier duc, qui dégoûté du

monde était entré dans les ordres sacrés. Son but en acceptant cette

charge était de travailler bien moins à l'établissement de la colonie

qu'à la conversion des idolâtres. Aussi fit-il peu de chose pour elle;

mais s'il y envoya peu ou point de colons, en revanche il y fit passer,

dans l'année même et à ses propres frais, cinq Jésuites: c'étaient les

P. P. Lallemant, Bréboeuf,[38] Masse et deux autres religieux. Tout

louable qu'était ce dessein, cela donnait peu d'espoir à ceux qui

désiraient voir avancer le Canada en population, en industrie et en

richesses. Mais Champlain veillait sur lui, et s'il ne faisait pas de

progrès, du moins sa main l'empêchait de tomber.

[Note 38: Le P. Bréboeuf était d'une ancienne famille normande de la

souche de laquelle descendent les Arundels d'Angleterre. _Dict.

Historique._]

A la fin outré de la coupable indifférence de la nouvelle compagnie, il

l'accusa auprès du duc de Ventadour, et peignit à ce seigneur avec

énergie l'abandon dans lequel elle laissait languir cette province, qui

ne demandait qu'un peu d'aide pour fleurir et prospérer. Ces plaintes

parvinrent aux oreilles de Richelieu chargé alors des destinées de la

France. En apprenant le mal, il avisa au remède avec sa décision et sa

promptitude ordinaires.

Ce ministre que l'Europe s'accorde à regarder comme le plus grand homme

d'état moderne, était parvenu au timon des affaires en 1624. Créature du

maréchal d'Ancre, il sut acquérir les bonnes grâces de la reine mère,

dont il fut dans la suite un ennemi acharné. Il s'employa activement

pour rétablir la paix entre elle et le roi son fils; pour l'en

récompenser, elle lui fit obtenir le chapeau de cardinal et une place

dans le conseil, qu'il assujettit bientôt à ses volontés par sa fermeté

et par ses talens. Il introduisit un système de politique qui changea la

face de l'Europe. Ce puissant génie, dit l'abbé Millot, gouvernant la

monarchie française, maîtrisant la faiblesse du monarque, subjuguant

l'audace des calvinistes et l'ambition séditieuse des grands, étonna le

monde par l'éclat de ses entreprises. Il fit couler des fleuves de sang,

il gouverna avec un sceptre de fer, il rendit la France malheureuse, il

fut craint et haï autant qu'admiré; mais son ministère fera une des

principales époques de l'histoire par les révolutions et les événemens

célèbres qu'il a produits.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 7 / 30 段