Dans la même année fut assassiné Henri IV. Cette calamité nationale eut

encore des suites plus funestes pour la lointaine et faible colonie de

la baie Française, que pour le reste du royaume. L'intrigue et la

violence qui firent place, sous Marie de Médicis et son ministre

Concini, à la politique conciliante du feu roi, vinrent troubler

jusqu'aux humbles cabanes de Port-Royal, où elles jetèrent la confusion,

et dont elles causèrent la ruine plus tard.

Dès que le ministre italien fut au pouvoir, les Jésuites eurent assez

d'influence pour forcer le baron de Poutrincourt de les recevoir dans

son établissement en qualité de missionnaires. Ses associés qui étaient

huguenots, ou qui avaient des préjugés contre ces religieux, qu'ils

regardaient comme les auteurs de la ligue et de l'assassinat de Henri,

préférèrent se retirer de la société que d'y rester si l'on persistait à

les admettre dans la colonie. Ils y furent remplacés sur le champ par la

marquise de Guercheville qui s'était déclarée la protectrice des

missions de l'Amérique: c'était tout ce que l'on demandait. La marquise

acheta en outre les droits que de Monts avait sur toute l'Acadie, et

qu'elle se promettait de faire revivre. Poutrincourt se trouva

complètement à sa merci. Son fils signa un arrangement avec elle, par

lequel la subsistance des missionnaires devait être prise sur le produit

de la pêche et du commerce des pelleteries.

Cette dame qui ne faisait rien sans l'avis des Jésuites, les fit entrer

encore dans le partage des profits de la traite, ôtant ainsi, selon

Lescarbot, à ceux qui auraient eu la volonté d'aider à l'entreprise, le

moyen d'y prendre part. «S'il fallait donner quelque chose, continue ce

judicieux écrivain, c'était Poutrincourt, et non au Jésuite qui ne peut

subsister sans lui. Je veux dire qu'il fallait premièrement aider à

établir la république, sans laquelle l'Eglise ne peut être, d'autant

que, comme disait un ancien évêque, l'Eglise est en la république, et

non la république en l'Eglise.»

Les profits que rendaient les pelleteries se trouvèrent ainsi en partie

absorbés pour le soutien des missions au détriment de Port-Royal. Les

protestans et les catholiques, partisans de la politique de Sully,

composaient ce qu'il y avait de plus industrieux en France, et étaient

par cela-même plus favorables aux améliorations que leurs adversaires,

auxquels ils durent cependant céder le pas dans les plantations comme

ailleurs, depuis l'avènement de Marie de Médicis aux affaires. L'intérêt

du pays fut ainsi sacrifié à la dévotion sublime, mais outrée du 17e

siècle.

Les dissensions ne tardèrent pas à éclater en Acadie. Les Jésuites,

agissant au nom de celle qui les y avait envoyés et maintenus, firent

saisir les vaisseaux de Poutrincourt; il s'en suivit des emprisonnemens

et des procès qui le ruinèrent, et réduisirent les habitans de

Port-Royal auxquels il ne put envoyer des provisions, à vivre de glands

et de racines durant tout un hiver.

La marquise de Guercheville se retira alors de la société, et avisa aux

moyens d'établir les Jésuites ailleurs. Champlain fit tout ce qu'il put

pour l'engager à se lier avec de Monts; mais elle refusa constamment de

s'associer avec un calviniste. Au reste les Jésuites espéraient

peut-être former en Acadie un établissement semblable à celui qu'ils

avaient déjà dans le Paraguay, et qui fût entièrement sous leur

contrôle; mais leur tentative eut les suites les plus funestes.

Leur protectrice fit armer à ses frais un vaisseau à Harfleur, dépense à

laquelle la reine-mère voulut bien contribuer; et de la Saussaye, un de

ses favoris, fut choisi pour le commander. Il alla prendre les Jésuites

de Port-Royal et continua sa route vers le Mont-Désert, où il entra dans

la rivière Penobscot (Pentagoët), que le P. Biart avait explorée l'année

précédente, et commença sur la rive gauche un établissement qu'il nomma

St.-Sauveur (1613).

Tout marcha d'abord comme on pouvait le désirer; et l'on se flattait

déjà d'un succès qui dépasserait toutes les espérances, lorsqu'un orage,

parti du côté d'où l'on devait le moins l'attendre, vint fondre sur la

nouvelle colonie et l'étouffer dans son berceau. Voici ce qui donna lieu

à cet événement.

L'Angleterre réclamait le pays jusqu'au 45e. degré de latitude

septentrionale, c'est-à-dire, une grande portion de l'Acadie. La France,

au contraire, prétendait descendre vers le sud jusqu'au 40e. degré. Il

résultait de ce conflit que, tandis que la Saussaye se croyait dans les

limites de la Nouvelle-France à St.-Sauveur, les Anglais l'y regardèrent

comme empiétant sur leur territoire.

Aussi le capitaine Argall de la Virginie, n'eut-il pas été plutôt

informé de son apparition sur la rivière Penobscot, qu'il résolût

d'aller le déloger. L'espoir d'y faire un riche butin fut néanmoins pour

beaucoup dans cet accès de patriotisme.

Il parut devant St.-Sauveur avec un vaisseau de 14 canons, et jeta la

terreur dans la place qui était sans défense, et qui le prit d'abord

pour un corsaire. Le P. Gilbert du Thet voulut opposer de la résistance

avec quelques habitans et fut tué. Argall s'empara alors de

l'établissement et le livra au pillage, donnant lui-même le premier

l'exemple.

Pour légitimer cet acte de piraterie, il déroba la commission que la

Saussaye tenait du roi de France, et feignit de le regarder, lui et les

siens, comme des gens sans aveu; il se radoucit cependant lorsqu'il eut

pris tout ce qu'il avait trouvé à sa guise, et rendit les prisonniers à

la liberté, en proposant à ceux qui avaient des métiers de le suivre à

Jamestown, d'où, après y avoir travaillé un an, on les transporterait

dans leur patrie. Une douzaine acceptèrent cette offre. Les autres avec

la Saussaye et le P. Masse, préférèrent se risquer sur une frêle

embarcation pour atteindre la Hève, où ils trouvèrent un bâtiment de St.

Malo qui les ramena en France.

Ceux qui s'étaient fiés à la parole d'Argall, furent bien surpris en

arrivant à Jamestown de se voir jeter en prison et traiter comme des

pirates. Ils réclamèrent vainement l'exécution du traité conclu avec

lui, et furent condamnés à mort. Celui-ci qui n'avait pas songé que la

soustraction de la commission de la Saussaye finirait d'une manière

aussi tragique, et ne voulant point prendre sur lui la responsabilité de

l'exécution des condamnés, la remit au gouverneur, le chevalier Thomas

Dale, et avoua tout.

Ce document et les renseignemens puisés dans le cours de l'affaire,

engagèrent le gouvernement de la Virginie à chasser les Français de tous

les points qu'ils occupaient au sud de la ligne 45. En conséquence, une

escadre de trois vaisseaux sous les ordres du même Argall, fut chargée

d'aller exécuter cette résolution. Les prisonniers de St.-Sauveur y

furent embarqués, et entre autres le P. Biart, qu'on accuse avec trop de

précipitation sans doute d'avoir servi de pilote aux ennemis à

Port-Royal, en haine de Biencourt, qui en était gouverneur, et avec

lequel il avait eu des difficultés en Acadie.

La flotte alla ruiner d'abord tout ce qui restait de l'ancienne

habitation de Ste.-Croix, vengeance inutile puisqu'elle était abandonnée

depuis plusieurs années; elle cingla ensuite vers Port-Royal, où elle ne

trouva personne en arrivant, tout le monde étant aux champs à deux

lieues de là. En moins de deux heures toutes les maisons et le fort

furent réduits en cendre. Alors le P. Biart voulut vainement persuader

aux habitans, attirés par la fumée et les flammes qui dévoraient leurs

asiles, de se retirer avec les Anglais; que leur chef était ruiné et ne

pourrait plus les soutenir; ils repoussèrent cet avis avec mépris, et

l'un d'eux leva même une hache sur ce Jésuite et menaça de le tuer, en

l'accusant d'être la cause de leurs malheurs.

Après la destruction de Port-Royal, une partie des habitans se dispersa

dans les bois ou se mêla avec les naturels; une autre gagna

l'établissement que Champlain avait fondé sur le fleuve St.-Laurent. Ce

désastre acheva d'épuiser les ressources du baron de Poutrincourt, qui,

l'amertume dans l'âme et n'ayant plus aucune espérance, abandonna pour

jamais l'Amérique.

De retour en France il prit du service, et dans les troubles qui

survinrent à l'occasion du mariage du roi, il fut chargé de s'emparer de

Méri-sur-Seine et de Château-Thierri. Il fut tué au siège de la première

ville qui fut prise, et son corps fut enterré à St.-Just en Champagne.

On peut le regarder à juste titre comme le véritable fondateur de

Port-Royal ou Annapolis. Sa persévérance assura le succès de

l'établissement de l'Acadie; car la destruction de Port-Royal n'amena

pas l'abandon de cette province, qui continua d'être occupée par la

plupart des anciens colons, auxquels vinrent bientôt se joindre de

nombreux aventuriers.

Le gouvernement français, qui n'avait pris aucun intérêt direct à cette

colonie, n'eut pas même l'idée de venger les actes de piraterie

d'Argall. La cour de la régente, livrée aux cabales et aux factions des

grands qui finirent par se soulever, et mirent la monarchie sur le bord

de l'abîme,[31] avait d'ailleurs bien autre chose à faire qu'à prendre

en main la cause des pauvres planteurs de l'Acadie. Poutrincourt n'avait

pas assez d'influence auprès de Marie de Médicis pour espérer qu'elle se

chargeât de la défense de ses intérêts, et il ne fit aucune démarche

auprès d'elle. Il se contenta d'adresser des plaintes inutiles contre le

P. Biart à l'amirauté de Guyenne.

[Note 31: «L'ambassadeur d'Espagne voyant ce déchaînement presque

général écrivait à son roi de profiter de cette circonstance pour

démembrer la France, au lieu de lui procurer, par le mariage de sa

fille, une tranquillité dont la monarchie espagnole pourrait

souffrir.»--Anquetil.]

La marquise de Guercheville envoya la Saussaye à Londres pour y demander

réparation des dommages qu'on lui avait faits contre le droit des gens;

elle fut indemnisée d'une partie de ses pertes par l'appui qu'elle reçut

sans doute de la part de l'ambassadeur de France. Elle reconnut alors,

mais trop tard, la faute qu'elle avait faite de ne pas suivre l'avis de

Champlain qui la rejette indirectement sur le P. Cotton, confesseur de

Louis XIII. Mais y aurait-il eu bien de la sûreté répète-t-on à confier

à un calviniste la direction d'un établissement dont le principal objet

était de répandre la foi catholique parmi les tribus de la

Nouvelle-France? Ce que l'on peut répondre à cela, c'est qu'il est bien

fâcheux que l'intérêt des colonies et celui de la religion, n'aient pas

toujours été identiques.

Malgré la nullité de ses résultats aujourd'hui, l'on ne peut s'empêcher

cependant d'admirer un enthousiasme religieux comme celui qui animait

madame de Guercheville, et qui la portait à sacrifier une partie de sa

fortune pour la conversion des infidèles. Mais en lui rendant toute la

justice qui lui est due pour un dévouement qui doit paraître sublime

dans ce siècle de froid calcul et d'égoïste avidité, l'on peut se

demander pourquoi est-il resté sans fruit, et ultérieurement sans

avantage pour la France. Il est vrai qu'à cette époque l'expérience

n'avait pas encore appris que l'intérêt religieux même exigeait

impérieusement que tout fût sacrifié à l'avancement et à la

consolidation des colonies; car celles-ci tombant, la ruine des missions

devait en être la suite, ou du moins leur succès devenait fort

problématique.

CHAPITRE II.

CANADA.

1603-1628.

M. de Monts abandonne l'Acadie pour le Canada.--Fondation de

Québec.--Conspiration contre Champlain punie.--Alliance avec les

Algonquins et leurs alliés.--1ère expédition contre les Iroquois.--2me

expédition contre les mêmes.--De Monts se retire des affaires du

Canada.--Le comte de Soissons le remplace comme lieutenant-général.--Il

meurt.--Le prince de Condé lui succède.--Champlain forme une société qui

obtient le privilège exclusif de la traite des pelleteries.--Opposition

que ce privilège fait naître.--Le prince de Condé vend sa lieutenance

générale au duc de Montmorenci.--Traité de Champlain avec les

Hurons.--Il explore la rivière des Outaouais, et découvre le lac Ontario

et le lac Nipissing.--3me expédition contre les Iroquois.--Paix entre

les Algonquins et leurs alliés et les cinq cantons.--Le duc de

Ventadour lieutenant-général de la Nouvelle-France.--Arrivée des

Jésuites en Canada.--Champlain passe deux ans en France.--Richelieu

dissout la compagnie du Canada, et forme celle dite des cent associés.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que M. de Monts avait abandonné

l'Acadie, après le retrait de son privilège exclusif de la traite en

1607. Il tourna alors entièrement ses regards du côté du Canada, où deux

motifs le firent persister dans son entreprise: l'augmentation des

possessions françaises, et l'espoir de pénétrer quelque jour par le

St.-Laurent jusqu'à la mer occidentale, et de là à la Chine. Le passage

au grand Océan par le Nord-Ouest, est un problème dont on cherche la

solution depuis Colomb, et qui n'a été résolu que de nos jours.

Ayant obtenu du roi le renouvellement de son privilège pour un an, afin

de s'indemniser de ses dépenses, il nomma Champlain pour son lieutenant;

et arma en 1608, avec ses associés, deux navires, dont l'un pour

trafiquer à Tadoussac, et l'autre pour porter les colons qui devaient

commencer l'établissement qu'il avait projeté dans le St.-Laurent.

Champlain arriva à Québec le 3 juillet, et débarqua sur une pointe

qu'occupe aujourd'hui la Basse-Ville. La nature avait formé l'île de

terre qu'entourent le fleuve St.-Laurent et les rivières du Cap-Rouge et

St.-Charles, pour être le berceau de la colonie; et en effet depuis

Cartier les avantages de cette situation frappaient tous ceux qui

remontaient le fleuve. Il y fit élever une habitation fortifiée et

spacieuse, et tout le monde fut mis à défricher la terre, ou employé à

d'autres travaux. Ainsi le bruit et le mouvement remplacèrent le silence

qui avait régné jusque-là sur cette plage déserte et solitaire, et

annoncèrent aux Sauvages l'activité européenne, et la naissance d'une

ville qui devait devenir l'une des plus fameuses du Nouveau-Monde.

L'étymologie du nom de Québec a été, comme celle du nom du Canada, un

objet de discussion parmi les savans. Malheureusement pour les amateurs

d'origines romanesques ou singulières, nous sommes forcé bien malgré

nous de détruire encore ici une de leurs illusions. Québec ne doit le

nom qu'il porte, ni au cri d'admiration d'un Normand enthousiasmé, ni à

la piété patriotique d'un colon transportant soigneusement avec lui une

appellation propre à réveiller dans son coeur les souvenirs de son pays

natal. Champlain nous dit positivement qu'il débarqua dans un lieu que

les Indigènes nommaient Québec, mot sauvage qui signifie _détroit_, et

qui désigne en effet le rétrécissement du St.-Laurent sur ce point de

son cours, où (au Cap-Rouge) il n'a pas plus de 900 verges de

largeur.[32]

[Note 32: Le mot _Québec_ prononcé _Ouabec_ dans la langue algonquine,

dit M. Sta.-Vassal, signifie détroit. Ce Monsieur, né d'une mère

abénaquise et qui parle plusieurs dialectes des Indigènes au milieu

desquels il a passé la plus grande partie de sa vie, m'assure que ce mot

est purement sauvage.

M. Malo, missionnaire en 1842 chez les tribus du golfe St.-Laurent, et

dont j'ai eu le plaisir de faire la connaissance en descendant du

Haut-Canada, m'assure pareillement que le mot Kibec dans l'idiome Micmac

a la même signification. Ce M. qui voudra bien me pardonner d'avoir fait

usage de son nom, n'a aucun doute que celui de notre ancienne capitale

est d'origine indienne.]

A peine pouvait-on dire que la colonie existât, qu'une conspiration

faillit de la détruire de fond en comble. La discipline sévère maintenue

par son chef, servit de prétexte à un serrurier normand, nommé Jean

Duval, pour se défaire de lui. Cet homme, d'un caractère déterminé, qui

avait été blessé dans la guerre avec les Sauvages de la

Nouvelle-Angleterre pendant son séjour en Acadie, entraîna plusieurs

personnes dans son complot. Les conjurés après avoir fait périr le

gouverneur, soit en l'étranglant dans son lit, soit en le tuant à coup

d'arquebuse si le premier moyen ne réussissait pas, devaient piller les

magasins et se retirer en Espagne avec leurs dépouilles. Quatre jours

avant l'exécution du projet, un d'entre eux, tourmenté de remords, vint

tout avouer et nomma ceux de ses complices qui lui étaient connus.

Quatre des principaux furent arrêtés sur le champ; et dans l'ignorance

où l'on était de l'étendue des ramifications, on les envoya à Tadoussac

afin de rompre entièrement la trame, et d'ôter à leurs associés l'envie

même de les délivrer.

Lorsqu'on eût pris les mesures de sûreté nécessaires, et organisé le

conseil pour faire leur procès, on les ramena à Québec, où ils

confessèrent leur crime et furent condamnés à mort. Duval seul fut

exécuté; les autres ayant été reconduits en France, y reçurent leur

grâce. Cette prompte justice en imposa aux mécontens et la paix ne fut

plus troublée.[33]

[Note 33: Champlain, Lescarbot.]

Le gouverneur avait été revêtu des pouvoirs exécutif, législatif et

judiciaire les plus amples, qui passèrent ensuite à ses successeurs. La

colonie resta soumise à ce despotisme pur jusqu'en 1663, sans qu'il y

fût fait presqu'aucune modification. Alors il fut circonscrit dans son

action par des formes qui en limitèrent l'abus. Ces pouvoirs sont

consignés dans la commission que le fondateur du Canada reçut du roi en

partant pour ce pays, laquelle peut être à ce titre regardée comme la

première constitution qu'il ait tenue des Européens. Voici quelques unes

des principales dispositions de ce document, que nous reproduisons dans

leur vieux style et textuellement.

«En paix, repos, tranquillité, y commander (le gouverneur) tant par mer

que par terre: ordonner, décider, et faire exécuter tout ce que vous

jugerez se devoir et pouvoir faire, pour maintenir, garder, et conserver

les dits lieux sous notre puissance et autorité, par les formes, voies

et moyens prescrits par nos ordonnances. Et pour y avoir égard avec

nous, commettre, établir et constituer tous officiers, tant ès affaires

de la guerre que de justice et police pour la première fois, et de là en

avant nous les nommer et présenter, pour en être par nous disposé, et

donner les lettres, titres et provisions tels qu'ils seront nécessaires.

Et selon les occurrences des affaires, vous-même avec l'avis de gens

prudens et capables, prescrire sous notre bon plaisir, des lois, statuts

et ordonnances, autant qu'il se pourra conformes aux nôtres, notamment

ès choses et matières, auxquelles n'est pourvu par icelles.»

Les gouverneurs n'avaient pour tempérer leur volonté, que les avis d'un

conseil de leur choix, et qu'ils n'étaient pas tenus de suivre. Tout

cela était bien vague et bien fragile. Mais tels sont à peu près les

pouvoirs qui ont été délégués à tous les fondateurs de colonies dans

l'Amérique septentrionale, sauf quelques rares exceptions dans les

provinces anglaises. Ce système avait peu d'inconvéniens dans le

commencemens, parce que la plupart des planteurs étaient aux gages d'un

gouverneur ou d'une compagnie sous les auspices desquels se formait

l'établissement. Mais à mesure que les colonies prenaient de

l'extension, leurs institutions se formulaient sur celles de leurs

mères-patries respectives, dont elles prenaient plus ou moins la

physionomie et le caractère.

Champlain trouva que depuis Jacques Cartier, le Canada avait été

bouleversé par des révolutions. Stadaconé et Hochelaga n'existaient

plus; et il paraît aussi que ce n'était plus les mêmes habitans qui

occupaient le pays. Ces bourgades avaient-elles été renversées par la

guerre ou transportées ailleurs par suite des vicissitudes de la chasse

ou de la pêche? Colden[34] rapporte que les cinq nations iroquoises

avaient occupé autrefois les environs de Montréal, et qu'elles en

avaient été chassées par les Algonquins; c'était là, dit-il, une

tradition accréditée chez ces nations elles-mêmes. Il est tout probable

en effet qu'au moins une partie a possédé cette contrée dans un passé

plus ou moins éloigné.

[Note 34: _History of the five Indian nations of Canada._]

Les révolutions de cette nature n'étaient pas rares chez les nations

indiennes, qui erraient dans leurs vastes forêts sans laisser ni

monument de leur existence, ni trace de leur passage.

D'après les relations de Cartier l'on serait porté à croire cependant,

que la lutte entre les Iroquois et les autres Sauvages du Canada n'était

pas encore commencée de son temps. Il ne parle que des _Toudamens_,

tribus établies sur les bords de la mer, entre la N. Ecosse et la N.

York, lesquels traversaient les Alleghanys pour venir porter leurs

ravages dans la vallée du St.-Laurent.

A l'époque de l'arrivée de Champlain le pays était occupé par des

peuplades encore plus barbares que celles qui existaient au temps de

Cartier, et qui luttaient avec difficulté contre des ennemis qui leur

étaient supérieurs, sinon par le courage du moins par l'habileté et par

la prudence. Ces peuples désespérés s'empressèrent d'accourir au devant

de lui et de briguer son alliance contre les Iroquois qui occupaient les

forêts situées à l'occident du lac Ontario. Ces Sauvages, de la famille

des Hurons, formaient cinq nations confédérées; et chacune d'elle était

partagée en trois tribus qui portaient les noms allégoriques de la

_Tortue_, de _l'Ours_ et du _Loup_ (Cadwallader Colden.)

Ignorant la force et le caractère de cette confédération, Champlain

accepta peut-être trop précipitamment des offres dont l'effet fut de

doter la colonie d'une guerre qui dura plus d'un siècle. Il pensait

qu'en ayant pour alliés toutes les tribus du pays, il pourrait subjuguer

facilement, non seulement cette confédération, mais encore toutes les

peuplades qui voudraient entraver ses projets par la suite. Jusqu'alors

les autres nations européennes, n'avaient trouvé que des ennemis dans

les Indiens parmi lesquels elles étaient venues s'établir; il dut

croire, lui, en les voyant rechercher son amitié, qu'avec leur appui le

succès de son entreprise n'était que plus assuré. Il ne savait pas

encore que d'autres Européens, rivaux de la France, étaient déjà établis

à côté des Iroquois, et prêts à les soutenir dans leurs luttes.

On explique ainsi l'origine de la guerre entre ces Sauvages et les

autres tribus canadiennes, les Algonquins, les Hurons et les Montagnais.

«Une année, il arriva qu'un parti d'Algonquins, peu adroits ou peu

exercés à la chasse, y réussit mal. Les Iroquois qui les suivaient,

demandèrent la permission d'essayer s'ils seraient plus heureux. Cette

complaisance qu'on avait eue quelquefois, leur fut refusée. Une dureté

si déplacée les aigrit. Ils partirent à la dérobée pendant la nuit, et

revinrent avec une chasse très abondante. La confusion des Algonquins

fut extrême. Pour en effacer jusqu'au souvenir, ils attendirent que les

chasseurs iroquois fussent endormis, et leur cassèrent à tous la tête.

Cet assassinat fit du bruit. La nation offensée demanda justice. Elle

lui fut refusée avec hauteur. On ne lui laissa pas même l'espérance de

la plus légère satisfaction.

«Les Iroquois, outrés de ce mépris, jurèrent de périr ou de se venger;

mais n'étant pas assez forts pour tenir tête à leur superbe offenseur,

ils allèrent au loin s'essayer à s'aguerrir contre des nations moins

redoutables. Quand ils eurent appris à venir en renards, à attaquer en

lions, à fuir en oiseaux, c'est leur langage, alors ils ne craignirent

plus de se mesurer avec l'Algonquin. Ils firent la guerre à ce peuple,

avec une férocité proportionnée à leur ressentiment.» (Raynal)[35]

[Note 35: Charlevoix:--_Journal historique d'un voyage de l'Amérique._

Colden.]

Gonflés par des succès inouïs, ils se considérèrent comme supérieurs au

reste des hommes, et s'appelèrent orgueilleusement _Ongue honwe_,

c'est-à-dire, hommes qui surpassent les autres hommes.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 6 / 30 段