donner libre cours à la fougue de leurs passions, n'avaient plus voulu
reconnaître de maître. La discorde les avait armés bientôt les uns
contre les autres, et plusieurs avaient péri dans des querelles qui
empirèrent encore leur triste position. A la longue cependant la misère
dompta leur caractère farouche, et ils prirent des habitudes plus
paisibles, et que nécessitait d'ailleurs l'intérêt de leur conservation.
Ils se construisirent des huttes avec les débris d'un navire échoué sur
les rochers de la plage, et vécurent pendant quelque temps de la chair
des animaux que le baron de Léry y avait débarqués 80 ans auparavant, et
qui s'y étaient propagés (Laët.--_Histoire de l'Amérique_). Ils en
avaient aussi apprivoisé quelques uns qui leur fournissaient des
laitages; mais bientôt cette ressource leur manqua, et il ne leur resta
plus que la pêche pour fournir à leur subsistance. Lorsque leurs habits
furent usés, ils s'en firent de peaux de loup-marin. A leur retour,
Henri IV voulant les voir dans le même état dans lequel on les avait
trouvés, on les lui présenta avec les vêtemens dont l'on vient de
parler. Leur barbe et leurs cheveux qui étaient d'une longueur démesurée
et fort en désordre, donnaient un air rude et sauvage à leur figure. Le
roi leur fit distribuer à chacun cinquante écus, et leur permit de
retourner dans leurs familles sans pouvoir être recherchés de la justice
pour leurs anciennes offenses.
Cependant, le marquis de la Roche qui avait engagé sa fortune dans cette
entreprise, la perdit toute entière par suite des malheurs qui ne
cessèrent de l'accabler. Ruiné et sans espérance de pouvoir reprendre un
projet qu'il avait toujours à coeur, le chagrin s'empara de lui et le
conduisit lentement au tombeau. L'histoire des traverses et de
l'infortune de cet homme et des colons qui le suivirent dans l'île de
Sable, forme un épisode digne d'exercer la plume d'un romancier.
On a reproché à M. de la Roche plusieurs fautes. Sans nous arrêter à
blâmer des plans qu'il n'a pas eu le temps de développer, nous devons
dire que, comme victime de ses efforts pour la cause de la colonisation,
il a laissé un nom qui sera toujours respecté en Amérique.
Plusieurs causes contribuaient à cette époque à ces insuccès.
L'insurbordination, et le choix d'hommes de guerre n'ayant d'autre
expérience que celle de l'épée, pour conduire ces entreprises, sont
parmi les principales. Dans toutes les tentatives faites jusqu'alors, ni
règle, ni ensemble n'a été suivi; et toujours le manque de prévoyance
l'a disputé à l'inconstance et à l'apathie des gouvernemens; aux
divisions et à la faiblesse de moyens des individus. Au reste, les
mutineries et les désordres étaient le mal des populations du temps,
fruit sans doute des agitations sociales qui bouleversaient l'Europe
depuis près d'un siècle.
La France n'est pas le seul pays qui ait eu de ces obstacles à vaincre.
L'histoire des États-Unis nous apprend que l'Angleterre s'y prit
plusieurs fois avant de pouvoir réussir à se fixer dans ce continent,
d'une manière solide et durable. Sans parler de la première colonie
qu'elle y envoya en 1579, et que les Espagnols, maîtres de la mer et
jaloux des entreprises que les autres nations pouvaient faire dans le
Nouveau-Monde, attaquèrent en route et forcèrent à rebrousser chemin
(_Oldys. American Annals_), l'on sait que dès quatre ans après, le
chevalier Humphrey Gilbert alla commencer un établissement dans l'île de
Terreneuve, à St.-Jean; et que, malgré les espérances qu'on en conçut
d'abord, l'indiscipline des colons amena une fin désastreuse; que le
célèbre Walter Raleigh, élève de Coligny, dont il avait contracté
l'esprit de persévérance, voulant continuer les desseins de son
beau-frère Gilbert, n'eut pas plus de succès à Roenoke dans la Floride,
et qu'au bout de trois ans l'amiral Drake fut obligé de ramener dans
leur patrie les colons qu'il y avait débarqués[30]; qu'en 1587 une autre
plantation fut commencée dans la Virginie, dont tous les habitans
moururent de misère, ou furent massacrés par les Indigènes; qu'en 1602
encore l'on ne fut pas plus heureux dans un nouvel essai fait sur les
côtes de la Nouvelle-Angleterre, qu'enfin, il en fut ainsi de plusieurs
autres entreprises du même genre dans la suite, parmi lesquelles
plusieurs cependant ont été plutôt des expéditions commerciales que des
tentatives sérieuses d'établissement.
[Note 30: R. Beverley:--_The History of Virginia_.]
HISTOIRE
DU
CANADA.
LIVRE PREMIER.
ÉTABLISSEMENT PERMANENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.
CHAPITRE I.
ACADIE--(Nouvelle-Ecosse.)
1603-1613.
Observations sur la civilisation de l'Europe à cette époque.--Importance
des colonies pour la France.--M. Chauvin, à la suggestion de Pontgravé,
se fait nommer lieutenant-général du Canada et de l'Acadie, et obtient
le privilége exclusif d'y faire le commerce des pelleteries.--Il
meurt.--Le commandeur de Chaste lui succède; il forme une société de
commerce pour faciliter la colonisation.--Pontgravé et Champlain font un
voyage en Canada. Le Commandeur étant mort, M. de Monts, calviniste, est
nommé lieutenant-général de cette contrée où l'on permet aux protestans
de s'établir.--Expédition de M. de Monts en Acadie, province découverte
par les Français.--De Monts et Champlain découvrent la baie de Fundy, et
les rivières St.-Jean, Penobscot et Kénébec. Les colons débarquent à
l'île Ste.-Croix--Champlain explore les côtes jusqu'à 20 lieues au sud
du cap Cod.--De Monts, ou plutôt le baron de Poutrincourt fonde
Port-Royal; il retourne en France.--Port-Royal concédé au baron de
Poutrincourt.--Lescarbot.--Progrès de Port-Royal.--Retrait du privilége
accordé à de Monts.--Dissolution de la société des pelleteries.--Abandon
temporaire de Port Royal.--Poutrincourt y retourne en 1610.--Il refuse
d'y mener des Jésuites.--Assassinat de Henri IV.--La marquise de
Guercheville achète les droits des associés de de Monts pour envoyer des
Jésuites en Acadie.--Difficultés entre les colons et les Jésuites.--Mde.
de Guercheville les envoie fonder St.-Sauveur sur la rivière
Penobscot.--Les Anglais de la Virginie détruisent St.-Sauveur et
Port-Royal, en pleine paix.--Le gouvernement français ne s'intéresse
point au sort de ces deux colonies qui n'était que des entreprises
particulières.
Nous sommes enfin parvenu à l'époque à laquelle on peut fixer le
commencement des succès permanens de la colonisation française. Bien des
obstacles et bien des calamités en arrêteront encore le cours,
paraîtront même l'interrompre; mais ils ne cesseront pas d'être réels;
ils seront comme la lumière qui paraît et disparaît vacillante au
souffle du vent; elle brûle toujours quoiqu'elle semble quelquefois
s'éteindre.
Cette époque correspond au règne d'Henri IV, l'un des plus grands rois
qu'ait eus la France, et à celui de son successeur, Louis XIII. La
guerre civile avait fait place à la guerre étrangère; et Richelieu
achevait l'abaissement de la maison d'Autriche, et de la noblesse du
royaume que les guerres de religion avaient divisée et affaiblie. Le
caractère national s'était retrempé dans ces longues et sanglantes
disputes; son énergie s'était réveillée. Rendue à la paix, la France eut
besoin de nouvelles carrières pour donner cours à son activité.
La marche de la civilisation ne s'était pas ralentie en Europe. La
grande lutte religieuse où le principe protestant avait triomphé, avait
donné, si je puis m'exprimer ainsi, plus de ressort et plus d'étendue à
l'esprit humain, en agrandissant le champ de son expérience et en
détruisant ses préjugés.
La France, l'Angleterre et les Provinces-Unies avaient pris un
accroissement rapide de population, de richesse et de grandeur.
Henri IV police et fait fleurir son royaume, rétablit l'ordre dans les
finances, réforme la justice, oblige les deux religions de vivre en
paix; encourage l'agriculture et le commerce, établit des manufactures
de drap d'or et d'argent, de tapisseries, de glaces. C'est aussi sous
lui que les vers à soie sont introduits en France et qu'on y creuse le
canal de Briare.
Le commerce établissait déjà des communications entre tous les pays,
mettait en regard leurs moeurs et leurs usages. L'imprimerie qui se
propageait, en généralisant les connaissances, appelait les hommes de
génie à éclairer leurs concitoyens prêts à recevoir l'impulsion qui leur
serait donnée et à marcher dans la voie des progrès. Les classes
moyennes ayant acquis par l'industrie de l'importance, de la liberté et
des richesses, reprenaient le rang qu'elles doivent occuper dans la
société dont elles sont la principale force. En repoussant du poste
qu'elle occupait depuis des siècles cette noblesse guerrière qui ne
s'était distinguée que par la destruction et l'effusion du sang, elles
allaient introduire dans l'Etat des principes plus favorables à sa
puissance et à la liberté des peuples. «Tout progrès, en effet, dit
Lamennais, se résout dans l'extension de la liberté, car le progrès ne
peut être conçu que comme un développement plus libre ou plus complet
des puissances propres des êtres. Or, dans l'ordre social, nulle liberté
sans propriété: elle seule affranchit pleinement l'homme de toute
dépendance.»
La découverte du Nouveau-Monde avait activé ce grand mouvement. Les
nations s'étaient mises à coloniser, les unes pour se débarrasser de
sectaires remuans, d'autres pour ouvrir un champ aux travaux des
prédicateurs chrétiens, toutes pour se créer des sources de richesse et
de puissance. La France s'est surtout distinguée par ses efforts pour
convertir les infidèles, et l'on peut dire à l'honneur de sa foi,
qu'aucun autre peuple n'a tant fait pour cette cause toute de sainteté
et de philantropie. C'est par cela probablement que l'on peut expliquer
l'estime que toutes les nations indiennes ont eue dans tous les temps
pour elle sur tous les autres peuples.
Cette conduite de la France, envisagée sous le rapport politique, ne
mérite pas les mêmes louanges, surtout à cause de la pernicieuse
influence qu'elle exerça sur la police des colonies. En Canada, par
exemple, de peur de scandaliser les Sauvages par le spectacle de
plusieurs religions, l'on persuada au gouvernement de n'y laisser passer
que des émigrans catholiques. Ainsi le catholicisme forcé de laisser
subsister la religion protestante à côté de lui dans la métropole, eut
encore assez de force cependant pour le faire exclure dans les
plantations d'outre-mer, exclusion qui annonce déjà l'arrière pensée qui
devait se manifester plus tard par la révocation de l'édit de Nantes, et
qui devait aussi altérer le système de gouvernement intérieur adopté par
Henri IV et Sully. Les tendances libérales et quelque peu républicaines
des Huguenots, les rendirent d'ailleurs redoutables à la cour, qui
voyait d'un tout autre oeil la soumission des catholiques et du haut
clergé aussi hostile pour le moins que le pouvoir royal aux libertés
populaires.
Tel était l'état de l'Europe et particulièrement celui de la France,
lorsque s'ouvrit le dix-septième siècle.
Le commerce de pelleteries et la pêche de la morue prenant de jour en
jour plus de développement, il devenait aussi d'une grande importance
pour cette nation de s'assurer de la possession des pays où se faisaient
ces deux négoces si avantageux pour sa marine. D'ailleurs le système
colonial de l'Espagne s'agrandissait rapidement; l'Angleterre persistait
à s'établir dans la Floride en dépit de ses échecs. Elle ne pouvait donc
rester tranquille en Europe, pendant que ses ennemis ou ses rivaux
cherchaient à se fortifier en Amérique. Elle se mit aussi en frais plus
sérieusement qu'elle ne l'avait fait jusque là, d'y avoir au moins un
pied à terre. Mais les premiers hommes à qui elle confia cette tâche
après la mort du marquis de la Roche, en firent simplement un objet de
spéculation.
Pontgravé l'un des principaux négocians de St.-Malo, forma le vaste
projet d'accaparer la traite des fourrures en Canada et en Acadie. Pour
le réaliser, il jeta les yeux sur un capitaine de vaisseau nommé
Chauvin, qui avait des amis puissans à la cour, et qui se recommandait
en outre par les services qu'il avait rendus au roi dans les dernières
guerres. Cet officier obtint facilement les pouvoirs qui avaient été
accordés à la Roche. Mais il mourut après avoir débarqué à Tadoussac une
douzaine de colons qui seraient morts de faim dans l'hiver sans les
Sauvages qui les recueillirent dans leurs cabanes.
Le commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, succéda à ses priviléges.
Il paraît que le commerce n'était pour lui qu'un objet secondaire; mais
Pontgravé, qui n'entrait dans ces entreprises que pour s'enrichir, lui
démontra la nécessité de la traite pour subvenir aux dépenses de premier
établissement toujours si considérables. Le nouveau gouverneur forma, à
sa suggestion, une société dans laquelle entrèrent plusieurs personnes
de qualité et les principaux marchands de Rouen.
Sur ces entrefaites, Samuel de Champlain, capitaine de vaisseau,
officier distingué, nouvellement arrivé des Indes occidentales, se
trouva à la cour où Henri IV le retenait près de lui. A la demande du
commandeur il voulut bien accompagner l'expédition qu'on envoyait en
Canada.
La petite flotte qui consistait en barques de douze à quinze tonneaux
seulement, fit voile en 1603. Champlain remonta le St.-Laurent avec
Pontgravé jusqu'au Sault-St.-Louis, et de retour en France, il montra au
roi la carte et la relation de son voyage. Henri en fut si content qu'il
promit de favoriser l'entreprise de tout son pouvoir; et le commandeur
étant mort pendant ce temps-là, il donna sur le champ sa commission à
Pierre Dugua, sieur de Monts, de la province de Saintonge, gentilhomme
ordinaire de sa chambre et gouverneur de Pons, avec le privilége
exclusif de faire la traite depuis le cap de Raze, en Terreneuve,
jusqu'au 50e degré de latitude nord. Les Huguenots eurent la liberté de
professer leur religion dans les colonies qu'on établirait tout comme en
France; mais les Indigènes devaient être instruits dans la foi
catholique.
On attendait beaucoup des talens et de l'expérience de M. de Monts, qui
avait toujours montré un grand zèle pour la gloire de son pays.
La société formée par son prédécesseur fut continuée et même augmentée
par l'adjonction de plusieurs marchands de la Rochelle et d'autres
villes du royaume. Cet accroissement permit de faire un armement plus
considérable qu'à l'ordinaire. Quatre vaisseaux furent donc équipés,
dont un pour faire la traite à Tadoussac; un autre pour visiter les
côtes maritimes de la Nouvelle-France et saisir les bâtimens qui
trafiqueraient avec les Sauvages en contravention à la défense du roi;
et les deux derniers pour transporter les colons et chercher un lieu
propre à leur établissement. Nombre de gentilshommes et d'hommes de
métier s'embarquèrent sur ces navires avec quelques soldats.
On a déjà pu remarquer avec quelle ardeur les jeunes gens de famille
noble se jetaient dans ces entreprises. Cartier et Roberval furent
accompagnés par des gentilshommes dans tous leurs voyages. L'esprit
inquiet et aventureux qui a distingué à un si haut degré la noblesse
française du moyen âge, alors la première du monde, et dont les exploits
depuis les bords brumeux d'Albion jusqu'aux rochers arides du Jourdain,
formeraient un livre si intéressant et si dramatique, cet esprit,
disons-nous, semblait chercher en Amérique un nouvel élément à son
activité, et l'occasion de se soustraire à la sujétion que la politique
du souverain faisait peser de plus en plus sur cette caste, dont
l'ambition et l'indépendance avaient été pendant si longtemps pour la
royauté un objet de souci et de crainte.
Champlain s'embarqua de nouveau avec le baron Jean de Poutrincourt pour
l'Amérique, où ce dernier avait dessein de s'établir avec sa famille.
Partis en mars 1604, du Havre-de-Grâce, les vaisseaux chargés d'émigrans
des deux religions avec leurs prêtres et leurs ministres, se dirigèrent
vers l'Acadie, dont de Monts préférait le climat à celui du Canada,
qu'il trouvait trop rigoureux.
L'Acadie à peine connue, n'était fréquentée que par les traitans.
C'était le plus beau pays de la Nouvelle-France du côté de l'Océan; il y
a plusieurs ports excellens, où l'on entre, et d'où l'on sort par tous
les vents, et le climat y est tempéré et fort sain. Le long de la mer le
sol est rocheux et aride; mais dans l'intérieur il est de la plus grande
fertilité, et l'on y a découvert des mines de cuivre, de fer, de charbon
et de gypse. Le poisson de toute espèce abondait sur les côtes, comme la
morue, le saumon, le maquereau, le hareng, la sardine, l'alose, etc. Le
loup-marin, la vache-marine, ou phoque, et la baleine y étaient aussi en
grande quantité. Les Micmacs, ou Souriquois, qui habitaient cette
contrée quoique très-braves avaient des moeurs fort douces, et ils
accueillirent les Français avec beaucoup de bienveillance.
Outre l'avantage du climat et de la pêche, l'Acadie possède encore sur
le Canada celui d'une situation plus heureuse pour le commerce maritime;
la navigation y est ouverte dans toutes les saisons. Tout contribuait
donc à justifier le choix de cette contrée.
On fit terre d'abord dans un port de l'Acadie qui fut nommé de
Rossignol, aujourd'hui _Liverpool_. De là l'on côtoya toute la
presqu'île acadienne jusque dans le fond de la baie de Fundy, appelée
par de Monts la baie Française.
L'on entra, chemin faisant, dans un bassin spacieux, entouré de collines
d'où coulaient plusieurs rivières. Le baron de Poutrincourt, enchanté de
la beauté de ce port et des terres qui l'environnent, en obtint la
concession, et le nomma Port-Royal. Il devint et demeura le chef-lieu de
l'Acadie durant toute la durée de la domination française.
L'on descendit ensuite vers le sud en longeant les côtes du
Nouveau-Brunswick, où Champlain qui avait pris les devans, découvrit la
rivière St.-Jean et lui donna ce nom qu'elle conserve encore. A une
vingtaine de lieues de là, l'on atteignit l'île de Ste.-Croix
(maintenant _Boon_ ou _Doceas Island_) dans l'embouchure d'une grosse
rivière (Ste.-Croix ou Schoodic) où M. de Monts résolut de placer sa
colonie, la saison commençant à être avancée. Cette petite île était
facile à défendre, et le sol, comme celui du pays environnant,
paraissait d'une grande fertilité.
Les Indigènes furent enchantés des manières des Français et de la
douceur de leurs moeurs. M. de Monts surtout captiva tellement leur
confiance qu'ils le choisissaient pour juge des différends qui
s'élevaient entre eux, et se soumettaient volontiers à ses décisions.
Cependant l'hiver fit bientôt apercevoir les inconvéniens du poste qu'on
avait choisi. L'on se trouva sans eau et sans bois dans l'île, et ce
n'était qu'avec des peines infinies qu'on pouvait s'en procurer de la
terre ferme. Le scorbut, dont trente six personnes moururent, vint
encore aggraver la situation des Français. L'on résolut dès lors d'aller
s'établir ailleurs dès que la belle saison serait venue.
Après avoir exploré les côtes jusqu'au cap Cod (dans l'Etat du
Massachusetts), et que Champlain qui avait poussé en chaloupe jusqu'à
une vingtaine de lieues au delà, appelle cap Mallebarre, de Monts ne
trouvant point de localité qui réunît tous les avantages qu'il désirait,
songea à retourner en Acadie.
Sur ces entrefaites, Pontgravé arriva d'Europe avec 40 nouveaux colons.
Ce secours, venu fort à propos, releva tous les courages que les
fatigues de l'hiver écoulé, et surtout les ravages du scorbut, avaient
très-abattus. La colonie se transporta à Port-Royal sur la rivière de
l'Equille, où l'on jeta les fondemens (1604) de la ville qu'on appelle
maintenant Annapolis.
Dans l'automne M. de Monts étant passé en France, trouva les esprits
prévenus contre son entreprise, par suite des bruits que les gens
intéressés à la traite de la pelleterie, et que son privilége avait
privés de ce négoce, faisaient courir contre le climat de l'Acadie et
l'utilité de ces établissemens dispendieux. Il craignit un moment de
voir sa société se dissoudre; mais le baron de Poutrincourt, repassé en
Europe, vint à son aide, et se chargea du gouvernement de la colonie
naissante pour laquelle il partit sans délai. Il était temps qu'il
arrivât en Amérique, car les colons, se croyant délaissés, s'étaient
déjà embarqués pour repasser dans leur pays natal.
Celui qui rendit alors les plus grands services à Port-Royal, fut le
célèbre Lescarbot, homme très-instruit et le premier qui indiqua les
vrais moyens de donner à un établissement de ce genre une base durable.
Il représenta que la culture de la terre était la seule garantie de
succès; qu'il fallait s'y attacher particulièrement, et donna lui-même
l'exemple aux colons. Il animait les uns, dit un auteur, il piquait les
autres d'honneur, il se faisait aimer de tous, et ne s'épargnait
lui-même en rien. Il inventait tous les jours quelque chose de nouveau
pour l'utilité publique, et jamais l'on ne comprit mieux de quelle
ressource peut être dans un nouvel établissement un esprit cultivé par
l'étude, que le zèle de l'Etat engage à se servir de ses connaissances
et de ses réflexions. C'est à lui que nous sommes redevables des
meilleurs mémoires que nous ayons de ce qui s'est passé sous ses yeux,
et d'une histoire de la Floride française. L'on y voit un auteur exact
et judicieux, un homme qui a des vues, et qui eût été aussi capable
d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire.
Une activité aussi intelligente porta bientôt ses fruits. L'on fabriqua
du charbon de bois; des chemins furent ouverts dans la forêt; un moulin
à farine, mû par l'eau, fut construit sur la rivière et épargna beaucoup
de fatigues aux colons qui avaient été jusque-là obligés de moudre leur
blé à bras, opération des plus pénibles; l'on fit des briques et un
fourneau dans lequel on monta un alambic pour clarifier la gomme de
sapin et en faire du goudron. Les Indiens étaient tout étonnés de voir
naître tant d'inventions qui étaient des merveilles pour eux. Ils
s'écriaient dans leur admiration, «Que les Normands savent beaucoup de
choses!» C'est ainsi qu'ils appelaient les Français, parceque la plupart
des pêcheurs qui fréquentaient leurs côtes étaient de cette partie de la
nation.
Mais tandis que les amis de l'établissement se félicitaient du succès
qui avait enfin couronné trois ans de pénibles efforts, deux accidens
vinrent détruire de si belles espérances. Toutes les pelleteries de la
société acquises dans une année de trafic, furent enlevées par les
Hollandais conduits par un transfuge; ce qui lui causa une perte à peine
réparable. Et dans le même temps, les marchands de St.-Malo, obtinrent
la révocation du privilége exclusif de la traite accordée à M. de Monts,
son chef, qui ne reçut en retour qu'une indemnité imaginaire.
Ces deux événemens, arrivés coup sur coup, amenèrent la dissolution de
la société. Les lettres qui contenaient ces nouvelles furent lues
publiquement à Port-Royal, où elles causèrent un deuil universel. L'on
abandonnait en effet l'entreprise au moment où le succès paraissait
assuré, car dès l'année suivante la colonie aurait pu suffire à ses
besoins.
Poutrincourt s'était fait chérir des Indigènes. Ils versèrent des larmes
en le reconduisant sur le rivage, larmes qui font le plus bel éloge de
sa conduite et de son humanité. Tel était leur respect pour les Français
qu'ils ne dérangèrent rien dans les habitations qu'ils avaient
abandonnées; et que, quand ils revinrent trois ans après, ils trouvèrent
le fort et les maisons dans l'état dans lequel ils les avaient laissés,
les meubles étant même encore à leur place. C'est en 1607 que Port-Royal
fut ainsi abandonné.
Mais Poutrincourt était parti avec la résolution de revenir, s'il
pouvait trouver quelque citoyen riche pour s'associer à son entreprise,
de Monts s'en étant retiré tout-à-fait. Des personnes de qualité
l'amusèrent d'abord pendant deux ans de leurs vaines promesses. Voyant
que ces négociations n'avaient aucun résultat, il tourna les yeux
ailleurs, et forma enfin un traité avec deux riches négocians de Dieppe,
nommés Dujardin et Duquêne. Le coeur plein de joie, il remit à la voile
pour l'Acadie (1610) avec bon nombre d'artisans et de personnes
appartenant aux classes les plus respectables.