[Note 26:--«Le général susdit, aussitôt son arrivée, fit bâtir un joli

fort, proche et un peu à l'ouest du Canada (Québec sans doute), lequel

était beau à voir, et d'une grande force, sur une haute montagne, dans

lequel il y avait deux corps de logis, une grosse tour, et une autre de

la longueur de 40 ou 60 pieds, où il y avait diverses chambres, une

salle, une cuisine, des chambres d'office, des celliers haut et bas, et

proche d'iceux il y avait un four et des moulins, aussi un poêle pour y

chauffer les gens, et un puits au devant de la maison. Le bâtiment était

situé sur la grande rivière du Canada, appelé _France-Prime_ par M. de

Roberval. Il y avait aussi au pied de la montagne un autre logement,

dont partie formait une tour à deux étages, avec deux corps de logis, où

l'on gardait toutes les provisions et tout ce que nous avions apporté;

et près de cette tour il y a une autre petite rivière. Dans ces deux

endroits, tant en bas qu'en haut, furent logés les gens du commun.»

_Voyage de Roberval._]

Le Cap-Rouge, comme la plupart des lieux où l'on a commencé des colonies

en Amérique, dut payer le tribut à la mort. Cinquante colons périrent

dans le cours de l'hiver. Le printemps seul mit un terme à cette

effrayante mortalité.

Dans le mois de juin, le gouverneur partit avec 70 hommes pour tâcher de

remonter le fleuve jusqu'à sa source, où les Indiens disaient que l'on

trouvait des pierres précieuses et des mines d'or abondantes. Mais il

paraît qu'il n'eut pas plus de succès que Cartier; du moins c'est ce que

l'on doit inférer du silence qui règne à cet égard; car, quoique la fin

de la relation de son voyage soit perdue, s'il eût fait quelque nouvelle

découverte, il nous en serait sans doute parvenu quelque chose.

Cependant, la nouvelle de son débarquement en Canada était arrivée à

Paris juste au moment où la guerre allait se déclarer de nouveau entre

François I et Charles-Quint; et le roi, au lieu de lui envoyer les

secours qu'il demandait, chargea, au rapport de Lescarbot, Cartier en

1543 de le ramener en France,[27] où sa valeur et son influence sur les

populations de la Picardie, qui allait devenir le théâtre de la lutte,

pourraient lui être utiles, comme en effet elles le furent à ce

monarque. La colonie entière se serait rembarquée avec lui.

[Note 27: On met en doute ce quatrième voyage du navigateur de St.-Malo,

auquel Lescarbot seul paraît avoir fait attention, et qui depuis a été

perdu de vue. Mais l'auteur précité dit positivement: «Le roi occupé à

de grandes affaires qui pressaient la France pour lors, il n'y eut moyen

d'envoyer, nouveau rafaichissement de vivres à ceux qui devaient avoir

rendu le pays capable de les nourrir... et que le dit de Roberval fut

mandé pour servir le Roi par deçà: car _je trouve par le compte du dit

Quartier qu'il employa huit mois_ à l'aller quérir, après y avoir

(Roverval) demeuré dix sept mois.» _Histoire de la nouvelle France_ par

Lescarbot (1618). La relation de Roberval confirme cet historien en ce

qui concerne la demande de vivres:--«Roberval renvoya en France deux

navires... afin de donner avis au roi, et de revenir l'année suivante

avec des victuailles et autres fournitures ainsi qu'il plairait au

roi».]

Ainsi finit le premier essai de colonisation fait par la France dans

l'Amérique septentrionale il y a plus de trois cents ans, si l'on

excepte toutefois celui du baron de Léry. C'est la guerre avec

Charles-Quint qui amena l'abandon du Cap-Rouge: premier exemple du

funeste effet du système politique européen des Français pour leurs

possessions d'outre-mer.

Le nom de Jacques Cartier, immortalisé par la découverte du Canada,

disparaît de l'histoire après ce voyage. Rien n'indique néanmoins que ce

navigateur cessât de ce moment d'avoir des rapports avec l'Amérique. Si

l'on en croit les représentations que firent ses neveux près d'un demi

siècle après, pour obtenir la continuation des privilèges accordés à

leur oncle, l'on doit supposer qu'il y fit encore longtemps la traite

des pelleteries.

Cartier s'est distingué dans ses expéditions au Canada par son habileté

et par son courage. Aucun navigateur n'avait encore osé de son temps, si

rapproché de Colomb, pénétrer aussi loin que lui dans l'intérieur du

Nouveau-Monde. En s'aventurant dans le climat rigoureux du Canada, où la

terre est couverte de neige et les communications fluviales interrompues

durant six mois de l'année; en hivernant deux fois au milieu de

peuplades barbares dont il pouvait avoir tout à craindre, il a donné une

nouvelle preuve de l'intrépidité des marins de cette époque.

Avec lui commence la longue série de voyageurs qui ont découvert

l'intérieur de l'Amérique du Nord. Le St.-Laurent qu'il remonta jusqu'au

Sault-St.-Louis fut la grande voie qu'il indiqua aux Français, et qui

les conduisit successivement dans la vallée du Mississipi, dans le

bassin de la baie d'Hudson, et jusque dans les immenses contrées que

baigne la mer Pacifique.

Pour récompense de ses découvertes, il fut anobli, dit-on, par le roi de

France.[28] Mais sa gloire la plus durable sera toujours celle d'avoir

placé son nom à la tête des annales canadiennes, et ouvert la première

page d'un nouveau livre dans la grande histoire du monde.

[Note 28: Recherches de M. Cunat sur Jacques Cartier, consignées dans

une annexe au procès-verbal de la commission nommée par M. Hovius, chev.

de la légion d'honneur, maire de St.-Malo, pour recevoir et reconnaître

les débris de la Petite-Hermine, le 13 décembre 1843; duquel

procès-verbal copie est déposée dans les archives de la société

littéraire et historique de Québec.]

CHAPITRE III.

ABANDON TEMPORAIRE DU CANADA.

1543-1603.

Roberval part pour l'Amérique après la guerre, et périt avec tous ceux

qui l'accompagnent.--M. Villegagnon tente de fonder une colonie dans le

Brésil; la désunion des colons cause leur ruine.--Fondation de la

Caroline dans la Floride.--Massacre des Français de cette colonie par

les Espagnols, en pleine paix; Catherine de Médicis, régente, néglige

d'en demander satisfaction.--De Gourgues les venge.--Pendant longtemps

on ne pense plus en France aux colonies.--Observations à cet égard.--Les

troubles du royaume entravent la colonisation.--Progrès des pêcheries et

du commerce des pelleteries.--Le marquis de la Roche veut fonder un

établissement en Acadie; il échoue.--40 colons abandonnés dans l'île de

Sable, périssent, excepté 12 que le roi envoie chercher au bout de cinq

ans.--De la Roche, ruiné par son entreprise, meurt de

chagrin.--Obstacles qu'éprouvait alors la colonisation.

La guerre dura plusieurs années entre François I et l'Empereur

Charles-Quint. Comme cela était déjà arrivé, et devait arriver encore,

on oublia le Canada dans le tumulte des camps.

Enfin la paix étant rétablie, Roberval, dont la réputation de bravoure

s'était encore accrue, travailla sans perdre de temps à former une

nouvelle expédition pour retourner en Amérique. Il s'adjoignit à cet

effet son frère, soldat très brave que le roi, bon juge en cette

matière, avait surnommé le _Gendarme d'Hannibal_. Il fit voile en 1549,

sous le règne de Henri II, et périt dans le voyage avec tous ses

compagnons, sans qu'on ait jamais su comment était arrivé ce malheur,

qui fit abandonner entièrement le Canada, et qui aurait eu probablement

l'effet de dégoûter pour longtemps la France de ces hasardeuses

entreprises, sans l'Amiral de Coligny, qui tourna l'attention vers

d'autres climats.

En 1555, ce chef des Huguenots, un des génies les plus étendus, dit

l'abbé Raynal, les plus fermes, les plus actifs qui aient jamais

illustré ce puissant empire; grand politique, citoyen jusque dans les

horreurs des guerres civiles, proposa à Henri II de former une colonie

dans quelque partie du Nouveau-Monde, où ses sujets de la religion

réformée pourraient se retirer pour exercer leur culte librement et en

paix. Le roi approuva ce dessein. Heureux pour la France s'il eût été

érigé en système et suivi fidèlement. Quelles sources de richesses et de

puissance il lui eût assurées! et combien il eût fait éviter peut-être

de discordes civiles et de désastres! Mais à cette époque de haineuses

passions, l'on sacrifiait avec délices les plus chers intérêts du pays

aux fureurs du fanatisme et aux appréhensions d'une tyrannie égoïste et

soupçonneuse.

Nicolas Durant de Villegagnon, chevalier de Malte, et vice-amiral de

Bretagne, imbu des doctrines nouvelles, s'offrit pour conduire les

colons dans le Brésil, contrée que sa température faisait préférer au

Canada. Cet établissement échoua néanmoins. Villegagnon étant revenu au

catholicisme, la désunion se mit parmi les Français et ils ne purent se

maintenir dans le pays.

Cependant les dissensions religieuses allaient toujours croissantes en

France. L'effroyable boucherie des Vaudois (1545) avait rempli les

protestans d'une secrète terreur. La guerre civile allait se rallumer.

Coligny songea encore plus sérieusement qu'auparavant à trouver un asile

pour ses co-religionnaires, sur lesquels on avait recommencé à faire

peser les rigueurs d'une sanglante persécution. Il profita d'une espèce

de trêve, en 1562, pour intéresser la cour au plan d'établissement qu'il

avait projeté pour eux dans la Floride. Charlevoix assure que, selon

toutes les apparences, il ne découvrit pas ce dessein au roi; et qu'il

ne lui fit envisager son projet que comme une entreprise avantageuse à

la France; mais il est difficile de croire qu'il pût en imposer à la

cour à cet égard. Charles IX n'ignorait point, et il fut fort aise en

effet de voir que Coligny n'employait à cette expédition que des

calvinistes, parce que c'était autant d'ennemis dont il purgeait l'Etat.

Les catholiques firent bientôt néanmoins changer cette sage et prudente

politique.

L'amiral fut laissé maître de toute l'entreprise. Il donna le

commandement de l'expédition à Jean de Ribaut, de Dieppe, bon marin,

lequel partit, en 1562, pour la Floride, et jeta les fondemens d'un

établissement qu'il nomma Charlesfort, dans une île de Port-Royal

(Caroline du sud) au septentrion de la rivière Savannah. Deux ans plus

tard, Laudonnière à qui le roi avait fait compter cinquante mille écus,

arrivant avec de nouveaux colons, fit abandonner ce poste et élever un

autre fort dans un endroit plus avantageux sur la rivière Alatamaha

(Géorgie) à deux lieues de la mer.

Cette colonie nommée la Caroline, qui serait devenue un empire

florissant si elle eût été suffisamment protégée,[29] a fini par un

événement tragique trop célèbre pour le passer sous silence. Trois ans

après sa fondation, elle fut attaquée par une flotte espagnole de six

vaisseaux commandée par Don Pedro Menendez. Philippe II ayant appris que

les Français avaient fondé un établissement dans la Floride, qu'il

prétendait appartenir à sa couronne, avait résolu de les en chasser, et

cette flotte était envoyée pour exécuter la volonté du farouche

monarque. Le fort des Français fut surpris, et tous ceux qui ne purent

s'échapper, hommes, femmes et enfans, furent massacrés avec cette

cruauté froide qui distingue les Espagnols. Les détails des actes de

barbarie commis par eux font frémir d'horreur. Les prisonniers furent

fusillés, ou pendus à un arbre, sur lequel on mit par dérision une

inscription portant ces mots: «_Ceux-ci n'ont pas été traités de la

sorte en qualité de Français, mais comme hérétiques et ennemis de

Dieu_». Presque tous les colons périrent dans cette catastrophe:

quelques uns seulement réussirent à se sauver avec leur chef,

Laudonnière. Les vainqueurs gardèrent leur conquête, et s'y fortifièrent

avec l'intention de rester dans le pays.

[Note 29: Bancroft:--_History of the United States_.]

Lorsque la nouvelle de ce massacre arriva en France, elle y excita au

plus haut point l'indignation publique. Tous les Français, de quelque

religion qu'ils fussent, regardèrent cet acte comme une insulte à la

nation, et brûlaient de la venger. Mais la cour fut d'une opinion

contraire, et, en haine de Coligny et des Huguenots, Charles IX, ou

plutôt Catherine de Médicis, car c'était elle qui gouvernait l'Etat, le

roi n'ayant encore que 15 ans, fit semblant de ne pas s'apercevoir de

cet affront. Le monarque oubliant ainsi son devoir, un simple individu

prit entre ses mains la défense de l'honneur national et la vengeance de

la France. Cet homme était le chevalier Dominique de Gourgues d'une

famille distinguée de la Gascogne, et en outre bon catholique. C'était

un officier de la plus grande distinction, et qui avait été éprouvé par

des revers de fortune. Il soutint près de Sienne en Toscane, avec un

détachement de 30 hommes, longtemps les efforts d'une partie de l'armée

espagnole; tous ses soldats ayant été tués, il fut fait prisonnier et

envoyé aux galères. La galère dans laquelle il était fut prise par les

Turcs, et ensuite reprise par les chevaliers de Malte. Ce dernier

événement l'ayant rendu à la liberté, il se mit à voyager, et visita

toutes les parties du globe. Il devint l'un des marins les plus habiles

et les plus hardis de son siècle. Vivement ému au récit du massacre des

Français à la Caroline, il jura de les venger. Il vendit pour cela tout

son bien, et arma trois navires montés par 80 matelots et 150 soldats,

la plupart gentilshommes.

Rendu à l'île de Cuba, il assembla toutes ses gens, et leur retraça sous

les plus vives couleurs le tableau des cruautés inouïes que les

espagnols avaient exercées sur les Français de la Floride. «Voilà,

ajouta-t-il, mes camarades le crime de nos ennemis. Et quel serait le

nôtre, si nous différions plus longtemps à tirer justice de l'affront

qui a été fait à la nation française? C'est ce qui m'a engagé à vendre

mon bien; c'est ce qui m'a ouvert la bourse de mes amis; j'ai compté sur

vous, je vous ai cru assez jaloux de la gloire de votre patrie pour lui

sacrifier jusqu'à votre vie en une occasion de cette importance; me

suis-je trompé? J'espère donner l'exemple, être partout à votre tête,

prendre pour moi les plus grands périls; refuserez-vous de me suivre?»

L'on répondit par des acclamations à cette allocution noble et

chaleureuse; et, dès que le temps le permit, l'on cingla vers la

Floride. Les Sauvages étaient mal disposés contre les Espagnols. De

Gourgues en profita et forma une ligue avec eux. Sans perdre de temps,

il fit les dispositions nécessaires pour attaquer les ennemis, qui

avaient ajouté deux forts à celui qu'ils avaient enlevé aux Français. On

garda le plus grand secret pour ne pas leur donner l'éveil.

De Gourgues divisa ses troupes en deux colonnes pour l'attaque, et

marcha, aidé des Sauvages, contre le premier fort. La garnison qui était

de soixante hommes, l'ayant abandonné, tomba entre les deux colonnes, et

fut presque toute détruite au premier choc. Le second fort fut pris

après quelque résistance de la part de ses défenseurs, qui dans leur

fuite furent aussi cernés et taillés en pièces. Le troisième fort, la

Caroline, était plus grand que les autres, et renfermait deux cents

hommes. Le commandant français ayant résolu de l'escalader, avait

disposé des troupes autour de la place, lorsque les assiégés firent une

sortie avec 80 arquebusiers, ce qui avança leur perte. On les attira par

stratagème loin de leurs murailles, et on leur coupa la retraite.

Assaillis de tous côtés, ils furent tous tués après avoir offert la plus

vigoureuse résistance. Les soldats qui formaient le reste de la

garnison, effrayés, voulurent se sauver dans les bois; mais ils

tombèrent aussi sous le fer des Français et des Indiens, excepté

quelques uns que l'on réserva pour une mort plus ignominieuse. On fit un

butin considérable. Les prisonniers furent amenés au lieu où les

Français avaient subi leur supplice, et où Menendez avait fait graver

sur une pierre ces mots: «_Je ne fais ceci comme à des Français, mais

comme à des Luthériens._» De Gourgues leur fit des reproches sanglans sur

leur cruauté et sur leur manque de foi, et ensuite les fit pendre à un

arbre, sur lequel il fit mettre à la place de l'ancienne inscription,

celle-ci écrite sur une planche de sapin: «_Je ne fais ceci comme à

Espagnols; mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers_.»

Trop faibles pour garder le pays, les Français rasèrent les forts et

mirent à la voile pour la France, où le peuple accueillit avec

satisfaction la nouvelle du succès de leur entreprise, qui fut regardée

comme un acte de justes représailles. Mais la reine-mère et la faction

des Guises auraient sacrifié de Gourgues au ressentiment du roi

d'Espagne, sans des amis, et le président de Marigny qui le cacha à

Rouen. Sa conduite reçut hautement l'approbation des autres nations, et

la reine d'Angleterre, Elizabeth, alla jusqu'à lui offrir un poste

avantageux dans sa marine. Il remercia cette princesse de ses offres

généreuses, le roi lui ayant rendu ses bonnes grâces.

Il se préparait à aller prendre le commandement de la flotte de don

Antoine, qui disputait à Philippe II, la couronne du Portugal, lorsqu'il

mourut à Tours en 1567. Il emporta dans la tombe le regret général, et

laissa après lui la réputation d'un des meilleurs capitaines du siècle,

aussi habile sur mer que sur terre.

La faiblesse de Catherine de Médicis dans cette affaire, sembla

autoriser les bruits que les Espagnols faisaient courir pour atténuer

l'odieux de leur conduite. Ils assuraient que Charles IX s'était entendu

avec leur roi, son beau-frère, pour exterminer les Huguenots établis à

la Floride. Quoiqu'il se soit refusé à demander satisfaction de cette

horrible violation du droit des gens, et que d'autres actes de son règne

ternissent encore beaucoup plus sa mémoire, il est impossible d'ajouter

foi à de pareils rapports sans des témoignages clairs et précis qui les

rendent indubitables.

En formant des établissemens de protestans français dans le

Nouveau-Monde, Coligny exécutait un projet patriotique, projet dont

l'Angleterre sut ensuite profiter, et dont nous voyons aujourd'hui les

immenses résultats. Il voulait ouvrir en Amérique à tous ceux qui

s'étaient séparés de la religion établie du royaume, un asile, où, tout

en formant partie du même empire, et en augmentant son étendue et sa

puissance, ils pourraient jouir des avantages que possédaient les

fidèles de l'ancienne religion dans la mère-patrie. Ce projet est

vraiment une des plus belles et des plus nobles conceptions modernes; et

s'il n'a pas réussi, quoiqu'il eût d'abord l'appui du gouvernement,

c'est parce que le parti catholique, qui eut toujours la principale

influence sur le trône, s'y opposa sans cesse, tantôt sourdement, tantôt

ouvertement. Il en fut ainsi surtout vers le temps où nous sommes

arrivé. La longue période qui s'écoula depuis l'expédition de Roberval

jusqu'à celle du marquis de la Roche en Acadie, en 1598, est entièrement

remplie par la lutte avec l'Espagne et l'Empire, et par les longues et

sanglantes guerres de religion rendues si tristement fameuses par le

massacre de la St.-Barthélemi, et que termina le traité de Vervins.

Durant tout ce temps, l'attention des chefs de l'Etat fut absorbée par

ces événemens mémorables, qui ébranlèrent la France jusqu'en ses

fondemens.

Ce ne fut qu'après cette triste époque, et lorsque Henri IV fut

solidement établi sur le trône, que l'on revint aux desseins que l'on

avait formés sur le Canada et les pays voisins, et auxquels on paraît en

général avoir tenu jusque-là plus par esprit d'imitation et par

fantaisie, que par ambition ou par intérêt bien entendu.

Mais tandis que le reste des Français travaillait à s'entre-détruire

avec un acharnement qu'on a peine à concevoir aujourd'hui, pour des

croyances dont ces massacres mêmes prouvaient que Dieu seul pouvait être

le juge, et qui devront servir de salutaire exemple dans tous les temps

aux peuples de ce continent, où il y a tant de religions diverses, les

Normands, les Basques et les Bretons continuaient de faire la pêche de

la morue et de la baleine, comme si leur pays eût joui de la plus grande

tranquillité. Tous les jours ils agrandissaient le cercle de leur

navigation. C'était à eux que l'on devait cette pêche qu'ils avaient

créée à une époque reculée, et qui augmentait d'une manière si

considérable l'industrie française. Ils l'avaient d'abord commencée sur

le grand banc de Terreneuve; ils l'étendirent graduellement sur les

côtes voisines et dans le golfe et le fleuve St.-Laurent. En 1578, cent

cinquante navires français vinrent à Terreneuve. Un autre négoce non

moins profitable qui s'était établi avec les Indigènes des côtes, est

celui des pelleteries, lequel se faisait avec une grande facilité et

avec avantage pour la France. Les trafiquans de fourrures furent attirés

à la recherche de cette marchandise, le long d'une grande partie des

rivages de l'Amérique du nord, et dans les rivières qui tombent dans la

mer. Ils remontaient le fleuve St.-Laurent jusqu'au-dessus de Québec,

côtoyaient les îles du golfe et des environs, et les pays voisins. C'est

à ce commerce enfin que sont dûs en grande partie les premiers

établissemens que l'on va voir bientôt se former au Canada et dans

l'Acadie.

Jacques Noël et Châton, neveux et héritiers de Cartier, avaient continué

ses entreprises, et s'étaient livrés au commerce des pelleteries qui

rendait de grands bénéfices; ils excitèrent à tel point la jalousie des

autres traitans, que ceux-ci brûlèrent trois ou quatre de leurs

pataches. Afin de ne plus être exposés aux mêmes attaques, ils

sollicitèrent du roi le renouvellement des priviléges qui avaient été

accordés à leur oncle, dans la vue de former une habitation dans la

Nouvelle-France, avec le droit exclusif de commercer avec les Sauvages

durant 12 ans, et d'exploiter les mines qu'ils avaient découvertes. En

considération des services de leur oncle, des lettres-patentes leur

furent accordées à cet effet en 1588. Cependant, dès que les marchands

de St.-Malo eurent appris ce qui venait de se passer, et l'existence du

privilége qui les privait d'un négoce lucratif, ils se plaignirent

hautement. Ils se pourvurent au conseil privé du roi, pour faire

révoquer les lettres-patentes, et obtinrent un arrêt favorable à leur

demande sans beaucoup de difficultés.

Dans l'année même du rétablissement de la paix (1598), le marquis de la

Roche, de la province de Bretagne, se fit confirmer par le roi dans la

charge de lieutenant-général du Canada, de l'Acadie et des pays

adjacens, que lui avait accordée Henri III, et dont les troubles du

royaume l'avaient probablement empêché de prendre possession. Ses

pouvoirs avaient la même étendue que ceux de Roberval. Il était autorisé

à prendre dans les ports de France, les navires, capitaines et matelots

dont il pourrait avoir besoin; à lever des troupes, faire la guerre et

bâtir des villes dans les limites de sa vice-royauté; à y promulguer des

lois et les faire exécuter; à concéder les terres aux gentilshommes, à

titre de fiefs, seigneuries, baronnies, comtés, etc. Le commerce était

laissé également sous son contrôle absolu.

Revêtu ainsi d'une autorité aussi despotique que vaine et imaginaire, il

partit pour le Nouveau-Monde avec 60 hommes. Aucun marchand n'osa élever

la voix contre le monopole accordé à ce seigneur, comme on l'avait fait

contre les neveux de Cartier: son rang leur imposa silence.

Le marquis de la Roche, soit qu'il craignit la désertion de ses gens,

composés de repris de justice, soit qu'il crut ce lieu plus à la main en

attendant qu'il eût trouvé dans la terre ferme un territoire propre à

son dessein, les déposa dans l'île de Sable. Cette île, en forme de

croissant, étroite, aride et d'un aspect sauvage, ne porte ni arbres, ni

fruits; il n'y pousse qu'un peu d'herbe, et l'on n'y trouve qu'un lac

d'eau douce au centre.

Après avoir ainsi débarqué ses colons sur cette terre désolée, entourée

d'écueils battus par la mer, il passa en Acadie. En revenant, il fut

surpris par une furieuse tempête qui le chassa en dix ou douze jours sur

les côtes de France. Il n'eut pas plutôt mis pied à terre, qu'il se

trouva enveloppé dans une foule de difficultés. Le duc de Mercoeur, qui

commandait en Bretagne, le garda aussi prisonnier quelque temps. Ce ne

fut que cinq ans après, qu'il put raconter au roi qui se trouvait à

Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage. Le monarque, touché du

sort des malheureux abandonnés dans l'île de Sable, ordonna au pilote

qui y avait conduit le marquis de la Roche, d'aller les chercher. Il

n'en trouva plus que douze sur quarante qui y avaient été débarqués.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 4 / 30 段