fort, proche et un peu à l'ouest du Canada (Québec sans doute), lequel
était beau à voir, et d'une grande force, sur une haute montagne, dans
lequel il y avait deux corps de logis, une grosse tour, et une autre de
la longueur de 40 ou 60 pieds, où il y avait diverses chambres, une
salle, une cuisine, des chambres d'office, des celliers haut et bas, et
proche d'iceux il y avait un four et des moulins, aussi un poêle pour y
chauffer les gens, et un puits au devant de la maison. Le bâtiment était
situé sur la grande rivière du Canada, appelé _France-Prime_ par M. de
Roberval. Il y avait aussi au pied de la montagne un autre logement,
dont partie formait une tour à deux étages, avec deux corps de logis, où
l'on gardait toutes les provisions et tout ce que nous avions apporté;
et près de cette tour il y a une autre petite rivière. Dans ces deux
endroits, tant en bas qu'en haut, furent logés les gens du commun.»
_Voyage de Roberval._]
Le Cap-Rouge, comme la plupart des lieux où l'on a commencé des colonies
en Amérique, dut payer le tribut à la mort. Cinquante colons périrent
dans le cours de l'hiver. Le printemps seul mit un terme à cette
effrayante mortalité.
Dans le mois de juin, le gouverneur partit avec 70 hommes pour tâcher de
remonter le fleuve jusqu'à sa source, où les Indiens disaient que l'on
trouvait des pierres précieuses et des mines d'or abondantes. Mais il
paraît qu'il n'eut pas plus de succès que Cartier; du moins c'est ce que
l'on doit inférer du silence qui règne à cet égard; car, quoique la fin
de la relation de son voyage soit perdue, s'il eût fait quelque nouvelle
découverte, il nous en serait sans doute parvenu quelque chose.
Cependant, la nouvelle de son débarquement en Canada était arrivée à
Paris juste au moment où la guerre allait se déclarer de nouveau entre
François I et Charles-Quint; et le roi, au lieu de lui envoyer les
secours qu'il demandait, chargea, au rapport de Lescarbot, Cartier en
1543 de le ramener en France,[27] où sa valeur et son influence sur les
populations de la Picardie, qui allait devenir le théâtre de la lutte,
pourraient lui être utiles, comme en effet elles le furent à ce
monarque. La colonie entière se serait rembarquée avec lui.
[Note 27: On met en doute ce quatrième voyage du navigateur de St.-Malo,
auquel Lescarbot seul paraît avoir fait attention, et qui depuis a été
perdu de vue. Mais l'auteur précité dit positivement: «Le roi occupé à
de grandes affaires qui pressaient la France pour lors, il n'y eut moyen
d'envoyer, nouveau rafaichissement de vivres à ceux qui devaient avoir
rendu le pays capable de les nourrir... et que le dit de Roberval fut
mandé pour servir le Roi par deçà: car _je trouve par le compte du dit
Quartier qu'il employa huit mois_ à l'aller quérir, après y avoir
(Roverval) demeuré dix sept mois.» _Histoire de la nouvelle France_ par
Lescarbot (1618). La relation de Roberval confirme cet historien en ce
qui concerne la demande de vivres:--«Roberval renvoya en France deux
navires... afin de donner avis au roi, et de revenir l'année suivante
avec des victuailles et autres fournitures ainsi qu'il plairait au
roi».]
Ainsi finit le premier essai de colonisation fait par la France dans
l'Amérique septentrionale il y a plus de trois cents ans, si l'on
excepte toutefois celui du baron de Léry. C'est la guerre avec
Charles-Quint qui amena l'abandon du Cap-Rouge: premier exemple du
funeste effet du système politique européen des Français pour leurs
possessions d'outre-mer.
Le nom de Jacques Cartier, immortalisé par la découverte du Canada,
disparaît de l'histoire après ce voyage. Rien n'indique néanmoins que ce
navigateur cessât de ce moment d'avoir des rapports avec l'Amérique. Si
l'on en croit les représentations que firent ses neveux près d'un demi
siècle après, pour obtenir la continuation des privilèges accordés à
leur oncle, l'on doit supposer qu'il y fit encore longtemps la traite
des pelleteries.
Cartier s'est distingué dans ses expéditions au Canada par son habileté
et par son courage. Aucun navigateur n'avait encore osé de son temps, si
rapproché de Colomb, pénétrer aussi loin que lui dans l'intérieur du
Nouveau-Monde. En s'aventurant dans le climat rigoureux du Canada, où la
terre est couverte de neige et les communications fluviales interrompues
durant six mois de l'année; en hivernant deux fois au milieu de
peuplades barbares dont il pouvait avoir tout à craindre, il a donné une
nouvelle preuve de l'intrépidité des marins de cette époque.
Avec lui commence la longue série de voyageurs qui ont découvert
l'intérieur de l'Amérique du Nord. Le St.-Laurent qu'il remonta jusqu'au
Sault-St.-Louis fut la grande voie qu'il indiqua aux Français, et qui
les conduisit successivement dans la vallée du Mississipi, dans le
bassin de la baie d'Hudson, et jusque dans les immenses contrées que
baigne la mer Pacifique.
Pour récompense de ses découvertes, il fut anobli, dit-on, par le roi de
France.[28] Mais sa gloire la plus durable sera toujours celle d'avoir
placé son nom à la tête des annales canadiennes, et ouvert la première
page d'un nouveau livre dans la grande histoire du monde.
[Note 28: Recherches de M. Cunat sur Jacques Cartier, consignées dans
une annexe au procès-verbal de la commission nommée par M. Hovius, chev.
de la légion d'honneur, maire de St.-Malo, pour recevoir et reconnaître
les débris de la Petite-Hermine, le 13 décembre 1843; duquel
procès-verbal copie est déposée dans les archives de la société
littéraire et historique de Québec.]
CHAPITRE III.
ABANDON TEMPORAIRE DU CANADA.
1543-1603.
Roberval part pour l'Amérique après la guerre, et périt avec tous ceux
qui l'accompagnent.--M. Villegagnon tente de fonder une colonie dans le
Brésil; la désunion des colons cause leur ruine.--Fondation de la
Caroline dans la Floride.--Massacre des Français de cette colonie par
les Espagnols, en pleine paix; Catherine de Médicis, régente, néglige
d'en demander satisfaction.--De Gourgues les venge.--Pendant longtemps
on ne pense plus en France aux colonies.--Observations à cet égard.--Les
troubles du royaume entravent la colonisation.--Progrès des pêcheries et
du commerce des pelleteries.--Le marquis de la Roche veut fonder un
établissement en Acadie; il échoue.--40 colons abandonnés dans l'île de
Sable, périssent, excepté 12 que le roi envoie chercher au bout de cinq
ans.--De la Roche, ruiné par son entreprise, meurt de
chagrin.--Obstacles qu'éprouvait alors la colonisation.
La guerre dura plusieurs années entre François I et l'Empereur
Charles-Quint. Comme cela était déjà arrivé, et devait arriver encore,
on oublia le Canada dans le tumulte des camps.
Enfin la paix étant rétablie, Roberval, dont la réputation de bravoure
s'était encore accrue, travailla sans perdre de temps à former une
nouvelle expédition pour retourner en Amérique. Il s'adjoignit à cet
effet son frère, soldat très brave que le roi, bon juge en cette
matière, avait surnommé le _Gendarme d'Hannibal_. Il fit voile en 1549,
sous le règne de Henri II, et périt dans le voyage avec tous ses
compagnons, sans qu'on ait jamais su comment était arrivé ce malheur,
qui fit abandonner entièrement le Canada, et qui aurait eu probablement
l'effet de dégoûter pour longtemps la France de ces hasardeuses
entreprises, sans l'Amiral de Coligny, qui tourna l'attention vers
d'autres climats.
En 1555, ce chef des Huguenots, un des génies les plus étendus, dit
l'abbé Raynal, les plus fermes, les plus actifs qui aient jamais
illustré ce puissant empire; grand politique, citoyen jusque dans les
horreurs des guerres civiles, proposa à Henri II de former une colonie
dans quelque partie du Nouveau-Monde, où ses sujets de la religion
réformée pourraient se retirer pour exercer leur culte librement et en
paix. Le roi approuva ce dessein. Heureux pour la France s'il eût été
érigé en système et suivi fidèlement. Quelles sources de richesses et de
puissance il lui eût assurées! et combien il eût fait éviter peut-être
de discordes civiles et de désastres! Mais à cette époque de haineuses
passions, l'on sacrifiait avec délices les plus chers intérêts du pays
aux fureurs du fanatisme et aux appréhensions d'une tyrannie égoïste et
soupçonneuse.
Nicolas Durant de Villegagnon, chevalier de Malte, et vice-amiral de
Bretagne, imbu des doctrines nouvelles, s'offrit pour conduire les
colons dans le Brésil, contrée que sa température faisait préférer au
Canada. Cet établissement échoua néanmoins. Villegagnon étant revenu au
catholicisme, la désunion se mit parmi les Français et ils ne purent se
maintenir dans le pays.
Cependant les dissensions religieuses allaient toujours croissantes en
France. L'effroyable boucherie des Vaudois (1545) avait rempli les
protestans d'une secrète terreur. La guerre civile allait se rallumer.
Coligny songea encore plus sérieusement qu'auparavant à trouver un asile
pour ses co-religionnaires, sur lesquels on avait recommencé à faire
peser les rigueurs d'une sanglante persécution. Il profita d'une espèce
de trêve, en 1562, pour intéresser la cour au plan d'établissement qu'il
avait projeté pour eux dans la Floride. Charlevoix assure que, selon
toutes les apparences, il ne découvrit pas ce dessein au roi; et qu'il
ne lui fit envisager son projet que comme une entreprise avantageuse à
la France; mais il est difficile de croire qu'il pût en imposer à la
cour à cet égard. Charles IX n'ignorait point, et il fut fort aise en
effet de voir que Coligny n'employait à cette expédition que des
calvinistes, parce que c'était autant d'ennemis dont il purgeait l'Etat.
Les catholiques firent bientôt néanmoins changer cette sage et prudente
politique.
L'amiral fut laissé maître de toute l'entreprise. Il donna le
commandement de l'expédition à Jean de Ribaut, de Dieppe, bon marin,
lequel partit, en 1562, pour la Floride, et jeta les fondemens d'un
établissement qu'il nomma Charlesfort, dans une île de Port-Royal
(Caroline du sud) au septentrion de la rivière Savannah. Deux ans plus
tard, Laudonnière à qui le roi avait fait compter cinquante mille écus,
arrivant avec de nouveaux colons, fit abandonner ce poste et élever un
autre fort dans un endroit plus avantageux sur la rivière Alatamaha
(Géorgie) à deux lieues de la mer.
Cette colonie nommée la Caroline, qui serait devenue un empire
florissant si elle eût été suffisamment protégée,[29] a fini par un
événement tragique trop célèbre pour le passer sous silence. Trois ans
après sa fondation, elle fut attaquée par une flotte espagnole de six
vaisseaux commandée par Don Pedro Menendez. Philippe II ayant appris que
les Français avaient fondé un établissement dans la Floride, qu'il
prétendait appartenir à sa couronne, avait résolu de les en chasser, et
cette flotte était envoyée pour exécuter la volonté du farouche
monarque. Le fort des Français fut surpris, et tous ceux qui ne purent
s'échapper, hommes, femmes et enfans, furent massacrés avec cette
cruauté froide qui distingue les Espagnols. Les détails des actes de
barbarie commis par eux font frémir d'horreur. Les prisonniers furent
fusillés, ou pendus à un arbre, sur lequel on mit par dérision une
inscription portant ces mots: «_Ceux-ci n'ont pas été traités de la
sorte en qualité de Français, mais comme hérétiques et ennemis de
Dieu_». Presque tous les colons périrent dans cette catastrophe:
quelques uns seulement réussirent à se sauver avec leur chef,
Laudonnière. Les vainqueurs gardèrent leur conquête, et s'y fortifièrent
avec l'intention de rester dans le pays.
[Note 29: Bancroft:--_History of the United States_.]
Lorsque la nouvelle de ce massacre arriva en France, elle y excita au
plus haut point l'indignation publique. Tous les Français, de quelque
religion qu'ils fussent, regardèrent cet acte comme une insulte à la
nation, et brûlaient de la venger. Mais la cour fut d'une opinion
contraire, et, en haine de Coligny et des Huguenots, Charles IX, ou
plutôt Catherine de Médicis, car c'était elle qui gouvernait l'Etat, le
roi n'ayant encore que 15 ans, fit semblant de ne pas s'apercevoir de
cet affront. Le monarque oubliant ainsi son devoir, un simple individu
prit entre ses mains la défense de l'honneur national et la vengeance de
la France. Cet homme était le chevalier Dominique de Gourgues d'une
famille distinguée de la Gascogne, et en outre bon catholique. C'était
un officier de la plus grande distinction, et qui avait été éprouvé par
des revers de fortune. Il soutint près de Sienne en Toscane, avec un
détachement de 30 hommes, longtemps les efforts d'une partie de l'armée
espagnole; tous ses soldats ayant été tués, il fut fait prisonnier et
envoyé aux galères. La galère dans laquelle il était fut prise par les
Turcs, et ensuite reprise par les chevaliers de Malte. Ce dernier
événement l'ayant rendu à la liberté, il se mit à voyager, et visita
toutes les parties du globe. Il devint l'un des marins les plus habiles
et les plus hardis de son siècle. Vivement ému au récit du massacre des
Français à la Caroline, il jura de les venger. Il vendit pour cela tout
son bien, et arma trois navires montés par 80 matelots et 150 soldats,
la plupart gentilshommes.
Rendu à l'île de Cuba, il assembla toutes ses gens, et leur retraça sous
les plus vives couleurs le tableau des cruautés inouïes que les
espagnols avaient exercées sur les Français de la Floride. «Voilà,
ajouta-t-il, mes camarades le crime de nos ennemis. Et quel serait le
nôtre, si nous différions plus longtemps à tirer justice de l'affront
qui a été fait à la nation française? C'est ce qui m'a engagé à vendre
mon bien; c'est ce qui m'a ouvert la bourse de mes amis; j'ai compté sur
vous, je vous ai cru assez jaloux de la gloire de votre patrie pour lui
sacrifier jusqu'à votre vie en une occasion de cette importance; me
suis-je trompé? J'espère donner l'exemple, être partout à votre tête,
prendre pour moi les plus grands périls; refuserez-vous de me suivre?»
L'on répondit par des acclamations à cette allocution noble et
chaleureuse; et, dès que le temps le permit, l'on cingla vers la
Floride. Les Sauvages étaient mal disposés contre les Espagnols. De
Gourgues en profita et forma une ligue avec eux. Sans perdre de temps,
il fit les dispositions nécessaires pour attaquer les ennemis, qui
avaient ajouté deux forts à celui qu'ils avaient enlevé aux Français. On
garda le plus grand secret pour ne pas leur donner l'éveil.
De Gourgues divisa ses troupes en deux colonnes pour l'attaque, et
marcha, aidé des Sauvages, contre le premier fort. La garnison qui était
de soixante hommes, l'ayant abandonné, tomba entre les deux colonnes, et
fut presque toute détruite au premier choc. Le second fort fut pris
après quelque résistance de la part de ses défenseurs, qui dans leur
fuite furent aussi cernés et taillés en pièces. Le troisième fort, la
Caroline, était plus grand que les autres, et renfermait deux cents
hommes. Le commandant français ayant résolu de l'escalader, avait
disposé des troupes autour de la place, lorsque les assiégés firent une
sortie avec 80 arquebusiers, ce qui avança leur perte. On les attira par
stratagème loin de leurs murailles, et on leur coupa la retraite.
Assaillis de tous côtés, ils furent tous tués après avoir offert la plus
vigoureuse résistance. Les soldats qui formaient le reste de la
garnison, effrayés, voulurent se sauver dans les bois; mais ils
tombèrent aussi sous le fer des Français et des Indiens, excepté
quelques uns que l'on réserva pour une mort plus ignominieuse. On fit un
butin considérable. Les prisonniers furent amenés au lieu où les
Français avaient subi leur supplice, et où Menendez avait fait graver
sur une pierre ces mots: «_Je ne fais ceci comme à des Français, mais
comme à des Luthériens._» De Gourgues leur fit des reproches sanglans sur
leur cruauté et sur leur manque de foi, et ensuite les fit pendre à un
arbre, sur lequel il fit mettre à la place de l'ancienne inscription,
celle-ci écrite sur une planche de sapin: «_Je ne fais ceci comme à
Espagnols; mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers_.»
Trop faibles pour garder le pays, les Français rasèrent les forts et
mirent à la voile pour la France, où le peuple accueillit avec
satisfaction la nouvelle du succès de leur entreprise, qui fut regardée
comme un acte de justes représailles. Mais la reine-mère et la faction
des Guises auraient sacrifié de Gourgues au ressentiment du roi
d'Espagne, sans des amis, et le président de Marigny qui le cacha à
Rouen. Sa conduite reçut hautement l'approbation des autres nations, et
la reine d'Angleterre, Elizabeth, alla jusqu'à lui offrir un poste
avantageux dans sa marine. Il remercia cette princesse de ses offres
généreuses, le roi lui ayant rendu ses bonnes grâces.
Il se préparait à aller prendre le commandement de la flotte de don
Antoine, qui disputait à Philippe II, la couronne du Portugal, lorsqu'il
mourut à Tours en 1567. Il emporta dans la tombe le regret général, et
laissa après lui la réputation d'un des meilleurs capitaines du siècle,
aussi habile sur mer que sur terre.
La faiblesse de Catherine de Médicis dans cette affaire, sembla
autoriser les bruits que les Espagnols faisaient courir pour atténuer
l'odieux de leur conduite. Ils assuraient que Charles IX s'était entendu
avec leur roi, son beau-frère, pour exterminer les Huguenots établis à
la Floride. Quoiqu'il se soit refusé à demander satisfaction de cette
horrible violation du droit des gens, et que d'autres actes de son règne
ternissent encore beaucoup plus sa mémoire, il est impossible d'ajouter
foi à de pareils rapports sans des témoignages clairs et précis qui les
rendent indubitables.
En formant des établissemens de protestans français dans le
Nouveau-Monde, Coligny exécutait un projet patriotique, projet dont
l'Angleterre sut ensuite profiter, et dont nous voyons aujourd'hui les
immenses résultats. Il voulait ouvrir en Amérique à tous ceux qui
s'étaient séparés de la religion établie du royaume, un asile, où, tout
en formant partie du même empire, et en augmentant son étendue et sa
puissance, ils pourraient jouir des avantages que possédaient les
fidèles de l'ancienne religion dans la mère-patrie. Ce projet est
vraiment une des plus belles et des plus nobles conceptions modernes; et
s'il n'a pas réussi, quoiqu'il eût d'abord l'appui du gouvernement,
c'est parce que le parti catholique, qui eut toujours la principale
influence sur le trône, s'y opposa sans cesse, tantôt sourdement, tantôt
ouvertement. Il en fut ainsi surtout vers le temps où nous sommes
arrivé. La longue période qui s'écoula depuis l'expédition de Roberval
jusqu'à celle du marquis de la Roche en Acadie, en 1598, est entièrement
remplie par la lutte avec l'Espagne et l'Empire, et par les longues et
sanglantes guerres de religion rendues si tristement fameuses par le
massacre de la St.-Barthélemi, et que termina le traité de Vervins.
Durant tout ce temps, l'attention des chefs de l'Etat fut absorbée par
ces événemens mémorables, qui ébranlèrent la France jusqu'en ses
fondemens.
Ce ne fut qu'après cette triste époque, et lorsque Henri IV fut
solidement établi sur le trône, que l'on revint aux desseins que l'on
avait formés sur le Canada et les pays voisins, et auxquels on paraît en
général avoir tenu jusque-là plus par esprit d'imitation et par
fantaisie, que par ambition ou par intérêt bien entendu.
Mais tandis que le reste des Français travaillait à s'entre-détruire
avec un acharnement qu'on a peine à concevoir aujourd'hui, pour des
croyances dont ces massacres mêmes prouvaient que Dieu seul pouvait être
le juge, et qui devront servir de salutaire exemple dans tous les temps
aux peuples de ce continent, où il y a tant de religions diverses, les
Normands, les Basques et les Bretons continuaient de faire la pêche de
la morue et de la baleine, comme si leur pays eût joui de la plus grande
tranquillité. Tous les jours ils agrandissaient le cercle de leur
navigation. C'était à eux que l'on devait cette pêche qu'ils avaient
créée à une époque reculée, et qui augmentait d'une manière si
considérable l'industrie française. Ils l'avaient d'abord commencée sur
le grand banc de Terreneuve; ils l'étendirent graduellement sur les
côtes voisines et dans le golfe et le fleuve St.-Laurent. En 1578, cent
cinquante navires français vinrent à Terreneuve. Un autre négoce non
moins profitable qui s'était établi avec les Indigènes des côtes, est
celui des pelleteries, lequel se faisait avec une grande facilité et
avec avantage pour la France. Les trafiquans de fourrures furent attirés
à la recherche de cette marchandise, le long d'une grande partie des
rivages de l'Amérique du nord, et dans les rivières qui tombent dans la
mer. Ils remontaient le fleuve St.-Laurent jusqu'au-dessus de Québec,
côtoyaient les îles du golfe et des environs, et les pays voisins. C'est
à ce commerce enfin que sont dûs en grande partie les premiers
établissemens que l'on va voir bientôt se former au Canada et dans
l'Acadie.
Jacques Noël et Châton, neveux et héritiers de Cartier, avaient continué
ses entreprises, et s'étaient livrés au commerce des pelleteries qui
rendait de grands bénéfices; ils excitèrent à tel point la jalousie des
autres traitans, que ceux-ci brûlèrent trois ou quatre de leurs
pataches. Afin de ne plus être exposés aux mêmes attaques, ils
sollicitèrent du roi le renouvellement des priviléges qui avaient été
accordés à leur oncle, dans la vue de former une habitation dans la
Nouvelle-France, avec le droit exclusif de commercer avec les Sauvages
durant 12 ans, et d'exploiter les mines qu'ils avaient découvertes. En
considération des services de leur oncle, des lettres-patentes leur
furent accordées à cet effet en 1588. Cependant, dès que les marchands
de St.-Malo eurent appris ce qui venait de se passer, et l'existence du
privilége qui les privait d'un négoce lucratif, ils se plaignirent
hautement. Ils se pourvurent au conseil privé du roi, pour faire
révoquer les lettres-patentes, et obtinrent un arrêt favorable à leur
demande sans beaucoup de difficultés.
Dans l'année même du rétablissement de la paix (1598), le marquis de la
Roche, de la province de Bretagne, se fit confirmer par le roi dans la
charge de lieutenant-général du Canada, de l'Acadie et des pays
adjacens, que lui avait accordée Henri III, et dont les troubles du
royaume l'avaient probablement empêché de prendre possession. Ses
pouvoirs avaient la même étendue que ceux de Roberval. Il était autorisé
à prendre dans les ports de France, les navires, capitaines et matelots
dont il pourrait avoir besoin; à lever des troupes, faire la guerre et
bâtir des villes dans les limites de sa vice-royauté; à y promulguer des
lois et les faire exécuter; à concéder les terres aux gentilshommes, à
titre de fiefs, seigneuries, baronnies, comtés, etc. Le commerce était
laissé également sous son contrôle absolu.
Revêtu ainsi d'une autorité aussi despotique que vaine et imaginaire, il
partit pour le Nouveau-Monde avec 60 hommes. Aucun marchand n'osa élever
la voix contre le monopole accordé à ce seigneur, comme on l'avait fait
contre les neveux de Cartier: son rang leur imposa silence.
Le marquis de la Roche, soit qu'il craignit la désertion de ses gens,
composés de repris de justice, soit qu'il crut ce lieu plus à la main en
attendant qu'il eût trouvé dans la terre ferme un territoire propre à
son dessein, les déposa dans l'île de Sable. Cette île, en forme de
croissant, étroite, aride et d'un aspect sauvage, ne porte ni arbres, ni
fruits; il n'y pousse qu'un peu d'herbe, et l'on n'y trouve qu'un lac
d'eau douce au centre.
Après avoir ainsi débarqué ses colons sur cette terre désolée, entourée
d'écueils battus par la mer, il passa en Acadie. En revenant, il fut
surpris par une furieuse tempête qui le chassa en dix ou douze jours sur
les côtes de France. Il n'eut pas plutôt mis pied à terre, qu'il se
trouva enveloppé dans une foule de difficultés. Le duc de Mercoeur, qui
commandait en Bretagne, le garda aussi prisonnier quelque temps. Ce ne
fut que cinq ans après, qu'il put raconter au roi qui se trouvait à
Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage. Le monarque, touché du
sort des malheureux abandonnés dans l'île de Sable, ordonna au pilote
qui y avait conduit le marquis de la Roche, d'aller les chercher. Il
n'en trouva plus que douze sur quarante qui y avaient été débarqués.