_dis pas_ plus correctement que _si j’_ne _l’dis pas_; et en tête de
phrase on disait bien _j’_ne _r’grette rien_, à cause de la faiblesse
de _re_ initial, mais on ne dirait pas _j’_ ne _l’sais pas_, et pas
davantage _j’_ne _l’r_e_grette pas_, avec ou sans _si_, mais uniquement
_j_e _n’_le _r’grette pas_. En revanche, la prédominance de _que_ sur
_je_ fait qu’on peut dire _c’_que _j’d_e_mande_ aussi bien que _c’_que
je _d’mande_, et même _c’est c’_que _j’r_e_grette_.
D’autre part, si, sur trois monosyllabes, _que_ est en concurrence
avec _je_, c’est celui des deux qui est médian qui l’emporte; on a
donc _c’est qu’_je _n’sais pas_, et non _c’est_ que _j’_ne _sais pas_,
à côté de _c’est c’_que _j’sais bien_. On voit même _je_ médian se
maintenir à côté de _que_ obligé: _il est sûr_ que je _n’sais pas_, et
non _qu_e _j’_ne _sais pas_, malgré _il est sûr_ que _j’t_e _crains
peu_. Mais _que_ reprend sa primauté, s’il y a une muette initiale
supplémentaire, et qu’il faille choisir: _c’est_ que _j’_ne _r’viens
pas_ est plus usité que _c’est qu’_je _n’r_e_viens pas_.
IV. =Plus de trois monosyllabes consécutifs.=--S’il y a plus de trois
monosyllabes de suite, avec ou sans syllabe muette antérieure ou
postérieure, il y aura certainement dans le nombre _que_, et même
_ce que_, ou bien _je_, sinon les deux; dès lors la prédominance de
_que_, ou, le cas échéant, celle de _je_, et d’autre part l’effacement
ordinaire de _le_ et _ne_, détermineront aisément le choix, ou même
couperont la série en deux ou trois membres, où _que_ fera l’effet
d’une tonique, et aussi _je_, le cas échéant: _si_ je _n’_te _l’dis
pas_, _si_ je _n’_me _l’d_e_mande pas_, _c’est c’_que _j’_me _d’mande_,
_c’est c’_que _j’_me _r’_de_mande_.
On voit qu’en général les _e_ élidés alternent avec les autres. Mais
ici encore, bien entendu, _que_ et _je_ pourront être prononcés à
côté l’un de l’autre. Ainsi l’on dira aussi bien, et même mieux,
_c’est c’_que je _r’d_e_mande_, que _c’est c’_que _j’r_e_d’mande_, et
nécessairement _c’est c’_que je _n’_te _d’mande pas_ et _c’est c’_que
je _n’_te _r’d_e_mande pas_, _tu veux t’instruir’_ de _c’_que je
_n’sais pas_, _parc’_que (ou puisque) je _n’_te _l’fais pas dire_, _tu
réclam’ c’_que je _n’_te _r’mets pas_, _parc_e que je _n’_te le _r’mets
pas_[452].
On notera que, dans ce dernier exemple, on peut prononcer jusqu’à cinq
_e muets_ sur sept, dont _trois de suite_; le plus fort écrasement en
laissera encore trois debout, dont _que_ et _je_ de suite: _parc’_ que
je _n’t’_ le _r’mets pas_, car ni _que_ ne peut s’élider après _parce_,
ni _je_ devant _ne_.
On avait ici sept _e muets_ de suite; en voici huit et même neuf:
_tiens-moi quitt’_ de _c’_que je _n’_te _r’mets pas_, et _tu t’lament’_
de _c’_que je _n’_te le _r’mets pas_ (ou _j_e _n’_te _l’r_e_mets pas_,
ou plus souvent _j_e _n’t’_le _r’mets pas_).
7º Conclusions.
De toutes ces considérations il résulte qu’il y a souvent plusieurs
façons de prononcer les mêmes phrases, même sans parler des cas où
l’on tient à mettre en relief une syllabe particulière. D’une façon
générale les _e muets_, quels qu’ils soient, peuvent tomber en plus
ou moins grand nombre, suivant les personnes, suivant les lieux, et
surtout suivant l’allure du débit. On parle plus rapidement qu’on ne
lit: la lecture conservera donc des _e muets_ que la langue parlée
laisse tomber. On parle ou on peut parler dans la conversation plus
rapidement que dans un discours: la conversation rapide ou simplement
négligée écrase donc une foule d’_e muets_ qui se conservent partout
ailleurs. Mais alors on arrive facilement à des incorrections que rien
ne peut justifier.
C’est le défaut des phonéticiens, et surtout des phonéticiens
étrangers, de recueillir précieusement les façons de parler les
plus négligées, pour les offrir comme modèles; et alors on voit des
étrangers s’évertuer consciencieusement à reproduire dans un discours
étudié et lent des formes de langage que la rapidité du débit pourrait
seule excuser: cela est ridicule. Ces phénomènes se produiront toujours
assez tôt et spontanément, quand la connaissance de la langue sera
parfaite et qu’on en fera un usage habituel et constant.
Ainsi tout à l’heure nous citions _parce que_ réduit à _pasque_: ces
choses-là se constatent, mais ne doivent pas s’imiter volontairement.
On a vu aussi que, dans la prononciation populaire ou simplement
négligée, la chute de l’_e muet_ entraîne souvent celle de l’_r_: _vot’
père_, _quat’ jours_, _un maît’ d’anglais_, _pour entend’ le discours_.
C’est également pour permettre à l’_e muet_ final de tomber qu’on
supprime l’_l_ dans _quelque_; mais ce n’est que dans une conversation
très familière qu’on dit _que’qu’chose_, ou _que’qu’fois_. On va plus
loin: on dit couramment _c’t homme_, qui au temps de Restaut était
considéré comme correct, et même _c’t un fou_, où l’on fait tomber
non pas un _e muet_, mais un _e ouvert_; comme dans _s’pas_, pour
_n’est-pas_, et même _pas?_ tout court; et l’on dit encore _p’têt’
bien_ (ou _ben_), où ce n’est plus un _e_ qui tombe, mais _eu_,
assimilé à l’_e_ muet, sans compter la finale _re_: tout cela est-il à
recommander? Le peuple, et même les gens les plus cultivés en disent
bien d’autres: _qu’ est qu’ c’est qu’ça_, ou même simplement _c’est
qu’ça_, ou encore _qu’ça fait_, sans parler de _ou ’st-c’ que c’est_,
ou plus brièvement _où qu’c’est_. Car on parle uniquement pour se faire
comprendre, et avec le moins de frais possible: c’est le principe de
moindre action, qui s’applique là comme ailleurs. Mais d’abord ce
n’est peut-être pas ce qu’on fait de mieux; ensuite on ne dit pas
cela partout, ni à tout le monde; enfin, quand on parle ainsi, on n’a
nullement la prétention de fournir un modèle à suivre.
* * * * *
On voit que l’écueil de la prononciation, relativement à l’_e muet_,
c’est l’abus des élisions. Mais le contraire se produit aussi parfois.
Comme deux consonnes tendent à maintenir l’_e_ muet devant une
troisième, il arrive aussi qu’elles en appellent un qui n’existe pas!
Il n’est pas rare d’entendre prononcer _lors_e_que_, _ex_e_près_,
_Ouest_e-_Ceinture_, _ours_e _blanc_, qui rappellent _bec ed gaz_[453].
Évidemment _l’est de Paris_ est difficile à prononcer, à cause des deux
dentales qui se heurtent: on est obligé de les fondre à peu près en une
seule. D’autre part le français répugne à commencer les mots par deux
consonnes, si la seconde n’est pas une liquide; de là la formation de
mots tels que e_sprit_, é(s)_chelle_, é(s)_tat_, qui ont gardé ou perdu
leur _s_ après addition de l’_e_; mais il faut éviter d’augmenter le
nombre de ces mots en disant une e_statue_, ou d’intercaler un _e_ dans
_s_(e)_velte_[454].
* * * * *
Nous ne pouvons pas terminer ce chapitre sans dire un mot de la
question des vers, dont l’_e muet_ est un des charmes les plus
sensibles, comme aussi les plus mystérieux. L’_e muet_ est une des
caractéristiques les plus remarquables de la poésie française. Aussi
les principes que nous venons de développer ne sauraient-ils en
aucune façon s’appliquer à la lecture des vers, qui exige un respect
particulier de l’_e muet_.
Voici un vers de _l’Expiation_, de V. Hugo:
Sombr_e_s jours! l’emp_e_reur r_e_v_e_nait lent_e_ment.
On laissera les acteurs articuler neuf syllabes, comme si c’était
une phrase de Thiers: ici il en faut douze, si l’on peut. L’_e_ muet
d’_emp_e_reur_ est le seul qui évidemment ne puisse pas se prononcer,
car il est de ceux qu’on ne devrait pas écrire; s’ensuit-il qu’il
faille le laisser tomber complètement? En aucune façon: l’oreille
doit en percevoir la trace, ne fût-ce qu’un demi-quart d’_e muet_; il
suffira même d’appuyer un peu plus sur la syllabe précédente pour faire
sentir à l’oreille qu’il y a là quelque chose comme une demi-syllabe.
Et sans doute cela est difficile; mais les autres n’offrent aucune
difficulté. Les _e_ de _r_e_v_e_nait_ doivent se prononcer pleinement
tous les deux, et quand à celui de _lent_e_ment_, on peut aisément
le faire sentir plus que celui d’_emp_e_reur_: le sens même ne
l’exige-t-il pas?
Voici un vers d’une toute autre espèce, qui ne peut, pas être dit non
plus de n’importe quelle manière:
Je veux ce que je veux, parce que je le veux[455].
Le premier élément _je veux_ doit être suivi d’une pause; le second
a quatre syllabes dont il sera bon de prononcer la première et la
troisième, contrairement à l’usage courant[456]; le second hémistiche
doit se diviser en deux parties égales avec un accent fort sur _que_;
ou si l’on accentue sur _par_, il faudra faire sentir tous les _e_
muets.
Dans cet autre vers de V. Hugo:
Mais ne me dis jamais que je ne t’aime pas[457],
qui aurait huit syllabes en prose rapide, _tous_ les _e muets_ doivent
être prononcés, sauf le dernier, qu’on doit encore sentir à moitié; et
je dis _sentir_ plutôt qu’_entendre_, le prolongement du son _ai_ et
aussi de l’_m_ suffisant à marquer l’existence de la muette qui suit.
Il est bien vrai que les poètes ne manient pas toujours l’_e muet_
avec l’art et la prudence qu’il faudrait, et qu’ils mettent souvent le
lecteur à de rudes épreuves. Il ne faut pourtant pas les trahir, même
s’ils le méritent parfois[458].
VIII.--LES SEMI-VOYELLES
1º Divorce entre la poésie et l’usage.
On se rappelle que les trois voyelles extrêmes, _=i=_, _=u=_, _=ou=_,
quand elles sont suivies d’autres voyelles, font presque nécessairement
diphtongue avec elles, et, se prononçant très rapidement, doivent être
tenues pour des consonnes autant que pour des voyelles.
Quand le groupe est précédé d’une autre voyelle, il n’y a pas de
discussion possible, et la synérèse entre les deux dernières est
nécessaire et manifeste: _na_-ïa_de_, _plé_-ïa_de_, _pa_-ïen,
_fa_-ïen_ce_, _a_-ïeux, _ba_-ïo_nnette_[459].
Si au contraire le groupe est précédé d’une consonne, il y a alors
une très grande différence à faire entre la prose et la poésie, car
les poètes s’en tiennent encore aujourd’hui, dans la plupart des cas,
à des traditions de plusieurs siècles, qui remontent aux origines
latines, et par suite ils ne comptent guère comme diphtongues que les
diphtongues étymologiques. Or il n’y en a plus que deux en français:
_ié_ et _ui_. Encore _ie_ et _ui_ ne sont-ils pas diphtongues partout
étymologiquement: aussi _ie_ est-il diphtongue pour les poètes dans
_pied_, mais non dans _épi-é_; dans _dieu_, mais non dans _odi-eux_;
dans _rien_, mais non _aéri-en_; _ui_ est diphtongue pour eux dans
_puits_, mais non _ru-ine_, dans _bruit_, mais non _ingénu-ité_[460].
Les poètes admettent encore les diphtongue _ions_ et _iez_ dans les
imparfaits et les conditionnels, mais point ailleurs: ils distinguent
ainsi les imparfaits _alliez_, _mandiez_, des présents _alli-ez_,
_mendi-ez_, etc., les imparfaits _portions_, _inventions_, etc., des
substantifs _porti-ons_, _inventi-ons_[461].
En dehors de ces cas, les diphtongues sont rares chez eux: les groupes
_=ia=_, _=io=_, _=iu=_, fournissent à peine quelques exceptions
courantes, comme _d_ia_ble_ ou _p_io_che_; de même les autre groupes,
commençant par _u_ et _ou_: ainsi _d_uè_gne_ et _oui_.
Nous n’insisterons pas sur la question, ceci n’étant pas un traité de
versification, mais il importait que le lecteur fût averti que dans ces
rencontres les vers doivent très souvent se prononcer autrement que la
prose.
2º La semi-voyelle Y.
La plus importante et la plus fréquente des semi-voyelles, et celle qui
se forme le plus facilement, c’est celle qui provient de l’_=i=_: dans
cette fonction elle s’appelle _=yod=_, et sa prononciation se marque
commodément par _y_.
I. =Après une consonne.=--Le groupe _=ia=_ est assez fréquent, et se
trouve par exemple dans un grand nombre de finales: _-ia_, _-iable_,
_-iaque_, _-iacre_, _-iade_, _-iaffe_, _-iage_, etc. Le groupe _=ie=_
n’est pas moins fréquent. Mais quel que soit le groupe, _=ia=_, _=iai=_
ou _=ian=_, _=ié=_, _=iè=_, _=ien=_ ou _=ieu=_, _=io=_, _=ion=_ ou
_=iu=_, partout c’est _ya_, _yai_, _yé_, etc., qui se prononcent, même
si l’_i_ appartient étymologiquement à la syllabe précédente, ce qui
d’ailleurs est le cas ordinaire: _mar_-ya_ge_, _b_yai_s_, _or_-yen_t_,
_ép_-ye_r_, _n_yè_ce_, _coméd_-yen, _pluv_-yeu_x_, _ag_-yo_ter_,
_pass_-yon, _bin_-you, _op_-yum.
Toutefois, si l’_i_ appartient à un préfixe qui garde son sens plein,
la séparation est maintenue: _ant_i-_alcoolisme_, _arch_i-_épiscopal_.
D’autre part, il ne faut pas non plus qu’il y ait dans la prononciation
même un obstacle à la formation de la diphtongue. Ainsi il est clair
que _lier_ ou _nier_ en tête d’une phrase se prononceront difficilement
en une syllabe.
Mais surtout la synérèse est impossible, quand l’_i_ est précédé
soit de l’_u_ consonne, soit, et plus encore, de l’un des groupes à
liquide finale, _bl_, _br_, _cl_, _cr_, etc. L’_i_ (ou _y_) reste donc
nécessairement voyelle dans des mots comme _qu_i-_étisme_, et surtout
_maestr_i-_a_, _dr_y-_ade_, _tr_i-_ait_, _fabl_i-_au_, _oubl_i_er_,
_pr_i-_ère_, _Adr_i-_en_, _oubl_i-_eux_, _br_i-_oche_, _tr_i-_omphe_,
_Br_i-_oude_, _str_i-_ure_ ou _atr_i-_um_. Mieux encore: on sait qu’à
la suite des mêmes groupes, les diphtongues originelles ont dû se
décomposer avec une nécessité qui s’est imposée aux poètes eux-mêmes,
dans les mots tels que _meurtr_i-_er_, _sabl_i-_er_, _devr_i-_ons_,
_devr_i-_ez_[462].
Mais on notera ici un phénomène remarquable: dans tous les mots où
l’_i_ reste ainsi rattaché à la syllabe précédente, il se développe
spontanément entre l’_i_ et la syllabe qui en reste séparée, un
_yod_, qui s’ajoute à l’_i_: q_ui-étism_e, _bri-oche_ et _meurtri-er_
se prononcent en réalité _qui_-y_étisme_, _bri_-y_oche_, et
_meurtri_-y_er_, de même que plus haut nous avons vu la finale _i-e_
prolongée aboutir à _i_-y_e_: _la vi_-y_e_[463]. Que dis-je? pour
distinguer l’imparfait du présent dans les verbes en _i-er_, tandis que
_vous étudi-ez_ se prononce ordinairement _étud_-y_ez_, _étudi-iez_ se
prononce en réalité _étudi_y-y_ez_[464]. _Daign-iez_, dont le cas est
pareil, est même fort difficile à prononcer.
II. =Décomposition de l’=_y grec_ =entre deux voyelles.=--Nous avons
dit que l’_=i=_ est assez rare entre deux voyelles dans le corps d’un
mot. L’_=y=_ grec y est au contraire assez fréquent. Il se produit
alors une décomposition de l’_y_ grec en deux _i_, qui appartiennent à
des syllabes différentes; et alors le premier altère ou diphtongue la
voyelle précédente, tandis que le second devient semi-voyelle: _payer_
ou _grasseyer_ se prononcent _p_ai-_yer_ et _grass_ei-_yer_; _royal_ se
prononce _r_oi-_yal_; _fuyard_ se prononce _f_ui-_yard_.
Il est évident que _roi_ ne peut pas s’accommoder de _r_o-_yal_, ni
_fuir_ de _f_u-_yard_. _M_o-_yen_, qu’on entend encore parfois, est
tout à fait suranné et détestable, malgré les efforts de Littré[465];
_v_o-_yons_ ou a-_yant_, qu’on entend aussi, sont peut-être encore
pires; _sav_o-_yard_ et _br_u-_yant_, qui ne sont pas rares, ne sont
guère meilleurs; _éc_u-_yer_ serait plus justifié, mais il y a beau
temps qu’il est passé à _éc_ui-_yer_.
Mais voici un phénomène plus curieux: l’_y_ grec se décompose même à
la fin du mot, le second _i_ faisant syllabe à lui seul, dans _pays_
(pè-i), et par suite _payse_, _paysan_, _paysage_, _dépayser_, malgré
la consonne articulée qui suit. Il en est de même devant l’_e muet_,
dans _abbaye_ (abè-i), qui a ainsi quatre syllabes, si on compte la
muette. On prononce d’ailleurs _abè_-y_i_ aussi souvent que _abè-i_;
mais on dit plus généralement _pè-i_, _pèi-se_, _pè-isage_[466].
J’ajoute qu’ici aussi, bien entendu, la décomposition de l’_y_ grec
n’empêche pas la formation de deux _yods_ dans les imparfaits et
subjonctifs en _-ions_ et _-iez_: _fuyions_, _fuyiez_ se prononcent en
réalité _fui_y-y_ons_, _fui_y-y_ez_.
Cette décomposition de l’_y_ grec entre deux voyelles est en français
une règle très générale. On y trouve cependant un certain nombre
d’exceptions qu’il faut indiquer: je veux dire des mots qui ne
décomposent pas l’_y_ grec, mais gardent intacte la voyelle qui le
précède[467].
1º L’_=a=_ reste intact dans le populaire _f_a-_yot_, dans _t_a-_yon_
et _t_a-_yaut_, qui s’écrit aussi _taïaut_, dans _br_a-_yette_, qui
est plutôt _braguette_ (mais non dans _brayer_ ou _brayon_), et dans
_b_a-_yer aux corneilles_, qui devrait être _b_ai-_yer_ (comparez
_bouche b_é_e_, _b_é_ant_): une confusion s’est faite avec _bailler_
depuis fort longtemps, contre laquelle il est impossible de réagir[468].
L’_a_ se maintient aussi dans _cob_a-_ye_, _cip_a-_ye_, _b_a-_yadère_
et _pap_a-_yer_, qui sont des mots d’origine étrangère, ainsi que dans
l’expression exotique _en pag_a-_ye_[469].
2º L’_=o=_ reste intact dans _b_o-_yard_ et _g_o-_yave_, mots
étrangers, et dans _caca_o-_yère_, pour conserver le simple _cacao_,
mais non dans _v_oy-_ou_, qui vient de _voie_, ni dans _sav_oy-_ard_,
qui vient de _Savoie_, ni dans les mots en _-oyau_, où la prononciation
par _o_ est devenue exclusivement populaire[470].
3º L’_=u=_ reste intact dans _gr_u-_yer_, mot étranger, ordinairement
aussi dans _th_u-_ya_, qui est dans le même cas; de plus dans
_br_u-_yère_, qui a peut-être été maintenu par le nom propre _La
Br_u-_yère_, et dans _gr_u-_yère_, qui est aussi originellement un nom
propre.
La tendance à décomposer l’_y_ dans les mots français est si forte
qu’on prononce quelquefois _th_ui-_ya_ et que _gr_u-_yèr_e lui-même,
nom propre francisé en nom commun, est parfois articulé _gr_ui-_yère_,
malgré la difficulté; mais c’est assez rare. Avec l’_u_, c’est plutôt
le phénomène contraire qui se produit, c’est-à-dire qu’on paraît tendre
parfois à revenir de _ui_ à _u_.
Ainsi le mot _t_uy_au_, peut-être sous l’influence de _gr_u-_yèr_e, est
en voie de perdre sa prononciation correcte; sans doute, même en dehors
des puristes, il y a encore beaucoup de gens, des femmes surtout, qui
prononcent _t_ui-_yau_; mais la prononciation populaire _t_u-_yau_ est
aujourd’hui répandue partout et paraît devoir prévaloir[471].
De même _t_u-_yèr_e. On altère parfois jusqu’à _br_uy_ant_, qui
vient de _bruit_, sans doute par l’analogie de _br_u-_yère_; mais
je ne pense pas que _br_u-_yant_, qui est fort incorrect, puisse se
généraliser[472].
On peut ajouter ici que le mot _alleluia_, quoiqu’il n’ait point d’_y_
grec, se prononce le plus généralement _allel_ui-_ya_, comme le latin
_quia_.
III. =Changement de l’Y grec en I.=--Une autre modification s’est
faite à la prononciation de l’_y_ grec dans les verbes en _=-ayer=_,
_=-oyer=_, _=-uyer=_; ou plutôt il s’est changé en _i_ simple devant un
_e muet_, au présent, au futur et au conditionnel, d’où disparition du
_yod_: _noi_(e), _noi_(e)_ra_, _noi_(e)_rait_[473].
Seuls les verbes en _=-eyer=_ ont gardé partout l’_y_ grec; mais
_grasseyer_ est le seul qui soit répandu.
Les verbes en _=-ayer=_, qui sont fort rapprochés des précédents,
hésitent souvent entre deux formes et deux prononciations: _pai_(e)
et _pai_(e)_ra_, ou _paye_ (pai-ye) et _payera_ (pai-yera). Au futur
et au conditionnel, l’_i_ l’emporte sans conteste, et si l’on dit
encore _rai_-ye_ra_ ou _pai_-ye_ra_, on ne dit plus _effrai_-ye_ra_,
plus guère _essai_-ye_ra_ ou _balai_-ye_ra_. Au présent, l’_y_ grec se
maintient un peu mieux: _j’essai_-ye et surtout _je rai_-ye sont fort
usités; _je balai_-ye ou _je pai_-ye le sont moins, mais sont encore
très corrects[474].
Ce phénomène a complètement disparu des verbes en _=oyer=_, et des
formes comme _noye_ ou _flamboye_ sont tout à fait inusitées, malgré
le voisinage de _noyons_ et _flamboyons_. Il est vrai qu’on entend
encore assez souvent dans le peuple _soye_ (soi-ye) et _soyent_, sans
doute par analogie avec _soyons_, _soyez_; mais cette prononciation est
extrêmement vicieuse, d’autant plus qu’on écrit _sois_ et _soit_ au
singulier; et quoiqu’on écrive assez sottement _aie_ et _aies_, comme
_voie_, avec des _e muets_, la prononciation _ai-ye_ ou _voi-ye_, qu’on
entend parfois, n’est pas moins condamnable aujourd’hui[475].
IV. =L’I ou Y grec initial devant une voyelle.=--L’_=y=_ grec _initial_
devant une voyelle est toujours consonne: y_acht_, y_atagan_, et les
poètes eux-mêmes ont bien de la peine à le séparer[476].
On peut considérer le groupe _il y a_ comme un cas particulier de ce
fait général: ce n’est qu’en vers que _il y a_ peut compter pour trois
syllabes; mais quand on parle, on n’en fait que deux, quoiqu’il y ait
trois mots[477].
Le phénomène est le même pour _il y eut_, _il y aura_ et toute la
conjugaison, et aussi pour la conjugaison de _il y est_. Le phénomène
est même bien plus marqué encore pour _ça y est_, où _y_ se trouve
entre deux voyelles, cas identique à celui de _na_-ïa_de_ ou
_go_-ya_ve_[478].
Quant à l’_i_, on ne le trouve en tête des mots que dans quelques mots
savants d’origine latine, où l’usage ordinaire, à défaut des poètes, en
fait aussi une consonne: ï_ambe_, i_ode_, i_onique_, i_ota_, i_ule_ et
leurs dérivés. En revanche, l’adverbe _hi-er_ a deux syllabes depuis
le XVIᵉ siècle, et ne doit pas se prononcer _yer_, sauf en vers, quand
la mesure l’exige; tout au plus peut-on dire _avantyer_, et ce n’est
nullement nécessaire[479]. Il n’en est pas de même du groupe initial
_hiér-_ (_h_ié_roglyphe_, _h_ié_rarchie_), qui ne fait deux syllabes
qu’en vers et encore pas toujours[480].
Pour terminer sur ce point, nous ajouterons que la prononciation
actuelle des _ll_ mouillés les assimile complètement au _yod_, par
exemple dans _taille_, _abeille_, _fille_, etc., qui se prononcent
_ta-ye_, _abe-ye_, _fi-ye_; d’où il résulte que les finales de _prier_
et _briller_ se prononcent exactement de la même manière: _pri-yer_,
_bri-yer_[481].
Le _=gli=_ italien est dans le même cas que les _ll_ mouillés. Enfin
_=gn=_ mouillé diffère peu de _ny_: les finales de _daigner_ et
_dernier_ sont à peu près identiques. Nous reviendrons sur tous ces
points dans les chapitres consacrés aux consonnes[482].
3º La semi-voyelle U.
Les autres semi-voyelles nous arrêteront moins.
Les groupes de voyelles qui commencent par _=u=_, à savoir _=ua=_,
_=uai=_, _=ué=_, _=uè=_, _=uei=_, _=ui=_, _=uin=_, et même _=uon=_,
sont aussi des diphtongues en général dans l’usage courant, sinon en
vers; et l’on sait que le groupe _ui_ est généralement diphtongue, même
en vers. Ainsi _u_ fait fonction de consonne dans _per-s_u_a-der_,
_s_-u_aire_, _insi-n_u_ant_, _s_u_é-dois_, _impé-t_u_eux_, _f_u_ir_,
_j_u_in_ et même _nous nous r_u_ons_[483].
Pourtant le phénomène est moins constant que dans les groupes qui
commencent par _i_.
D’abord l’_u_ est parfois suivi lui-même d’un groupe où _i_ est
semi-voyelle, auquel cas l’_u_ doit rester distinct, comme dans
_t_u-_ions_, _t_u-_iez_[484].
Mais surtout deux consonnes différentes quelconques suffisent
généralement ici pour empêcher la synérèse, par exemple dans
_arg_u-_er_, _sanct_u-_aire_ ou _respect_u-_eux_, et presque tous les
mots en _-ueux_, aussi bien que dans _obstr_u-_er_, _concl_u-_ant_,
_concl_u-_ons_, _fl_u-_ide_, _br_u-_ine_ et _dr_u-_ide_, où figurent
les groupes connus _cl_, _br_, etc.
Toutefois la diphtongue étymologique s’est maintenue, _même en
vers_, malgré les mêmes consonnes, dans _autr_ui, dans _pl_ui_e_ et
_tr_ui_e_, dans _br_ui_t_, _fr_ui_t_ et _tr_ui_te_, dans _détr_ui_re_,
_instr_ui_re_ et _constr_ui_re_[485]; elle s’est diérésée seulement
dans _br_u-_ire_, _br_u-_issant_, _br_u-_issement_, qui sont plutôt des
mots poétiques, et même dans _ébr_u-_iter_. _Euph_u-_isme_, mot savant,
n’a pas subi la synérèse, non plus que _d_u-_o_.
L’_=u=_ est semi-voyelle à fortiori, même en vers, quand il se prononce
dans les groupes _qua_, _que_ et _qui_, _gua_, _gue_ et _gui_; mais il
ne garde le son _u_ que devant _e_ et _i_: _q_u_esteur_, _aig_u_ille_;
il prend le son de la semi-voyelle _ou_ devant _a_: _éq_u_ation_,
_g_u_ano_[486].
Il va sans dire que, dans _juin_, l’_u_ ne doit pas prendre le son
_ou_, comme il arrive souvent (cela arrive parfois même dans _p_u_is_).
Quelques-uns prononcent _jun_, ce qui est encore pis; d’autres même
prononcent _juun_ sans s’en apercevoir! _Juin_ doit se prononcer comme
il est écrit, mais en une seule syllabe.
Enfin il faut éviter avec soin de réduire _ui_ à _u_ dans _men_ui_sier_
ou _fr_ui_tier_, comme de le réduire à _i_ dans _p_ui_s_ ou _p_ui_sque_.