Au delà de la muraille, la nature semblait annoncer, elle aussi,

qu’on entrait dans un autre pays. La température était plus froide,

les chemins plus raboteux, les montagnes moins richement parées. Le

nombre des goîtreux était considérable dans ces vallées de la Tartarie

et s’élevait, suivant le docteur Gillan, médecin de l’ambassade, au

sixième de la population. La partie de la Tartarie où cette maladie

est commune, offre une grande ressemblance avec quelques cantons de la

Suisse et de la Savoie.

Enfin, on aperçut la vallée de Zhé-Hol, où l’empereur possède un palais

et un jardin qu’il habite l’été. La résidence s’appelle: _Séjour de

l’agréable fraîcheur_, et le parc: _Jardin des arbres innombrables_.

L’ambassade fut reçue avec les honneurs militaires, au milieu d’une

foule immense, parmi laquelle on remarquait une multitude de gens

vêtus de jaune. C’étaient des lamas inférieurs ou moines de la secte de

Fo, à laquelle l’empereur était attaché.

Les négociations qui avaient eu lieu à Pékin au sujet du prosternement

devant l’empereur recommencèrent. Enfin, Tchien-Lung daigna se

contenter de la forme respectueuse avec laquelle les Anglais avaient

coutume d’aborder leur souverain. La réception se fit avec toute la

pompe et la cérémonie imaginables. Le concours des courtisans et des

fonctionnaires était prodigieux.

«Peu après qu’il fit jour, dit la relation, le son de plusieurs

instruments et des voix confuses d’hommes éloignés annoncèrent

l’approche de l’empereur. Bientôt il parut, venant de derrière une

haute montagne, bordée d’arbres, comme s’il sortait d’un bois sacré

et précédé par un certain nombre d’hommes qui célébraient à haute

voix ses vertus et sa puissance. Il était assis sur une chaise

découverte et triomphale, portée par seize hommes. Ses gardes, les

officiers de sa maison, les porte-étendard, les porte-parasol et la

musique l’accompagnaient. Il était vêtu d’une robe de soie de couleur

sombre, et coiffé d’un bonnet de velours, assez semblable pour la

forme à ceux des montagnards d’Écosse. On voyait sur son front une

très grosse perle, seul joyau ou ornement qu’il parût avoir sur lui.»

En entrant dans la tente, l’empereur monta sur le trône par les marches

de devant, sur lesquelles lui seul a le droit de passer. Le grand colao

(premier ministre) Ho-Choo-Taung et deux des principaux officiers de

sa maison se tenaient auprès de lui et ne lui parlaient jamais qu’à

genoux. Quand les princes de la famille impériale, les tributaires et

les grands officiers de l’État furent placés suivant leur rang, le

président du Tribunal des Coutumes conduisit Macartney jusqu’au pied du

côté gauche du trône, côté qui, d’après les usages chinois, est regardé

comme la place d’honneur. L’ambassadeur était suivi de son page et de

son interprète. Le ministre plénipotentiaire l’accompagnait.

Macartney, instruit par le président, tint avec ses deux mains et leva

au-dessus de sa tête la grande et magnifique boîte d’or, enrichie de

diamants et de forme carrée, dans laquelle était enfermée la lettre

du roi d’Angleterre à l’empereur. Alors, montant le peu de marches

qui conduisent au trône, il plia le genou, fit un compliment très

court et présenta la boîte à Sa Majesté impériale. Ce monarque la

reçut gracieusement de ses mains, la plaça à côté de lui et dit:

«qu’il éprouvait beaucoup de satisfaction du témoignage d’estime et de

bienveillance que lui donnait Sa Majesté britannique en lui envoyant

une ambassade avec une lettre et de rares présents; que, de son côté,

il avait de pareils sentiments pour le souverain de la Grande-Bretagne

et qu’il espérait que l’harmonie serait toujours maintenue entre leurs

sujets respectifs.»

Après quelques minutes d’entretien particulier avec l’ambassadeur,

l’empereur lui fit, ainsi qu’au ministre plénipotentiaire, divers

présents. Puis ces dignitaires furent conduits sur des coussins devant

lesquels se trouvaient des tables couvertes d’une pyramide de bols

contenant une grande quantité de viandes et de fruits. L’empereur

mangea aussi et accabla, pendant tout ce temps, les ambassadeurs

de témoignages d’estime et de prévenances, qui étaient destinés

à singulièrement relever le gouvernement anglais dans l’opinion

publique. Bien plus, Macartney et sa suite furent invités à visiter les

jardins de Zhé-Hol. Pendant leur promenade, les Anglais rencontrèrent

l’empereur, qui s’arrêta pour recevoir leurs salutations et les fit

accompagner par son premier ministre, que tout le monde considérait

comme un vice-empereur, et par plusieurs autres grands personnages.

Ces Chinois prirent la peine de conduire l’ambassadeur et sa suite à

travers de vastes terrains plantés pour l’agrément et ne formant qu’une

partie de ces immenses jardins. Le reste était réservé aux femmes de la

famille impériale, et l’entrée en était aussi rigoureusement interdite

aux ministres chinois qu’à l’ambassade anglaise.

Macartney parcourut ensuite une vallée verdoyante, dans laquelle il

y avait beaucoup d’arbres et surtout des saules d’une prodigieuse

grosseur. L’herbe était abondante entre ces arbres, et ni le bétail ni

le faucheur n’en diminuaient la vigoureuse croissance. Les ministres

chinois et les Anglais, étant arrivés sur les bords d’un vaste lac, de

forme irrégulière, s’embarquèrent dans des yachts et parvinrent jusqu’à

un pont qui traversait le lac dans sa partie la plus étroite et au delà

duquel il semblait se perdre dans un éloignement très obscur.

Quelques jours plus tard, le 17 septembre, Macartney et sa suite

assistèrent à la cérémonie qui eut lieu à l’occasion de l’anniversaire

de la naissance de l’empereur. Le lendemain et les jours suivants,

eurent lieu des fêtes splendides auxquelles Tchien-Lung assista avec

toute sa cour. Les danseurs de corde, les équilibristes, les faiseurs

de tours, dont l’habileté fut si longtemps sans rivale, les lutteurs,

se succédèrent; puis parurent des habitants des diverses contrées

de l’empire dans leurs costumes nationaux, exhibant les différentes

productions de leur pays. Ce fut ensuite le tour des musiciens et des

danseurs et, enfin, des feux d’artifice, qui, quoique tirés en plein

jour, firent un très bel effet.

«Quelques inventions étaient nouvelles pour les spectateurs anglais,

dit la relation. Nous allons en citer une. Une grande boîte fut

élevée à une hauteur considérable, et, le fond s’étant détaché, comme

par accident, on vit descendre une multitude de lanternes de papier.

En sortant de la boîte, elles étaient toutes pliées et aplaties; mais

elles se déplièrent peu à peu, en s’écartant l’une de l’autre.

[Illustration: La grande muraille de la Chine.]

«Chacune prit une forme régulière, et, tout à coup, on y aperçut une

lumière admirablement colorée... Les Chinois semblent avoir l’art

d’habiller le feu à leur fantaisie. De chaque côté de la grande

boîte, il y en avait de petites, qui y correspondaient et qui,

s’ouvrant de la même manière, laissèrent tomber un réseau de feu,

avec des divisions de forme différente, brillant comme du cuivre

bruni et flamboyant comme un éclair à chaque impulsion du vent. Le

tout fut terminé par l’éruption du volcan artificiel.»

[Illustration: La mission de San-Carlos, près Monterey. (_Fac-simile.

Gravure ancienne._)]

Ordinairement, après les fêtes de l’anniversaire de sa naissance,

l’empereur va chasser la bête fauve dans les forêts de la Tartarie;

mais, son grand âge ne permettant pas à Tchien-Lung de se livrer à

ce divertissement, il résolut de retourner à Pékin, où l’ambassade

anglaise devait le précéder.

Cependant, lord Macartney sentait qu’il était temps de fixer un

terme à sa mission. D’un côté, les ambassadeurs n’avaient pas

coutume de résider d’une façon permanente à la cour de Chine; de

l’autre, les frais considérables que la présence de l’ambassade

causait à l’empereur, qui payait toutes ses dépenses, l’engageaient

naturellement à abréger son séjour Il reçut bientôt de Tchien-Lung

la réponse aux lettres du roi d’Angleterre, les présents qu’on le

chargeait de remettre au roi et ceux qui lui étaient destinés ainsi

qu’à tous les officiers et fonctionnaires qui faisaient partie de sa

suite. C’était un congé.

Macartney regagna Tong-chou-Fou par le canal Impérial. Pendant ce

voyage de retour, les Anglais purent voir le fameux oiseau «leut-zé»

pêcher pour le compte de son maître. C’est une sorte de cormoran. Il

est si bien instruit, qu’on n’a besoin de lui mettre au cou ni cordon,

ni anneau pour l’empêcher d’avaler une partie de sa proie.

«Sur chaque canot ou radeau, il y a dix ou douze de ces oiseaux, qui

plongent à l’instant où leur maître leur fait un signe. On ne peut

voir sans étonnement les énormes poissons que ces oiseaux prennent et

rapportent dans leur bec.»

Macartney raconte une singulière manière de faire la chasse aux canards

sauvages et aux oiseaux aquatiques. On laisse flotter sur l’eau des

jarres vides et des calebasses pendant plusieurs jours, afin que les

oiseaux aient le temps de s’habituer à cette vue. Puis, un homme entre

dans l’eau, se coiffe d’un de ces vases, s’avance doucement, et, tirant

par les pattes l’oiseau dont il a pu s’approcher, l’étouffe sous l’eau

et continue sans bruit sa chasse jusqu’à ce que soit plein le sac qu’il

a sur lui.

L’ambassadeur gagna Canton, puis Macao, et reprit le chemin de

l’Angleterre. Nous n’avons pas à insister sur les péripéties de ce

voyage de retour.

Il faut nous transporter maintenant dans cette autre partie de l’Asie,

qu’on pourrait appeler l’Asie intérieure. Le premier voyageur sur

lequel nous ayons à nous étendre quelque peu est Volney.

Il n’est personne qui ne connaisse, au moins de réputation, son livre

des _Ruines_. Le récit de son voyage en Égypte et en Syrie lui est bien

supérieur. Là, rien de déclamatoire ou de pompeux; un style sobre,

exact, positif en fait, un des meilleurs et des plus instructifs

ouvrages qu’on puisse lire. Les membres de l’expédition d’Égypte y

trouvèrent, dit-on, des indications précieuses, une appréciation exacte

du climat, des produits du sol, des mœurs des habitants.

Au reste, Volney s’était préparé par un entraînement sérieux à ce

voyage. C’était pour lui une grande entreprise, et il ne voulait

laisser au hasard que le moins de prise possible. C’est ainsi qu’à

peine arrivé en Syrie, il avait compris qu’il ne pouvait pénétrer

intimement dans les dessous de l’existence du peuple qu’en se mettant

à même, en apprenant la langue, de recueillir personnellement toutes

ses informations. Il se retira donc au monastère de Mar-Hanna, dans le

Liban, pour apprendre l’arabe.

Plus tard, afin de se rendre compte de la vie que mènent les tribus

errantes des déserts de l’Arabie, il se lia avec un cheik, s’habitua

à porter une lance et à «courir un cheval», et se mit en état

d’accompagner les tribus dans leurs courses à travers le désert. C’est

grâce à la protection de ces tribus qu’il put visiter les ruines de

Palmyre et de Balbeck, villes mortes, dont on ne connaissait guère à

cette époque que le nom.

«Son expression, dit Sainte-Beuve, exempte de toute phrase et sobre

de couleur, se marque par une singulière propriété et une rigueur

parfaite. Quand il nous définit la qualité du sol de l’Égypte et

en quoi ce sol se distingue du désert de l’Afrique, de «ce terreau

noir, gras et léger», qu’entraîne et que dépose le Nil; quand il nous

retrace aussi la nature des vents chauds du désert, leur chaleur

sèche dont «l’impression peut se comparer à celle qu’on reçoit

de la bouche d’un four banal, au moment qu’on en tire le pain;»

l’aspect inquiétant de l’air dès qu’ils se mettent à souffler; cet

air «qui n’est pas nébuleux mais gris et poudreux et réellement

plein d’une poussière très déliée qui ne se dépose pas et pénètre

partout;» le soleil «qui n’offre plus qu’un disque violacé;» dans

toutes ces descriptions, dont il faut voir en place l’ensemble et le

détail, Volney atteint à une véritable beauté,--si cette expression

est permise, appliquée à une telle rigueur de lignes,--une beauté

physique, médicale en quelque sorte, et qui rappelle la touche

d’Hippocrate dans son _Traité de l’air, des lieux et des eaux_.»

Si Volney n’a fait aucune découverte géographique qui ait illustré

son nom, nous devons, du moins, reconnaître en lui un des premiers

voyageurs qui aient eu la conscience de l’importance de leur tâche. Il

a cherché à reproduire l’aspect «vrai» des localités qu’il a visitées,

et ce n’est pas un mince mérite, à une époque où aucun explorateur ne

se privait d’enjoliver ses récits, sans se douter le moins du monde de

la responsabilité qu’il encourait.

Par ses relations de société, par sa situation scientifique, l’abbé

Barthélemy, qui devait publier, en 1788, son _Voyage du jeune

Anacharsis_, commençait à exercer une certaine influence et à mettre

à la mode la Grèce et les pays circonvoisins. C’est évidemment dans

ses leçons que M. de Choiseul avait puisé son goût pour l’histoire et

l’archéologie.

Nommé ambassadeur à Constantinople, celui-ci se promit d’employer les

loisirs que lui laissaient ses fonctions, à parcourir en archéologue

et en artiste la Grèce d’Homère et d’Hérodote. Ce voyage devait servir

à compléter l’éducation de ce jeune ambassadeur de vingt-quatre ans,

qui, s’il se connaissait lui-même, ne devait guère connaître les hommes.

Au reste, il faut croire que M. de Choiseul avait conscience de son

insuffisance, car il s’entoura de savants et d’artistes sérieux, l’abbé

Barthélemy, l’helléniste d’Ansse de Villoison, le poète Delille, le

sculpteur Fauvel et le peintre Cassas. Le seul rôle qu’il joua dans

la publication de son _Voyage pittoresque de la Grèce_ est celui d’un

Mécène.

M. de Choiseul-Gouffier avait engagé, comme secrétaire particulier,

un professeur, l’abbé Jean-Baptiste Le Chevalier, qui parlait avec

facilité la langue d’Homère. Celui-ci, après un voyage à Londres, où

les intérêts personnels de M. de Choiseul l’arrêtèrent assez longtemps

pour qu’il eût le temps d’y apprendre l’anglais, partit pour l’Italie,

où une grave maladie le retint à Venise pendant sept mois. Il put,

alors seulement, rejoindre à Constantinople M. de Choiseul-Gouffier.

Les études de Le Chevalier portèrent principalement sur les champs

où fut Troie. Profondément versé dans la connaissance de l’_Iliade_,

Le Chevalier rechercha et crut retrouver toutes les localités

désignées dans le poème homérique. Cet ingénieux travail de géographie

historique, cette restitution souleva, presque aussitôt son apparition,

de nombreuses controverses. Les uns, comme Bryant, déclarèrent

illusoires les découvertes de Le Chevalier, par cette bonne raison que

Troie et, à plus forte raison, la guerre de Dix Ans n’avaient jamais

existé que dans l’imagination de celui qui les avait chantées. Bien

d’autres, et presque tous sont Anglais, adoptèrent les conclusions

de l’archéologue français. On croyait depuis longtemps la question

épuisée, lorsque les découvertes de M. Schliemann sont venues, tout

récemment, lui donner un regain d’actualité.

Guillaume-Antoine Olivier, qui parcourut une grande partie de l’orient

à la fin du siècle dernier, eut une singulière fortune. Employé par

Berthier de Sauvigny à la rédaction d’une statistique de la généralité

de Paris, il se vit privé de son protecteur et du prix de ses travaux

par les premières fureurs de la Révolution. Cherchant à utiliser ses

talents en histoire naturelle loin de Paris, Olivier reçut du ministre

Roland une mission pour les portions reculées et peu connues de

l’empire ottoman. On lui donna comme associé un naturaliste du nom de

Bruguière.

Partis de Paris à la fin de 1792, les deux amis attendirent pendant

quatre mois à Marseille qu’on leur eût trouvé un vaisseau convenable,

et ils arrivèrent à la fin de mai de l’année suivante à Constantinople,

porteurs de lettres relatives à leur mission pour M. de Semonville.

Mais cet ambassadeur avait été rappelé. Son successeur, M. de

Sainte-Croix, n’avait pas entendu parler de leur voyage. Que faire en

attendant la réponse aux instructions que M. de Sainte-Croix demandait

à Paris?

Les deux savants ne pouvaient rester oisifs. Ils se déterminèrent donc

à visiter les côtes de l’Asie Mineure, quelques îles de l’archipel

et l’Égypte. Comme le ministre de France avait eu d’excellentes

raisons pour ne mettre à leur disposition que très peu d’argent, comme

eux-mêmes n’avaient que des ressources très bornées, ils ne purent

visiter qu’en courant tous ces pays si curieux.

A leur retour à Constantinople, Olivier et Bruguière trouvèrent un

nouvel ambassadeur, Verninac, qui était chargé de les envoyer en Perse,

où ils devaient s’efforcer de développer les sympathies du gouvernement

pour la France, et le déterminer, s’il était possible, à déclarer la

guerre à la Russie.

La Perse était à cette époque dans un état d’anarchie épouvantable, et

les usurpateurs s’y succédaient, pour le plus grand mal des habitants.

Méhémet-Khan était alors sur le trône. Il guerroyait dans le Khorassan,

lorsqu’arrivèrent Olivier et Bruguière. On leur offrit de rejoindre

le shah dans cette contrée qu’aucun voyageur n’avait encore visitée.

L’état de santé de Bruguière les en empêcha et les retint, quatre mois

durant, dans un village perdu au milieu des montagnes.

En septembre 1796, Méhémet rentra à Téhéran. Son premier acte fut de

faire massacrer une centaine de matelots russes qu’on avait pris sur

les bords de la Caspienne et de faire clouer leurs membres pantelants

sur les portes de son palais. Dégoûtante enseigne, bien digne d’un tel

bourreau!

L’année suivante, Méhémet fut assassiné, et son neveu Fehtah-Ali-Shah

lui succéda, mais non sans combat.

Au milieu de ces incessants changements de souverains, il

était difficile à Olivier de faire aboutir la mission dont

le gouvernement français l’avait chargé. Avec chaque nouveau

prince, il fallait recommencer les négociations. Les deux

diplomates-naturalistes-voyageurs, comprenant qu’ils n’obtiendraient

rien tant que le gouvernement subirait cette instabilité, incapable

d’affermir le pouvoir dans les mains d’un shah quelconque, reprirent

le chemin de l’Europe, et remirent à des jours meilleurs ou à de plus

habiles le soin de conclure l’alliance de la France et de la Perse.

Bagdad, Ispahan, Alep, Chypre, Constantinople, telles furent les étapes

de leur voyage de retour.

Quels avaient été les résultats de ce long séjour? Si le but

diplomatique qu’on se proposait était manqué, si, au point de vue

géographique, aucune découverte, aucune observation nouvelle n’avait

été faite, Cuvier, dans son éloge d’Olivier, assure qu’en ce qui

regarde l’histoire naturelle, les renseignements obtenus ne manquaient

pas de valeur. Il faut bien le croire, puisque, trois mois après son

retour, Olivier était nommé de l’Institut en remplacement de Daubenton.

Quant à sa relation, publiée en trois volumes in-4o, elle reçut du

public l’accueil le plus distingué, dit Cuvier en style académique.

«On a dit qu’elle aurait été plus piquante, continue-t-il, si la

censure n’en eût rien retranché; mais alors on trouvait des allusions

partout, et il n’était pas toujours permis de dire ce que l’on

pensait, même sur Thamas-Kouli-Khan.

«M. Olivier ne tenait pas à ses allusions plus qu’à sa fortune; il

effaça tranquillement tout ce qu’on voulut, et se restreignit, avec

une entière soumission, au récit pur et simple de ce qu’il avait

observé.»

De la Perse à la Russie, la transition n’est pas trop brusque. Elle

l’était encore bien moins au XVIIIe siècle qu’aujourd’hui. A proprement

parler, ce n’est qu’avec Pierre le Grand que la Russie entre dans

le concert européen. Jusqu’alors, cette contrée, par son histoire,

par ses relations, par les mœurs de ses habitants, était demeurée

tout asiatique. Avec Pierre le Grand, avec Catherine II, les routes

se percent, le commerce prend de l’importance, la marine se crée,

les tribus russes se réunissent en corps de nation. Déjà, l’empire

soumis au czar est immense. Ses souverains, par leurs conquêtes,

l’agrandissent encore. Ils font plus. Pierre le Grand dresse des

cartes, envoie des expéditions de tous les côtés pour être renseigné

sur le climat, les productions, les races de chacune de ses provinces;

enfin, il expédie Behring à la découverte du détroit qui doit porter le

nom de ce navigateur.

Catherine II marche sur les traces du grand empereur, de l’initiateur

par excellence. Elle attire des savants en Russie, se met en relation

avec les littérateurs du monde entier. Elle sait créer une puissante

agitation en faveur de son peuple. La curiosité, l’intérêt s’éveillent,

et l’Europe occidentale a les yeux fixés sur la Russie. On sent qu’une

grande nation est à la veille d’être constituée, et l’on n’est pas sans

inquiétude sur les suites qu’amènera, infailliblement, son entremise

dans les affaires européennes. Déjà la Prusse vient de se révéler, et

son épée, jetée par Frédéric II dans la balance, a changé toutes les

conditions de l’équilibre européen. La Russie possède bien d’autres

ressources en hommes, en argent, en richesses de tout genre inconnues

ou inexploitées.

Aussi, toutes les publications relatives à cette contrée sont-elles

aussitôt lues avec empressement par les hommes politiques, par tous

ceux qui s’intéressent aux destinées de leur patrie, aussi bien que par

les curieux qui se plaisent à la description de mœurs si différentes

des nôtres, si variées entre elles.

Aucun ouvrage n’avait encore été publié qui surpassât celui du

naturaliste Pallas, _Voyage à travers plusieurs provinces de l’empire

russe_, traduit en français de 1788 à 1793. Aucun n’eut autant de

succès, et nous devons avouer qu’il le méritait à tous égards.

Pierre-Simon Pallas est un naturaliste allemand que Catherine II avait

appelé en 1668 à Saint-Pétersbourg, qu’elle avait fait aussitôt nommer

adjoint de l’Académie des Sciences, et qu’elle sut s’attacher par ses

bienfaits. Pallas, en témoignage de reconnaissance, publie aussitôt son

mémoire sur les ossements fossiles de la Sibérie. L’Angleterre et la

France venaient d’envoyer des expéditions pour observer le passage de

Vénus sur le disque du soleil. La Russie ne veut pas rester en arrière

et fait partir pour la Sibérie toute une troupe de savants dont Pallas

fait partie.

Sept astronomes et géomètres, cinq naturalistes et plusieurs élèves

doivent parcourir en tout sens cet immense territoire. Pendant six ans

entiers, Pallas ne s’épargne pas, explorant, tour à tour, Orembourg,

sur le Jaïk, rendez-vous des hordes nomades qui errent sur les bords

salés de la Caspienne; Gouriel, située sur cette mer ou plutôt ce grand

lac qui se dessèche tous les jours; les montagnes de l’Oural et les

nombreuses mines de fer qu’elles renferment; Tobolsk, la capitale de

la Sibérie; le gouvernement de Koliwan, sur le versant septentrional

de l’Altaï; Krasnojarsk, sur le Yenisseï; le grand lac Baïkal et la

Daourie, qui touche aux frontières de la Chine. Puis c’est Astrakan,

c’est le Caucase, aux peuples si divers et si intéressants, c’est le

Don, qu’il étudie avant de rentrer à Pétersbourg, le 30 juillet 1774.

Il ne faut pas croire que Pallas soit un voyageur ordinaire. Il ne

voyage pas en naturaliste seulement. Il est homme, et rien de ce

qui touche l’humanité ne lui est indifférent. Géographie, histoire,

politique, commerce, religion, beaux-arts, sciences, tout a pour lui de

l’intérêt; et cela est si vrai, qu’on ne peut lire son récit de voyage

sans admirer la variété de ses connaissances, sans rendre hommage à son

patriotisme éclairé, sans reconnaître la perspicacité de la souveraine

qui a su s’attacher un homme d’une telle valeur.

Une fois sa relation mise en ordre, écrite et publiée, Pallas ne songe

ni à se reposer sur ses lauriers ni à se laisser enivrer par les fumées

d’une gloire naissante. Pour lui, le travail est un délassement, et il

participe aux opérations nécessaires à l’établissement de la carte de

la Russie.

[Illustration: Le fameux oiseau Leut-zé. (Page 418.)]

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 38 / 43 段