qu’on entrait dans un autre pays. La température était plus froide,
les chemins plus raboteux, les montagnes moins richement parées. Le
nombre des goîtreux était considérable dans ces vallées de la Tartarie
et s’élevait, suivant le docteur Gillan, médecin de l’ambassade, au
sixième de la population. La partie de la Tartarie où cette maladie
est commune, offre une grande ressemblance avec quelques cantons de la
Suisse et de la Savoie.
Enfin, on aperçut la vallée de Zhé-Hol, où l’empereur possède un palais
et un jardin qu’il habite l’été. La résidence s’appelle: _Séjour de
l’agréable fraîcheur_, et le parc: _Jardin des arbres innombrables_.
L’ambassade fut reçue avec les honneurs militaires, au milieu d’une
foule immense, parmi laquelle on remarquait une multitude de gens
vêtus de jaune. C’étaient des lamas inférieurs ou moines de la secte de
Fo, à laquelle l’empereur était attaché.
Les négociations qui avaient eu lieu à Pékin au sujet du prosternement
devant l’empereur recommencèrent. Enfin, Tchien-Lung daigna se
contenter de la forme respectueuse avec laquelle les Anglais avaient
coutume d’aborder leur souverain. La réception se fit avec toute la
pompe et la cérémonie imaginables. Le concours des courtisans et des
fonctionnaires était prodigieux.
«Peu après qu’il fit jour, dit la relation, le son de plusieurs
instruments et des voix confuses d’hommes éloignés annoncèrent
l’approche de l’empereur. Bientôt il parut, venant de derrière une
haute montagne, bordée d’arbres, comme s’il sortait d’un bois sacré
et précédé par un certain nombre d’hommes qui célébraient à haute
voix ses vertus et sa puissance. Il était assis sur une chaise
découverte et triomphale, portée par seize hommes. Ses gardes, les
officiers de sa maison, les porte-étendard, les porte-parasol et la
musique l’accompagnaient. Il était vêtu d’une robe de soie de couleur
sombre, et coiffé d’un bonnet de velours, assez semblable pour la
forme à ceux des montagnards d’Écosse. On voyait sur son front une
très grosse perle, seul joyau ou ornement qu’il parût avoir sur lui.»
En entrant dans la tente, l’empereur monta sur le trône par les marches
de devant, sur lesquelles lui seul a le droit de passer. Le grand colao
(premier ministre) Ho-Choo-Taung et deux des principaux officiers de
sa maison se tenaient auprès de lui et ne lui parlaient jamais qu’à
genoux. Quand les princes de la famille impériale, les tributaires et
les grands officiers de l’État furent placés suivant leur rang, le
président du Tribunal des Coutumes conduisit Macartney jusqu’au pied du
côté gauche du trône, côté qui, d’après les usages chinois, est regardé
comme la place d’honneur. L’ambassadeur était suivi de son page et de
son interprète. Le ministre plénipotentiaire l’accompagnait.
Macartney, instruit par le président, tint avec ses deux mains et leva
au-dessus de sa tête la grande et magnifique boîte d’or, enrichie de
diamants et de forme carrée, dans laquelle était enfermée la lettre
du roi d’Angleterre à l’empereur. Alors, montant le peu de marches
qui conduisent au trône, il plia le genou, fit un compliment très
court et présenta la boîte à Sa Majesté impériale. Ce monarque la
reçut gracieusement de ses mains, la plaça à côté de lui et dit:
«qu’il éprouvait beaucoup de satisfaction du témoignage d’estime et de
bienveillance que lui donnait Sa Majesté britannique en lui envoyant
une ambassade avec une lettre et de rares présents; que, de son côté,
il avait de pareils sentiments pour le souverain de la Grande-Bretagne
et qu’il espérait que l’harmonie serait toujours maintenue entre leurs
sujets respectifs.»
Après quelques minutes d’entretien particulier avec l’ambassadeur,
l’empereur lui fit, ainsi qu’au ministre plénipotentiaire, divers
présents. Puis ces dignitaires furent conduits sur des coussins devant
lesquels se trouvaient des tables couvertes d’une pyramide de bols
contenant une grande quantité de viandes et de fruits. L’empereur
mangea aussi et accabla, pendant tout ce temps, les ambassadeurs
de témoignages d’estime et de prévenances, qui étaient destinés
à singulièrement relever le gouvernement anglais dans l’opinion
publique. Bien plus, Macartney et sa suite furent invités à visiter les
jardins de Zhé-Hol. Pendant leur promenade, les Anglais rencontrèrent
l’empereur, qui s’arrêta pour recevoir leurs salutations et les fit
accompagner par son premier ministre, que tout le monde considérait
comme un vice-empereur, et par plusieurs autres grands personnages.
Ces Chinois prirent la peine de conduire l’ambassadeur et sa suite à
travers de vastes terrains plantés pour l’agrément et ne formant qu’une
partie de ces immenses jardins. Le reste était réservé aux femmes de la
famille impériale, et l’entrée en était aussi rigoureusement interdite
aux ministres chinois qu’à l’ambassade anglaise.
Macartney parcourut ensuite une vallée verdoyante, dans laquelle il
y avait beaucoup d’arbres et surtout des saules d’une prodigieuse
grosseur. L’herbe était abondante entre ces arbres, et ni le bétail ni
le faucheur n’en diminuaient la vigoureuse croissance. Les ministres
chinois et les Anglais, étant arrivés sur les bords d’un vaste lac, de
forme irrégulière, s’embarquèrent dans des yachts et parvinrent jusqu’à
un pont qui traversait le lac dans sa partie la plus étroite et au delà
duquel il semblait se perdre dans un éloignement très obscur.
Quelques jours plus tard, le 17 septembre, Macartney et sa suite
assistèrent à la cérémonie qui eut lieu à l’occasion de l’anniversaire
de la naissance de l’empereur. Le lendemain et les jours suivants,
eurent lieu des fêtes splendides auxquelles Tchien-Lung assista avec
toute sa cour. Les danseurs de corde, les équilibristes, les faiseurs
de tours, dont l’habileté fut si longtemps sans rivale, les lutteurs,
se succédèrent; puis parurent des habitants des diverses contrées
de l’empire dans leurs costumes nationaux, exhibant les différentes
productions de leur pays. Ce fut ensuite le tour des musiciens et des
danseurs et, enfin, des feux d’artifice, qui, quoique tirés en plein
jour, firent un très bel effet.
«Quelques inventions étaient nouvelles pour les spectateurs anglais,
dit la relation. Nous allons en citer une. Une grande boîte fut
élevée à une hauteur considérable, et, le fond s’étant détaché, comme
par accident, on vit descendre une multitude de lanternes de papier.
En sortant de la boîte, elles étaient toutes pliées et aplaties; mais
elles se déplièrent peu à peu, en s’écartant l’une de l’autre.
[Illustration: La grande muraille de la Chine.]
«Chacune prit une forme régulière, et, tout à coup, on y aperçut une
lumière admirablement colorée... Les Chinois semblent avoir l’art
d’habiller le feu à leur fantaisie. De chaque côté de la grande
boîte, il y en avait de petites, qui y correspondaient et qui,
s’ouvrant de la même manière, laissèrent tomber un réseau de feu,
avec des divisions de forme différente, brillant comme du cuivre
bruni et flamboyant comme un éclair à chaque impulsion du vent. Le
tout fut terminé par l’éruption du volcan artificiel.»
[Illustration: La mission de San-Carlos, près Monterey. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]
Ordinairement, après les fêtes de l’anniversaire de sa naissance,
l’empereur va chasser la bête fauve dans les forêts de la Tartarie;
mais, son grand âge ne permettant pas à Tchien-Lung de se livrer à
ce divertissement, il résolut de retourner à Pékin, où l’ambassade
anglaise devait le précéder.
Cependant, lord Macartney sentait qu’il était temps de fixer un
terme à sa mission. D’un côté, les ambassadeurs n’avaient pas
coutume de résider d’une façon permanente à la cour de Chine; de
l’autre, les frais considérables que la présence de l’ambassade
causait à l’empereur, qui payait toutes ses dépenses, l’engageaient
naturellement à abréger son séjour Il reçut bientôt de Tchien-Lung
la réponse aux lettres du roi d’Angleterre, les présents qu’on le
chargeait de remettre au roi et ceux qui lui étaient destinés ainsi
qu’à tous les officiers et fonctionnaires qui faisaient partie de sa
suite. C’était un congé.
Macartney regagna Tong-chou-Fou par le canal Impérial. Pendant ce
voyage de retour, les Anglais purent voir le fameux oiseau «leut-zé»
pêcher pour le compte de son maître. C’est une sorte de cormoran. Il
est si bien instruit, qu’on n’a besoin de lui mettre au cou ni cordon,
ni anneau pour l’empêcher d’avaler une partie de sa proie.
«Sur chaque canot ou radeau, il y a dix ou douze de ces oiseaux, qui
plongent à l’instant où leur maître leur fait un signe. On ne peut
voir sans étonnement les énormes poissons que ces oiseaux prennent et
rapportent dans leur bec.»
Macartney raconte une singulière manière de faire la chasse aux canards
sauvages et aux oiseaux aquatiques. On laisse flotter sur l’eau des
jarres vides et des calebasses pendant plusieurs jours, afin que les
oiseaux aient le temps de s’habituer à cette vue. Puis, un homme entre
dans l’eau, se coiffe d’un de ces vases, s’avance doucement, et, tirant
par les pattes l’oiseau dont il a pu s’approcher, l’étouffe sous l’eau
et continue sans bruit sa chasse jusqu’à ce que soit plein le sac qu’il
a sur lui.
L’ambassadeur gagna Canton, puis Macao, et reprit le chemin de
l’Angleterre. Nous n’avons pas à insister sur les péripéties de ce
voyage de retour.
Il faut nous transporter maintenant dans cette autre partie de l’Asie,
qu’on pourrait appeler l’Asie intérieure. Le premier voyageur sur
lequel nous ayons à nous étendre quelque peu est Volney.
Il n’est personne qui ne connaisse, au moins de réputation, son livre
des _Ruines_. Le récit de son voyage en Égypte et en Syrie lui est bien
supérieur. Là, rien de déclamatoire ou de pompeux; un style sobre,
exact, positif en fait, un des meilleurs et des plus instructifs
ouvrages qu’on puisse lire. Les membres de l’expédition d’Égypte y
trouvèrent, dit-on, des indications précieuses, une appréciation exacte
du climat, des produits du sol, des mœurs des habitants.
Au reste, Volney s’était préparé par un entraînement sérieux à ce
voyage. C’était pour lui une grande entreprise, et il ne voulait
laisser au hasard que le moins de prise possible. C’est ainsi qu’à
peine arrivé en Syrie, il avait compris qu’il ne pouvait pénétrer
intimement dans les dessous de l’existence du peuple qu’en se mettant
à même, en apprenant la langue, de recueillir personnellement toutes
ses informations. Il se retira donc au monastère de Mar-Hanna, dans le
Liban, pour apprendre l’arabe.
Plus tard, afin de se rendre compte de la vie que mènent les tribus
errantes des déserts de l’Arabie, il se lia avec un cheik, s’habitua
à porter une lance et à «courir un cheval», et se mit en état
d’accompagner les tribus dans leurs courses à travers le désert. C’est
grâce à la protection de ces tribus qu’il put visiter les ruines de
Palmyre et de Balbeck, villes mortes, dont on ne connaissait guère à
cette époque que le nom.
«Son expression, dit Sainte-Beuve, exempte de toute phrase et sobre
de couleur, se marque par une singulière propriété et une rigueur
parfaite. Quand il nous définit la qualité du sol de l’Égypte et
en quoi ce sol se distingue du désert de l’Afrique, de «ce terreau
noir, gras et léger», qu’entraîne et que dépose le Nil; quand il nous
retrace aussi la nature des vents chauds du désert, leur chaleur
sèche dont «l’impression peut se comparer à celle qu’on reçoit
de la bouche d’un four banal, au moment qu’on en tire le pain;»
l’aspect inquiétant de l’air dès qu’ils se mettent à souffler; cet
air «qui n’est pas nébuleux mais gris et poudreux et réellement
plein d’une poussière très déliée qui ne se dépose pas et pénètre
partout;» le soleil «qui n’offre plus qu’un disque violacé;» dans
toutes ces descriptions, dont il faut voir en place l’ensemble et le
détail, Volney atteint à une véritable beauté,--si cette expression
est permise, appliquée à une telle rigueur de lignes,--une beauté
physique, médicale en quelque sorte, et qui rappelle la touche
d’Hippocrate dans son _Traité de l’air, des lieux et des eaux_.»
Si Volney n’a fait aucune découverte géographique qui ait illustré
son nom, nous devons, du moins, reconnaître en lui un des premiers
voyageurs qui aient eu la conscience de l’importance de leur tâche. Il
a cherché à reproduire l’aspect «vrai» des localités qu’il a visitées,
et ce n’est pas un mince mérite, à une époque où aucun explorateur ne
se privait d’enjoliver ses récits, sans se douter le moins du monde de
la responsabilité qu’il encourait.
Par ses relations de société, par sa situation scientifique, l’abbé
Barthélemy, qui devait publier, en 1788, son _Voyage du jeune
Anacharsis_, commençait à exercer une certaine influence et à mettre
à la mode la Grèce et les pays circonvoisins. C’est évidemment dans
ses leçons que M. de Choiseul avait puisé son goût pour l’histoire et
l’archéologie.
Nommé ambassadeur à Constantinople, celui-ci se promit d’employer les
loisirs que lui laissaient ses fonctions, à parcourir en archéologue
et en artiste la Grèce d’Homère et d’Hérodote. Ce voyage devait servir
à compléter l’éducation de ce jeune ambassadeur de vingt-quatre ans,
qui, s’il se connaissait lui-même, ne devait guère connaître les hommes.
Au reste, il faut croire que M. de Choiseul avait conscience de son
insuffisance, car il s’entoura de savants et d’artistes sérieux, l’abbé
Barthélemy, l’helléniste d’Ansse de Villoison, le poète Delille, le
sculpteur Fauvel et le peintre Cassas. Le seul rôle qu’il joua dans
la publication de son _Voyage pittoresque de la Grèce_ est celui d’un
Mécène.
M. de Choiseul-Gouffier avait engagé, comme secrétaire particulier,
un professeur, l’abbé Jean-Baptiste Le Chevalier, qui parlait avec
facilité la langue d’Homère. Celui-ci, après un voyage à Londres, où
les intérêts personnels de M. de Choiseul l’arrêtèrent assez longtemps
pour qu’il eût le temps d’y apprendre l’anglais, partit pour l’Italie,
où une grave maladie le retint à Venise pendant sept mois. Il put,
alors seulement, rejoindre à Constantinople M. de Choiseul-Gouffier.
Les études de Le Chevalier portèrent principalement sur les champs
où fut Troie. Profondément versé dans la connaissance de l’_Iliade_,
Le Chevalier rechercha et crut retrouver toutes les localités
désignées dans le poème homérique. Cet ingénieux travail de géographie
historique, cette restitution souleva, presque aussitôt son apparition,
de nombreuses controverses. Les uns, comme Bryant, déclarèrent
illusoires les découvertes de Le Chevalier, par cette bonne raison que
Troie et, à plus forte raison, la guerre de Dix Ans n’avaient jamais
existé que dans l’imagination de celui qui les avait chantées. Bien
d’autres, et presque tous sont Anglais, adoptèrent les conclusions
de l’archéologue français. On croyait depuis longtemps la question
épuisée, lorsque les découvertes de M. Schliemann sont venues, tout
récemment, lui donner un regain d’actualité.
Guillaume-Antoine Olivier, qui parcourut une grande partie de l’orient
à la fin du siècle dernier, eut une singulière fortune. Employé par
Berthier de Sauvigny à la rédaction d’une statistique de la généralité
de Paris, il se vit privé de son protecteur et du prix de ses travaux
par les premières fureurs de la Révolution. Cherchant à utiliser ses
talents en histoire naturelle loin de Paris, Olivier reçut du ministre
Roland une mission pour les portions reculées et peu connues de
l’empire ottoman. On lui donna comme associé un naturaliste du nom de
Bruguière.
Partis de Paris à la fin de 1792, les deux amis attendirent pendant
quatre mois à Marseille qu’on leur eût trouvé un vaisseau convenable,
et ils arrivèrent à la fin de mai de l’année suivante à Constantinople,
porteurs de lettres relatives à leur mission pour M. de Semonville.
Mais cet ambassadeur avait été rappelé. Son successeur, M. de
Sainte-Croix, n’avait pas entendu parler de leur voyage. Que faire en
attendant la réponse aux instructions que M. de Sainte-Croix demandait
à Paris?
Les deux savants ne pouvaient rester oisifs. Ils se déterminèrent donc
à visiter les côtes de l’Asie Mineure, quelques îles de l’archipel
et l’Égypte. Comme le ministre de France avait eu d’excellentes
raisons pour ne mettre à leur disposition que très peu d’argent, comme
eux-mêmes n’avaient que des ressources très bornées, ils ne purent
visiter qu’en courant tous ces pays si curieux.
A leur retour à Constantinople, Olivier et Bruguière trouvèrent un
nouvel ambassadeur, Verninac, qui était chargé de les envoyer en Perse,
où ils devaient s’efforcer de développer les sympathies du gouvernement
pour la France, et le déterminer, s’il était possible, à déclarer la
guerre à la Russie.
La Perse était à cette époque dans un état d’anarchie épouvantable, et
les usurpateurs s’y succédaient, pour le plus grand mal des habitants.
Méhémet-Khan était alors sur le trône. Il guerroyait dans le Khorassan,
lorsqu’arrivèrent Olivier et Bruguière. On leur offrit de rejoindre
le shah dans cette contrée qu’aucun voyageur n’avait encore visitée.
L’état de santé de Bruguière les en empêcha et les retint, quatre mois
durant, dans un village perdu au milieu des montagnes.
En septembre 1796, Méhémet rentra à Téhéran. Son premier acte fut de
faire massacrer une centaine de matelots russes qu’on avait pris sur
les bords de la Caspienne et de faire clouer leurs membres pantelants
sur les portes de son palais. Dégoûtante enseigne, bien digne d’un tel
bourreau!
L’année suivante, Méhémet fut assassiné, et son neveu Fehtah-Ali-Shah
lui succéda, mais non sans combat.
Au milieu de ces incessants changements de souverains, il
était difficile à Olivier de faire aboutir la mission dont
le gouvernement français l’avait chargé. Avec chaque nouveau
prince, il fallait recommencer les négociations. Les deux
diplomates-naturalistes-voyageurs, comprenant qu’ils n’obtiendraient
rien tant que le gouvernement subirait cette instabilité, incapable
d’affermir le pouvoir dans les mains d’un shah quelconque, reprirent
le chemin de l’Europe, et remirent à des jours meilleurs ou à de plus
habiles le soin de conclure l’alliance de la France et de la Perse.
Bagdad, Ispahan, Alep, Chypre, Constantinople, telles furent les étapes
de leur voyage de retour.
Quels avaient été les résultats de ce long séjour? Si le but
diplomatique qu’on se proposait était manqué, si, au point de vue
géographique, aucune découverte, aucune observation nouvelle n’avait
été faite, Cuvier, dans son éloge d’Olivier, assure qu’en ce qui
regarde l’histoire naturelle, les renseignements obtenus ne manquaient
pas de valeur. Il faut bien le croire, puisque, trois mois après son
retour, Olivier était nommé de l’Institut en remplacement de Daubenton.
Quant à sa relation, publiée en trois volumes in-4o, elle reçut du
public l’accueil le plus distingué, dit Cuvier en style académique.
«On a dit qu’elle aurait été plus piquante, continue-t-il, si la
censure n’en eût rien retranché; mais alors on trouvait des allusions
partout, et il n’était pas toujours permis de dire ce que l’on
pensait, même sur Thamas-Kouli-Khan.
«M. Olivier ne tenait pas à ses allusions plus qu’à sa fortune; il
effaça tranquillement tout ce qu’on voulut, et se restreignit, avec
une entière soumission, au récit pur et simple de ce qu’il avait
observé.»
De la Perse à la Russie, la transition n’est pas trop brusque. Elle
l’était encore bien moins au XVIIIe siècle qu’aujourd’hui. A proprement
parler, ce n’est qu’avec Pierre le Grand que la Russie entre dans
le concert européen. Jusqu’alors, cette contrée, par son histoire,
par ses relations, par les mœurs de ses habitants, était demeurée
tout asiatique. Avec Pierre le Grand, avec Catherine II, les routes
se percent, le commerce prend de l’importance, la marine se crée,
les tribus russes se réunissent en corps de nation. Déjà, l’empire
soumis au czar est immense. Ses souverains, par leurs conquêtes,
l’agrandissent encore. Ils font plus. Pierre le Grand dresse des
cartes, envoie des expéditions de tous les côtés pour être renseigné
sur le climat, les productions, les races de chacune de ses provinces;
enfin, il expédie Behring à la découverte du détroit qui doit porter le
nom de ce navigateur.
Catherine II marche sur les traces du grand empereur, de l’initiateur
par excellence. Elle attire des savants en Russie, se met en relation
avec les littérateurs du monde entier. Elle sait créer une puissante
agitation en faveur de son peuple. La curiosité, l’intérêt s’éveillent,
et l’Europe occidentale a les yeux fixés sur la Russie. On sent qu’une
grande nation est à la veille d’être constituée, et l’on n’est pas sans
inquiétude sur les suites qu’amènera, infailliblement, son entremise
dans les affaires européennes. Déjà la Prusse vient de se révéler, et
son épée, jetée par Frédéric II dans la balance, a changé toutes les
conditions de l’équilibre européen. La Russie possède bien d’autres
ressources en hommes, en argent, en richesses de tout genre inconnues
ou inexploitées.
Aussi, toutes les publications relatives à cette contrée sont-elles
aussitôt lues avec empressement par les hommes politiques, par tous
ceux qui s’intéressent aux destinées de leur patrie, aussi bien que par
les curieux qui se plaisent à la description de mœurs si différentes
des nôtres, si variées entre elles.
Aucun ouvrage n’avait encore été publié qui surpassât celui du
naturaliste Pallas, _Voyage à travers plusieurs provinces de l’empire
russe_, traduit en français de 1788 à 1793. Aucun n’eut autant de
succès, et nous devons avouer qu’il le méritait à tous égards.
Pierre-Simon Pallas est un naturaliste allemand que Catherine II avait
appelé en 1668 à Saint-Pétersbourg, qu’elle avait fait aussitôt nommer
adjoint de l’Académie des Sciences, et qu’elle sut s’attacher par ses
bienfaits. Pallas, en témoignage de reconnaissance, publie aussitôt son
mémoire sur les ossements fossiles de la Sibérie. L’Angleterre et la
France venaient d’envoyer des expéditions pour observer le passage de
Vénus sur le disque du soleil. La Russie ne veut pas rester en arrière
et fait partir pour la Sibérie toute une troupe de savants dont Pallas
fait partie.
Sept astronomes et géomètres, cinq naturalistes et plusieurs élèves
doivent parcourir en tout sens cet immense territoire. Pendant six ans
entiers, Pallas ne s’épargne pas, explorant, tour à tour, Orembourg,
sur le Jaïk, rendez-vous des hordes nomades qui errent sur les bords
salés de la Caspienne; Gouriel, située sur cette mer ou plutôt ce grand
lac qui se dessèche tous les jours; les montagnes de l’Oural et les
nombreuses mines de fer qu’elles renferment; Tobolsk, la capitale de
la Sibérie; le gouvernement de Koliwan, sur le versant septentrional
de l’Altaï; Krasnojarsk, sur le Yenisseï; le grand lac Baïkal et la
Daourie, qui touche aux frontières de la Chine. Puis c’est Astrakan,
c’est le Caucase, aux peuples si divers et si intéressants, c’est le
Don, qu’il étudie avant de rentrer à Pétersbourg, le 30 juillet 1774.
Il ne faut pas croire que Pallas soit un voyageur ordinaire. Il ne
voyage pas en naturaliste seulement. Il est homme, et rien de ce
qui touche l’humanité ne lui est indifférent. Géographie, histoire,
politique, commerce, religion, beaux-arts, sciences, tout a pour lui de
l’intérêt; et cela est si vrai, qu’on ne peut lire son récit de voyage
sans admirer la variété de ses connaissances, sans rendre hommage à son
patriotisme éclairé, sans reconnaître la perspicacité de la souveraine
qui a su s’attacher un homme d’une telle valeur.
Une fois sa relation mise en ordre, écrite et publiée, Pallas ne songe
ni à se reposer sur ses lauriers ni à se laisser enivrer par les fumées
d’une gloire naissante. Pour lui, le travail est un délassement, et il
participe aux opérations nécessaires à l’établissement de la carte de
la Russie.
[Illustration: Le fameux oiseau Leut-zé. (Page 418.)]