origine. Les uns viennent des bords du Nil, les autres sortent des
contrées occidentales; ils sont ou foukkaras (prêtres) ou adonnés au
commerce. Il y a beaucoup d’Arabes, dont quelques-uns se sont fixés
dans le pays. Ces Arabes appartiennent à diverses tribus. Ils mènent,
pour la plupart, une vie errante sur les frontières du Darfour, où
ils font paître leurs chameaux, leurs chevaux et leurs bœufs, et
ils ne sont pas assez soumis au sultan pour lui donner toujours des
secours en temps de guerre, ou pour lui payer tribut en temps de
paix..... Après les Arabes viennent les gens du Zeghawa, pays qui
formait autrefois un état indépendant, dont le chef pouvait, dit-on,
mettre en campagne mille cavaliers pris parmi ses propres sujets. Les
Zeghawas parlent un autre dialecte que celui du Darfour.
«On peut compter ensuite les habitants du Bego ou Dageou, maintenant
sujets du Darfour et issus d’une tribu qui dominait autrefois ce
pays.»
Les Darfouriens peuvent supporter longtemps la soif et la faim,
et cependant ils se livrent avec passion à l’usage d’une liqueur
fermentée, la «bouza» ou «mérissé». Le vol, le mensonge, la fraude dans
les marchés et tous les vices qui les accompagnent, font l’ornement des
Darfouriens.
«En vendant et en achetant, le père qui peut tromper son fils et le
fils qui peut tromper son père s’en glorifient. C’est en attestant le
nom de Dieu et celui du Prophète qu’on commet les friponneries les
plus atroces et qu’on prononce les mensonges les plus impudents.
«La polygamie est, comme on sait, tolérée par la religion mahométane,
et les habitants du Darfour en abusent avec excès. Quand le sultan
Teraub partit pour aller faire la guerre dans le Kordofan, il avait
à sa suite cinq cents femmes, et il en laissa autant dans son
palais. Cela peut d’abord paraître ridicule; mais il faut songer que
ces femmes étaient chargées de moudre le blé, de puiser l’eau, de
préparer à manger et de faire tous les travaux du ménage pour un très
grand nombre de personnes.»
La relation de Browne contient encore de très intéressantes
observations médicales, des conseils sur la manière de voyager en
Afrique et des détails sur les animaux, les poissons, les métaux et les
plantes du Darfour. Nous ne nous y arrêtons pas, car nous n’y avons
rien trouvé qui attire l’attention d’une manière spéciale.
CHAPITRE III
L’ASIE ET SES PEUPLES
La Tartarie d’après Wilzen.--La Chine d’après les Jésuites et le
père Du Halde.--Macartney en Chine.--Séjour à Chu-Sang.--Arrivée
à Nankin.--Négociations.--Réception de l’ambassade par
l’empereur.--Fêtes et cérémonies à Zhé-Hol.--Retour à Pékin et
en Europe.--Volney.--Choiseul-Gouffier.--Le Chevalier dans la
Troade.--Olivier en Perse.--Un pays semi-asiatique.--La Russie
d’après Pallas.
A la fin du XVIIe siècle, le voyageur Nicolas Witzen avait parcouru la
Tartarie orientale et septentrionale et avait rapporté un fort curieux
récit de voyage qu’il publia en 1692. Cet ouvrage, écrit en hollandais
et qui ne fut traduit en aucune langue européenne, ne procura pas à son
auteur la notoriété à laquelle il avait droit. Illustré de nombreuses
gravures, peu artistiques, il est vrai, mais dont la bonhomie semble
prouver la fidélité, ce livre fut réédité en 1705, et les derniers
exemplaires de cette seconde édition furent rajeunis en 1785 par un
nouveau titre. Le besoin ne s’en faisait cependant pas sentir, car on
avait, à cette époque, des relations bien plus curieuses et autrement
complètes.
Depuis le jour où les jésuites avaient pu mettre le pied dans le
Céleste Empire, ils avaient travaillé, par tous les moyens en leur
pouvoir, à rassembler des documents de tout genre sur cette immense
contrée, qui n’était connue, avant eux, que d’après les récits
merveilleux de Marco Polo. Bien que la Chine soit la patrie de la
stagnation et que les mœurs y demeurent constamment les mêmes, trop
d’événements s’étaient passés pour qu’on ne désirât pas être renseigné
d’une manière plus précise sur un pays avec lequel l’Europe pouvait
entamer des relations avantageuses.
Les résultats des recherches des pères de la Compagnie de Jésus, qui
jusqu’alors avaient été publiés dans le recueil précieux des _Lettres
édifiantes_, furent réunis, révisés, augmentés par un de leurs plus
zélés représentants, par le père Du Halde. Le lecteur n’attend pas,
sans doute, que nous résumions ce travail immense; un volume n’y
suffirait pas, et d’ailleurs les renseignements que nous possédons
aujourd’hui sont bien plus complets que ceux que l’on doit à la
patience et à la critique éclairée du père Du Halde, qui composa le
premier ouvrage vraiment sérieux sur le Céleste Empire.
En même temps qu’ils se livraient à ces travaux, on ne peut plus
méritoires, les jésuites s’adonnaient aux observations astronomiques,
recueillaient pour les herbiers des spécimens d’histoire naturelle et
publiaient des cartes qu’on consultait encore avec fruit, il n’y a pas
longtemps, pour certaines provinces reculées de l’empire.
A la fin du XVIIIe siècle, un chanoine de Saint-Louis du Louvre,
l’abbé Grosier, publiait à son tour et sous une forme abrégée une
nouvelle description de la Chine et de la Tartarie. Il y mettait à
profit les travaux de son devancier, le père Du Halde, qu’il rectifiait
et complétait à son tour. Le gros travail de l’abbé Grosier, après
une description des quinze provinces de la Chine et de la Tartarie
chinoise, ainsi que des États tributaires tels que la Corée, le
Tonking, la Cochinchine et le Thibet, consacre de longs chapitres à
la population et à l’histoire naturelle de la Chine. Puis, il passe
en revue le gouvernement, la religion, les mœurs, la littérature, les
sciences et les arts des Chinois.
Dans les dernières années du XVIIIe siècle, le gouvernement anglais,
voulant ouvrir des relations commerciales avec la Chine, envoya dans
ce pays, comme ambassadeur extraordinaire, Georges de Macartney.
Ce diplomate avait déjà parcouru l’Europe, la Russie, et, tour à
tour gouverneur des Antilles anglaises, gouverneur de Madras, puis
gouverneur général des Indes, il avait acquis dans cette longue
fréquentation des hommes, sous des latitudes et des climats si
différents, une science profonde des mobiles qui les font agir.
Aussi le récit de son voyage contient-il une foule de faits, ou
d’observations, qui permirent aux Européens de se faire une idée bien
plus exacte des Chinois.
Au récit d’aventures ou d’observations personnelles, le lecteur
s’intéresse bien plus qu’à un travail anonyme. Le moi est haïssable,
dit un proverbe bien connu; ce n’est pas exact en fait de relations
de voyages, et celui qui peut dire: «J’étais là, telle chose advint»,
rencontrera toujours une oreille attentive et prévenue favorablement.
Une escadre de trois bâtiments, composée du _Lion_, de l’_Hindoustan_
et du _Chacal_, partit de Portsmouth le 26 décembre 1792, emportant
Macartney et sa suite. Après plusieurs relâches à Rio-de-Janeiro, aux
îles Saint-Paul et Amsterdam, où furent vus des chasseurs de veaux
marins, à Batavia et à Bantam, dans l’île de Java, à Poulo-Condor,
les bâtiments mouillèrent à Turon (Han-San), en Cochinchine, vaste
baie dont on n’avait qu’une très mauvaise carte. L’arrivée des navires
anglais inspira tout d’abord quelque inquiétude aux Cochinchinois;
mais, dès qu’ils eurent appris les motifs qui forçaient l’escadre à
s’arrêter en ce lieu, un haut dignitaire fut envoyé avec des présents
à Macartney, qui fut bientôt après invité par le gouverneur à un repas
suivi d’une représentation dramatique. Ces détails sont complétés
par quelques observations, recueillies trop rapidement pour être bien
exactes, sur les mœurs et les variétés de race des Cochinchinois.
Les navires remirent à la voile, dès que les malades eurent recouvré la
santé et que les provisions eurent été renouvelées. Après une relâche
aux îles des Larrons, l’escadre pénétra dans le détroit de Formose, où
elle fut assaillie par de gros temps, et entra dans le port de Chusan.
On profita de cette relâche pour corriger la carte de cet archipel
et visiter la ville de Ting-Haï, où les Anglais excitèrent autant de
curiosité qu’ils en éprouvaient à voir tant de choses nouvelles pour
eux.
Les maisons, les marchés, les vêtements des Chinois, la petitesse des
pieds de leurs femmes, toutes choses que nous connaissons maintenant,
excitaient au plus haut point l’intérêt des étrangers. Nous nous
arrêterons cependant sur les procédés employés par les Chinois pour la
culture des arbres nains.
«Cette espèce de végétation rabougrie, dit Macartney, semble être
très estimée des curieux en Chine, car on en trouve des exemples dans
toutes les maisons considérables. Une partie du talent du jardinier
consiste à savoir la produire, et c’est un art inventé à la Chine.
Indépendamment du mérite de vaincre une difficulté, on a, grâce à cet
art, l’avantage d’introduire dans des appartements ordinaires des
végétaux qu’autrement leur grandeur naturelle ne permettrait pas d’y
faire entrer.
«La méthode qu’on emploie à la Chine pour produire les arbres nains
est telle que nous allons la rapporter. Quand on a choisi l’arbre
dont on veut tirer un nain, on met sur son tronc, et le plus près
possible de l’endroit où il se divise en branches, une certaine
quantité d’argile ou de terreau, qu’on contient avec une enveloppe
de toile de chanvre ou de coton, et qu’on a soin d’arroser souvent
pour y entretenir l’humidité. Ce terreau reste là quelquefois toute
une année, et, pendant tout ce temps, le bois qu’il couvre jette
de tendres fibres qui ressemblent à des racines. Alors, la partie
du tronc d’où sortent ces fibres, et la branche qui se trouve
immédiatement au-dessus, sont avec précaution séparés du reste de
l’arbre et plantés dans une terre nouvelle où les fibres deviennent
bientôt de véritables racines, tandis que la branche forme la tige
d’un végétal, qui se trouve en quelque sorte métamorphosé. Cette
opération ne détruit ni n’altère la faculté productive dont jouissait
la branche avant d’être enlevée du tronc paternel. Ainsi, lorsqu’elle
portait des fleurs ou des fruits, elle continue à s’en couvrir
quoiqu’elle ne soit plus sur sa première tige. On arrache toujours
les bourgeons des extrémités des branches qu’on destine à devenir
des arbres nains, ce qui les empêche de s’allonger et les force à
jeter d’autres bourgeons et des branches latérales. Ces branchettes
sont attachées avec du fil d’archal et prennent le pli que veut leur
donner le jardinier.
«Quand on a envie que l’arbre ait un air vieux et décrépit, on
l’enduit, à plusieurs reprises, de thériaque ou de mélasse, ce qui
attire des multitudes de fourmis, qui, non contentes de dévorer ces
matières, attaquent l’écorce de l’arbre et la corrodent de manière à
produire bientôt l’effet désiré.»
En quittant Chusan, l’escadre pénétra dans la mer Jaune, que n’avait
jamais sillonnée aucun navire européen. C’est dans cette mer que se
jette le fleuve Hoang-Ho, qui, dans sa longue et tortueuse course,
entraîne une énorme quantité de limon jaunâtre, d’où ce nom donné à
cette mer. Les bâtiments anglais jetèrent l’ancre dans la baie de
Ten-chou-Fou, entrèrent bientôt dans le golfe de Pékin et s’arrêtèrent
devant la barre du Peï-Ho. Comme il ne restait que trois ou quatre
pieds d’eau sur cette barre, à marée basse, les navires ne purent la
franchir.
Des mandarins, nommés par le gouvernement pour recevoir l’ambassadeur
anglais, arrivèrent presque aussitôt, apportant quantité de présents.
Ceux qui, en retour, étaient destinés à l’empereur, furent transbordés
sur des jonques, tandis que l’ambassadeur devait passer sur un yacht
qui lui avait été préparé.
La première ville devant laquelle s’arrêta le cortège est Takou, où
Macartney reçut la visite du vice-roi de la province et du principal
mandarin. C’étaient deux hommes à l’air noble et vénérable, très polis,
et exempts de cette obséquiosité et de ces préventions qu’on rencontre
chez les classes inférieures.
«On a raison de dire, remarque Macartney, que le peuple est ce qu’on
le fait, et les Anglais en eurent continuellement des preuves dans
l’effet que produisait sur le commun des Chinois la crainte de la
pesante main du pouvoir. Quand ils étaient à l’abri de cette crainte,
ils paraissaient d’un caractère gai et confiant; mais, en présence
de leurs magistrats, ils avaient l’air d’être extrêmement timides et
embarrassés.»
En remontant le Peï-Ho, on ne s’avançait qu’avec une extrême lenteur
vers Pékin, à cause des détours innombrables du fleuve. La campagne,
admirablement bien cultivée, les maisons et les villages épars sur
le bord de l’eau ou dans l’intérieur des terres, les cimetières,
les pyramides de sacs remplis de sel, se déroulaient en un tableau
enchanteur et toujours varié; puis, lorsque la nuit tombait, les
lanternes de diverses couleurs, accrochées à la pomme des mâts des
jonques et des yachts, jetaient sur le paysage des teintes singulières,
qui lui donnaient un air fantastique.
[Illustration: Un montreur de lanterne magique. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Tien-Tsing veut dire «lieu céleste», et la ville doit ce nom à
son climat agréable, son ciel pur et serein, la fertilité de ses
environs. L’ambassadeur y fut reçu par le vice-roi et le légat
envoyés par l’empereur. Ils apprirent à Macartney que l’empereur
était à sa résidence d’été, en Tartarie, et qu’il voulait y célébrer
l’anniversaire de sa naissance, le 13 septembre. L’ambassade devait
donc remonter par eau jusqu’à Tong-Schou, à douze milles de Pékin,
et gagner, par terre, Zhé-Hol, où se trouvait l’empereur. Quant aux
présents, ils suivraient l’ambassadeur. Si la première partie de cette
communication plut à Macartney, la dernière lui fut singulièrement
désagréable, car les cadeaux qu’il apportait consistaient en
instruments délicats qui avaient été démontés au départ et emballés
pièce à pièce. Le légat ne voulait pas consentir à ce que ces
instruments fussent déposés dans un lieu d’où ils ne sortissent plus.
Il fallut l’intervention du vice-roi pour sauver ces «monuments du
génie et des connaissances de l’Europe.»
[Illustration: Le colao (premier ministre). (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
La flottille qui portait Macartney et sa suite longea Tien-Tsing. Cette
ville parut aussi longue que Londres et ne renfermait pas moins de sept
cent mille âmes. Une foule considérable bordait le rivage pour voir
passer l’ambassade, et, sur le fleuve, toute la population aquatique
des jonques se pressait au risque de tomber à l’eau.
Les maisons sont construites en briques bleues,--il y en a très peu de
rouges,--et quelques-unes sont à deux étages, ce qui est contraire
à la mode générale. L’ambassade y vit fonctionner ces brouettes à
voiles dont l’existence parut longtemps fabuleuse. Ce sont de doubles
brouettes de roseau, qui ont une grande roue entre elles.
«Quand il n’y a point assez de vent pour faire marcher la charrette,
dit la relation, un homme, qui y est véritablement attelé, la tire
en avant, tandis qu’un autre la tient en équilibre et la pousse
par derrière. Lorsque le vent est favorable, la voile rend inutile
le travail de l’homme qui est en avant. Cette voile consiste en
une natte attachée à deux bâtons plantés sur les deux côtés de la
charrette.»
Les bords du Peï-Ho sont, en quelques endroits, revêtus de parapets de
granit pour parer aux débordements, et l’on rencontre, de loin en loin,
des digues en granit, pourvues d’une écluse qui permet d’arroser les
champs placés en contre-bas.
Bien que toute cette contrée parût admirablement bien cultivée,
elle était souvent ravagée par des famines survenues à la suite
d’inondations, ou produites par les ravages des sauterelles.
Jusqu’alors l’ambassade avait navigué au milieu de l’immense plaine
d’alluvion du Pe-tche-Li. Ce ne fut que le quatrième jour après
la sortie de Tien-Tsing, qu’on aperçut à l’horizon la ligne bleue
des montagnes. On approchait de Pékin. Le 6 août 1793, les yachts
jetèrent l’ancre à deux milles de cette capitale et à un demi-mille de
Tong-chou-Fou.
Il fallait débarquer pour déposer au palais, appelé _Jardin de verdure
perpétuelle_, les présents qui ne pouvaient être transportés, sans
danger, à Zhé-Hol. La curiosité des habitants de Tong-chou-Fou, déjà si
vivement surexcitée par la vue des Anglais, fut portée à son comble par
l’apparition d’un domestique nègre.
«Sa peau, sa couleur de jais, sa tête laineuse, les traits
particuliers à son espèce, étaient absolument nouveaux pour cette
partie de la Chine. On ne se rappelait pas d’y avoir vu rien de
semblable. Quelques-uns des spectateurs doutaient qu’un tel être
appartînt à la race humaine, et les enfants criaient que c’était un
diable noir, _fanquée_. Mais son air de bonne humeur les réconcilia
bientôt avec sa figure, et ils continuèrent à le regarder sans
crainte et sans déplaisir.»
Une des choses qui surprirent le plus les Anglais fut de voir sur un
mur le dessin d’une éclipse de lune qui devait avoir lieu dans quelques
jours. Ils constatèrent également que l’argent était une marchandise
pour les Chinois, car ceux-ci n’ont pas de monnaie frappée et se
servent de lingots qui ne portent qu’un seul caractère représentatif
de leur poids. La ressemblance étonnante entre les cérémonies du
culte de Fo et celles de la religion chrétienne ne pouvait échapper
aux Anglais. Macartney rappelle que certains auteurs ont assuré que
l’apôtre Thomas était allé en Chine, tandis que le missionnaire Premore
prétend que c’est un tour que le diable a voulu jouer aux jésuites.
Il fallut quatre-vingt-dix petits chariots, quarante-quatre brouettes,
plus de deux cents chevaux et près de trois mille hommes, pour
transporter les cadeaux offerts par le gouvernement britannique.
L’ambassadeur et trois autres Anglais accompagnèrent en palanquin
ce convoi; les autres attachés à l’ambassade se tenaient à cheval,
ainsi que les mandarins, autour de l’ambassadeur. Une foule énorme se
pressait sur le passage du cortège. Lorsque Macartney arriva aux portes
de Pékin, il fut accueilli par des détonations d’artillerie; dès qu’il
eut franchi les murailles, il se trouva dans une large rue, non pavée,
mais bordée de maisons à un ou deux étages. Cette rue était traversée
par un bel arc de triomphe en bois, à trois portes surmontées de toits
relevés et richement décorés.
«L’ambassade fournissait, dit-on, amplement matière aux contes qui
captivaient en ce moment l’imagination du peuple. On débitait que les
présents qu’elle apportait à l’empereur consistaient en tout ce qui
était rare dans les autres pays et inconnu à la Chine. On assurait
gravement que, parmi les animaux compris dans ces raretés, il y
avait un éléphant pas plus gros qu’un singe, mais aussi féroce qu’un
lion, et un coq qui se nourrissait de charbon. Tout ce qui venait
d’Angleterre était supposé différer de ce qu’on avait vu jusqu’alors
à Pékin, et posséder des qualités absolument contraires à celles
qu’on lui savait propres.»
On arriva devant la muraille du palais impérial, suffisamment désigné
par sa couleur jaune. A travers la porte, on apercevait des montagnes
artificielles, des lacs, des rivières avec de petites îles, et des
édifices de fantaisie semés au milieu des arbres.
Au bout d’une rue qui se terminait vers le nord, aux murailles de
la ville, les Anglais purent entrevoir un vaste édifice, d’une
hauteur considérable, qui renfermait une cloche d’une grandeur
prodigieuse; puis, ils continuèrent de traverser la ville de part en
part. Le résultat de leurs impressions ne fut pas favorable. Aussi
demeurèrent-ils convaincus que, si un Chinois traversant Londres, avait
vu ses ponts, ses places, ses innombrables vaisseaux, ses squares, ses
monuments publics, il aurait emporté une meilleure idée de la capitale
de la Grande-Bretagne, qu’ils ne le faisaient de Pékin.
Lorsqu’on fut arrivé au palais où devaient être rangés les présents du
roi d’Angleterre, le gouverneur s’entendit avec lord Macartney sur la
manière de placer et de classer les différents objets. Ceux-ci furent
installés dans une vaste salle, bien décorée, où ne se trouvaient,
d’ailleurs, que le trône et quelques vases de vieille porcelaine.
Nous n’entrerons pas dans le détail des négociations interminables
auxquelles donna lieu la prétention des Chinois de faire se prosterner
l’ambassadeur d’Angleterre devant l’empereur, prétention humiliante,
suffisamment indiquée par l’inscription placée au-dessus des pavillons
des yachts et des chariots de l’ambassade: _Ambassadeur portant tribut
du pays d’Angleterre_.
C’est dans la cité chinoise, à Pékin, qu’est situé ce champ que
l’empereur ensemence chaque printemps, conformément à l’ancien usage.
C’est là aussi que se trouve le _Temple de la Terre_, où se rend le
souverain, au moment du solstice d’été, pour reconnaître le pouvoir
de l’astre qui éclaire le monde, et le remercier de sa bienfaisante
influence.
Pékin n’est que le siège du gouvernement de l’empire; là, ni
manufactures, ni port, ni commerce.
La population de Pékin est évaluée par Macartney à trois millions
d’habitants. Les maisons à un seul étage de la ville sembleraient
ne pouvoir suffire à une telle population; mais il est bon de
savoir qu’une seule maison suffit pour une famille comprenant trois
générations. Cette densité des habitants s’explique également par la
précocité des mariages. Ces unions hâtives sont, chez les Chinois, une
mesure de prévoyance, parce que les enfants, et particulièrement les
fils, sont obligés de prendre soin de leurs parents.
Le 2 septembre 1793, l’ambassade quitta Pékin. Macartney fit le voyage
en chaise de poste, et il est probable que semblable voiture roulait
pour la première fois sur la route de Tartarie.
A mesure qu’on s’éloigne de Pékin, la route monte, le sol devient plus
sablonneux et contient moins d’argile et de terre noire. Bientôt,
on rencontra d’immenses étendues de terrain plantées en tabac; pour
Macartney, l’usage de cette plante n’est pas venu d’Amérique, et
l’habitude de fumer a dû naître spontanément sur le sol asiatique.
Avec la qualité du sol, la population diminuait. On ne tarda pas à s’en
apercevoir. En même temps, le nombre des Tartares augmentait, et la
différence entre les mœurs des Chinois et de leurs conquérants devenait
moins sensible.
Le cinquième jour de leur voyage, les Anglais aperçurent la grande
muraille devenue légendaire.
«Tout ce que l’œil peut embrasser à la fois, dit Macartney, de cette
muraille fortifiée, prolongée sur la chaîne des montagnes et sur
les sommets les plus élevés, descendant dans les plus profondes
vallées, traversant les rivières par des arches qui la soutiennent,
doublée, triplée en plusieurs endroits, pour rendre les passages
plus difficiles, et ayant des tours ou de forts bastions, à peu près
de cent pas en cent pas, tout cela, dis-je, présente à l’âme l’idée
d’une entreprise d’une grandeur étonnante....
«Ce qui cause de la surprise et de l’admiration, c’est l’extrême
difficulté de concevoir comment on a pu porter des matériaux et
bâtir des murs dans des endroits qui semblent inaccessibles. L’une
des montagnes les plus élevées, sur lesquelles se prolonge la
grande muraille, a, d’après une mesure exacte, cinq mille deux cent
vingt-cinq pieds de haut.
«Cette espèce de fortification, car le simple nom de muraille ne
donne pas une juste idée de sa structure, cette fortification a,
dit-on, quinze cents milles de long; mais, à la vérité, elle n’est
pas également parfaite. Cette étendue de quinze cents milles était
celle des frontières qui séparaient les Chinois civilisés de diverses
tribus de Tartares vagabonds. Ce n’est point de ces sortes de
barrières que peut dépendre aujourd’hui le sort des nations qui se
font la guerre.
«Plusieurs des moindres ouvrages en dedans de ces grands remparts
cèdent aux efforts du temps et commencent à tomber en ruines;
d’autres ont été réparés; mais la muraille principale paraît,
presque partout, avoir été bâtie avec tant de soin et d’habileté,
que, sans qu’on ait jamais eu besoin d’y toucher, elle se conserve
entière depuis environ deux mille ans, et elle paraît encore aussi
peu susceptible de dégradation que les boulevards de rocher, que la
nature a élevés elle-même entre la Chine et la Tartarie.»