spécialement à l’étude de la botanique, et ses ouvrages lui assurent
une place des plus distinguées entre les naturalistes de l’empire russe.
Un de ses derniers travaux a été une description de la Russie
méridionale, _Tableau physique et topographique de la Tauride_, ouvrage
que Pallas a publié en français et traduit en allemand et en russe.
Engoué de ce pays qu’il a visité en 1793 et en 1794, il témoigne le
désir d’aller s’y établir. L’impératrice lui fait aussitôt présent de
plusieurs terres appartenant à la couronne, et le savant voyageur se
transporte avec sa famille à Symphéropol.
Pallas profita de la circonstance pour faire un nouveau voyage dans
les provinces méridionales de l’empire, les steppes du Volga et les
contrées qui bordent la mer Caspienne jusqu’au Caucase; enfin il
parcourut la Crimée dans tous les sens. Il avait déjà vu une partie
de ces pays une vingtaine d’années auparavant; il put y constater de
profonds changements. S’il se plaint de l’exploitation à outrance
des forêts, Pallas est obligé de reconnaître qu’en bien des endroits
l’agriculture s’est développée, que des centres d’industrie et
d’exploitation se sont créés, en un mot que le pays marche dans la
voie du progrès. Quant à la Crimée, sa conquête est toute récente,
et cependant on y reconnaît déjà des améliorations sensibles. Que
seront-elles dans quelques années!
[Illustration: Portrait de La Condamine. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Le bon Pallas, si enthousiaste de cette province, eut à subir, dans
sa nouvelle résidence, toute espèce de tracasseries de la part des
Tartares. Sa femme mourut en Crimée, et enfin, dégoûté du pays et des
habitants, il revint finir ses jours à Berlin, le 8 septembre 1811.
Il laissait deux ouvrages d’une importance capitale, où le géographe,
l’homme d’État, le naturaliste, le commerçant pouvaient puiser
en abondance des renseignements sûrs et précis sur des contrées
jusqu’alors très peu connues, et dont les ressources et les besoins
allaient modifier profondément les conditions du marché européen.
CHAPITRE IV
LES DEUX AMÉRIQUES
La côte occidentale d’Amérique.--Juan de Fuca et de Fonte.--Les
trois voyages de Behring-Vancouver.--Exploration du détroit de
Fuca.--Reconnaissance de l’archipel de la Nouvelle-Géorgie et
d’une partie de la côte américaine.--Exploration de l’intérieur
de l’Amérique.--Samuel Hearne.--Découverte de la rivière
de Cuivre.--Mackenzie et la rivière qui porte son nom.--La
rivière de Fraser.--L’Amérique méridionale.--Reconnaissance
de l’Amazone par La Condamine.--Voyage de A. de Humboldt
et de Bonpland.--Ténériffe.--La caverne du Guachero.--Les
«llanos».--Les gymnotes.--L’Amazone, le Rio-Negro et l’Orénoque.
--Les mangeurs de terre.--Résultats du voyage. --Second voyage
de Humboldt.--Les Volcanitos.--La cascade de Tequendama.--Les
ponts d’Icononzo.--Le passage de Quindiu à dos d’homme.--Quito
et le Pichincha.--Ascension du Chimboraço.--Les Andes.--Lima.
--Le passage de Mercure. --Exploration du Mexique.--Mexico.
--Puebla et le Cofre de Perote.--Retour en Europe.
A plusieurs reprises nous avons eu l’occasion de raconter certaines
expéditions qui avaient pour but de reconnaître les côtes de
l’Amérique. Nous avons parlé des tentatives de Fernand Cortès, des
courses et des explorations de Drake, de Cook, de La Pérouse et de
Marchand. Il est bon de revenir pour quelque temps en arrière et
d’envisager, avec Fleurieu, la suite des voyages qui se sont succédé
sur la rive occidentale de l’Amérique, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
En 1537, Cortès, avec Francisco de Ulloa, avait reconnu la grande
péninsule de Californie et visité la plus grande partie de ce golfe
long et étroit, qui porte aujourd’hui le nom de mer Vermeille.
Après lui, Vasquès Coronado, par terre, et Francisco Alarcon, par mer,
s’étaient élancés à la recherche de ce fameux détroit, qui mettait
en communication, disait-on, l’Atlantique et le Pacifique; mais ils
n’avaient pu dépasser le trente-sixième parallèle.
Deux ans plus tard, en 1542, le Portugais Rodriguès de Cabrillo avait
atteint 44° de latitude. Là, le froid, les maladies, le manque de
provisions et le mauvais état de son navire l’avaient contraint de
rétrograder. Il n’avait pas fait de découverte, il est vrai, mais
il avait constaté que, du port de la Nativité, par 19° 3/4 jusqu’au
point qu’il avait atteint, la côte se continuait sans interruption. Le
détroit semblait reculer devant les explorateurs.
Il faut croire que le peu de succès de ces tentatives découragea les
Espagnols, car, à cette époque, ils disparaissent de la liste des
explorateurs. C’est un Anglais, Drake, qui, après avoir prolongé
la côte occidentale depuis le détroit de Magellan et ravagé les
possessions espagnoles, parvient jusqu’au quarante-huitième degré,
explore tout le rivage en redescendant sur une longueur de dix degrés,
et donne à cette immense étendue de côtes le nom de Nouvelle-Albion.
Vient ensuite, en 1592, le voyage, en grande partie fabuleux, de Juan
de Fuca, qui prétendit avoir trouvé le détroit d’Anian qu’on cherchait
depuis si longtemps, alors qu’il n’avait découvert en réalité que le
pas qui sépare du continent l’île de Vancouver.
En 1602, Vizcaino jetait les fondations du port de Monterey, en
Californie, et, quarante ans plus tard, avait lieu cette expédition si
contestée de l’amiral de Fuente ou de Fonte,--suivant qu’on en fait
un Espagnol ou un Portugais,--expédition qui a donné lieu à tant de
dissertations savantes et de discussions ingénieuses. On lui doit la
découverte de l’archipel Saint-Lazare au-dessus de l’île Vancouver;
mais il faut rejeter dans le domaine du roman tout ce que Fonte raconte
des lacs et des grandes villes qu’il assure avoir visitées et de la
communication qu’il prétend avoir découverte entre les deux océans.
Au XVIIIe siècle, on n’acceptait déjà plus aveuglément les récits des
voyageurs. On les examinait, on les contrôlait et l’on n’en retenait
que les parties qui concordaient avec les relations déjà connues.
Buache, Delisle et surtout Fleurieu ont, les premiers, ouvert la voie
si féconde de la critique historique, et il faut leur en savoir le plus
grand gré.
Les Russes, on l’a vu, avaient considérablement étendu le domaine de
leurs connaissances, et il y avait tout lieu de croire peu éloigné le
jour où leurs coureurs et leurs cosaques atteindraient l’Amérique, si
surtout, comme on le supposait à cette époque, les deux continents
étaient réunis par le nord. Mais ce n’aurait pas été, en tout cas, une
expédition sérieuse, et qui pût donner des renseignements scientifiques
auxquels on dût ajouter foi.
Le czar Pierre Ier avait tracé de sa main, peu d’années avant sa mort,
le plan et les instructions d’un voyage dont il avait formé le projet
depuis longtemps: s’assurer si l’Asie et l’Amérique sont réunies
ou séparées par un détroit. Il n’était pas possible de trouver les
ressources nécessaires dans les arsenaux et les ports du Kamtschatka.
Aussi fallut-il faire venir d’Europe capitaines, matelots, équipements
et vivres.
Le Danois Vitus Behring et le Russe Alexis Tschirikow, qui tous deux
avaient donné mainte preuve de savoir et d’habileté, furent chargés du
commandement de l’expédition. Celle-ci se composait de deux vaisseaux,
qui furent construits au Kamtschatka. Ils ne furent prêts à prendre la
mer que le 20 juillet 1720. Dirigeant sa route au nord-est, le long de
la côte d’Asie, qu’il ne perdit pas un instant de vue, Behring parvint,
le 15 août, par 67° 18′ de latitude nord, en vue d’un cap au delà
duquel la côte s’infléchissait à l’ouest.
Non seulement, dans ce premier voyage, Behring n’avait pas eu
connaissance de la côte d’Amérique, mais il venait de franchir, sans
s’en douter, le détroit auquel la postérité a imposé son nom. Le
fabuleux détroit d’Anian était remplacé par le détroit de Behring.
Un second voyage, entrepris l’année suivante par les mêmes voyageurs,
n’avait pas amené de résultat.
Ce fut seulement en 1741, le 4 juin, que Behring et Tschirikow purent
partir de nouveau. Cette fois, dès qu’ils seraient arrivés par 50
degrés de latitude nord, ils entendaient porter à l’est, jusqu’à ce
qu’ils rencontrassent la côte d’Amérique. Mais les deux vaisseaux,
séparés dès le 20 juin par un coup de vent, ne purent se réunir pendant
le reste de la campagne. Le 18 juillet, fut découvert par Behring le
continent américain par 58° 28′ de latitude. Les jours suivants furent
consacrés au relèvement d’une grande baie, comprise entre les deux caps
Saint-Élie et Saint-Hermogène.
Pendant tout le mois d’août, Behring navigua au milieu des îles qui
bordent la péninsule d’Alaska, nomma l’archipel Schumagin, lutta
jusqu’au 24 septembre contre des vents contraires, reconnut l’extrémité
de la presqu’île, et découvrit une partie des îles Aléoutiennes.
Mais depuis longtemps malade, ce navigateur fut bientôt incapable de
relever la route que faisait le navire, et ne put éviter de se mettre
à la côte sur une petite île qui a pris le nom de Behring. Là périt
misérablement, le 8 décembre 1741, cet homme de cœur, cet explorateur
habile.
Quant au reste de l’équipage, bien diminué par les fatigues et les
privations d’un hivernage en ce lieu désolé, il parvint à construire
une grande chaloupe avec les débris du vaisseau, et rentra au
Kamtschatka.
Pour Tschirikow, après avoir attendu son commandant jusqu’au 25 juin,
il atterrit à la côte d’Amérique entre les cinquante-cinquième et
cinquante-sixième degrés. Il y perdit deux embarcations avec tout leur
équipage, sans pouvoir découvrir ce qu’elles étaient devenues. N’ayant
plus alors de moyen pour communiquer avec la terre, il avait regagné le
Kamtschatka.
La voie était ouverte. Des aventuriers, des négociants, des officiers
s’y engagèrent résolûment. Leurs découvertes portèrent principalement
sur les îles Aléoutiennes et la presqu’île d’Alaska.
Cependant, les expéditions que les Anglais envoyaient à la côte
d’Amérique, les progrès des Russes avaient excité la jalousie et
l’inquiétude des Espagnols. Ceux-ci craignaient de voir leurs rivaux
s’établir dans des pays qui leur appartenaient, nominalement, mais où
ils n’avaient aucun établissement.
Le vice-roi du Mexique, le marquis de Croix, se souvint alors de la
découverte faite par Vizcaino d’un excellent port, et il résolut d’y
établir un presidio. Deux expéditions simultanées, l’une par terre,
sous le commandement de don Gaspar de Portola, l’autre par mer,
composée des deux paquebots le _San-Carlos_ et le _San-Antonio_,
quittèrent La Paz le 10 janvier 1769, atteignirent le port de
San-Diego, et retrouvèrent, après une année de recherches, le havre de
Monterey, indiqué par Vizcaino.
A la suite de cette expédition, les Espagnols continuèrent à explorer
les côtes de la Californie. Les plus célèbres voyages sont ceux de don
Juan de Ayala et de La Bodega, qui eurent lieu en 1775, et pendant
lesquels furent reconnus le cap del Engaño et la baie de la Guadalupa,
puis les expéditions d’Arteaga et de Maurelle.
Les reconnaissances de Cook, de La Pérouse et de Marchand, ayant été
précédemment racontées, il convient maintenant de s’arrêter avec
quelque détail sur l’expédition de Vancouver. Cet officier, qui avait
accompagné Cook pendant son second et son troisième voyage, se trouvait
tout naturellement désigné pour prendre le commandement de l’expédition
que le gouvernement anglais envoyait à la côte d’Amérique dans le but
de mettre fin aux contestations survenues avec le gouvernement espagnol
au sujet de la baie de Nootka.
Georges Vancouver reçut ordre d’obtenir, des autorités espagnoles,
une cession formelle de ce port si important pour le commerce des
fourrures. Il devait ensuite relever toute la côte nord-ouest depuis
le trentième degré de latitude jusqu’à la rivière de Cook sous le
soixante et unième degré. Enfin, on appelait tout particulièrement son
attention sur le détroit de Fuca et sur la baie explorée en 1789 par le
_Washington_.
Les deux bâtiments, la _Découverte_, de 340 tonneaux, et le _Chatam_,
de 135, ce dernier sous le commandement du capitaine Broughton,
partirent de Falmouth le 1er avril 1791.
Après deux relâches à Ténériffe et à la baie Simon, puis au cap de
Bonne-Espérance, Vancouver s’enfonça dans le sud, reconnut l’île
Saint-Paul, et cingla vers la Nouvelle-Hollande, entre les routes de
Dampier et de Marion, sur des parages qui n’avaient pas encore été
parcourus. Le 27 septembre, fut reconnue une partie de la côte de la
Nouvelle-Hollande, terminée par un cap formé de falaises élevées, qui
reçut le nom de cap Chatam. Comme un certain nombre de ses matelots
étaient attaqués de la dysenterie, Vancouver résolut de relâcher dans
le premier port qu’il rencontrerait, afin de s’y procurer l’eau,
le bois, et surtout les vivres frais qui lui manquaient. Ce fut au
port du Roi Georges III qu’il s’arrêta. Il y trouva des canards, des
courlis, des cygnes, une grande quantité de poissons, des huîtres;
mais il ne put entrer en communication avec aucun habitant, bien qu’on
eût découvert un village d’une vingtaine de huttes tout récemment
abandonnées.
Nous n’avons pas à suivre la croisière de Vancouver sur la côte
sud-ouest de la Nouvelle-Hollande; elle ne nous apprendrait rien que
nous ne sachions déjà.
Le 26 octobre, fut doublée la terre de Van-Diemen, et, le 2 novembre,
on reconnut la côte de la Nouvelle-Zélande, où les deux bâtiments
anglais allèrent mouiller à la baie Dusky. Vancouver y compléta les
relèvements que Cook avait laissés inachevés. Un ouragan sépara
bientôt de la _Découverte_ le _Chatam_, qui fut retrouvé dans la baie
de Matavaï, à Taïti. Pendant cette dernière traversée, Vancouver
avait aperçu quelques îles rocheuses, qu’il appela les Embûches (_the
Snares_), et une île plus considérable, nommée Oparra. De son côté,
le capitaine Broughton avait découvert l’île Chatam à l’est de la
Nouvelle-Zélande. Les incidents de la relâche à Taïti rappellent trop
ceux du séjour de Cook, pour qu’il soit utile de les rapporter.
Le 24 janvier 1792, les deux bâtiments partirent pour les Sandwich
et s’arrêtèrent quelque peu à Owhyhee, à Waohoo et à Attoway. Depuis
le massacre de Cook, bien des changements étaient survenus dans
l’archipel. Des navires anglais et américains, qui faisaient la pêche
de la baleine ou le commerce des fourrures, commençaient à le visiter.
Leurs capitaines avaient donné aux naturels le goût de l’eau-de-vie et
le désir de posséder des armes à feu. Les querelles entre les petits
chefs étaient devenues plus fréquentes, l’anarchie la plus complète
régnait partout, et déjà le nombre des habitants avait singulièrement
diminué.
Le 17 mars 1792, Vancouver abandonna les îles Sandwich, et fit route
pour l’Amérique, dont il reconnut bientôt la partie de côte nommée par
Drake Nouvelle-Albion. Il y rencontra presque aussitôt le capitaine
Gray, qui passait pour avoir pénétré avec le _Washington_ dans le
détroit de Fuca, et avoir reconnu une vaste mer. Gray se hâta de
démentir les découvertes qu’on lui avait si généreusement prêtées. Il
n’avait fait que cinquante milles seulement dans le détroit qui courait
de l’ouest à l’est, jusqu’à un endroit à partir duquel les naturels lui
assuraient qu’il s’enfonçait dans le nord.
Vancouver pénétra à son tour dans le détroit de Fuca, y reconnut
le port de la Découverte, l’entrée de l’Amirauté, la Birch-Bay, le
Désolation-Sound, le détroit de Johnston et l’archipel de Broughton.
Avant d’atteindre l’extrémité de ce long bras de mer, il avait
rencontré deux petits bâtiments espagnols sous les ordres de Quadra.
Les deux capitaines se communiquèrent leurs travaux réciproques, et
donnèrent leurs deux noms à la principale île de ce nombreux archipel,
qui fut désigné sous le nom de Nouvelle-Géorgie.
Vancouver visita ensuite Nootka, la rivière Columbia, et vint relâcher
à San-Francisco. On comprend que nous ne puissions suivre dans tous ses
détails cette exploration minutieuse, qui ne demanda pas moins de trois
campagnes successives. L’immense étendue de côtes comprise entre le cap
Mendocino et le port de Conclusion par 56° 14′ nord et 225° 37′ est,
fut reconnue par les navires anglais.
«Maintenant, dit le voyageur, que nous avons atteint le but principal
que le roi s’était proposé en ordonnant ce voyage, je me flatte que
notre reconnaissance très précise de la côte nord-ouest de l’Amérique
dissipera tous les doutes et écartera toutes les fausses opinions
concernant un passage par le nord ouest; qu’on ne croira plus qu’il y
ait une communication entre la mer Pacifique du Nord et l’intérieur
du continent de l’Amérique dans l’étendue que nous avons parcourue.»
Parti de Nootka pour faire la reconnaissance de la côte méridionale
de l’Amérique avant de revenir en Europe, Vancouver s’arrêta à la
petite île des Cocos, qui mérite peu son nom, comme nous avons eu déjà
l’occasion de le dire, relâcha à Valparaiso, doubla le cap Horn, fit de
l’eau à Sainte-Hélène, et rentra dans la Tamise, le 12 septembre 1795.
Mais les fatigues de cette longue campagne avaient tellement altéré
la santé de cet habile explorateur, qu’il mourut au mois de mai 1798,
avant d’avoir pu terminer la rédaction de son voyage, qui fut achevée
par son frère.
Pendant les quatre années qui avaient été employées à ce rude travail
de relever neuf mille lieues de côtes inconnues, la _Découverte_ et le
_Chatam_ n’avaient perdu que deux hommes. On le voit, l’habile élève
du capitaine Cook avait mis à profit les leçons de son maître, et
l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, en Vancouver, ou des soins
qu’il donna à ses matelots aussi bien que de son humanité envers les
indigènes, ou de la prodigieuse habileté dont il fit preuve pendant
tout le cours de cette dangereuse navigation.
[Illustration: Carte pour les voyages de Hearne et de Mackenzie.]
Cependant, si les explorateurs se succédaient sur la côte occidentale
d’Amérique, les colons n’étaient pas non plus inactifs. D’abord établis
sur les bords de l’Atlantique, où ils avaient fondé une longue suite
d’États jusqu’au Canada, ils n’avaient pas tardé à s’enfoncer dans
l’intérieur. Leurs trappeurs, leurs coureurs des bois, avaient reconnu
d’immenses espaces de terrain propres à la culture, et les squatters
anglais les avaient envahis progressivement. Ce n’avait pas été sans
une lutte continuelle contre les Indiens, ces premiers possesseurs
du sol, qu’ils tendaient tous les jours à refouler dans l’intérieur.
Appelés par la fertilité d’une terre vierge et les constitutions plus
libérales des divers États, les colons n’avaient pas tardé à affluer.
[Illustration: Plus de doute, c’était la mer. (Page 435.)]
Leur nombre devint tel, qu’à la fin du XVIIe siècle, les héritiers
de lord Baltimore estimaient à trois mille livres le produit de la
vente de leurs terres, et qu’au milieu du siècle suivant, en 1750,
les successeurs de William Penn se faisaient de la même manière un
revenu dix fois plus considérable. Et cependant, on ne trouvait pas
encore l’immigration assez considérable; on se mit à déporter les
condamnés,--le Maryland en comptait 1981 en 1750,--mais surtout on
recruta des émigrants auxquels on faisait signer un engagement, ce qui
fut la source d’abus scandaleux.
Bien que toutes les terres qu’on avait achetées des Indiens ou qu’on
leur avait enlevées fussent loin d’être occupées, le colon anglais
allait toujours de l’avant au risque d’avoir maille à partir avec les
légitimes possesseurs du sol.
Au nord, la Compagnie de la baie d’Hudson, qui a le monopole du
commerce des fourrures, est toujours à la recherche de nouveaux
territoires de chasse, car ceux qu’elle a exploités ne tardent pas
à s’épuiser. Elle pousse en avant ses trappeurs, recueille auprès
des Indiens, qu’elle emploie et qu’elle grise, des renseignements
précieux. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’une rivière qui se
jette, au nord, près de riches mines de cuivre dont quelques indigènes
ont apporté au fort du Prince-de-Galles de riches échantillons. La
résolution de la Compagnie est aussitôt prise, et, en 1769, elle confie
à Samuel Hearne le commandement d’une expédition de recherches.
Pour un voyage dans ces contrées glacées, où l’on ne trouve que
difficilement à s’approvisionner, où la rigueur du froid est extrême,
il faut des hommes bien trempés, en petit nombre, capables de supporter
les fatigues d’une marche pénible au milieu de la neige et de résister
aux tortures de la faim. Hearne ne prit avec lui que deux blancs et
quelques Indiens dont il était sûr.
Malgré l’extrême adresse de ces guides qui connaissent le pays et
sont au courant des habitudes du gibier, les provisions font bientôt
défaut. A deux cents milles du fort du Prince-de-Galles, les Indiens
abandonnent Hearne et ses deux compagnons, qui sont obligés de revenir
sur leurs pas.
Mais le chef de l’entreprise est un rude marin, habitué à tout
souffrir. Aussi ne se rebute-t-il pas. Si l’on a échoué la première
fois, ne peut-on être plus heureux dans une seconde tentative?
Au mois de février 1770, Hearne s’élance de nouveau à travers ces
contrées inconnues. Cette fois, il est seul avec cinq Indiens, car il a
compris que l’inaptitude des blancs à supporter les fatigues engendre
le mépris des sauvages. Déjà il s’est éloigné de cinq cents milles,
lorsque la rigueur de la saison le force à s’arrêter et à attendre
une température plus clémente. Ce fut un rude moment à passer. Tantôt
dans l’abondance, avec du gibier plus qu’on n’en peut consommer, plus
souvent n’avoir rien à se mettre sous la dent, être même obligé,
pendant sept jours, de mâcher de vieux cuirs, de ronger des os qu’on
avait jetés, ou de chercher sur les arbres quelques baies qu’on ne
trouve pas toujours, souffrir, enfin, des froids terribles, voilà
l’existence du découvreur dans ces contrées glacées!
Hearne repart au mois d’avril, continue jusqu’en août à courir les
bois, et se prépare à passer l’hiver auprès d’une tribu indienne qui
l’a bien accueilli, lorsqu’un accident, qui le prive de son quart de
cercle, le force à continuer sa route.
Les privations, les misères, les déceptions n’ébranlent pas
l’indomptable courage de Samuel Hearne. Il repart le 7 décembre, et,
s’enfonçant dans l’ouest sous le soixantième degré de latitude, il
rencontre une rivière. Le voilà construisant un canot et descendant ce
cours d’eau, qui se jette dans une série interminable de lacs grands et
petits. Enfin, le 13 juillet 1771, il atteint la rivière de Cuivre. Les
Indiens qui l’accompagnaient se trouvaient depuis quelques semaines sur
les territoires fréquentés par les Esquimaux, et se promettaient, s’ils
en rencontraient, de les massacrer jusqu’au dernier.
Cet événement ne devait pas se faire attendre.
«Voyant, dit Hearne, tous les Esquimaux livrés au repos dans leurs
tentes, les Indiens sortirent de leur embuscade et tombèrent à
l’improviste sur ces pauvres créatures; je contemplais ce massacre,
réduit à rester neutre.»
Des vingt individus qui composaient cette tribu, pas un n’échappa à
la rage sanguinaire des Indiens, et ils firent périr dans les plus
épouvantables tortures une vieille femme qui avait tout d’abord échappé
au massacre.
«Après cet horrible carnage, continue Hearne, nous nous assîmes sur
l’herbe et fîmes un bon repas de saumon frais.»
En cet endroit, la rivière s’élargissait singulièrement. Le voyageur
était-il donc arrivé à son embouchure? Pourtant l’eau était absolument
douce. Sur le rivage, paraissaient, cependant, comme les traces d’une
marée. Des phoques se jouaient en grand nombre au milieu des eaux.
Quantité de barbes de baleine avaient été trouvées dans les tentes des
Esquimaux. Tout se réunissait enfin pour donner à penser que c’était la
mer. Hearne saisit son télescope. Devant lui se déroule à perte de vue
une immense nappe d’eau, interrompue, de place en place, par des îles.
Plus de doute, c’est la mer.
Le 30 juin 1772, Hearne ralliait les établissements anglais, après une
absence qui n’avait pas duré moins d’un an et cinq mois.