voyage, la plus curieuse et la plus ancienne est celle des Houzouanas.
Cette tribu n’a été retrouvée par aucun voyageur moderne, mais on croit
y reconnaître les Betjouanas, bien que l’emplacement que leur assigne
le voyageur ne corresponde en aucune façon avec celui qu’ils occupent
depuis une longue série d’années.
«Le Houzouana, dit la relation, est d’une très petite taille;
les plus grands atteignent à peine cinq pieds. Ces petits corps,
parfaitement proportionnés, réunissent, à une force et à une agilité
surprenantes, un air d’assurance et d’audace qui impose et qui plaît.
De toutes les races de sauvages que Le Vaillant a connues, nulle ne
lui a paru douée d’une âme aussi active et d’une constitution aussi
infatigable. Leur tête, quoiqu’elle ait les principaux caractères de
celle du Hottentot, est cependant plus arrondie par le menton. Ils
sont beaucoup moins noirs..... Enfin, leurs cheveux, plus crépus,
sont si courts, que d’abord Le Vaillant les a cru tondus..... Une
chose qui distingue la race de Houzouanas, c’est cette énorme
croupe naturelle que portent les femmes, masse énorme et charnue
qui, à chaque mouvement du corps, contracte une oscillation et
une ondulation fort singulières. Le Vaillant vit courir une femme
houzouana avec son enfant, âgé de trois ans, posé debout sur ses
pieds, se tenant derrière elle comme un jockey derrière un cabriolet.»
Le voyageur entre ensuite dans beaucoup de détails, que nous sommes
obligés de passer sous silence, relativement à la conformation et aux
habitudes de ces diverses peuplades, aujourd’hui complètement éteintes
ou fondues dans quelques tribus plus puissantes. Ce n’est pas la partie
la moins curieuse de l’ouvrage, si ce n’est pas toujours la plus
véridique, et c’est précisément l’exagération de ces peintures qui nous
engage à n’en pas parler.
Sur la côte orientale d’Afrique, un voyageur portugais, Francisco José
de Lacerda e Almeida, partait, en 1797, des côtes de Mozambique et
s’enfonçait dans l’intérieur. Le récit de cette expédition dans des
localités qui n’ont été visitées à nouveau que de nos jours, serait
extrêmement intéressant. Par malheur, le journal de Lacerda n’a
jamais été publié, que nous sachions du moins. Le nom de Lacerda est
très souvent cité par les géographes; on sait dans quelles contrées
il a voyagé; mais il est impossible, en France du moins, de trouver
un ouvrage qui s’étende un peu longuement sur cet explorateur et nous
rapporte les particularités de son excursion. Tout ce qu’on sait de
Lacerda, nous l’aurons dit en quelques lignes, avec le regret très vif
de n’avoir pu nous étendre plus longuement sur l’histoire d’un homme
qui avait fait de très importantes découvertes, et envers lequel la
postérité est souverainement injuste en laissant son nom dans l’oubli.
[Illustration: Avant que maître Kées ne se fût prononcé. (Page 388.)]
Lacerda, dont on ignore la date et le lieu de naissance, était
ingénieur. En cette qualité, il fut chargé de procéder à la
délimitation des frontières entre les possessions espagnoles et
portugaises de l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’on lui doit une foule
d’observations intéressantes sur la province de Mato-Grosso, dont le
détail a été imprimé dans la _Revista trimensal do Brazil_. Quelles
furent les circonstances qui le conduisirent, après cette expédition
si bien conduite, dans les possessions portugaises d’Afrique? Quel but
se proposait-il en cherchant à traverser l’Afrique australe de la côte
orientale au royaume de Loanda? Nous l’ignorons. Mais, ce qu’on sait,
c’est qu’il partit, en 1797, de Teté, ville bien connue, à la tête
d’une caravane imposante, pour se rendre dans les États du Cazembé.
[Illustration: Portrait de James Bruce. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Le despote qui gouvernait ce pays était renommé par sa bienveillance
et son humanité autant que par ses hauts faits. Il aurait habité une
capitale qu’on désignait sous le nom de Lunda, qui n’avait pas moins de
deux milles d’étendue, et qui était située sur la rive orientale d’un
certain lac Mofo. Il eût donc été très intéressant d’identifier ces
localités avec celles que nous connaissons aujourd’hui dans les mêmes
parages; mais l’absence de détails plus caractéristiques nous fait
un devoir de nous tenir sur la réserve, tout en reconnaissant que le
mot de Lunda était bien connu, grâce aux voyageurs portugais; quant à
Cazembé, sa position est depuis longtemps hors de discussion.
Fort bien reçu par le roi, Lacerda aurait séjourné une douzaine de
jours auprès de lui, puis il aurait déclaré vouloir continuer son
voyage. Malheureusement, à une ou deux journées de Lunda, il aurait
succombé aux fatigues de la route et à l’insalubrité du climat.
Le roi nègre réunit les cahiers et les notes du voyageur portugais
et donna l’ordre de les transporter, ainsi que ses restes, à la côte
de Mozambique. Mais, pendant le trajet, la caravane, chargée de ces
précieuses dépouilles, fut attaquée, et les ossements de Lacerda
restèrent abandonnés sur la terre africaine. Quant à ses observations,
un de ses neveux, qui faisait partie de l’expédition, les rapporta en
Europe.
Nous devons maintenant achever le tour du continent africain et
raconter les explorations tentées par l’est, pendant le XVIIIe siècle.
L’une des plus importantes, par ses résultats, est celle du chevalier
Bruce.
Né en Écosse, comme un grand nombre des voyageurs en Afrique, James
Bruce avait été destiné par sa famille à l’étude du droit et à la
profession d’avocat. Mais cette position, éminemment sédentaire, ne
pouvait convenir à ses goûts. Ainsi, ce fut avec plaisir qu’il saisit
l’occasion d’entrer dans la carrière commerciale. Sa femme étant morte
après quelques années de mariage, Bruce partit pour l’Espagne, où il
se passionna pour l’étude des monuments arabes. Il voulait publier la
description de tous ceux que renferme l’Escurial, mais le gouvernement
espagnol lui en refusa l’autorisation.
De retour en Angleterre, Bruce se mit à l’étude des langues orientales,
et particulièrement de l’éthiopien, qu’on ne connaissait encore que par
les travaux incomplets de Ludolf.
Dans une conversation avec lord Halifax, celui-ci lui proposa, sans
attacher grande importance à ses paroles, de tenter la découverte des
sources du Nil. Aussitôt, Bruce s’enthousiasme, embrasse ce projet avec
ardeur, et met tout en œuvre pour le réaliser. Les objections sont
combattues, les obstacles vaincus par la ténacité du voyageur, et, au
mois de juin 1768, Bruce quitte le ciel embrumé de l’Angleterre pour
les paysages ensoleillés des bords de la Méditerranée.
A la hâte, et pour se faire la main, Bruce parcourt successivement
quelques îles de l’Archipel, la Syrie et l’Égypte. Parti de Djedda, le
voyageur anglais visite Moka, Loheia, et débarque à Massouah, le 19
septembre 1769. Il avait eu soin de se munir d’un firman du sultan, de
lettres du bey du Caire et du shérif de la Mecque. Bien lui en avait
pris, car le «nayb» ou gouverneur de cette île fit tous ses efforts
pour l’empêcher d’entrer en Abyssinie et pour tirer de lui de gros
présents.
Les missionnaires portugais avaient autrefois exploré l’Abyssinie.
Grâce à leur zèle, on possédait déjà quelques notions sur ce pays,
mais elles étaient loin d’égaler en exactitude celles que Bruce allait
recueillir. Bien qu’on ait souvent mis en doute sa véracité, les
voyageurs qui l’ont suivi dans les pays qu’il avait visités, ont rendu
justice à la sûreté de ses informations.
De Massouah à Adowa, la route monte graduellement et escalade les
montagnes qui séparent le Tigré des côtes de la mer Rouge.
Adowa n’était point autrefois la capitale du Tigré. On y avait établi
une manufacture de ces grosses toiles de coton, qui circulent dan s
toute l’Abyssinie et servent de monnaie courante. Dans les environs, le
sol est assez profond pour qu’on cultive le blé.
«On a, dans ces contrées, dit Bruce, trois récoltes par an. Les
premières semailles se font en juillet et en août. Les pluies tombent
alors en abondance; malgré cela, on sème le froment, le tocusso, le
teff et l’orge. Vers le 20 de novembre, ils commencent à recueillir
l’orge, puis le froment et ensuite le tocusso. Soudain, ils sèment de
nouveau, à la place de tous ces grains, et sans aucune préparation,
de l’orge, qu’ils recueillent en février, puis ils sèment, pour la
troisième fois, du teff, et, plus souvent encore, une espèce de pois,
appelé shimbra, et l’on en fait la récolte avant les premières pluies
d’avril. Mais malgré l’avantage de cette triple récolte, qui ne coûte
ni engrais ni sarclage et qui n’oblige pas à laisser les terres en
jachère, les cultivateurs abyssiniens sont toujours fort pauvres.»
A Fremona, non loin d’Adowa, sont situés les restes d’un couvent
de jésuites, qui ressemble bien plutôt à un fort qu’à l’habitation
d’hommes de paix. A deux journées de marche plus loin, on rencontre les
ruines d’Axoum, l’ancienne capitale de l’Abyssinie.
«Dans une grande place, que je crois avoir été le centre de la
ville, dit Bruce, on voit quarante obélisques, dont pas un seul
n’est orné d’hiéroglyphes. Les deux plus beaux sont renversés; mais
un troisième, un peu moins grand que ces deux-là et plus grand que
tous les autres, est encore debout. Ils sont tous d’un seul bloc
de granit, et, au haut de celui qui est debout, on voit une patère
supérieurement sculptée dans le goût grec.....»
«Après avoir passé le couvent d’Abba-Pantaléon, appelé en Abyssinie
Mantillas, et le petit obélisque, qui est situé sur un rocher
au-dessus de ce couvent, nous suivîmes un chemin conduisant vers
le sud et pratiqué dans une montagne de marbre extrêmement rouge,
où nous avions, à gauche, un mur de marbre formant un parapet de
cinq pieds de hauteur. De distance en distance, on voit dans cette
muraille des piédestaux solides, sur lesquels beaucoup de marques
indiquent qu’ils servirent à porter les statues colossales de
Sirius, l’aboyant Anubis ou la Canicule. Il y a encore en place cent
trente-trois de ces piédestaux avec les marques dont je viens de
parler. Mais il n’y reste que deux figures de chien, qui, quoique
très mutilées, montrent aisément qu’elles sont sculptées dans le goût
égyptien.....
«Il y a aussi des piédestaux sur lesquels ont été placées des figures
de sphinx. Deux magnifiques rangs de degrés en granit, de plusieurs
centaines de pieds de long, supérieurement travaillés et encore
intacts, sont les seuls restes d’un temple superbe. Dans un coin de
la plate-forme où ce temple s’élevait, on voit aujourd’hui la petite
église d’Axoum. «Petite, mesquine, fort mal soignée, cette église est
remplie de fiente de pigeon.»
C’est près d’Axoum que Bruce vit trois soldats tailler sur une vache
vivante le beefsteak qui devait servir à leur dîner.
«Ils laissèrent entière, dit-il très sérieusement, la peau qui
recouvrait l’endroit où ils avaient coupé de la chair, et ils la
rattachèrent avec quelques petits morceaux de bois qui leur servirent
d’épingles. Je ne sais pas s’ils mirent quelque chose entre le cuir
et la chair, mais ils recouvrirent bien toute la blessure avec de
la boue; après quoi, ils forcèrent l’animal à se lever et ils le
firent marcher devant eux pour qu’il pût leur fournir, sans doute, un
nouveau repas le soir, quand ils auraient joint leurs camarades.»
Du Tigré, Bruce passa dans la province de Siré, qui tire son nom de sa
capitale, ville plus grande qu’Axoum, mais où règnent continuellement
des fièvres putrides. Près de là, coule le Takazzé, l’ancien Siris, aux
bords ombragés d’arbres majestueux, aux eaux poissonneuses. Dans la
province de Samen, où Bruce fut inquiété par les lions et les hyènes,
où de grosses fourmis noires dévorèrent une partie de ses bagages,
au milieu des montagnes de Waldubba, pays malsain et brûlant, où de
nombreux moines s’étaient retirés pour se livrer à la pénitence et à la
prière, Bruce ne s’arrêta que le temps nécessaire au repos de ses bêtes
de somme. Il avait hâte de gagner Gondar, car le pays était déchiré par
la guerre civile, et la situation des étrangers n’était rien moins que
sûre.
Au moment où Bruce arriva dans la capitale, la fièvre typhoïde y
faisait de grands ravages. Ses succès comme médecin lui furent
excessivement utiles. Ils ne tardèrent pas à lui procurer une situation
très avantageuse à tous les points de vue, avec un commandement qui
lui permit de parcourir, à la tête de corps de troupes, le pays dans
toutes les directions. Il recueillit ainsi une foule d’observations
intéressantes sur la contrée, sur son gouvernement, sur les mœurs des
habitants et sur les événements de son histoire, qui firent de son
travail l’ouvrage le plus important qui eût jusqu’alors été publié sur
l’Abyssinie.
C’est pendant une de ces courses que Bruce découvrit les sources du Nil
Bleu, qu’il croyait être le vrai Nil. Arrivé à l’église de Saint-Michel
Géesh, où le fleuve n’avait que quatre pas de large et quatre pouces de
profondeur, Bruce reconnut que ses sources devaient se trouver dans le
voisinage; mais son guide lui assura qu’il fallait encore escalader une
montagne pour y arriver. Naturellement, le voyageur ne se laissa pas
tromper.
«Allons! allons! dit Bruce, plus de paroles! Il est déjà tard,
conduisez-nous à Géesh et aux sources du Nil, et montrez-moi
la montagne qui nous en sépare.--Il me fit passer alors au
sud de l’église, et, étant sortis du bosquet de cèdres qui
l’environne:--C’est là, dit-il, en me regardant malicieusement, c’est
là la montagne qui, lorsque vous étiez de l’autre côté de l’église,
était entre vous et les sources du Nil. Il n’y en a point d’autre.
Voyez cette éminence couverte de gazon dans le milieu de ce terrain
humide. C’est là qu’on trouve les deux sources du Nil. Géesh est
située sur le haut du rocher, où l’on aperçoit ces arbrisseaux si
verts. Si vous allez jusqu’auprès des sources, ôtez vos souliers,
comme vous avez fait l’autre jour, car les habitants de ce canton
sont tous des payens, et ils ne croient à rien de ce que vous croyez,
si ce n’est au Nil, qu’ils invoquent tous les jours comme un Dieu,
comme vous l’invoquez peut-être vous-même.
«J’ôtai mes souliers, je descendis précipitamment la colline et je
courus vers la petite île verdoyante, qui était environ à deux cents
pas de distance. Tout le penchant de la colline était tapissé de
fleurs, dont les grosses racines perçaient la terre. Et, comme, en
courant, j’observais les peaux de ces racines ou de ces oignons,
je tombai deux fois très rudement, avant d’être au bord du marais,
mais je m’approchai enfin de l’île tapissée de gazon. Je la trouvai
semblable à un autel, forme qu’elle doit sans doute à l’art; et je
fus dans le ravissement en contemplant la principale source qui
jaillit au milieu de cet autel.
«Certes, il est plus aisé d’imaginer que de décrire ce que j’éprouvai
alors. Je restais debout en face de ces sources où depuis trois mille
ans le génie et le courage des hommes les plus célèbres avaient en
vain tenté d’atteindre.»
Le voyage de Bruce contient encore bien d’autres observations
curieuses; mais nous devons nous borner. Aussi ne rapporterons-nous que
ce qu’il dit du lac Tzana.
«Le lac Tzana, d’après la relation, est, sans contredit, le plus
vaste réservoir qu’il y ait dans ces contrées. Cependant, son étendue
a été très exagérée. Sa plus grande largeur est de Dingleber à
Lamgué, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, et a trente-cinq milles
en droite ligne, mais il se rétrécit beaucoup par les bouts. Il
n’a même guère plus de dix milles en quelques endroits. Sa plus
grande longueur est de quarante-neuf milles du nord au sud, et va
du Bab-Baha un peu au sud-ouest quart d’ouest de cet endroit où le
Nil, après avoir traversé le lac par un courant toujours visible,
tourne vers Dara dans le territoire d’Allata. Dans la saison des
sécheresses, c’est-à-dire du mois d’octobre au mois de mars, le lac
décroît beaucoup; mais, lorsque les pluies ont grossi toutes les
rivières qui viennent s’y réunir comme les rayons d’une roue se
réunissent dans le centre, il augmente et déborde dans une partie de
la plaine.
«Si l’on en croit les Abyssiniens, qui sont toujours de grands
menteurs, il y a dans le lac Tzana, quarante-cinq îles habitées. Mais
je pense que ce nombre peut être réduit à onze. La principale est
Dek, Daka ou Daga; les plus considérables sont ensuite Halimoon, du
côté de Gondar, Briguida, du côté de Gorgora, et Galila, qui est au
delà de Briguida. Toutes ces îles étaient autrefois les prisons où
l’on envoyait les grands d’Abyssinie, ou bien ils les choisissaient
eux-mêmes pour leur retraite, quand ils étaient mécontents de la
cour, ou lorsque, enfin, dans les temps de trouble, ils voulaient
mettre en sûreté leurs effets les plus précieux.»
Après avoir visité l’Abyssinie avec Bruce, remontons au nord.
Le jour commençait à se faire sur l’antique civilisation de l’Égypte.
Les voyages archéologiques de Pococke, de Norden, de Niebuhr, de
Volney, de Savary, avaient été publiés tour à tour, et la commission
d’Égypte travaillait à la rédaction de son grand et magnifique ouvrage.
Les voyageurs devenaient tous les jours plus nombreux, et c’est ainsi
que W. G. Browne, à l’exemple de tant d’autres, voulut connaître la
terre des Pharaons.
Son ouvrage nous offre en même temps, et le tableau des monuments et
des ruines qui rendent ce pays si intéressant, et la peinture des mœurs
des peuples qui l’habitent. La partie absolument neuve est celle qui
a trait au Darfour, pays dans lequel jamais Européen n’avait pénétré.
Enfin, ce qui assure à Browne une place à part entre tant de voyageurs,
c’est que, le premier, il comprit que le Bahr-el-Abiad était le vrai
Nil et qu’il chercha, non pas à en découvrir la source,--il ne pouvait
guère y compter,--mais à en approcher assez pour en déterminer la
direction et la latitude.
Arrivé en Égypte, le 10 janvier 1792, Browne fit son premier voyage à
Siouah, où il reconnut, comme devait le faire Hornemann, l’oasis de
Jupiter Ammon. Il n’eut pas beaucoup plus que son successeur la faculté
d’explorer les ruines et les catacombes, où il vit nombre de crânes et
d’ossements humains.
«Les ruines de Siouah, dit-il, ressemblent trop à celles de la
Haute-Égypte, pour qu’on puisse douter que les édifices dont elles
proviennent n’aient été bâtis par la même race d’hommes. On y
distingue aisément, parmi les sculptures, les figures d’Isis et
d’Anubis, et les proportions de leur architecture sont, quoique plus
petites, les mêmes que celles des temples égyptiens.
«Les rochers, que je vis dans le voisinage des ruines de Siouah,
étaient d’une nature sablonneuse, qui n’avait aucun rapport avec la
qualité des pierres de ces ruines; de sorte que je pense que, quand
on a bâti les édifices, les matériaux ne peuvent avoir été pris sur
les lieux. Les habitants de Siouah n’ont conservé sur ces objets
aucune tradition vraisemblable; ils s’imaginent seulement qu’ils
renferment des trésors et qu’ils sont fréquentés par des démons.»
Dès qu’il eut quitté Siouah, Browne fit plusieurs courses en Égypte et
vint s’établir au Caire, où il apprit l’arabe. Il quitta cette ville
le 10 septembre 1792, et visita successivement Kaw, Achmin, Girgeh,
Denderah, Kous, Thèbes, Assouan, Kosseïr, Memphis, Suez, le mont Sinaï;
puis, désireux de pénétrer en Abyssinie, mais certain qu’il ne pourrait
le faire par Massouah, il partit d’Assiout pour le Darfour, au mois
de mai 1793, avec la caravane du Soudan. Ainé, Dizé, Charjé, Boulak,
Scheb, Seliné, Leghéa, Bir-el-Malha, telles furent les étapes de la
caravane avant d’atteindre le Darfour.
Détenu à Soueini, malade, Browne ne put gagner El-Fascher qu’après
un long délai. Dans cette ville, les vexations et les exactions
recommencèrent, et Browne ne put parvenir à être reçu par le sultan. Il
dut passer l’hiver à Cobbé, attendant une convalescence qui ne se fit
que pendant l’été de 1794. Cependant, cette inaction forcée ne fut pas
perdue pour le voyageur; il apprit à connaître les mœurs et le dialecte
du Darfour.
[Illustration: Je trouvai le monarque sur son trône. (Page 400.)]
L’été revenu, Browne rentra à El-Fascher et recommença ses démarches.
Elles avaient toujours le même résultat négatif, lorsqu’une dernière
injustice, plus criante que les autres, procura enfin à Browne
l’entrevue avec le sultan qu’il demandait depuis si longtemps.
«Je trouvai le monarque (Abd-el-Raschman) sur son trône, et sous un
dais de bois très élevé, garni de diverses étoffes de Syrie et des
Indes flottantes et indistinctement mêlées. La place du trône était
couverte de petits tapis de Turquie. Les meleks (officiers de la
cour) étaient assis à droite et à gauche, mais à quelque distance du
trône. Derrière eux, il y avait un rang de gardes, dont les bonnets
étaient ornés sur le devant d’une petite plaque de cuivre et d’une
plume d’autruche noire. L’armure de ces gardes consistait en une
lance qu’ils tenaient dans leur main droite et un bouclier de peau
d’hippopotame qui couvrait leur bras gauche. Ils n’avaient pour
tout habillement qu’une chemise de coton fabriquée dans le pays.
Derrière le trône, on voyait quatorze ou quinze eunuques vêtus de
riches étoffes de différente espèce, et dont les couleurs n’étaient
nullement assorties. Le nombre des solliciteurs et des spectateurs
qui occupaient la place en avant du trône s’élevait à plus de quinze
cents.
[Illustration: Empereur de la Chine. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
«Un louangeur à gages se tenait debout à la gauche du prince et
criait continuellement de toute sa force:--Voyez le buffle! le
fils d’un buffle! le taureau des taureaux! l’éléphant d’une force
extraordinaire! le puissant sultan Abd-el-Raschman-el-Raschid!
Que Dieu protège ta vie, ô maître! Que Dieu t’assiste et te rende
victorieux!»
Le sultan promit justice à Browne et remit son affaire entre les mains
d’un des meleks. Cependant, on ne lui rendit que le sixième de ce qui
lui avait été volé.
Le voyageur n’était entré dans le Darfour que pour le traverser;
il s’aperçut qu’il ne lui serait pas facile de le quitter et qu’il
fallait, en tout cas, renoncer à pousser plus loin son exploration.
«Le 11 décembre 1795, c’est-à-dire après trois mois de séjour,
j’accompagnai, dit Browne, le chatib (un des premiers personnages
de l’empire) à l’audience du sultan. Je lui répétai succinctement
ce que j’avais demandé; le chatib seconda mes sollicitations, mais
non pas avec tout le zèle que j’aurais désiré. Le sultan ne fit pas
la moindre réponse à la demande que je lui faisais de me laisser
poursuivre mon voyage; et ce despote inique, qui avait reçu de moi
pour sept cent cinquante piastres de marchandises, ne consentit à me
donner que vingt bœufs maigres qu’il estimait cent vingt piastres! Le
triste état de mes finances ne me permit pas de refuser cet injuste
payement. Je le pris et je dis adieu à El-Fascher, dans l’espoir de
n’y plus retourner.»
Ce ne fut qu’au printemps de 1796 que Browne put quitter le Darfour; il
se joignit à la caravane qui rentrait en Égypte.
La ville de Cobbé, bien qu’elle ne soit pas la résidence des marchands,
doit être considérée comme la capitale du Darfour. Elle a plus de
deux milles de longueur, mais elle est très étroite. Chaque maison
est placée au milieu d’un champ entouré de palissades, entre chacune
desquelles se trouve un terrain en friche.
La plaine où s’élève la ville s’étend à l’ouest et au sud-ouest
jusqu’à vingt milles de distance. Presque tous les habitants sont des
marchands qui font le commerce d’Égypte. Le nombre des habitants peut
s’élever à six mille, encore y compte-t-on beaucoup plus d’esclaves
que de personnes libres. La population totale du Darfour ne doit pas
dépasser deux cent mille individus; mais Browne ne put arriver à cette
évaluation que d’après le nombre des recrues levées pour la guerre
contre le Kordofan.