Mais, de toutes les nations que Le Vaillant visita pendant ce long

voyage, la plus curieuse et la plus ancienne est celle des Houzouanas.

Cette tribu n’a été retrouvée par aucun voyageur moderne, mais on croit

y reconnaître les Betjouanas, bien que l’emplacement que leur assigne

le voyageur ne corresponde en aucune façon avec celui qu’ils occupent

depuis une longue série d’années.

«Le Houzouana, dit la relation, est d’une très petite taille;

les plus grands atteignent à peine cinq pieds. Ces petits corps,

parfaitement proportionnés, réunissent, à une force et à une agilité

surprenantes, un air d’assurance et d’audace qui impose et qui plaît.

De toutes les races de sauvages que Le Vaillant a connues, nulle ne

lui a paru douée d’une âme aussi active et d’une constitution aussi

infatigable. Leur tête, quoiqu’elle ait les principaux caractères de

celle du Hottentot, est cependant plus arrondie par le menton. Ils

sont beaucoup moins noirs..... Enfin, leurs cheveux, plus crépus,

sont si courts, que d’abord Le Vaillant les a cru tondus..... Une

chose qui distingue la race de Houzouanas, c’est cette énorme

croupe naturelle que portent les femmes, masse énorme et charnue

qui, à chaque mouvement du corps, contracte une oscillation et

une ondulation fort singulières. Le Vaillant vit courir une femme

houzouana avec son enfant, âgé de trois ans, posé debout sur ses

pieds, se tenant derrière elle comme un jockey derrière un cabriolet.»

Le voyageur entre ensuite dans beaucoup de détails, que nous sommes

obligés de passer sous silence, relativement à la conformation et aux

habitudes de ces diverses peuplades, aujourd’hui complètement éteintes

ou fondues dans quelques tribus plus puissantes. Ce n’est pas la partie

la moins curieuse de l’ouvrage, si ce n’est pas toujours la plus

véridique, et c’est précisément l’exagération de ces peintures qui nous

engage à n’en pas parler.

Sur la côte orientale d’Afrique, un voyageur portugais, Francisco José

de Lacerda e Almeida, partait, en 1797, des côtes de Mozambique et

s’enfonçait dans l’intérieur. Le récit de cette expédition dans des

localités qui n’ont été visitées à nouveau que de nos jours, serait

extrêmement intéressant. Par malheur, le journal de Lacerda n’a

jamais été publié, que nous sachions du moins. Le nom de Lacerda est

très souvent cité par les géographes; on sait dans quelles contrées

il a voyagé; mais il est impossible, en France du moins, de trouver

un ouvrage qui s’étende un peu longuement sur cet explorateur et nous

rapporte les particularités de son excursion. Tout ce qu’on sait de

Lacerda, nous l’aurons dit en quelques lignes, avec le regret très vif

de n’avoir pu nous étendre plus longuement sur l’histoire d’un homme

qui avait fait de très importantes découvertes, et envers lequel la

postérité est souverainement injuste en laissant son nom dans l’oubli.

[Illustration: Avant que maître Kées ne se fût prononcé. (Page 388.)]

Lacerda, dont on ignore la date et le lieu de naissance, était

ingénieur. En cette qualité, il fut chargé de procéder à la

délimitation des frontières entre les possessions espagnoles et

portugaises de l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’on lui doit une foule

d’observations intéressantes sur la province de Mato-Grosso, dont le

détail a été imprimé dans la _Revista trimensal do Brazil_. Quelles

furent les circonstances qui le conduisirent, après cette expédition

si bien conduite, dans les possessions portugaises d’Afrique? Quel but

se proposait-il en cherchant à traverser l’Afrique australe de la côte

orientale au royaume de Loanda? Nous l’ignorons. Mais, ce qu’on sait,

c’est qu’il partit, en 1797, de Teté, ville bien connue, à la tête

d’une caravane imposante, pour se rendre dans les États du Cazembé.

[Illustration: Portrait de James Bruce. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Le despote qui gouvernait ce pays était renommé par sa bienveillance

et son humanité autant que par ses hauts faits. Il aurait habité une

capitale qu’on désignait sous le nom de Lunda, qui n’avait pas moins de

deux milles d’étendue, et qui était située sur la rive orientale d’un

certain lac Mofo. Il eût donc été très intéressant d’identifier ces

localités avec celles que nous connaissons aujourd’hui dans les mêmes

parages; mais l’absence de détails plus caractéristiques nous fait

un devoir de nous tenir sur la réserve, tout en reconnaissant que le

mot de Lunda était bien connu, grâce aux voyageurs portugais; quant à

Cazembé, sa position est depuis longtemps hors de discussion.

Fort bien reçu par le roi, Lacerda aurait séjourné une douzaine de

jours auprès de lui, puis il aurait déclaré vouloir continuer son

voyage. Malheureusement, à une ou deux journées de Lunda, il aurait

succombé aux fatigues de la route et à l’insalubrité du climat.

Le roi nègre réunit les cahiers et les notes du voyageur portugais

et donna l’ordre de les transporter, ainsi que ses restes, à la côte

de Mozambique. Mais, pendant le trajet, la caravane, chargée de ces

précieuses dépouilles, fut attaquée, et les ossements de Lacerda

restèrent abandonnés sur la terre africaine. Quant à ses observations,

un de ses neveux, qui faisait partie de l’expédition, les rapporta en

Europe.

Nous devons maintenant achever le tour du continent africain et

raconter les explorations tentées par l’est, pendant le XVIIIe siècle.

L’une des plus importantes, par ses résultats, est celle du chevalier

Bruce.

Né en Écosse, comme un grand nombre des voyageurs en Afrique, James

Bruce avait été destiné par sa famille à l’étude du droit et à la

profession d’avocat. Mais cette position, éminemment sédentaire, ne

pouvait convenir à ses goûts. Ainsi, ce fut avec plaisir qu’il saisit

l’occasion d’entrer dans la carrière commerciale. Sa femme étant morte

après quelques années de mariage, Bruce partit pour l’Espagne, où il

se passionna pour l’étude des monuments arabes. Il voulait publier la

description de tous ceux que renferme l’Escurial, mais le gouvernement

espagnol lui en refusa l’autorisation.

De retour en Angleterre, Bruce se mit à l’étude des langues orientales,

et particulièrement de l’éthiopien, qu’on ne connaissait encore que par

les travaux incomplets de Ludolf.

Dans une conversation avec lord Halifax, celui-ci lui proposa, sans

attacher grande importance à ses paroles, de tenter la découverte des

sources du Nil. Aussitôt, Bruce s’enthousiasme, embrasse ce projet avec

ardeur, et met tout en œuvre pour le réaliser. Les objections sont

combattues, les obstacles vaincus par la ténacité du voyageur, et, au

mois de juin 1768, Bruce quitte le ciel embrumé de l’Angleterre pour

les paysages ensoleillés des bords de la Méditerranée.

A la hâte, et pour se faire la main, Bruce parcourt successivement

quelques îles de l’Archipel, la Syrie et l’Égypte. Parti de Djedda, le

voyageur anglais visite Moka, Loheia, et débarque à Massouah, le 19

septembre 1769. Il avait eu soin de se munir d’un firman du sultan, de

lettres du bey du Caire et du shérif de la Mecque. Bien lui en avait

pris, car le «nayb» ou gouverneur de cette île fit tous ses efforts

pour l’empêcher d’entrer en Abyssinie et pour tirer de lui de gros

présents.

Les missionnaires portugais avaient autrefois exploré l’Abyssinie.

Grâce à leur zèle, on possédait déjà quelques notions sur ce pays,

mais elles étaient loin d’égaler en exactitude celles que Bruce allait

recueillir. Bien qu’on ait souvent mis en doute sa véracité, les

voyageurs qui l’ont suivi dans les pays qu’il avait visités, ont rendu

justice à la sûreté de ses informations.

De Massouah à Adowa, la route monte graduellement et escalade les

montagnes qui séparent le Tigré des côtes de la mer Rouge.

Adowa n’était point autrefois la capitale du Tigré. On y avait établi

une manufacture de ces grosses toiles de coton, qui circulent dan s

toute l’Abyssinie et servent de monnaie courante. Dans les environs, le

sol est assez profond pour qu’on cultive le blé.

«On a, dans ces contrées, dit Bruce, trois récoltes par an. Les

premières semailles se font en juillet et en août. Les pluies tombent

alors en abondance; malgré cela, on sème le froment, le tocusso, le

teff et l’orge. Vers le 20 de novembre, ils commencent à recueillir

l’orge, puis le froment et ensuite le tocusso. Soudain, ils sèment de

nouveau, à la place de tous ces grains, et sans aucune préparation,

de l’orge, qu’ils recueillent en février, puis ils sèment, pour la

troisième fois, du teff, et, plus souvent encore, une espèce de pois,

appelé shimbra, et l’on en fait la récolte avant les premières pluies

d’avril. Mais malgré l’avantage de cette triple récolte, qui ne coûte

ni engrais ni sarclage et qui n’oblige pas à laisser les terres en

jachère, les cultivateurs abyssiniens sont toujours fort pauvres.»

A Fremona, non loin d’Adowa, sont situés les restes d’un couvent

de jésuites, qui ressemble bien plutôt à un fort qu’à l’habitation

d’hommes de paix. A deux journées de marche plus loin, on rencontre les

ruines d’Axoum, l’ancienne capitale de l’Abyssinie.

«Dans une grande place, que je crois avoir été le centre de la

ville, dit Bruce, on voit quarante obélisques, dont pas un seul

n’est orné d’hiéroglyphes. Les deux plus beaux sont renversés; mais

un troisième, un peu moins grand que ces deux-là et plus grand que

tous les autres, est encore debout. Ils sont tous d’un seul bloc

de granit, et, au haut de celui qui est debout, on voit une patère

supérieurement sculptée dans le goût grec.....»

«Après avoir passé le couvent d’Abba-Pantaléon, appelé en Abyssinie

Mantillas, et le petit obélisque, qui est situé sur un rocher

au-dessus de ce couvent, nous suivîmes un chemin conduisant vers

le sud et pratiqué dans une montagne de marbre extrêmement rouge,

où nous avions, à gauche, un mur de marbre formant un parapet de

cinq pieds de hauteur. De distance en distance, on voit dans cette

muraille des piédestaux solides, sur lesquels beaucoup de marques

indiquent qu’ils servirent à porter les statues colossales de

Sirius, l’aboyant Anubis ou la Canicule. Il y a encore en place cent

trente-trois de ces piédestaux avec les marques dont je viens de

parler. Mais il n’y reste que deux figures de chien, qui, quoique

très mutilées, montrent aisément qu’elles sont sculptées dans le goût

égyptien.....

«Il y a aussi des piédestaux sur lesquels ont été placées des figures

de sphinx. Deux magnifiques rangs de degrés en granit, de plusieurs

centaines de pieds de long, supérieurement travaillés et encore

intacts, sont les seuls restes d’un temple superbe. Dans un coin de

la plate-forme où ce temple s’élevait, on voit aujourd’hui la petite

église d’Axoum. «Petite, mesquine, fort mal soignée, cette église est

remplie de fiente de pigeon.»

C’est près d’Axoum que Bruce vit trois soldats tailler sur une vache

vivante le beefsteak qui devait servir à leur dîner.

«Ils laissèrent entière, dit-il très sérieusement, la peau qui

recouvrait l’endroit où ils avaient coupé de la chair, et ils la

rattachèrent avec quelques petits morceaux de bois qui leur servirent

d’épingles. Je ne sais pas s’ils mirent quelque chose entre le cuir

et la chair, mais ils recouvrirent bien toute la blessure avec de

la boue; après quoi, ils forcèrent l’animal à se lever et ils le

firent marcher devant eux pour qu’il pût leur fournir, sans doute, un

nouveau repas le soir, quand ils auraient joint leurs camarades.»

Du Tigré, Bruce passa dans la province de Siré, qui tire son nom de sa

capitale, ville plus grande qu’Axoum, mais où règnent continuellement

des fièvres putrides. Près de là, coule le Takazzé, l’ancien Siris, aux

bords ombragés d’arbres majestueux, aux eaux poissonneuses. Dans la

province de Samen, où Bruce fut inquiété par les lions et les hyènes,

où de grosses fourmis noires dévorèrent une partie de ses bagages,

au milieu des montagnes de Waldubba, pays malsain et brûlant, où de

nombreux moines s’étaient retirés pour se livrer à la pénitence et à la

prière, Bruce ne s’arrêta que le temps nécessaire au repos de ses bêtes

de somme. Il avait hâte de gagner Gondar, car le pays était déchiré par

la guerre civile, et la situation des étrangers n’était rien moins que

sûre.

Au moment où Bruce arriva dans la capitale, la fièvre typhoïde y

faisait de grands ravages. Ses succès comme médecin lui furent

excessivement utiles. Ils ne tardèrent pas à lui procurer une situation

très avantageuse à tous les points de vue, avec un commandement qui

lui permit de parcourir, à la tête de corps de troupes, le pays dans

toutes les directions. Il recueillit ainsi une foule d’observations

intéressantes sur la contrée, sur son gouvernement, sur les mœurs des

habitants et sur les événements de son histoire, qui firent de son

travail l’ouvrage le plus important qui eût jusqu’alors été publié sur

l’Abyssinie.

C’est pendant une de ces courses que Bruce découvrit les sources du Nil

Bleu, qu’il croyait être le vrai Nil. Arrivé à l’église de Saint-Michel

Géesh, où le fleuve n’avait que quatre pas de large et quatre pouces de

profondeur, Bruce reconnut que ses sources devaient se trouver dans le

voisinage; mais son guide lui assura qu’il fallait encore escalader une

montagne pour y arriver. Naturellement, le voyageur ne se laissa pas

tromper.

«Allons! allons! dit Bruce, plus de paroles! Il est déjà tard,

conduisez-nous à Géesh et aux sources du Nil, et montrez-moi

la montagne qui nous en sépare.--Il me fit passer alors au

sud de l’église, et, étant sortis du bosquet de cèdres qui

l’environne:--C’est là, dit-il, en me regardant malicieusement, c’est

là la montagne qui, lorsque vous étiez de l’autre côté de l’église,

était entre vous et les sources du Nil. Il n’y en a point d’autre.

Voyez cette éminence couverte de gazon dans le milieu de ce terrain

humide. C’est là qu’on trouve les deux sources du Nil. Géesh est

située sur le haut du rocher, où l’on aperçoit ces arbrisseaux si

verts. Si vous allez jusqu’auprès des sources, ôtez vos souliers,

comme vous avez fait l’autre jour, car les habitants de ce canton

sont tous des payens, et ils ne croient à rien de ce que vous croyez,

si ce n’est au Nil, qu’ils invoquent tous les jours comme un Dieu,

comme vous l’invoquez peut-être vous-même.

«J’ôtai mes souliers, je descendis précipitamment la colline et je

courus vers la petite île verdoyante, qui était environ à deux cents

pas de distance. Tout le penchant de la colline était tapissé de

fleurs, dont les grosses racines perçaient la terre. Et, comme, en

courant, j’observais les peaux de ces racines ou de ces oignons,

je tombai deux fois très rudement, avant d’être au bord du marais,

mais je m’approchai enfin de l’île tapissée de gazon. Je la trouvai

semblable à un autel, forme qu’elle doit sans doute à l’art; et je

fus dans le ravissement en contemplant la principale source qui

jaillit au milieu de cet autel.

«Certes, il est plus aisé d’imaginer que de décrire ce que j’éprouvai

alors. Je restais debout en face de ces sources où depuis trois mille

ans le génie et le courage des hommes les plus célèbres avaient en

vain tenté d’atteindre.»

Le voyage de Bruce contient encore bien d’autres observations

curieuses; mais nous devons nous borner. Aussi ne rapporterons-nous que

ce qu’il dit du lac Tzana.

«Le lac Tzana, d’après la relation, est, sans contredit, le plus

vaste réservoir qu’il y ait dans ces contrées. Cependant, son étendue

a été très exagérée. Sa plus grande largeur est de Dingleber à

Lamgué, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, et a trente-cinq milles

en droite ligne, mais il se rétrécit beaucoup par les bouts. Il

n’a même guère plus de dix milles en quelques endroits. Sa plus

grande longueur est de quarante-neuf milles du nord au sud, et va

du Bab-Baha un peu au sud-ouest quart d’ouest de cet endroit où le

Nil, après avoir traversé le lac par un courant toujours visible,

tourne vers Dara dans le territoire d’Allata. Dans la saison des

sécheresses, c’est-à-dire du mois d’octobre au mois de mars, le lac

décroît beaucoup; mais, lorsque les pluies ont grossi toutes les

rivières qui viennent s’y réunir comme les rayons d’une roue se

réunissent dans le centre, il augmente et déborde dans une partie de

la plaine.

«Si l’on en croit les Abyssiniens, qui sont toujours de grands

menteurs, il y a dans le lac Tzana, quarante-cinq îles habitées. Mais

je pense que ce nombre peut être réduit à onze. La principale est

Dek, Daka ou Daga; les plus considérables sont ensuite Halimoon, du

côté de Gondar, Briguida, du côté de Gorgora, et Galila, qui est au

delà de Briguida. Toutes ces îles étaient autrefois les prisons où

l’on envoyait les grands d’Abyssinie, ou bien ils les choisissaient

eux-mêmes pour leur retraite, quand ils étaient mécontents de la

cour, ou lorsque, enfin, dans les temps de trouble, ils voulaient

mettre en sûreté leurs effets les plus précieux.»

Après avoir visité l’Abyssinie avec Bruce, remontons au nord.

Le jour commençait à se faire sur l’antique civilisation de l’Égypte.

Les voyages archéologiques de Pococke, de Norden, de Niebuhr, de

Volney, de Savary, avaient été publiés tour à tour, et la commission

d’Égypte travaillait à la rédaction de son grand et magnifique ouvrage.

Les voyageurs devenaient tous les jours plus nombreux, et c’est ainsi

que W. G. Browne, à l’exemple de tant d’autres, voulut connaître la

terre des Pharaons.

Son ouvrage nous offre en même temps, et le tableau des monuments et

des ruines qui rendent ce pays si intéressant, et la peinture des mœurs

des peuples qui l’habitent. La partie absolument neuve est celle qui

a trait au Darfour, pays dans lequel jamais Européen n’avait pénétré.

Enfin, ce qui assure à Browne une place à part entre tant de voyageurs,

c’est que, le premier, il comprit que le Bahr-el-Abiad était le vrai

Nil et qu’il chercha, non pas à en découvrir la source,--il ne pouvait

guère y compter,--mais à en approcher assez pour en déterminer la

direction et la latitude.

Arrivé en Égypte, le 10 janvier 1792, Browne fit son premier voyage à

Siouah, où il reconnut, comme devait le faire Hornemann, l’oasis de

Jupiter Ammon. Il n’eut pas beaucoup plus que son successeur la faculté

d’explorer les ruines et les catacombes, où il vit nombre de crânes et

d’ossements humains.

«Les ruines de Siouah, dit-il, ressemblent trop à celles de la

Haute-Égypte, pour qu’on puisse douter que les édifices dont elles

proviennent n’aient été bâtis par la même race d’hommes. On y

distingue aisément, parmi les sculptures, les figures d’Isis et

d’Anubis, et les proportions de leur architecture sont, quoique plus

petites, les mêmes que celles des temples égyptiens.

«Les rochers, que je vis dans le voisinage des ruines de Siouah,

étaient d’une nature sablonneuse, qui n’avait aucun rapport avec la

qualité des pierres de ces ruines; de sorte que je pense que, quand

on a bâti les édifices, les matériaux ne peuvent avoir été pris sur

les lieux. Les habitants de Siouah n’ont conservé sur ces objets

aucune tradition vraisemblable; ils s’imaginent seulement qu’ils

renferment des trésors et qu’ils sont fréquentés par des démons.»

Dès qu’il eut quitté Siouah, Browne fit plusieurs courses en Égypte et

vint s’établir au Caire, où il apprit l’arabe. Il quitta cette ville

le 10 septembre 1792, et visita successivement Kaw, Achmin, Girgeh,

Denderah, Kous, Thèbes, Assouan, Kosseïr, Memphis, Suez, le mont Sinaï;

puis, désireux de pénétrer en Abyssinie, mais certain qu’il ne pourrait

le faire par Massouah, il partit d’Assiout pour le Darfour, au mois

de mai 1793, avec la caravane du Soudan. Ainé, Dizé, Charjé, Boulak,

Scheb, Seliné, Leghéa, Bir-el-Malha, telles furent les étapes de la

caravane avant d’atteindre le Darfour.

Détenu à Soueini, malade, Browne ne put gagner El-Fascher qu’après

un long délai. Dans cette ville, les vexations et les exactions

recommencèrent, et Browne ne put parvenir à être reçu par le sultan. Il

dut passer l’hiver à Cobbé, attendant une convalescence qui ne se fit

que pendant l’été de 1794. Cependant, cette inaction forcée ne fut pas

perdue pour le voyageur; il apprit à connaître les mœurs et le dialecte

du Darfour.

[Illustration: Je trouvai le monarque sur son trône. (Page 400.)]

L’été revenu, Browne rentra à El-Fascher et recommença ses démarches.

Elles avaient toujours le même résultat négatif, lorsqu’une dernière

injustice, plus criante que les autres, procura enfin à Browne

l’entrevue avec le sultan qu’il demandait depuis si longtemps.

«Je trouvai le monarque (Abd-el-Raschman) sur son trône, et sous un

dais de bois très élevé, garni de diverses étoffes de Syrie et des

Indes flottantes et indistinctement mêlées. La place du trône était

couverte de petits tapis de Turquie. Les meleks (officiers de la

cour) étaient assis à droite et à gauche, mais à quelque distance du

trône. Derrière eux, il y avait un rang de gardes, dont les bonnets

étaient ornés sur le devant d’une petite plaque de cuivre et d’une

plume d’autruche noire. L’armure de ces gardes consistait en une

lance qu’ils tenaient dans leur main droite et un bouclier de peau

d’hippopotame qui couvrait leur bras gauche. Ils n’avaient pour

tout habillement qu’une chemise de coton fabriquée dans le pays.

Derrière le trône, on voyait quatorze ou quinze eunuques vêtus de

riches étoffes de différente espèce, et dont les couleurs n’étaient

nullement assorties. Le nombre des solliciteurs et des spectateurs

qui occupaient la place en avant du trône s’élevait à plus de quinze

cents.

[Illustration: Empereur de la Chine. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

«Un louangeur à gages se tenait debout à la gauche du prince et

criait continuellement de toute sa force:--Voyez le buffle! le

fils d’un buffle! le taureau des taureaux! l’éléphant d’une force

extraordinaire! le puissant sultan Abd-el-Raschman-el-Raschid!

Que Dieu protège ta vie, ô maître! Que Dieu t’assiste et te rende

victorieux!»

Le sultan promit justice à Browne et remit son affaire entre les mains

d’un des meleks. Cependant, on ne lui rendit que le sixième de ce qui

lui avait été volé.

Le voyageur n’était entré dans le Darfour que pour le traverser;

il s’aperçut qu’il ne lui serait pas facile de le quitter et qu’il

fallait, en tout cas, renoncer à pousser plus loin son exploration.

«Le 11 décembre 1795, c’est-à-dire après trois mois de séjour,

j’accompagnai, dit Browne, le chatib (un des premiers personnages

de l’empire) à l’audience du sultan. Je lui répétai succinctement

ce que j’avais demandé; le chatib seconda mes sollicitations, mais

non pas avec tout le zèle que j’aurais désiré. Le sultan ne fit pas

la moindre réponse à la demande que je lui faisais de me laisser

poursuivre mon voyage; et ce despote inique, qui avait reçu de moi

pour sept cent cinquante piastres de marchandises, ne consentit à me

donner que vingt bœufs maigres qu’il estimait cent vingt piastres! Le

triste état de mes finances ne me permit pas de refuser cet injuste

payement. Je le pris et je dis adieu à El-Fascher, dans l’espoir de

n’y plus retourner.»

Ce ne fut qu’au printemps de 1796 que Browne put quitter le Darfour; il

se joignit à la caravane qui rentrait en Égypte.

La ville de Cobbé, bien qu’elle ne soit pas la résidence des marchands,

doit être considérée comme la capitale du Darfour. Elle a plus de

deux milles de longueur, mais elle est très étroite. Chaque maison

est placée au milieu d’un champ entouré de palissades, entre chacune

desquelles se trouve un terrain en friche.

La plaine où s’élève la ville s’étend à l’ouest et au sud-ouest

jusqu’à vingt milles de distance. Presque tous les habitants sont des

marchands qui font le commerce d’Égypte. Le nombre des habitants peut

s’élever à six mille, encore y compte-t-on beaucoup plus d’esclaves

que de personnes libres. La population totale du Darfour ne doit pas

dépasser deux cent mille individus; mais Browne ne put arriver à cette

évaluation que d’après le nombre des recrues levées pour la guerre

contre le Kordofan.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 36 / 43 段