A la fin du XVIIIe siècle, deux des meilleurs élèves de Linné

parcouraient en naturalistes le sud de l’Afrique. C’étaient Sparrman

pour les quadrupèdes et Thunberg pour les plantes. Le récit de

l’exploration de Sparrman, interrompue, comme nous l’avons dit, par son

voyage en Océanie, à la suite de Cook, parut le premier et fut traduit

en français par Le Tourneur. Dans sa préface,--les traducteurs n’en

font jamais d’autre,--Le Tourneur déplorait la perte de ce savant

voyageur, mort pendant un voyage à la Côte-d’Or. Au moment même où

l’ouvrage paraissait, Sparrman vint rassurer sur son sort le bon Le

Tourneur, légèrement ahuri de sa bévue.

Le 30 avril 1772, Sparrman mit le pied sur la terre d’Afrique et

débarqua au cap de Bonne-Espérance. A cette époque, la ville était

petite et ne comptait pas plus de deux mille pas de long sur autant

de large, en y comprenant même les jardins et les vergers qui la

terminent d’un côté. Les rues étaient larges, plantées de chênes,

bordées de maisons blanchies à l’extérieur ou peintes en vert, ce qui

ne laissa pas d’étonner Sparrman. Venu au Cap pour servir de précepteur

aux enfants de M. Kerste, il ne trouva celui-ci qu’à False-Bay, sa

résidence d’hiver. Dès que revint le printemps, Sparrman accompagna M.

Kerste à Alphen, propriété que celui-ci possédait près de Constance.

Le naturaliste en profita pour faire quelques excursions dans les

environs et escalader la montagne de la Table, ce qui ne fut pas sans

danger. Ces promenades lui permirent en même temps de connaître la

manière de vivre des boers et leurs relations avec leurs esclaves. Les

dispositions de ces derniers étaient telles, que chaque habitant était

obligé de fermer, durant la nuit, la porte de sa chambre et de tenir

près de lui ses armes chargées. Quant aux colons, ils étaient, pour la

plupart, d’une bonhomie rude, d’une hospitalité brutale, dont Sparrman

donne plusieurs preuves singulières.

«J’arrivai, dit-il, à la demeure d’un fermier nommé Van der Spoei,

qui était veuf, né Africain et père de celui que vous connaissez pour

le propriétaire du Constance rouge ou vieux Constance.

«Sans faire semblant de m’apercevoir, il demeura immobile dans le

passage qui conduisait à sa maison. Lorsque je fus près de lui,

il ne fit pas un seul pas pour venir à ma rencontre, mais, me

prenant par la main, il me salua de ces mots: «Bonjour, soyez le

bienvenu!--Comment vous portez-vous?--Qui êtes-vous?--Un verre de

vin?--Une pipe de tabac?--Voulez-vous manger quelque chose?» Je

répondis à ses questions avec le même laconisme et j’acceptai ses

offres à mesure qu’il les faisait. Sa fille, jeune, bien faite et

d’une humeur agréable, âgée de douze à quatorze ans, mit sur la

table une magnifique poitrine d’agneau à l’étuvée et garnie de

carottes; après le dîner, elle m’offrit le thé de si bonne grâce que

je savais à peine que préférer ou du dîner ou de ma jeune hôtesse.

La discrétion et la bonté du cœur étaient lisiblement peintes dans

les traits et dans le maintien du père et de la fille. J’adressai

plusieurs fois la parole à mon hôte pour l’engager à rompre le

silence; ses réponses furent courtes et discrètes; mais je remarquai

surtout qu’il ne commença jamais, de lui-même, la conversation,

excepté pour m’engager à rester avec eux jusqu’au lendemain.

Cependant, je pris congé de lui, non sans être vivement touché d’une

bienveillance aussi rare...»

Sparrman fit ensuite plusieurs excursions, notamment à Hout-Bay et à

Paarl, pendant lesquelles il eut l’occasion de constater l’exagération

qui règne le plus souvent dans les récits de Kolbe, son prédécesseur en

ce pays.

Il se proposait de multiplier le nombre de ses courses pendant l’hiver,

et avait projeté un voyage dans l’intérieur pendant la belle saison,

lorsque les frégates _la Résolution_ et _l’Aventure_, commandées par le

capitaine Cook, arrivèrent au Cap. Forster engagea le jeune naturaliste

suédois à le suivre, ce qui permit à Sparrman de visiter successivement

la Nouvelle-Zélande, la terre de Van-Diemen, la Nouvelle-Hollande,

Taïti, la terre de Feu, les glaces du pôle antarctique et la

Nouvelle-Géorgie, avant de revenir au Cap, où il débarqua le 22 mars

1775.

Le premier soin de Sparrman fut de préparer son voyage pour

l’intérieur, et, afin d’augmenter ses ressources pécuniaires, il exerça

la médecine et la chirurgie pendant l’hiver. Un chargement de graines,

de médicaments, de couteaux, de briquets, de boîtes à amadou, d’alcool

pour conserver les spécimens, fut réuni et chargé sur un immense

chariot traîné par cinq paires de bœufs.

«Il faut, dit-il, que le conducteur ait non seulement beaucoup de

dextérité et la connaissance pratique de ces animaux, mais encore

qu’il sache user habilement du fouet des charretiers africains.

Ces fouets sont longs de quinze pieds avec une courroie un peu

plus longue et une mèche de cuir blanc longue de trois pieds. Le

conducteur tient ce redoutable instrument des deux mains et, assis

sur le siège du chariot, il peut en atteindre la cinquième paire

de bœufs. Il doit distribuer ses coups sans relâche, savoir les

appliquer où il veut et de manière «que les poils de l’animal suivent

la mèche».

Sparrman devait accompagner à cheval son chariot et s’était adjoint un

jeune colon du nom d’Immelman, qui, pour son plaisir, avait déjà fait

un voyage dans l’intérieur. Ce fut le 25 juillet 1775 qu’il partit. Il

traversa d’abord la Rente-River, escalada la Hottentot-Holland-Kloof,

traversa la Palmit et pénétra dans un pays inculte, coupé de plaines,

de montagnes et de vallées, sans eau, mais fréquenté par des troupeaux

d’antilopes de diverses espèces, des zèbres et des autruches.

Il atteignit bientôt les bains chauds ferrugineux situés au pied du

Zwarteberg, alors très fréquentés, où la Compagnie avait fait bâtir une

maison adossée à la montagne.

C’est là que vint le rejoindre le jeune Immelman, et tous deux

partirent alors pour Zwellendam, où ils arrivèrent le 2 septembre.

Ils y recueillirent des détails précieux sur les habitants. Nous les

résumons avec plaisir.

Les Hottentots sont aussi grands que les Européens. Leurs extrémités

sont petites et leur peau d’un jaune brunâtre. Ils n’ont pas les lèvres

épaisses des Cafres et des Mozambiques. Leur chevelure est une laine

noire, frisée sans être très épaisse. En général, ils sont barbouillés,

de la tête aux pieds, de graisse et de suie. Un Hottentot, qui est dans

l’usage de se peindre, a l’air moins nu, et est plus complet, pour

ainsi dire, que celui qui se décrasse. Aussi dit-on communément que «la

peau d’un Hottentot sans graisse est comme un soulier sans cirage.»

Ces indigènes portent ordinairement un manteau appelé «kross», fait

d’une peau de mouton dont la laine est tournée en dedans. Les femmes

y adaptent une longue pointe, qui forme une sorte de capuchon, et

y mettent leurs enfants, auxquels elles donnent le sein par-dessus

l’épaule. Hommes et femmes portent habituellement aux bras et aux

jambes des anneaux de cuir; ce qui avait donné lieu à cette fable, que

les Hottentots s’enroulent, autour des jambes, des boudins pour les

manger à l’occasion. Ils ont également des anneaux de fer ou de cuivre,

mais ceux-ci sont d’un prix élevé.

Le «kraal», ou village hottentot, est la réunion en cercle des cases,

qui, toutes pareilles, affectent la forme de ruches d’abeilles. Les

portes, qui s’ouvrent vers le centre, sont si basses, qu’il faut se

mettre à genoux pour pénétrer dans les cabanes. L’âtre est au milieu,

et le toit n’a pas de trou qui permette à la fumée de sortir.

Il ne faut pas confondre les Hottentots avec les Boschimans. Ceux-ci ne

vivent que de chasse et de pillage. Leur adresse à lancer des flèches

empoisonnées, leur bravoure, leur habitude de la vie sauvage, les

rendent redoutables.

A Zwellendam, Sparrman vit le «couagga», espèce de cheval qui ressemble

beaucoup au zèbre par la taille, mais dont les oreilles sont plus

courtes.

Le voyageur visita ensuite Mossel-Bay, havre peu fréquenté parce qu’il

est trop ouvert aux vents d’ouest, et la terre des Houtniquas, ou des

Antiniquas, de la carte de Burchell. Couverte de bois, elle paraît

fertile, et les colons qui s’y sont établis y prospéreront sûrement.

Sparrman eut l’occasion de voir et d’étudier dans ce canton la plupart

des quadrupèdes de l’Afrique, éléphants, lions, léopards, chats-tigres,

hyènes, singes, lièvres, antilopes et gazelles.

Nous ne pouvons suivre pas à pas Sparrman dans toutes les petites

localités qu’il visite. L’énumération des cours d’eau, des kraals

ou des villages qu’il traverse n’apprendrait rien aux lecteurs. Nous

préférons lui emprunter quelques détails assez curieux et nouveaux sur

deux animaux qu’il eut l’occasion d’observer, le mouton du Cap et le

coucou des abeilles.

[Illustration: Une femme cafre. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

«Lorsqu’on veut tuer un mouton, dit le voyageur, on cherche toujours

le plus maigre du troupeau. Il serait impossible de manger les

autres. Leurs queues sont d’une forme triangulaire, ont d’un pied à

un pied et demi de long et quelquefois plus de six pouces d’épaisseur

dans le haut. Une seule de ces queues pèse ordinairement huit à

douze livres; elle est principalement formée d’une graisse délicate

que quelques personnes mangent avec le pain au lieu de beurre; on

s’en sert pour apprêter des viandes et quelquefois on en fait de la

chandelle.»

[Illustration: Une Hottentote. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Après une description du rhinocéros à deux cornes, jusqu’alors inconnu,

du gnou, qui, par sa forme, tient le milieu entre le cheval et le

bœuf, de la gerboise, du babouin, de l’hippopotame, dont les habitudes

étaient jusqu’alors peu connues, Sparrman signale un oiseau singulier,

qui rend de grands services aux habitants; il l’appelle le coucou des

abeilles.

«Cet oiseau, dit-il, n’est remarquable ni par sa grosseur ni par

sa couleur. A la première vue, on le prendrait pour un moineau

ordinaire, si ce n’est qu’il est un peu plus gros, d’une couleur plus

claire, qu’il a une petite tache jaune sur chaque épaule et que les

plumes de sa queue sont marquées de blanc.

«C’est pour son propre intérêt que cet oiseau découvre aux hommes

les nids d’abeilles, car il est lui-même très friand de leur miel et

surtout de leurs œufs, et il sait que toutes les fois qu’on détruit

un de ces nids, il se répand toujours un peu de miel dont il fait

son profit ou que les destructeurs lui laissent en récompense de ses

services.

«Le soir et le matin sont probablement les heures où son appétit se

réveille; du moins c’est alors qu’il sort le plus ordinairement,

et par ses cris perçants semble chercher à exciter l’attention des

Hottentots ou des colons. Il est rare que les uns ou les autres ne se

présentent pas à l’endroit d’où part le cri; alors l’oiseau, tout en

le répétant sans cesse, vole, lentement et d’espace en espace, vers

l’endroit où l’essaim d’abeilles s’est établi.... Enfin, lorsqu’il

est arrivé au nid, qu’il soit bâti dans une fente des rochers,

dans le creux d’un arbre ou dans quelque lieu souterrain, il plane

immédiatement au-dessus pendant quelques secondes (j’ai moi-même été

deux fois témoin de ce fait), après quoi il se pose en silence et se

tient ordinairement caché dans l’attente de ce qui va arriver et dans

l’espérance d’avoir sa part de butin.»

Le 12 avril 1776, en revenant au Cap, Sparrman apprit qu’on avait

récemment découvert un grand lac un peu au nord du canton de

Sneeuwberg, le seul qui existât dans la colonie. Peu de temps après,

le voyageur ralliait le Cap et s’embarquait pour l’Europe avec les

nombreuses collections d’histoire naturelle qu’il avait recueillies.

A la même époque, de 1772 à 1775, le Suédois Thunberg, que Sparrman

avait rencontré au Cap, faisait dans l’intérieur de l’Afrique trois

voyages consécutifs. Ce ne sont, pas plus que ceux de Sparrman, des

voyages de découverte, et l’on ne doit à Thunberg la connaissance

d’aucun fait géographique nouveau. Il réunit seulement une prodigieuse

quantité d’observations curieuses sur les oiseaux du Cap, et on lui

doit des renseignements intéressants sur les différentes populations

qui se partagent ce vaste territoire, bien plus fertile qu’on n’aurait

pu le penser.

Thunberg fut immédiatement suivi dans les mêmes parages par un officier

anglais, le lieutenant William Paterson, dont le but principal était

de récolter des plantes et des objets d’histoire naturelle. Il pénétra

dans le nord, un peu au delà de la rivière Orange, et à l’est jusque

dans le pays des Cafres, bien au delà de la rivière des Poissons. C’est

à lui qu’est due la première description de la girafe, et l’on trouve

dans son récit des observations importantes sur l’histoire naturelle,

sur la constitution du pays et sur ses habitants.

Une remarque curieuse à faire, c’est que le nombre des Européens

attirés dans l’Afrique australe par le seul appât des découvertes

géographiques est bien moins considérable que celui des voyageurs dont

la principale préoccupation est l’histoire naturelle. Nous venons de

citer successivement Sparrman, Thunberg, Paterson; à cette liste, il

faut ajouter le nom de l’ornithologiste Le Vaillant.

Né à Paramaribo, dans la Guyane hollandaise, de parents français

qui faisaient le commerce des oiseaux, Le Vaillant revint avec eux

en Europe, et parcourut, dès sa plus tendre enfance, la Hollande,

l’Allemagne, la Lorraine, les Vosges, avant d’arriver à Paris. Il est

facile de comprendre que cette existence cosmopolite ait pu faire

naître en lui le goût des voyages. Sa passion pour les oiseaux, encore

excitée par la vue des collections nationales ou particulières, fit

naître en lui le désir d’enrichir la science par la description et la

représentation d’espèces inconnues.

Quelle contrée lui offrait sous ce rapport la plus riche récolte? Les

pays voisins du Cap avaient été explorés par des botanistes, et par

un savant qui avait fait des quadrupèdes le principal objet de ses

recherches. Personne ne les avait encore parcourus pour se procurer des

oiseaux.

Arrivé au Cap, le 29 mars 1781, Le Vaillant, après la catastrophe qui

fit sauter son bâtiment, se trouva sans autre ressource que l’habit

qu’il portait, dix ducats et son fusil.

D’autres auraient été déconcertés. Le Vaillant, lui, ne perdit pas

l’espoir de se tirer de cette position fâcheuse. Confiant dans son

adresse à tirer le fusil et l’arc, dans sa force et son agilité, comme

dans son talent pour préparer les peaux d’animaux et empailler les

oiseaux auxquels il savait donner l’allure qui leur était propre, Le

Vaillant fut bientôt en rapport avec les plus riches collectionneurs du

Cap.

L’un d’eux, le fiscal Boers, lui fournit toutes les ressources

nécessaires pour voyager avec fruit, chariots, bœufs, provisions,

objets d’échange, chevaux, jusqu’aux domestiques et aux guides qui

devaient l’accompagner. Le genre de recherches auxquelles Le Vaillant

avait dessein de se livrer influa sur son mode de voyage. Loin de

chercher les lieux fréquentés et les agglomérations, il s’efforça

toujours de se jeter hors des routes frayées, dans les cantons laissés

de côté par les Européens, car il pensait ne devoir rencontrer que là

seulement de nouveaux types d’oiseaux, inconnus des savants. Il résulta

de cette manière de procéder que Le Vaillant prit presque toujours la

nature sur le vif, et qu’il eut des rapports avec des indigènes dont

les mœurs n’avaient pas été modifiées par le contact des blancs.

Aussi les informations que nous lui devons expriment-elles bien mieux

la réalité de la vie sauvage que celles de ses devanciers ou de ses

successeurs. Le seul tort de Le Vaillant fut de confier la rédaction

de ses notes de voyage à un jeune homme qui les modifia pour les plier

à ses propres idées. Loin d’avoir le respect scrupuleux des éditeurs

modernes, ce voyageur grossit les événements, et, appuyant outre mesure

sur l’habileté du voyageur, il donna au récit de cette exploration un

ton de hâblerie qui lui fut extrêmement nuisible.

Après trois mois de séjour au Cap et dans les environs, Le Vaillant

partit, le 18 décembre 1781, pour un premier voyage à l’est et dans la

Cafrerie. Son train était composé de trente bœufs, savoir, vingt bœufs

pour ses deux voitures et dix autres pour les relais, de trois chevaux,

de neuf chiens et de cinq Hottentots.

Tout d’abord, Le Vaillant parcourut la Hollande hottentote, bien connue

par les explorations de Sparrman; il y rencontra des hardes immenses de

zèbres, d’antilopes et d’autruches, et arriva enfin à Zwellendam, où

il acheta des bœufs, une charrette et un coq, qui fit pendant toute la

campagne l’office de réveille-matin. Un autre animal lui fut également

d’un grand secours. C’était un singe qu’il avait apprivoisé et qu’il

avait promu au poste aussi utile qu’honorable de dégustateur. Si l’on

rencontrait un fruit, une racine, qui fussent inconnus des Hottentots,

personne ne devait y toucher avant que «maître Kées» ne se fût prononcé.

Kées servait en même temps de sentinelle, et ses sens, aiguisés par

l’habitude et les nécessités de la lutte pour la vie, dépassaient en

finesse ceux du Peau-rouge le plus subtil. C’est lui qui avertissait

les chiens de l’approche du danger. Qu’un serpent fût dans le

voisinage, qu’une bande de singes s’ébattît dans les fourrés prochains,

la terreur de Kées, ses cris lamentables, faisaient bientôt reconnaître

la nature des trouble-fête.

De Zwellendam, qu’il quitta le 12 janvier 1782, Le Vaillant continua

à se diriger dans l’est, à quelque distance de la mer. Sur les bords

de la rivière du Colombier (Duywen-Hoek), Le Vaillant dressa son

camp, et fit plusieurs parties de chasse très fructueuses dans un

canton giboyeux. Il gagna ensuite Mossel-Bay, où les cris des hyènes

effrayèrent ses bœufs.

Plus loin, il atteignit le pays des Houtniquas, mot qui, en idiome

hottentot, signifie «homme chargé de miel». Dans cette contrée, on

ne peut faire un pas sans rencontrer des essaims d’abeilles. Les

fleurs naissent sous les pas du voyageur; l’air est chargé de leurs

parfums; leurs couleurs variées font de ce lieu un séjour enchanteur.

La tentation d’y demeurer pouvait s’emparer de quelques-uns des

domestiques du voyageur. Aussi Le Vaillant pressa-t-il le départ. Tout

ce pays, jusqu’à la mer, est occupé par des colons qui élèvent des

bestiaux, font du beurre, coupent des bois de charpente, et ramassent

du miel qu’ils transportent au Cap.

Un peu au delà du dernier poste de la Compagnie, Le Vaillant, ayant

reconnu un canton où volaient par milliers des «touracos» et d’autres

oiseaux rares, établit un camp de chasse; mais les pluies, qui vinrent

à tomber brusquement, avec violence et continuité, contrarièrent

singulièrement ses projets et mirent les voyageurs à la veille de périr

de faim.

Après diverses péripéties et de nombreuses aventures de chasse, dont le

récit serait amusant à faire, mais ne rentrerait pas dans notre cadre,

Le Vaillant atteignit Mossel-Bay. C’est là que vinrent le trouver,--on

suppose avec quelle joie de sa part,--des lettres de France. Les

courses et les chasses continuèrent dans diverses directions, jusqu’à

ce que l’expédition pénétrât chez les Cafres. Il fut assez difficile

d’avoir des rapports avec ces derniers, car ils évitaient soigneusement

les blancs. Les colons leur avaient fait subir des pertes considérables

en hommes et en bestiaux, et les Tamboukis, profitant de leur situation

critique, avaient envahi la Cafrerie et commis mille déprédations;

enfin, les Boschimans leur faisaient une chasse très sérieuse.

Sans armes à feu, pressés de divers côtés à la fois, les Cafres se

dérobaient et se retiraient vers le nord.

Il était inutile, d’après ces renseignements, de pousser plus loin dans

ce pays qui devenait montagneux, et Le Vaillant revint sur ses pas. Il

visita alors les Montagnes de Neige, les plaines arides du Karrou, les

bords de la Buffles-River, et rentra au Cap, le 2 avril 1783.

Les résultats de cette longue campagne étaient importants. Le Vaillant

rapportait des renseignements précis sur les Gonaquas, peuple nombreux

qu’il ne faut pas confondre avec les Hottentots proprement dits, et

qui, par tous ses caractères, semble résulter du mélange des Cafres

avec ceux-ci. Quant aux Hottentots, les détails recueillis par Le

Vaillant sont, presque en tous points, d’accord avec ceux de Sparrman.

«Les Cafres que Le Vaillant a eu l’occasion de voir, dit Walckenaer,

sont généralement d’une taille plus haute que les Hottentots et même

les Gonaquas. Leur figure n’a pas ces visages rétrécis par le bas,

ni cette saillie des pommettes des joues si désagréable chez les

Hottentots, et qui déjà commence à s’affaiblir chez les Gonaquas. Ils

n’ont pas non plus cette face plate et large ni les lèvres épaisses

de leurs voisins, les nègres de Mozambique; ils ont, au contraire,

la figure ronde, un nez élevé, pas trop épaté, et une bouche meublée

des plus belles dents du monde.... Leur couleur est d’un beau noir

bruni, et si l’on fait abstraction de cette différence, il est, dit

Le Vaillant, telle femme cafre qui passerait pour très jolie à côté

d’une Européenne.»

Seize mois d’absence dans l’intérieur du continent avaient suffi pour

que Le Vaillant ne reconnût plus les habitants de la ville du Cap.

A son départ, il admirait la retenue hollandaise des femmes; à son

retour, les femmes ne pensaient plus qu’aux divertissements et qu’à la

parure. Les plumes d’autruche étaient tellement à la mode, qu’il avait

fallu en faire venir d’Europe et d’Asie. Toutes celles que rapportait

notre voyageur furent bientôt écoulées. Quant aux oiseaux, qu’il avait

expédiés par toutes les occasions possibles, leur nombre s’élevait à

mille quatre-vingts individus, et la maison de M. Boers, où ils étaient

déposés, se trouvait ainsi métamorphosée en un véritable cabinet

d’histoire naturelle.

Le Vaillant avait accompli un trop fructueux voyage pour qu’il ne

désirât pas le recommencer. Bien que son compagnon Boers fût rentré

en Europe, il put, grâce à l’aide des nombreux amis qu’il avait su se

créer, réunir le matériel d’une nouvelle expédition. C’est le 15 juin

1783 qu’il partit à la tête d’une caravane de dix-neuf personnes. Il

emmenait treize chiens, un bouc et dix chèvres, trois chevaux, trois

vaches à lait, trente-six bœufs d’attelage, quatorze de relais et deux

pour porter le bagage des serviteurs hottentots.

On comprendra que nous ne suivions pas le voyageur dans ses chasses. Ce

qu’il importe de savoir, c’est que Le Vaillant parvint à rassembler une

collection d’oiseaux merveilleuse, qu’il importa en Europe la première

girafe qu’on y ait vue et qu’il parcourut l’immense espace compris

entre le tropique du Capricorne à l’ouest et le quatorzième méridien

oriental. Rentré au Cap en 1784, il s’embarqua pour l’Europe et arriva

à Paris dès les premiers jours de 1785.

Le premier peuple sauvage que Le Vaillant ait rencontré dans ce second

voyage, ce sont les Petits Namaquas, race peu nombreuse, par cela même

destinée à disparaître avant peu, d’autant plus qu’elle occupait un

terrain stérile et se trouvait en butte aux attaques des Boschimans.

Bien qu’ils soient encore d’une belle stature, les Petits Namaquas sont

inférieurs aux Cafres et aux Namaquas, et leurs mœurs ne diffèrent pas

beaucoup de celles de ces peuples.

Les Caminouquas ou Comeinacquas, sur lesquels Le Vaillant nous donne

ensuite quelques détails, ont poussé en longueur.

«Ils paraissent même, dit-il, plus grands que les Gonaquas, quoique

peut-être ils ne le soient pas réellement; mais leurs os plus petits,

leur air fluet, leur taille efflanquée, leurs jambes minces et

grêles, tout enfin, jusqu’à leurs longs manteaux, peu épais, qui, des

épaules, descendent jusqu’à terre, contribue à l’illusion. A voir ces

corps effilés comme des tiges d’arbres, on dirait des hommes passés à

la filière. Moins foncés en couleur que les Cafres, ils ont un visage

plus agréable que les autres Hottentots, parce que le nez est moins

écrasé et la pommette des joues moins proéminente.»

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 35 / 43 段