occupé à rogner quelques poils de sa moustache, tandis qu’une femme
esclave tenait un miroir devant lui. C’était un vieillard de la race
des Arabes. Il portait une longue barbe blanche et il avait l’air
sombre et de mauvaise humeur. Il me considéra très attentivement.
Ensuite, il demanda à mes conducteurs si je parlais la langue arabe.
Ils lui répondirent que non. Il en parut très étonné, et il garda
le silence. Les personnes qui étaient auprès de lui, et surtout les
femmes, ne faisaient pas de même. Elles m’accablaient de questions,
regardaient toutes les parties de mes vêtements, fouillaient dans
mes poches et m’obligeaient à déboutonner mon gilet pour examiner
la blancheur de ma peau. Elles allèrent même jusqu’à compter les
doigts de mes pieds et de mes mains, comme si elles avaient douté que
j’appartinsse véritablement à l’espèce humaine.»
Étranger, sans protection, chrétien, passant pour espion, Mungo-Park
fournit aux Maures l’occasion d’exercer à leur gré l’insolence, la
férocité et le fanatisme qui les distinguent. Insultes, outrages,
coups, rien ne lui fut épargné. C’est ainsi qu’on voulut le transformer
en barbier; mais sa maladresse, qui lui fit entamer le cuir chevelu
du fils d’Ali, le dispensa de ce métier peu honorifique. Pendant
cette captivité, Mungo-Park recueillit quelques renseignements sur
Tombouctou, cette ville dont l’accès est si difficile pour les
Européens, ce _desideratum_ de tous les voyageurs africains.
«Houssa, lui dit un schérif, est la plus grande ville que j’aie
jamais vue. Walet est plus grand que Tombouctou; mais, comme elle
est éloignée du Niger, et que son principal commerce est en sel,
on y voit beaucoup moins d’étrangers. De Benowm à Walet il y a dix
journées de marche. En se rendant d’un de ces lieux à l’autre, on ne
voit aucune ville remarquable, et l’on est obligé de se nourrir du
lait qu’on achète des Arabes, dont les troupeaux paissent autour des
puits ou des mares. On traverse pendant deux jours un pays sablonneux
dans lequel on ne trouve point d’eau.
«Il faut ensuite onze jours pour se rendre de Walet à Tombouctou.
Mais l’eau est beaucoup moins rare sur cette route, et l’on y voyage
ordinairement sur des bœufs. On voit à Tombouctou un grand nombre de
juifs, qui tous parlent arabe et se servent des mêmes prières que les
Maures.»
Cependant, les événements de la guerre déterminèrent Ali à se rendre
à Jarra. Mungo-Park, qui avait su se faire une alliée de la sultane
favorite Fatima, obtint d’accompagner le roi. En se rapprochant ainsi
du théâtre des événements, le voyageur espérait trouver une occasion
favorable pour s’échapper. En effet, le roi du Kaarta, Daisy Kourabari,
ne tarda pas à s’avancer victorieusement contre la ville de Jarra. La
plupart des habitants prirent la fuite, et Mungo-Park fit comme eux.
Il trouva bientôt le moyen de s’enfuir; mais son interprète refusa de
l’accompagner. Il dut donc partir, pour le Bambara, seul et sans aucune
ressource.
La première ville qu’il rencontra fut Wawra; elle appartient proprement
au Kaarta, qui, en ce moment, était tributaire de Mansong, roi de
Bambara.
«Le 7 juillet au matin, lorsque j’étais prêt à partir, dit
Mungo-Park, mon hôte, avec beaucoup d’embarras, me pria de lui
donner un peu de mes cheveux. On lui avait dit, ajouta-t-il, que des
cheveux d’un blanc étaient un _saphis_ (talisman) qui donnait à celui
qui le portait toute l’instruction des blancs. Je n’avais jamais
entendu parler d’un mode si simple d’éducation; mais je me prêtai
sur-le-champ à ses désirs. Le pauvre homme avait une si grande envie
d’apprendre, que, moitié coupant, moitié arrachant, il me tondit
d’assez près tout un côté de la tête; il en aurait fait tout autant
de l’autre, si je n’eusse témoigné quelque mécontentement et si je ne
lui avais pas dit que je voulais réserver pour quelque autre occasion
une partie de cette précieuse matière.»
Gallou, puis Mourja, grande ville fameuse par son commerce de sel,
furent traversées au milieu de péripéties, de fatigues et de privations
sans nombre. En approchant de Sego, Mungo-Park put enfin apercevoir le
Djoliba.
«Regardant devant moi, dit-il, je vis avec un extrême plaisir le
grand objet de ma mission, le majestueux Niger que je cherchais
depuis longtemps. Large comme la Tamise l’est à Westminster, il
étincelait des feux du soleil et coulait lentement _vers l’orient_.
Je courus au rivage, et, après avoir bu de ses eaux, j’élevai mes
mains au ciel, en remerciant avec ferveur l’Ordonnateur de toutes
choses de ce qu’il avait couronné mes efforts d’un succès si complet.
«Cependant, la pente du Niger vers l’est et les points collatéraux
de cette direction ne me causèrent aucune surprise; car, quoique à
mon départ d’Europe j’eusse de grands doutes à ce sujet, j’avais
fait, dans le cours de mon voyage, tant de questions sur ce fleuve,
et des nègres de diverses nations m’avaient assuré si souvent et si
positivement que son cours allait vers le _soleil levant_, qu’il ne
me restait sur ce point presque plus d’incertitude, d’autant que je
savais que le major Houghton avait recueilli, de la même manière, des
informations pareilles.
«La capitale du Bambara, Sego, où j’arrivais alors, consiste
proprement en quatre villes distinctes, deux desquelles sont situées
sur la rive septentrionale du fleuve et s’appellent Sego-Korro et
Sego-Bou. Les deux autres sont sur la rive méridionale et portent
les noms de Sego-Sou-Korro et Sego-See-Korro. Toutes sont entourées
de grands murs de terre. Les maisons sont construites en argile;
elles sont carrées et leurs toits sont plats; quelques-unes ont deux
étages; plusieurs sont blanchies.
«Outre ces bâtiments, on voit, dans tous les quartiers, des mosquées
bâties par les Maures. Les rues, quoique étroites, sont assez larges
pour tous les usages nécessaires dans un pays où les voitures à roues
sont absolument inconnues. D’après toutes les notions que j’ai pu
recueillir, j’ai lieu de croire que Sego contient dans sa totalité
environ trente mille habitants.
«Le roi de Bambara réside constamment à Sego-See-Korro; il emploie
un grand nombre d’esclaves à transporter les habitants d’un côté à
l’autre de la rivière. Le salaire qu’ils reçoivent de ce travail,
quoiqu’il ne soit que de dix cauris par personne, fournit au roi,
dans le cours d’une année, un revenu considérable.»
Influencé par les Maures, le roi ne voulut pas recevoir le voyageur
et lui interdit le séjour de sa capitale, où, d’ailleurs, il n’aurait
pu le soustraire aux mauvais traitements. Mais, pour ôter à son refus
tout caractère de mauvais vouloir, il envoya à Mungo-Park un sac de
cinq mille cauris, à peu près vingt-cinq francs de notre monnaie,
pour acheter des vivres. Le messager du roi devait, en outre, servir
de guide au voyageur jusqu’à Sansanding. Toute protestation, toute
récrimination était impossible; il n’y avait qu’à s’exécuter; c’est ce
que fit Mungo-Park.
Avant d’arriver à Sansanding, il assista à la récolte du beurre végétal
que produit un arbre appelé _Shea_.
«Cet arbre, dit la relation, croît abondamment dans toute cette
partie du Bambara. Il n’est pas planté par les habitants, mais on le
trouve croissant naturellement dans les bois. Il ressemble beaucoup
à un chêne américain, et le fruit, avec le noyau duquel, séché au
soleil et bouilli dans l’eau, on prépare le beurre végétal, ressemble
un peu à l’olive d’Espagne. Le noyau est enveloppé d’une pulpe douce
que recouvre une mince écorce verte. Le beurre qui en provient, outre
l’avantage qu’il a de se conserver toute l’année sans sel, est plus
blanc, plus ferme, et, à mon goût, plus agréable qu’aucun beurre
de lait de vache que j’aie jamais mangé. C’est un des principaux
articles du commerce intérieur de ces contrées.»
Sansanding, ville de huit à dix mille habitants, est un marché
fréquenté par les Maures, qui y apportent, de la Méditerranée, des
verroteries qu’ils échangent contre de la poudre d’or et de la toile de
coton. Mungo-Park n’eut pas la liberté de s’arrêter en ce lieu, et dut,
à cause des importunités des habitants et des perfides insinuations
des Maures fanatiques, continuer son voyage. Son cheval étant épuisé
par les fatigues et les privations, il dut s’embarquer sur le Niger ou
Djoliba, comme disent les habitants.
A Mourzan, village de pêcheurs situé sur la rive septentrionale du
fleuve, force fut à Mungo-Park de renoncer à pousser plus loin ses
découvertes. Plus il s’enfonçait dans l’est en descendant le fleuve,
plus il se mettait entre les mains des Maures. La saison des pluies
était commencée, et il ne serait bientôt plus possible de voyager
qu’en canot. Or, son extrême dénûment empêchait Mungo-Park de louer
une embarcation, et il était réduit à vivre de la charité publique.
S’enfoncer plus avant dans cette direction, c’était non seulement
courir au devant de la mort, mais encore vouloir ensevelir avec soi le
fruit de ses travaux et de ses fatigues. Certes, le retour à Gambie
n’était pas facile; il y avait plusieurs centaines de milles à faire,
à pied, à travers des contrées difficiles, mais l’espoir du retour le
soutiendrait sans doute!
«Avant de quitter Silla, dit le voyageur, je crus convenable de
prendre, des marchands maures et nègres, toutes les informations
que je pourrais me procurer, soit sur le cours ultérieur du Niger
vers l’est, soit sur la situation et l’étendue des royaumes qui
l’avoisinent....
«A deux journées de marche de Silla est la ville de Djenné, qui est
située sur une petite île du fleuve, et qui contient, dit-on, plus
d’habitants que Sego et même qu’aucune autre ville du Bambara. A deux
jours de distance, la rivière s’étend et forme un lac considérable
appelé _Dibby_ «le lac obscur». Tout ce que j’ai pu savoir sur
l’étendue de ce lac, c’est qu’en le traversant de l’ouest à l’est,
les canots perdent la terre de vue pendant un jour entier. L’eau
sort de ce lac en plusieurs courants, qui finissent par former
deux grands bras de rivière, dont l’un coule vers le nord est et
l’autre vers l’est. Mais ces bras se réunissent à Kabra, qui est à
une journée de marche au sud de Tombouctou et qui forme le port ou
le lieu d’embarquement de cette ville. L’espace qu’enferment les
deux courants s’appelle _Jinbala_; il est habité par des nègres. La
distance entière, par terre, de Djenné à Tombouctou est de douze
jours de marche.
«Au nord-est de Masina est le royaume de Tombouctou, le grand objet
des recherches des Européens. La capitale de ce royaume est un des
principaux marchés du grand commerce que les Maures font avec les
nègres. L’espoir d’acquérir des richesses dans ce négoce, et le zèle
de ces peuples pour leur religion ont peuplé cette grande ville de
Maures et de convertis mahométans. Le roi lui-même et les principaux
officiers de l’État sont plus sévères, plus intolérants dans leurs
principes, qu’aucune des autres tribus maures de cette partie de
l’Afrique.»
Mungo-Park dut donc revenir sur ses pas, et, par des chemins qu’avaient
détrempés les pluies et l’inondation, traverser Mourzan, Kea, Modibou,
où il retrouva son cheval, Nyara, Sansanding, Samée, Sai, entourée
de fossés profonds et de hautes murailles aux tours carrées, Jabbée,
ville considérable d’où l’on aperçoit de hautes montagnes, et, enfin,
Taffara, où il fut reçu avec peu d’hospitalité.
Au village de Souha, Mungo-Park essaya d’obtenir par charité quelques
grains du «douty», qui lui répondit n’avoir rien dont il pût se passer.
«Tandis que j’examinais la figure de cet homme inhospitalier, dit
Mungo-Park, et que je cherchais à démêler la cause d’un air d’humeur
et de mécontentement qu’exprimaient ses traits, il appela un esclave
qui travaillait dans un champ voisin et lui ordonna d’apporter avec
lui sa bêche; lui montrant ensuite un endroit peu éloigné, il lui dit
de faire un trou dans la terre. L’esclave, avec son outil, commença
à creuser la terre, et le douty, qui paraissait un homme impatient,
marmotta et parla tout seul, jusqu’à ce que le trou fût presque fini.
Il prononça alors deux fois de suite les mots _dankatou_ (bon à
rien), _jankra lemen_ (une vraie peste), expressions que je crus ne
pouvoir s’appliquer qu’à moi.
«Comme le trou avait assez l’apparence d’une fosse, je trouvai
prudent de remonter à cheval, et j’allais décamper, lorsque
l’esclave, qui venait d’aller au village, en revint, et apporta le
corps d’un enfant mâle, d’environ neuf ou dix ans, parfaitement nu.
Le nègre portait le corps par un bras et une jambe, et le jeta dans
la fosse avec une indifférence barbare dont je n’avais jamais vu
d’exemple. Pendant qu’il le couvrait de terre, le douty répétait:
_naphula attiniata_ (argent perdu), d’où je conclus que l’enfant
avait été un de ses esclaves.»
Le 21 août, Mungo-Park quitta Koulikorro, où il s’était procuré des
aliments en écrivant des saphis pour plusieurs habitants, et gagna
Bammakou, où se tient un grand marché de sel. Près de là, du haut d’une
éminence, le voyageur put apercevoir une grande chaîne de montagnes
située dans le pays de Kong, dont le souverain pouvait mettre sur pied
une armée plus nombreuse que celle du roi de Bambara.
Dépouillé par des brigands du peu qu’il possédait, le malheureux
Mungo-Park, au milieu d’un immense désert, pendant la saison pluvieuse,
à cinq cents lieues de l’établissement européen le plus voisin, se
sentit un moment à bout de force et d’espoir. Mais ce fut une crise de
peu de durée. Reprenant courage, il atteignit la ville de Sibidoulou,
dont le «mansa» ou chef lui fit retrouver son cheval et ses habits qui
lui avaient été volés par des brigands foulahs, puis Kamalia, où Karfa
Taura lui proposa de gagner la Gambie, après la saison des pluies, avec
une caravane d’esclaves. Épuisé, sans ressources, attaqué de la fièvre,
qui pendant cinq semaines l’empêcha de sortir, Mungo-Park fut contraint
de s’arrêter à ce parti.
Le 19 avril fut le jour du départ de la caravane pour la côte. Avec
quelle joie Mungo-Park salua son lever, on peut aisément le deviner!
Après avoir traversé le désert de Jallonka et passé le bras principal
du Sénégal, puis la Falémé, la caravane atteignit enfin les bords de la
Gambie et Pisania, où Mungo-Park tomba, le 12 juin 1797, dans les bras
du docteur Laidley, qui ne comptait plus le revoir.
Le 22 septembre, Mungo-Park rentrait en Angleterre. L’enthousiasme
fut tel, à l’annonce de ses découvertes, si grande était l’impatience
avec laquelle on attendait la relation de ce voyage, assurément le
plus important qui eût été fait dans cette partie de l’Afrique, que la
Société Africaine dut lui permettre de publier, à son profit, un récit
abrégé de ses aventures.
On lui devait sur la géographie, les mœurs et les coutumes du pays,
plus de faits importants que n’en avaient recueilli tous les voyageurs
qui l’avaient précédé. C’est lui qui venait de fixer la position des
sources du Sénégal et de la Gambie, et relever le cours du Niger ou
Djoliba, coulant vers l’est alors que la Gambie descendait à l’ouest.
C’était mettre fin, par des faits positifs, à un débat qui avait
jusqu’alors divisé les géographes. En même temps, il n’y avait plus
moyen de confondre ces trois fleuves comme l’avait fait, en 1707, le
géographe français Delisle, qui nous présentait le Niger courant vers
l’est depuis le Bornou, et se terminant par le fleuve du Sénégal à
l’ouest. Mais lui-même avait reconnu et corrigé cette erreur dans ses
cartes, de 1722 à 1727, sans doute d’après les informations recueillies
par André Brue, le gouverneur du Sénégal pour la Compagnie.
Houghton avait bien reçu, des naturels, des renseignements assez
précis sur la source du Niger dans le pays de Manding, sur la position
approximative de Sego, de Djenné et de Tombouctou; mais il appartenait
à Mungo-Park de fixer définitivement, _de visu_, la position de ces
deux premières villes, et de nous donner, sur la nature du pays et
les différentes peuplades qui l’habitent, des détails bien plus
circonstanciés que ceux que l’on possédait.
[Illustration: Indigènes du Sénégal.]
Aussi, comme nous l’avons dit plus haut, l’opinion publique ne
s’était-elle pas trompée sur l’importance de ce voyage, sur l’habileté,
le courage et la véracité de celui qui l’avait exécuté.
Un peu plus tard, le gouvernement anglais voulut confier à Mungo-Park
le commandement d’une expédition pour l’intérieur de l’Australie, mais
le voyageur refusa.
[Illustration: Un Boschiman. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Quelques années après, en 1804, la Société Africaine, résolue à
compléter la découverte du Niger, proposa à Mungo-Park la direction
d’une nouvelle campagne d’exploration. Mungo-Park ne crut pas pouvoir
refuser, cette fois, et, le 30 janvier 1805, il quitta l’Angleterre.
Deux mois après, il débarquait à Gorée.
Mungo-Park était accompagné du chirurgien Anderson, son beau-frère, du
dessinateur Georges Scott et de cinq artilleurs. Il était, en outre,
autorisé à s’adjoindre le nombre de soldats qu’il jugerait nécessaire,
et un crédit de cent mille francs lui était ouvert.
«Ces ressources, dit Walckenaer dans son _Histoire des voyages_,
si grandes en comparaison de celles qu’avaient pu lui fournir les
souscriptions particulières de la Société Africaine, furent, suivant
nous, ce qui contribua en partie à sa perte. La rapace exigence
des monarques africains s’accrut en raison des richesses qu’ils
supposaient à notre voyageur, et la nécessité de se soustraire à
l’énormité de demandes qu’il n’aurait pu satisfaire fut en partie la
cause de la catastrophe qui mit fin à cette expédition.»
Quatre charpentiers, un officier et trente-cinq soldats d’artillerie,
ainsi qu’un marchand mandingue appelé Isaac, qui devait servir de
guide, composaient, avec les chefs de l’expédition déjà nommés, une
importante caravane. Le 27 avril 1805, Mungo-Park quitta Cayee, arriva
le lendemain à Pisania, d’où il était parti, dix ans auparavant, pour
entreprendre son premier voyage, et se dirigea dans l’est, suivant la
route autrefois parcourue jusqu’à Bambakou, sur les bords du Niger. De
tous les Européens, il ne restait plus, lorsque la caravane y arriva,
que six soldats et un charpentier. Tous les autres avaient succombé
à la fatigue, aux fièvres, aux maladies causées par les inondations.
Les exactions des petits potentats, dont l’expédition avait traversé
les États, avaient été telles, que le stock des marchandises d’échange
était considérablement réduit.
Bientôt Mungo-Park commit une grave imprudence. A Sansanding, ville
de onze mille habitants, il avait remarqué que le marché était très
assidûment suivi et qu’on y vendait des grains de collier, de l’indigo,
de l’antimoine, des bagues, des bracelets et mille autres objets qui
n’avaient pas le temps de se détériorer avant d’être enlevés par les
acheteurs.
«Il ouvrit, dit Walckenaer, une boutique dans le grand genre, et
étala un assortiment choisi des marchandises d’Europe, à vendre en
gros ou en détail. Mungo-Park croit que le grand débit qu’il en fit
lui attira l’envie des marchands, ses confrères. Les gens de Djenné,
les Maures, les marchands de Sansanding se joignirent à ceux de Sego,
et offrirent, en présence de Modibinne, qui a lui-même rapporté le
fait à Mungo-Park, de donner à Mansong une quantité de marchandises
d’un plus grand prix que tous les présents qu’il avait reçus de notre
voyageur, s’il voulait s’emparer de son bagage, et ensuite le tuer ou
le chasser du Bambara. Mungo-Park n’en continua pas moins à ouvrir
tous les jours sa boutique, et il reçut, dans une seule journée de
marché, vingt-cinq mille sept cent cinquante-six pièces de monnaie ou
cauris.»
Le 28 octobre, Anderson mourut après quatre mois de maladie, et
Mungo-Park se vit, une seconde fois, seul au milieu de l’Afrique. Il
avait reçu la permission du roi Mansong de construire à Sansanding une
embarcation qui lui permettrait de descendre le Niger; il lui donna le
nom de _Djoliba_ et fixa son départ au 16 novembre.
C’est là que se termine son journal par des détails sur les populations
riveraines du fleuve et sur la géographie de ces contrées qu’il avait
été le premier à découvrir. Parvenu en Europe, ce journal, tout informe
qu’il était, fut publié, dès qu’on eut acquis la triste certitude que
son auteur avait péri dans les eaux du Djoliba. A proprement parler,
il ne contenait aucune nouvelle découverte, mais on savait qu’il
serait utile à la science géographique. Plus instruit, en effet,
Mungo-Park avait déterminé la position astronomique des villes les
plus importantes, ce qui allait donner des bases sérieuses à une carte
de la Sénégambie. Cette carte fut confiée à Arrow-Smith, qui, dans un
court avertissement, se contenta de déclarer que, trouvant de grandes
différences entre les positions des lieux données par les journées de
marche et celles fournies par les observations astronomiques, il lui
avait été impossible de les concilier, mais que, se rapportant à ces
dernières, il avait été obligé de rejeter plus au nord la route suivie
par Mungo-Park durant son premier voyage.
Il y avait là un fait bizarre que devait débrouiller un homme à
l’esprit encyclopédique, le Français Walckenaer, tour à tour ou en même
temps préfet, géographe, littérateur. Il découvrit, dans le journal
de Mungo-Park, une erreur singulière que ni l’éditeur anglais, ni
le traducteur français, qui a commis les plus grossières légèretés,
n’avaient relevée. Ce journal contenait le récit de ce que Mungo-Park
avait fait le «31 avril.» Or, tout le monde sait que ce mois n’a que
trente jours. Il résultait de là que, pendant tout le cours du voyage,
Mungo-Park avait fait l’erreur d’un jour entier, et qu’il avait, dans
ses calculs, employé les déclinaisons de la veille en croyant faire
usage de celles du jour. Il y eut donc des modifications importantes
à faire à la carte d’Arrow-Smith; mais il n’en résulte pas moins, une
fois les inexactitudes de Mungo-Park reconnues, qu’il rapportait la
première base sérieuse d’une carte de la Sénégambie.
Bien que les rapports faits au gouvernement anglais ne laissassent
guère de prise au doute, cependant, comme certains récits annonçaient
que des blancs avaient été vus dans l’intérieur de l’Afrique, le
gouverneur du Sénégal envoya une expédition dont il confia le
commandement au marchand nègre Isaac, ancien guide de Mungo-Park qui
avait fidèlement remis le journal de ce dernier entre les mains des
autorités anglaises. Nous ne nous étendrons pas sur le récit de ce
voyage qui ne contient aucun fait nouveau, et nous n’en retiendrons que
la partie relative aux derniers jours de Mungo-Park.
A Sansanding, Isaac avait retrouvé Amadi Fatouma, nègre qui
accompagnait Mungo-Park sur le Djoliba, lorsqu’il périt, et il reçut de
lui la déposition suivante:
«Nous nous embarquâmes à Sansanding et nous gagnâmes en deux jours
Silla, lieu où Mungo-Park avait terminé son premier voyage.
«Deux jours de navigation nous conduisirent ensuite à Djenné.
Lorsque nous passâmes à Dibby, trois canots remplis de nègres armés
de piques de lances et d’arcs, mais sans armes à feu, vinrent
après nous. On passa successivement devant Racbara et Tombouctou,
où l’on fut de nouveau poursuivi par trois canots, qu’il fallut
repousser par la force et en tuant toujours plusieurs naturels.
A Gouroumo, sept canots voulurent encore nous attaquer et furent
battus. On livra encore ensuite plusieurs combats, à la grande perte
des nègres, jusqu’à Kaffo, où l’on s’arrêta pendant un jour. On
descendit ensuite le fleuve jusqu’à Carmusse, et l’on jeta l’ancre à
Gourmon. Le lendemain, on aperçut une armée de Maures, qui laissèrent
tranquillement passer le canot.
«On entra alors dans le pays des Haoussa. Le jour suivant, on arriva
à Yaour. Amadi Fatouma fut envoyé dans cette ville pour porter des
présents au chef et acheter des provisions. Ce nègre demanda, avant
d’accepter les présents, si le voyageur blanc reviendrait visiter
son pays. Mungo-Park, à qui cette question fut rapportée, crut
devoir répondre qu’il n’y reviendrait jamais. On a pensé que ces
paroles causèrent sa mort. Le chef nègre, certain de ne revoir jamais
Mungo-Park, prit, dès lors, la résolution de s’emparer des présents
destinés au roi.
«Cependant Amadi Fatouma se rendit à la résidence du roi, située à
quelques centaines de pas de la rivière. Ce prince, averti du passage
des voyageurs blancs, envoya le lendemain une armée dans le petit
village de Boussa, sur le bord du fleuve. Lorsque l’embarcation
parut, elle fut assaillie par une pluie de pierres et de flèches.
Park fit jeter les bagages dans le fleuve et s’y précipita avec ses
compagnons; tous y périrent.»
Ainsi finit misérablement le premier Européen qui ait navigué sur le
cours du Djoliba et visité Tombouctou. Bien des efforts devaient être
faits dans la même direction. Presque tous devaient échouer.