visiter, car les renseignements qu’il avait recueillis des habitants
ne lui avaient pas appris grand’chose. Mais, lorsqu’il pénétra dans
l’enceinte de ces monuments, il y fut suivi, chaque fois, par un
certain nombre d’habitants, qui l’empêchèrent d’examiner en détail.
Un des Arabes lui dit même: «Il faut que vous soyez encore chrétien
dans le cœur, pour que vous veniez si souvent visiter les ouvrages des
infidèles.»
On comprendra, d’après cela, qu’Hornemann dut renoncer à toute
recherche ultérieure. Autant qu’il put en juger d’après cet examen
superficiel, c’est bien l’oasis d’Ammon, et les ruines paraissent être
d’origine égyptienne.
Une preuve de la densité de l’ancienne population de cette oasis, est
le nombre prodigieux des catacombes qu’on rencontre à chaque pas et
surtout sous la colline qui porte la ville. Ce fut en vain que, dans
ces nécropoles, le voyageur chercha à se procurer une tête entière;
parmi les occiputs qu’il recueillit, il ne put trouver la preuve qu’ils
eussent été remplis de résine. Quant aux vêtements, il en trouva de
nombreux fragments, mais dans un tel état de décomposition, qu’il
lui fut absolument impossible de leur assigner une origine ou une
provenance.
Après avoir passé huit jours en cet endroit, Hornemann se dirigea, le
29 septembre, sur Schiacha, et traversa la chaîne de montagnes qui
enferme l’oasis de Siouah. Jusqu’alors, aucun événement n’était venu
troubler le passage du voyageur. Mais à Schiacha, il fut accusé d’être
chrétien et de parcourir le pays en espion. Il fallut payer d’audace.
Hornemann n’y manqua pas. Il fut sauvé par un Coran qu’il apporta dans
la pièce où il était interrogé et qu’il lut à livre ouvert. Mais,
pendant ce temps, son interprète, craignant qu’on ne fouillât ses
effets, avait jeté au feu les fragments de momies, les spécimens de
botanique, le journal détaillé du voyage et tous les livres. Ce fut une
perte irréparable.
Un peu plus loin, la caravane atteignit Augila, ville bien connue
d’Hérodote, qui la place à dix jours de l’oasis d’Ammon. Cela concorde
avec le témoignage de Hornemann, qui mit neuf jours, à marche forcée,
pour faire le trajet entre ces deux localités. La caravane s’était
augmentée, à Augila, d’un certain nombre de marchands de Bengasi,
Merote et Mojabra, et ne comptait pas moins de cent vingt individus.
Après une longue marche à travers un désert de sable, elle pénétra
dans une contrée bossuée de collines et coupée de ravins, où l’on
rencontrait, par places, de l’herbe et des arbres. C’est le désert
de Harutsch. Il fallut le traverser pour gagner Temissa, ville peu
importante, bâtie sur une colline et ceinte d’une haute muraille. A
Zuila, on entra sur le territoire du Fezzan. Les fantasias accoutumées
se reproduisaient à chaque entrée de ville, ainsi que les compliments
interminables et les souhaits de bonne santé. Ces salutations, souvent
si trompeuses, semblent tenir une grande place dans la vie des Arabes;
leur fréquence eut plus d’une fois le don d’étonner le voyageur.
Le 17 novembre, la caravane découvrit Mourzouk, la capitale du Fezzan.
C’était le but du voyage. La plus grande longueur de la partie cultivée
du royaume de Fezzan, d’après Hornemann, est d’environ trois cents
milles du nord au sud, sa plus grande largeur de deux cents milles
de l’ouest à l’est; mais il faut y ajouter la région montagneuse
d’Harutsch à l’est, et les autres déserts au sud et à l’ouest. Le
climat n’y est jamais agréable: en été, la chaleur s’y concentre avec
une intensité prodigieuse, et, quand le vent souffle du sud, elle est à
peine supportable, même pour les natifs; en hiver, le vent du nord est
si pénétrant et si froid, qu’il force les habitants à faire du feu.
Les dattes, d’abord, puis les végétaux comestibles constituent à peu
près les seules richesses de la contrée. Mourzouk est le principal
marché du pays. On y voit réunis les produits du Caire, de Bengasi, de
Tripoli, de Rhadamès, du Toat et du Soudan. Les articles de ce commerce
sont les esclaves des deux sexes, les plumes d’autruche, les peaux
d’animaux féroces, l’or, soit en poudre, soit en pépites. Le Bornou
envoie du cuivre, le Caire des soies, des calicots, des vêtements de
laine, des imitations de corail, des bracelets, des marchandises des
Indes. Les marchands de Tripoli et de Rhadamès importent des armes à
feu, des sabres, des couteaux, etc.
[Illustration: Carte pour les voyages de Hornemann et de Frendenburgh
au Fezzan.]
Le Fezzan est gouverné par un sultan qui descend de la famille des
shérifs. Son pouvoir est illimité, mais il paye cependant au bey de
Tripoli un tribut de quatre mille dollars. La population du pays peut
être évaluée (Hornemann ne nous dit pas sur quelles bases il s’appuie)
à soixante-quinze mille habitants, qui, tous, professent le mahométisme.
[Illustration: Le Baobab. (Page 363.)]
On trouve encore, dans le récit d’Hornemann, quelques autres détails
sur les mœurs et les habitudes de ce peuple. Le voyageur termine son
rapport à la Société africaine en disant qu’il se propose de revenir
dans le Fezzan, et qu’il compte envoyer de nouveaux détails.
Ce que nous savons de plus, c’est qu’à Mourzouk mourut le fidèle
compagnon d’Hornemann, le renégat Freudenburg. Atteint lui-même d’une
fièvre violente, Hornemann fut obligé de faire, en cet endroit, un
séjour beaucoup plus long qu’il n’y comptait. A peine rétabli,
Hornemann gagna Tripoli afin de s’y reposer et de s’y retremper dans la
compagnie de quelques Européens. Le 1er décembre 1799, il reprenait le
chemin de Mourzouk, d’où il partait définitivement, le 7 avril 1800,
avec une caravane. Le Bournou l’attirait, et ce gouffre, qui devait
faire tant de victimes, ne nous le rendit pas.
Pendant tout le cours du XVIIIe siècle, l’Afrique est assiégée comme
une place forte. De tous côtés, les explorateurs tâtent la place,
essayent de s’y introduire. Quelques-uns parviennent à pénétrer dans
l’intérieur, mais ils sont repoussés, ou ils y trouvent la mort. C’est
seulement de nos jours que ce mystérieux continent devait livrer ses
secrets, et découvrir, à la surprise générale, les trésors de fécondité
qu’on était bien loin d’y soupçonner.
Du côté du Sénégal, les informations recueillies par Brue, avaient
besoin d’être complétées. Mais notre prépondérance n’était plus
indiscutée comme autrefois. Nous avions des rivaux très sérieux, très
entreprenants, les Anglais. Ils étaient persuadés de l’importance
qu’auraient, pour le développement de leur commerce, les renseignements
qu’ils pourraient se procurer. Cependant, avant d’entreprendre le récit
des explorations du major Houghton et de Mungo-Park, il nous faut dire
quelques mots de la mission que s’était donnée le naturaliste français
Michel Adanson.
Adonné dès l’enfance à l’étude de l’histoire naturelle, Adanson voulut
illustrer son nom par la découverte d’espèces nouvelles. Il ne fallait
pas compter en trouver en Europe. Contre toute attente, Adanson choisit
le Sénégal pour champ de recherches.
«C’est que c’était, dit-il dans une note manuscrite, de tous les
établissements européens, le plus difficile à pénétrer, le plus
chaud, le plus malsain, le plus dangereux à tous égards, et par
conséquent le moins connu des naturalistes.»
Ne faut-il pas une rare dose de courage et d’ambition pour se
déterminer d’après des motifs semblables?
Adanson n’était certes pas le premier naturaliste qui affrontât pareils
dangers; mais on n’en avait pas vu, jusqu’alors, le faire avec autant
d’entrain, à leurs frais, sans aucune espérance de récompense, car il
ne lui restait pas même assez d’argent pour entreprendre, à son retour,
la publication des découvertes qu’il allait faire.
Le 3 mars 1749, Adanson s’embarqua sur le _Chevalier Marin_, commandé
par d’Après de Mannevillette, fit relâche à Sainte-Croix de Ténériffe,
et débarqua à l’embouchure du Sénégal, qui est, pour lui, le Niger
des anciens géographes. Pendant près de cinq ans, il parcourut notre
colonie dans tous les sens, portant tour à tour ses pas à Podor, à
Portudal, à Albreda, à l’embouchure de la Gambie, et il recueillit,
avec une ardeur et une persévérance inouïes, des richesses immenses
dans les trois règnes de la nature.
C’est à lui qu’on doit les premiers renseignements exacts sur un arbre
géant, le baobab, qui est souvent désigné sous le nom d’Adansonia;
sur les mœurs des sauterelles qui forment la base de la nourriture
de certaines peuplades sauvages; sur les fourmis blanches, qui se
bâtissent de véritables maisons; sur certaines huîtres, à l’embouchure
de la Gambie, qui «perchent» sur des arbres.
«Les nègres, dit-il, n’ont pas tant de peine qu’on penserait à les
cueillir, ils ne font que couper la branche où elles sont attachées.
Une seule en porte quelquefois plus de deux cents, et, si elle a
plusieurs rameaux, elle fait un bouquet d’huîtres qu’un homme aurait
bien de la peine à porter.»
Mais, au milieu de toutes ces observations, si intéressantes qu’elles
soient, le géographe a bien peu de choses à glaner: quelques
renseignements nouveaux ou plus complets sur les Yolofs, sur les
Mandingues, et c’est tout. Si, avec Adanson, nous faisons plus intime
connaissance avec des pays déjà visités, nous n’apprenons rien de
nouveau.
Il n’en est pas de même de l’expédition dont nous allons raconter les
péripéties.
Le major Houghton, capitaine au 69e régiment et major du fort de Gorée,
pour le gouvernement anglais, avait eu, depuis son extrême jeunesse,
pendant laquelle il fit partie de la légation anglaise au Maroc,
l’occasion de se mettre au courant des usages et des mœurs des Maures
et des nègres de la Sénégambie. Il s’offrit, en 1790, à la Société
Africaine, pour gagner le Niger, en explorer le cours, visiter les
villes de Tombouctou et de Haoussa, et revenir par le Sahara. Ce plan
merveilleux ne devait subir qu’une atteinte, mais elle allait suffire
pour le faire échouer complètement.
Houghton quitta l’Angleterre le 16 octobre 1790, et mouilla le 10
novembre à Gillifrie, à l’embouchure de la Gambie. Bien reçu par le roi
de Barra, il remonta la Gambie l’espace de trois cents lieues, traversa
par terre le reste de la Sénégambie, et parvint jusqu’à Gonka-Konda,
dans le Yani.
«Là, il acheta d’un nègre, dit Walckenaer, dans son _Histoire des
voyages_, un cheval et cinq ânes, et il se préparait à passer, avec
les marchandises qui devaient servir à le défrayer dans son voyage, à
Medina, capitale du petit royaume de Woolli. Heureusement pour lui,
quelques mots échappés de la bouche d’une négresse, en mandingue,
langue dont il avait une légère connaissance, lui apprirent qu’on
avait formé une conspiration pour le faire périr. Les marchands, qui
trafiquaient sur le fleuve, croyant que le commerce était l’unique
but du major, et craignant qu’il ne leur enlevât leur bénéfice par sa
concurrence, avaient résolu sa mort.
«Pour se soustraire au danger qui le menaçait, il jugea à propos de
quitter la route ordinaire. Il traversa, avec ses ânes, le fleuve à
la nage, et se trouva sur la rive méridionale, dans le royaume de
Cantor.»
Houghton passa ensuite une seconde fois le fleuve, et pénétra dans le
royaume de Woolli.
Là, il s’empressa d’envoyer au roi un messager, pour lui porter des
présents et lui demander sa protection. Celui-ci reçut le voyageur
avec bienveillance et hospitalité dans sa capitale. Medina, d’après le
voyageur, est une ville importante, entourée d’une campagne fertile où
paissent de nombreux troupeaux.
Le major Houghton pouvait attendre une bonne issue de son voyage; du
moins tout le faisait présager, lorsqu’un accident vint porter un
premier coup à ses espérances. Le feu prit à l’une des cases voisines
de celle où il logeait, et bientôt la ville tout entière fut en
flammes. Son interprète, qui avait déjà fait plusieurs tentatives pour
le voler, saisit cette occasion et s’enfuit avec un cheval et trois
ânes.
Mais le roi de Woolli continuait à protéger le voyageur et le comblait
de cadeaux, précieux non par leur valeur, mais par l’affection dont ils
étaient le gage. Ce roi protecteur des Européens avait nom Djata; bon,
humain, intelligent, il aurait voulu que les Anglais construisissent
une factorerie dans ses États.
«Le capitaine Littleton, écrivait Houghton à sa femme, a fait, en
séjournant ici quatre ans, une fortune considérable; il possède
actuellement plusieurs vaisseaux qui font le commerce sur le fleuve.
On se procure ici, en tout temps, et pour des babioles de peu de
valeur, de l’or, de l’ivoire, de la cire, des esclaves, et il est
facile de gagner huit capitaux pour un. La volaille, les brebis, les
œufs, le beurre, le lait, le miel, le poisson s’y trouvent en une
abondance extrême, et, avec dix livres sterling, on y entretiendrait,
dans l’aisance, une famille nombreuse. Le sol est sec, l’air très
sain, et le roi de Woolli m’a dit qu’il n’était jamais mort un seul
blanc à Fatatenda.»
Houghton parvint ensuite sur la Falémé, jusqu’à Cacullo, le Cacoulou
de la carte de d’Anville, et se procura, dans le Bambouk, quelques
renseignements sur le Djoliba, fleuve qui coule dans l’intérieur du
Soudan. Sa direction est d’abord du sud au nord jusqu’à Djenné, puis
de l’ouest à l’est jusqu’à Tombouctou, informations qui devaient être
bientôt confirmées par Mungo-Park. Le roi de Bambouk reçut le voyageur
avec cordialité, lui donna un guide pour le conduire à Tombouctou, et
des cauris pour le défrayer de ses dépenses pendant le voyage.
On avait lieu d’espérer que le major parviendrait heureusement jusqu’au
Niger, lorsqu’une note au crayon, à demi effacée, parvint au docteur
Laidley. Datée de Simbing, elle faisait connaître que le voyageur avait
été dépouillé de ses bagages, mais qu’il continuait sa route pour
Tombouctou. Bientôt après, certains autres renseignements venus de
divers côtés donnèrent à penser que Houghton avait été assassiné dans
le Bambarra. On ne fut définitivement fixé sur le sort du major que par
Mungo-Park.
«Simbing, dit Walckenaer, où le major Houghton traça les derniers
mots qu’on ait reçus de lui, est une petite ville frontière du
royaume de Ludamar, entourée de murailles. Dans ce lieu, le major
Houghton se vit abandonné par ses domestiques nègres, qui ne
voulurent pas le suivre dans le pays des Maures. Il n’en continua
pas moins sa route, et, après avoir surmonté un très grand nombre
d’obstacles, il s’avança vers le nord et tenta de traverser le
royaume de Ludamar. Il arriva enfin à Jarra, et fit connaissance avec
quelques marchands maures qui allaient acheter du sel à Tischet,
ville située près des marais salants du grand désert, et à dix
journées de marche au nord de Jarra. Là, au moyen d’un fusil et d’un
peu de tabac, que le major donna à ces marchands, il les engagea à le
mener à Tischet. Quand on songe qu’il prit un tel parti, on ne peut
s’empêcher de croire que les Maures avaient cherché à le tromper,
soit à l’égard de la route qu’il devait suivre, soit sur l’état du
pays situé entre Jarra et Tombouctou.»
Au bout de deux jours de marche, Houghton, s’apercevant qu’on le
trompait, voulut regagner Jarra; les Maures le dépouillèrent de tout
ce qu’il possédait et s’enfuirent. Il fut obligé de retourner à pied à
Jarra. Y mourut-il de faim? y fut-il assassiné par les Maures? On ne
sait au juste; mais on montra à Mungo-Park l’endroit où il avait péri.
La perte des journaux et des observations de Houghton ont rendu presque
nuls pour l’avancement de la science ses fatigues et son dévouement.
On en est réduit, pour trouver des détails sur son exploration, à
les chercher dans les _Proceedings_ de la Société Africaine. A ce
moment, Mungo-Park, jeune chirurgien écossais, qui venait de faire
campagne dans les Indes orientales sur le _Worcester_, apprit que
la Société Africaine cherchait un voyageur qui voulût pénétrer dans
l’intérieur du continent par la Gambie. Mungo-Park, depuis longtemps
désireux d’observer les productions du pays, les mœurs et le caractère
de ces peuples, s’offrit pour cette tâche, bien qu’il eût tout lieu
d’appréhender que son prédécesseur, le major Houghton, n’eût péri dans
sa tentative.
Aussitôt accepté par la société, Mungo-Park procéda aux préparatifs
du voyage et partit de Portsmouth, le 22 mai 1795, avec de puissantes
recommandations pour le docteur Laidley et un crédit de deux cents
livres sterling.
Débarqué à Gillifrie, à l’embouchure de la Gambie, dans le royaume de
Barra, le voyageur remonta la rivière et gagna Pisania, factorerie
anglaise du docteur Laidley. Son premier soin fut d’apprendre la langue
la plus répandue, le mandingue; puis il rassembla les renseignements
nécessaires à l’exécution de ses projets.
Ce séjour d’initiation lui avait permis de récolter des informations
plus exactes et plus précises que celles de ses prédécesseurs sur
les Feloups, les Yolofs, les Foulahs et les Mandingues. Les premiers
sont tristes, querelleurs et vindicatifs, mais courageux et fidèles;
les seconds forment une nation puissante et belliqueuse, à la peau
extrêmement noire. Ils offrent, sauf par la couleur de leur peau et
le langage, une très grande ressemblance avec les Mandingues. Ceux-ci
sont doux et sociables. Grands et bien faits, ils possèdent des femmes
relativement jolies. Enfin, les Foulahs, qui sont les moins foncés,
semblent très attachés à la vie pastorale et agricole. La plupart de
ces populations sont mahométanes et pratiquent la polygamie.
Le 2 décembre, accompagné de deux nègres interprètes et d’un petit
bagage, Mungo-Park s’avança dans l’intérieur. Il pénétra d’abord dans
le petit royaume de Woolli, dont la capitale, Medina, renferme un
millier de maisons. Il visita ensuite Kolor, ville considérable, et
arriva, après avoir franchi un désert de deux jours de marche, dans le
royaume de Bondou. Les habitants sont Foulahs, professent la religion
mahométane et s’enrichissent par le commerce de l’ivoire, quand ils ne
sont pas agriculteurs et pasteurs.
Le voyageur ne tarda pas à atteindre la Falémé, rivière sortie des
montagnes de Dalaba, qui, près de sa source, baigne d’importants gîtes
aurifères. A Fatteconda, capitale du Bondou, il fut reçu par le roi,
qui se refusait à comprendre qu’on voyageât par curiosité. L’entrevue
du voyageur avec les femmes du monarque est assez piquante:
«A peine fus-je entré dans leur cour, dit Mungo-Park, que je me vis
environné de tout le sérail. Les unes me demandaient des médecines,
les autres de l’ambre, et toutes voulaient éprouver ce grand
spécifique des Africains, la saignée. Ces femmes étaient au nombre de
dix à douze, la plupart jeunes et jolies et portant sur la tête des
ornements d’or et des grains d’ambre.
«Elles me plaisantèrent avec beaucoup de gaieté sur différents
sujets. Elles riaient surtout de la blancheur de ma peau et de
la longueur de mon nez, soutenant que l’une et l’autre étaient
artificielles. Elles disaient qu’on avait blanchi ma peau en me
plongeant dans du lait, lorsque j’étais encore enfant, et qu’on avait
allongé mon nez en le pinçant tous les jours jusqu’à ce qu’il eût
acquis cette conformation désagréable et contre nature.»
En sortant du Bondou par le nord, Mungo-Park entra dans le Kajaaga,
auquel les Français donnent le nom de Galam. Le climat de ce pays
pittoresque, arrosé par les eaux du Sénégal, est beaucoup plus sain
que celui des contrées qui se rapprochent de la côte. Les habitants
s’appellent Serawoullis et sont nommés Seracolets par les Français.
La couleur de leur peau est d’un noir de jais, et l’on ne peut, à cet
égard, les distinguer des Yolofs.
«Les Serawoullis, dit Mungo-Park, s’adonnent ordinairement au
commerce. Ils en faisaient autrefois un très grand avec les Français,
à qui ils vendaient de la poudre d’or et des esclaves. Aujourd’hui,
ils fournissent quelques esclaves aux factoreries anglaises établies
sur les bords de la Gambie. Ils sont renommés pour la facilité et la
loyauté avec lesquelles ils traitent les affaires.»
A Joag, Mungo-Park fut dévalisé de la moitié de ses effets par les
envoyés du roi, sous prétexte de lui faire payer un droit de passage.
Heureusement pour lui, le neveu de Demba-Jego-Jalla, roi de Kasson, qui
s’apprêtait à rentrer dans son pays, le prit sous sa protection. Ils
gagnèrent ensemble Gongadi, où se trouvent de belles plantations de
dattiers, et Samie, sur les bords du Sénégal, à la frontière du Kasson.
La première ville qu’on rencontre sur ce territoire est celle de
Tiesie, que Mungo-Park atteignit le 31 décembre. Bien accueilli par la
population, qui lui vendit très bon marché les provisions dont il avait
besoin, le voyageur y subit de la part du frère et du neveu du roi
toutes sortes de vexations.
Mungo-Park quitta cette ville le 10 janvier 1796, pour se rendre à
Kouniakari, capitale du Kasson, pays fertile, riche et bien peuplé,
qui peut mettre quarante mille hommes sous les armes. Le roi, plein de
bienveillance pour le voyageur, voulait que celui-ci restât dans ses
États tant que durerait la guerre entre les royaumes de Kasson et de
Kajaaga. A cette guerre ne pouvaient manquer d’être mêlés le Kaarta et
le Bambara, que Mungo-Park voulait visiter. Cet avis était prudent, et
celui-ci se repentit plus d’une fois de ne l’avoir pas suivi.
Mais, impatient de s’avancer dans l’intérieur, le voyageur ne voulut
rien écouter et gagna le Kaarta, aux plaines unies et sablonneuses. Sur
sa route, il rencontrait une foule d’habitants qui s’enfuyaient dans le
Kasson pour éviter les horreurs de la guerre. Ce spectacle ne l’arrêta
pas, et il continua son chemin jusqu’à la capitale du Kaarta, située
dans une plaine fertile et découverte.
[Illustration: Portrait de Mungo-Park. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Le roi Daisy-Kourabari reçut avec affabilité le voyageur, voulut le
détourner d’entrer dans le Bambara, et, voyant ses efforts inutiles,
il lui conseilla, pour éviter de passer au milieu des combattants,
d’entrer dans le royaume de Ludamar, habité par des Maures. De là il
pourrait pénétrer dans le Bambara.
Pendant le cours de ce voyage, Mungo-Park vit les nègres se nourrir
d’une sorte de pain, au goût de pain d’épices, fait avec les baies du
lotus. Cette plante, le _rhamnus lotus_, croît spontanément dans la
Sénégambie, la Nigritie et le pays de Tunis.
[Illustration: Itinéraire du voyage de Mungo-Park.]
«Ainsi, dit Mungo-Park, on ne peut guère douter que ce ne soit le
fruit de ce même lotus dont Pline dit que se nourrissaient les
Lotophages de la Lybie. J’ai mangé du pain de lotus, et je crois
qu’une armée peut fort bien avoir vécu d’un pareil pain, comme Pline
rapporte qu’ont vécu les Lybiens. Le goût de ce pain est même si
doux et si agréable, qu’il y a apparence que les soldats ne s’en
plaignaient pas.»
Mungo-Park arriva le 22 février à Jarra, ville considérable, aux
maisons de pierre, habitée par des nègres venus du midi pour se
mettre sous la protection des Maures, auxquels ils payent un tribut
considérable. Le voyageur obtint d’Ali, roi de Ludamar, la permission
de traverser ses États sans recevoir d’injures. Malgré cette
assurance, Mungo-Park fut presque entièrement dépouillé par les Maures
fanatiques de Deena. A Sampaka, à Dalli, villes considérables, à Samée,
petit village heureusement situé, le voyageur reçut si bon accueil,
qu’il se voyait déjà parvenu dans l’intérieur de l’Afrique, lorsque
parut une troupe des soldats d’Ali qui l’emmenèrent à Benowm, camp de
ce souverain.