«La population de la colonie était pour nous un nouveau sujet

d’étonnement et de méditation. Jamais peut-être un plus digne objet

d’étude ne fut offert à l’homme d’État et au philosophe; jamais

peut-être l’heureuse influence des institutions sociales ne fut

prouvée d’une manière plus évidente et plus honorable qu’aux rives

lointaines dont nous parlons. Là, se trouvent réunis ces brigands

redoutables qui furent si longtemps la terreur du gouvernement de

leur patrie; repoussés du sein de la société européenne, relégués

aux extrémités du globe, placés dès le premier instant de leur

exil entre la certitude du châtiment et l’espoir d’un sort plus

heureux, environnés sans cesse par une surveillance inflexible autant

qu’active, ils ont été contraints à déposer leurs mœurs antisociales.

«La plupart d’entre eux, après avoir expié leurs crimes par un dur

esclavage, sont rentrés dans les rangs des citoyens. Obligés de

s’intéresser eux-mêmes au maintien de l’ordre et de la justice, pour

la conservation des propriétés qu’ils ont acquises, devenus presque

en même temps époux et pères, ils tiennent à leur état présent par

les liens les plus puissants et les plus chers.

«La même révolution, déterminée par les mêmes moyens, s’est opérée

chez les femmes, et de misérables filles, insensiblement rendues à

des principes de conduite plus réguliers, forment aujourd’hui des

mères de famille intelligentes et laborieuses...»

L’accueil qui fut fait à Port-Jackson à l’expédition française fut on

ne peut plus cordial. Toutes les facilités possibles furent accordées

aux savants pour continuer leurs observations. En même temps, les

vivres, les rafraîchissements, les secours de tout genre leur étaient

prodigués par l’autorité militaire et par les simples particuliers.

Les courses aux environs furent des plus fructueuses. Les naturalistes

eurent l’occasion d’examiner les fameuses plantations de vigne de

Rose-Hill. Les meilleurs plants du Cap, des Canaries, de Madère, de

Xérès et de Bordeaux, avaient été transportés en cet endroit.

«Dans aucune partie du monde, répondaient les vignerons interrogés,

la vigne ne pousse avec plus de force et de vigueur que dans

celui-ci. Toutes les apparences, pendant deux ou trois mois, se

réunissent pour promettre à nos soins des récoltes abondantes; mais

à peine le plus léger souffle vient-il à partir du nord-ouest que

tout est perdu sans ressource; bourgeons, fleurs et feuilles, rien ne

résiste à son ardeur dévorante; tout se flétrit, tout meurt.»

Bientôt après, la culture des vignes, transplantées dans un milieu plus

favorable, allait prendre une extension considérable, et les vignobles

australiens, sans être aujourd’hui devenus des crus renommés,

fournissent un vin agréable à boire et très chargé d’alcool.

A trente milles de Sydney se déroule la chaîne des Montagnes-Bleues,

qui fut longtemps la limite des connaissances des Européens. Le

lieutenant Dawes, le capitaine Teuch Paterson, qui remonta la

rivière Hawkesburg, ce Nil de la Nouvelle-Hollande, Hacking, Bass et

Barraillier, avaient jusqu’alors tenté sans succès de franchir ces

montagnes escarpées.

Déjà, à cette époque, l’écartement des arbres dans les forêts voisines

de la ville, l’abondance et l’excellente qualité des herbages avaient

fait considérer la Nouvelle-Galles du Sud comme un excellent pâturage.

Des bêtes à cornes et des moutons avaient été importés en quantité.

«Ils s’y sont tellement multipliés, que, dans les seules bergeries

de l’État, on comptait, à une époque peu éloignée de celle de notre

séjour à Port-Jackson, 1800 bêtes à cornes, dont 514 taureaux, 121

bœufs et 1165 vaches. La progression de l’accroissement de ces

animaux est si rapide, que, dans l’espace de onze mois seulement, le

nombre des bœufs et des vaches a été porté de 1856 à 2450; ce qui

suppose pour l’année entière une augmentation de 650 individus ou du

tiers de la totalité.

«Qu’on calcule maintenant la marche d’un tel accroissement d’animaux

pour une période de trente ans, et l’on restera persuadé qu’en le

réduisant même à moitié, la Nouvelle-Hollande se trouverait alors

couverte sur ce point d’innombrables troupeaux de bétail.

«Les moutons ont fourni des résultats encore plus avantageux;

et telle est la rapidité de leur multiplication sur ces rivages

lointains, que le capitaine Mac-Arthur, un des plus riches

propriétaires de la Nouvelle-Galles du Sud, ne craint pas d’assurer,

dans un mémoire publié à cet effet, qu’avant vingt ans, la

Nouvelle-Hollande pourra fournir seule à l’Angleterre toute la laine

qu’on y importe aujourd’hui des pays voisins, et dont le prix d’achat

s’élève chaque année, dit-il, à 1,800,000 livres sterling (environ 43

millions de francs).»

On sait aujourd’hui combien ces estimations, toutes merveilleuses

qu’elles paraissaient alors, étaient peu exagérées. Mais, certes, il

était intéressant de prendre cette industrie pastorale, aujourd’hui

si florissante, à ses premiers débuts et de recueillir l’impression

d’étonnement que les résultats déjà acquis avaient produite sur les

navigateurs français.

Les équipages avaient en partie recouvré la santé; mais le nombre des

matelots capables de continuer la campagne était tellement restreint,

qu’il fallut se résigner à renvoyer en France le _Naturaliste_, après

en avoir tiré les hommes les plus valides. Il fut remplacé par une

goëlette de trente tonneaux nommée _le Casuarina_, dont le commandement

fut confié à Louis de Freycinet. Le faible échantillon de ce bâtiment

et son peu de tirant d’eau devaient le rendre précieux pour le service

du littoral.

Le _Naturaliste_, avec le compte rendu de l’expédition, les résultats

des observations de tout genre faites pendant les deux campagnes,

emportait encore, dit Péron, «plus de 40,000 animaux de toutes les

classes, recueillis sur tant de plages pendant les deux années qui

venaient de s’écouler. Trente-trois grosses caisses étaient remplies

de ces collections, les plus nombreuses et les plus riches qu’aucun

voyageur eût jamais fait parvenir en Europe, et qui, étalées en partie

dans la maison que j’occupais avec M. Bellefin, firent l’admiration de

tous les Anglais instruits et particulièrement du célèbre naturaliste

M. Paterson.»

Le _Géographe_ et le _Casuarina_ quittèrent Port-Jackson le 18 novembre

1802. Pendant cette nouvelle campagne, les navigateurs découvrirent

et explorèrent successivement l’île King, les îles Hunter, la partie

nord-ouest de la terre de Diemen, ce qui complétait la géographie du

littoral de cette grande île; puis, à partir du 27 décembre jusqu’au

15 février 1803, le capitaine Baudin reconnut, sur la côte sud-ouest

de l’Australie, l’île des Kanguros et les deux golfes qui s’ouvrent en

face.

«C’est un phénomène bien étrange, dit Péron, que ce caractère de

monotonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses

parties de la Nouvelle-Hollande et sur les îles nombreuses qui s’y

rattachent; un tel phénomène devient encore plus inconcevable par

le contraste qui existe entre ce continent et les terres voisines.

Ainsi, vers le nord-ouest, nous avions vu les îles fertiles de

l’archipel de Timor offrir à nos regards leurs hautes montagnes,

leurs rivières, leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes,

lorsqu’à peine quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis notre

départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi,

vers le sud, nous avions admiré les puissants végétaux de la terre de

Diemen et les monts sourcilleux qui s’élèvent sur toute la surface de

cette terre; plus récemment encore, nous avions célébré la fraîcheur

de l’île King et sa fécondité.

«La scène change; nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande,

et, pour chaque point de nos observations, il faudra désormais

reproduire ces sombres tableaux, qui, tant de fois déjà, ont fatigué

l’esprit du lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils

affligent le navigateur.»

Les ingénieurs, détachés avec le _Casuarina_ pour reconnaître le golfe

Spencer et la presqu’île d’York qui le sépare du golfe Saint-Vincent,

après avoir opéré leurs relèvements dans le plus grand détail et avoir

constaté qu’aucun grand fleuve ne se jette en cet endroit dans la mer,

furent contraints d’abréger leur reconnaissance du port Lincoln, car

le terme prescrit pour le retour à l’île des Kanguros allait expirer.

Certains d’être abandonnés s’ils étaient en retard, ils ne se hâtèrent

pas assez, cependant, car, lorsqu’ils atteignirent cette île, le 1er

février, le _Géographe_ avait mis à la voile, sans s’inquiéter du

_Casuarina_, qui n’avait pourtant que fort peu de vivres.

Baudin continua seul l’exploration de la côte et le relèvement de

l’archipel Saint-François, travail très important, puisque, depuis

la découverte de ces îles par Peter Nuyts, en 1627, aucun navigateur

ne les avait visitées en détail. Flinders venait bien d’opérer cette

reconnaissance, mais Baudin l’ignorait, et ce navigateur se croyait le

premier Européen venu dans ces parages depuis leur découverte.

Lorsque le _Géographe_ arriva, le 6 février, dans le port du

Roi-Georges, il y trouva le _Casuarina_ tellement avarié, qu’il avait

fallu l’échouer sur la plage.

Découvert en 1791 par Vancouver, le port du Roi-Georges est d’une

importance d’autant plus grande, que, sur une étendue de côtes au moins

égale à la distance de Paris à Pétersbourg, c’est le seul point bien

connu de la Nouvelle-Hollande où il soit possible de se procurer de

l’eau douce en tout temps.

Malgré cela, tout le pourtour de la rade est stérile. «L’aspect de

l’intérieur du pays sur ce point, dit M. Boullanger dans son journal,

est véritablement horrible, les oiseaux même y sont rares; c’est un

désert silencieux.»

Au fond d’une des indentations de cette baie, qu’on appelle le havre

aux Huîtres, un naturaliste, M. Faure, découvrit un cours d’eau, la

rivière des Français, dont l’embouchure était large comme la Seine à

Paris. Il entreprit de la remonter et de s’enfoncer ainsi, le plus

loin possible, dans l’intérieur du pays. A deux lieues à peu près

de l’embouchure, l’embarcation se trouva arrêtée par deux digues

solidement construites en pierres sèches qui se rattachaient à une

petite île et interceptaient tout passage.

«Cette muraille était percée par des embrasures placées, pour la

plupart, au-dessus de la ligne de marée basse et dont la partie

tournée vers la mer était très large, tandis que l’autre était, vers

l’intérieur du pays, beaucoup plus étroite. Par ce moyen, le poisson

qui, à mer haute, remontait la rivière, pouvait aisément traverser

la chaussée; mais, toute retraite lui étant à peu près interdite, ce

poisson se trouvait dans une espèce de réservoir, où il était facile

aux pêcheurs de le prendre ensuite à leur gré.»

M. Faure devait trouver cinq autres de ces murailles dans l’espace de

moins d’un tiers de mille. Singulier exemple de l’ingéniosité de ces

peuples barbares, pourtant si voisins de la brute!

[Illustration: Les malades furent transportés à terre. (Page 346.)]

Ce fut dans ce même port du Roi-Georges qu’un des officiers

du _Géographe_, M. Ransonnet, plus heureux que Vancouver et

d’Entrecasteaux, put avoir une entrevue avec les habitants de cette

contrée. C’était la première fois qu’il était donné à un Européen de

les aborder.

«A peine nous parûmes, dit M. Ransonnet, que huit naturels, qui

nous avaient en vain appelés par leurs gestes et par leurs cris le

premier jour de notre apparition sur cette côte, se présentèrent

d’abord tous réunis; ensuite trois d’entre eux, qui sans doute

étaient des femmes, s’éloignèrent. Les cinq autres, après avoir jeté

leurs sagaies au loin, probablement pour nous convaincre de leurs

intentions pacifiques, vinrent nous aider à débarquer. Les matelots,

à mon exemple, leur offrirent divers présents, qu’ils reçurent avec

un air de satisfaction, mais sans empressement. Soit apathie, soit

confiance, après avoir reçu ces objets, ils nous les rendaient avec

une sorte de plaisir, et lorsque nous leur remettions de nouveau ces

mêmes objets, ils les abandonnaient sur la terre ou sur les roches

voisines.

[Illustration: Bonaparte lui fit un excellent accueil. (Page 358.)]

«Plusieurs chiens très beaux et très grands se trouvaient avec eux;

je fis mon possible pour les engager à m’en céder un; je leur offris,

à cet effet, tout ce qui était en mon pouvoir, mais leur volonté fut

inébranlable. Il paraît qu’ils s’en servent surtout pour la chasse

des kanguros, dont ils font leur nourriture, ainsi que du poisson,

que je leur ai vu, moi-même, darder avec leurs sagaies. Ils burent

du café, mangèrent du biscuit et du bœuf salé; mais ils refusèrent

de manger du lard que nous leur offrîmes et le laissèrent sur des

pierres sans y toucher.

«Ces hommes sont grands, maigres et très agiles; ils ont les cheveux

longs, les sourcils noirs, le nez court, épaté et renfoncé à sa

naissance, les yeux caves, la bouche grande, les lèvres saillantes,

les dents très belles et très blanches. L’intérieur de leur bouche

paraissait noir comme l’extérieur de leur corps.

«Les trois plus âgés d’entre eux, qui pouvaient avoir de quarante

à cinquante ans, portaient une grande barbe noire; ils avaient les

dents comme limées et la cloison des narines percée; leurs cheveux

étaient taillés en rond et naturellement bouclés. Les deux autres,

que nous jugeâmes être âgés de seize à dix-huit ans, n’offraient

aucune espèce de tatouage; leur longue chevelure était réunie en un

chignon poudré d’une terre rouge dont les vieux avaient le corps

frotté.

«Du reste, tous étaient nus et ne portaient d’autre ornement qu’une

espèce de large ceinture composée d’une multitude de petits cordons

tissus de poil de kanguro. Ils parlent avec volubilité et chantent

par intervalles, toujours sur le même ton, et en s’accompagnant

des mêmes gestes. Malgré la bonne intelligence qui ne cessa de

régner entre nous, ils ne voulurent jamais nous permettre d’aller

vers l’endroit où les autres naturels, probablement leurs femmes,

s’étaient allés cacher.»

A la suite d’une relâche de douze jours dans le port du Roi-Georges,

les navigateurs reprirent la mer. Ils rectifièrent et complétèrent les

cartes de d’Entrecasteaux et de Vancouver, relatives aux terres de

Leuwin, d’Edels et d’Endracht, qui furent successivement prolongées et

relevées du 7 au 26 mars. De là, Baudin passa à la terre de Witt, dont

les détails étaient presque entièrement inconnus, lorsqu’il l’avait

abordée pour la première fois. Il espérait être plus heureux que de

Witt, Vianen, Dampier et Saint-Allouarn, qui avaient été constamment

repoussés de cette terre; mais les hauts-fonds, les récifs, les bancs

de sable rendaient cette navigation extrêmement dangereuse.

A ces périls vint bientôt se joindre une illusion singulière, le

mirage. L’effet en était tel, que «le _Géographe_, qui naviguait à plus

d’une lieue des brisants, paraissait en être environné de toutes parts,

et qu’il n’était personne, à bord du _Casuarina_, qui ne le crût dans

un péril imminent. La magie de l’illusion ne fut détruite que par son

excès même.»

Le 3 mai, le _Géographe_, accompagné du _Casuarina_, jetait pour

la seconde fois l’ancre dans le port de Coupang, à Timor. Juste un

mois plus tard, après s’être ravitaillé complètement, le capitaine

Baudin quittait Timor et faisait voile d’abord pour la Terre de Witt,

où il espérait trouver des brises de terre et de mer propres à le

faire avancer dans l’est, puis ensuite pour l’île de France, où il

mourut, le 16 septembre 1803. L’état de plus en plus précaire de sa

santé n’influa-t-il pas singulièrement sur le caractère de ce chef

d’expédition, et l’état-major aurait-il eu autant à se plaindre d’un

homme dont toutes les facultés eussent été en équilibre? C’est aux

physiologistes qu’il appartient de répondre.

Le 23 mars, le _Géographe_ entrait dans la rade de Lorient, et, trois

jours après, on commençait à débarquer les diverses collections

d’histoire naturelle qu’il rapportait.

«Indépendamment d’une foule de caisses de minéraux, de plantes

desséchées, de poissons, de reptiles et de zoophytes conservés dans

l’alcool, de quadrupèdes et d’oiseaux empaillés ou disséqués, nous

avions encore soixante-dix grandes caisses remplies de végétaux en

nature, comprenant près de deux cents espèces de plantes utiles,

environ six cents espèces de graines, enfin une centaine d’animaux

vivants.»

Nous compléterons ces renseignements par quelques détails extraits du

rapport fait au gouvernement par l’Institut. Ils ont particulièrement

trait à la collection zoologique réunie par MM. Péron et Lesueur.

«Plus de cent mille échantillons d’animaux d’espèces grandes et

petites la composent; elle a déjà fourni plusieurs genres importants;

il en reste bien davantage encore à faire connaître, et le nombre

des espèces nouvelles, d’après le rapport du professeur du Muséum,

s’élève à plus de deux mille cinq cents.»

Si l’on rappelle maintenant que le deuxième voyage de Cook,--le plus

brillant qui eût été fait jusqu’à ce jour,--n’en a cependant fourni

que deux cent cinquante, et que tous les voyages réunis de Carteret,

de Wallis, de Furneaux, de Meares, de Vancouver lui-même, n’en ont pas

tous ensemble produit un nombre aussi considérable; si l’on observe

qu’il en est de même de toutes les expéditions françaises, il en

résulte que MM. Péron et Lesueur auront eux seuls plus fait connaître

d’animaux nouveaux que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers

temps.

Quant aux résultats géographiques et hydrographiques, ils étaient

considérables. Le gouvernement anglais s’est toujours refusé à les

reconnaître, et Desborough Cooley, dans son _Histoire des Voyages_,

subordonne complètement les découvertes de Baudin à celles de Flinders.

Au reste, on alla jusqu’à supposer que Flinders n’avait été retenu

prisonnier pendant six ans et demi à l’île de France que pour laisser

aux rédacteurs français le loisir de consulter ses cartes et de

combiner d’après elles la relation de leur voyage. Cette accusation est

tellement absurde, qu’il suffit de l’avoir reproduite. Nous ne nous

ferons pas l’injure de la combattre.

Les deux navigateurs anglais et français ont joué chacun un assez beau

rôle dans l’histoire de la découverte des côtes de l’Australie pour

qu’il soit nécessaire d’élever l’un aux dépens de l’autre. La part

qui revient à chacun d’eux nous semble avoir été faite avec beaucoup

de justice et de discernement dans la préface de la seconde édition

du _Voyage de découvertes australes_ de Péron, revue et corrigée par

Louis de Freycinet. Nous y renvoyons le lecteur que cette querelle

d’antériorité de découvertes peut intéresser.

CHAPITRE II

LES EXPLORATEURS DE L’AFRIQUE

Shaw en Algérie et à Tunis.--Hornemann dans le Fezzan--Adanson

au Sénégal.--Houghton en Sénégambie.--Mungo-Park et ses deux

voyages au Djoliba ou Niger.--Sego.--Tombouctou.--Sparmann et

Levaillant au Cap, à Natal et dans l’intérieur.--Lacerda en

Mozambique et chez Cazembé.--Bruce en Abyssinie.--Les sources

du Nil Bleu.--Le lac Tzana.--Voyage de Browne dans le Darfour.

Un Anglais, Thomas Shaw, attaché comme chapelain au comptoir d’Alger,

avait mis à profit ses douze ans de séjour dans les États Barbaresques

pour réunir une riche collection de curiosités naturelles, de

médailles, d’inscriptions et d’objets d’art. S’il ne visita pas

lui-même les parties méridionales de l’Algérie, il sut, du moins,

s’entourer d’hommes sérieux, bien informés, qui lui donnèrent, sur

beaucoup de localités peu connues, une masse de renseignements exacts

et d’informations précieuses. Son travail, qu’il publia sous la forme

de deux gros in-4o, avec de nombreuses figures dans le texte, porte sur

toute l’ancienne Numidie.

C’est bien plutôt l’œuvre d’un érudit que d’un voyageur, et cette

érudition, il faut l’avouer, est souvent fort mal digérée. Mais, quel

que soit ce travail de géographie historique, il ne manquait pas de

prix pour l’époque, et personne n’aurait été, plus et mieux que Shaw,

en état de réunir la quantité prodigieuse de matériaux qui y sont mis

en œuvre.

L’extrait suivant pourra donner une idée de la manière dont cet ouvrage

est conçu:

«La principale manufacture des Kabyles et des Arabes est de faire des

_hykes_ (c’est ainsi qu’ils appellent leurs couvertures de laine)

et des tissus de poil de chèvre, dont ils couvrent leurs tentes. Il

n’y a que les femmes qui s’occupent de cet ouvrage, comme faisaient

autrefois Andromaque et Pénélope; elles ne se servent point de

navette, mais conduisent chaque fil de la trame avec les doigts. Une

de ces hykes a communément six aunes d’Angleterre de long et cinq ou

six pieds de large, et sert aux Kabyles et aux Arabes d’habillement

complet pendant le jour et de lit et de couverture pendant la nuit.

C’est un vêtement léger, mais fort incommode, parce qu’il se dérange

et tombe souvent; de sorte que ceux qui le portent sont obligés

de le relever et de le rajuster à tout moment. Cela fait aisément

comprendre de quelle utilité est une ceinture lorsqu’il faut agir,

et, par conséquent, toute l’énergie de l’expression allégorique qui

revient si souvent dans l’Écriture: _avoir les reins ceints_.

«La manière de porter ce vêtement et l’usage qu’on en a toujours fait

pour s’en couvrir, lorsqu’on était couché, pourraient nous faire

croire que, du moins, l’espèce la plus fine des hykes, telles que les

portent les femmes et les gens d’un certain rang chez les Kabyles,

est la même que les anciens appelaient _peplus_. Il est aussi fort

probable que l’habillement appelé _toga_ chez les Romains, qu’ils

jetaient seulement sur les épaules et dont ils s’enveloppaient, était

de cette espèce, car, à en juger par la draperie de leurs statues, la

_toga_ ou le manteau y est arrangée à peu près de la même façon que

la hyke des Arabes.»

Il est inutile de nous arrêter plus longtemps sur cet ouvrage, dont

l’intérêt, au point de vue qui nous occupe, est presque nul. Il vaut

mieux nous étendre un peu sur le voyage de Frédéric-Conrad Hornemann au

Fezzan.

C’est sous les auspices de la Société fondée à Londres pour

l’exploration de l’Afrique que ce jeune Allemand devait faire

cette expédition. Ayant appris la langue arabe et acquis quelques

connaissances en médecine, il fut définitivement agréé par la Société

Africaine, qui, après lui avoir remis des lettres de recommandation et

des saufs-conduits, lui ouvrit un crédit illimité.

Il quitta Londres au mois de juillet 1797 et vint à Paris. Lalande

le présenta à l’Institut, lui remit son _Mémoire sur l’Afrique_, et

Broussonnet lui fit faire la connaissance d’un Turc, qui lui donna les

lettres de recommandation les plus pressantes pour certains marchands

du Caire en relations d’affaires avec l’intérieur de l’Afrique.

Hornemann mit à profit son séjour au Caire pour se perfectionner dans

la langue arabe et étudier les mœurs et les coutumes des indigènes.

Hâtons-nous d’ajouter que le voyageur avait été présenté au commandant

en chef de l’armée d’Égypte par Monge et Berthollet. Bonaparte lui fit

excellent accueil et mit à sa disposition toutes les ressources du pays.

Pour Hornemann, la plus sûre manière de voyager était de se déguiser

en marchand mahométan. Il se hâta donc d’apprendre certaines prières,

d’adopter certaines habitudes suffisantes à ses yeux pour tromper des

gens non prévenus. D’ailleurs, il partait avec un de ses compatriotes,

Joseph Frendenburgh, qui, depuis douze ans, avait embrassé la religion

musulmane, avait fait trois voyages à la Mecque et parlait avec

facilité les divers dialectes turcs et arabes les plus usités. Il

devait servir d’interprète à Hornemann.

Le 5 septembre 1798, le voyageur quitta le Caire avec une caravane de

marchands et commença par visiter la fameuse oasis de Jupiter Ammon ou

de Siouah, située dans le désert, à l’est de l’Égypte. C’est un petit

État indépendant, qui reconnaît le sultan, mais sans lui payer tribut.

Autour de la ville de Siouah, se trouvent plusieurs villages à un ou

deux milles de distance. La ville est bâtie sur un rocher dans lequel

les habitants se sont creusé leurs demeures. Les rues sont si étroites,

si embrouillées, qu’un étranger ne peut s’y reconnaître.

L’étendue de cette oasis est considérable. Son district le plus fertile

est une vallée bien arrosée, d’environ cinquante milles de circuit,

qui produit du blé et des végétaux comestibles. Son produit le plus

rémunérateur consiste en dattes d’un excellent goût, dont la renommée

est proverbiale chez les Arabes du Sahara.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 32 / 43 段