C’est sans doute celui dont il est question, sous le nom de Finaou,
dans le voyage du capitaine Cook, qu’il appelait Touté. Mais celui-ci
n’était qu’un chef secondaire. Le roi, le chef suprême de Tonga-Tabou,
de Vavao, d’Annamooka, avait nom Toubau. Il vint visiter les vaisseaux,
et rapporta un fusil qui avait été enlevé, quelques jours avant,
à une sentinelle. Il fit présent à d’Entrecasteaux de deux pièces
d’étoffe d’écorce de mûrier à papier, si grandes, que chacune d’elles,
étant déployée, eût facilement couvert le vaisseau; puis, ce furent
des nattes et des cochons, en échange desquels on lui fit cadeau
d’une belle hache et d’un habit rouge de général, dont il se revêtit
sur-le-champ.
Deux jours après, une femme, d’un embonpoint extraordinaire, âgée
d’au moins cinquante ans, et à laquelle les naturels donnaient des
marques de respect extraordinaire, se fit conduire à bord. C’était la
reine Tiné. Elle goûta à tous les mets qu’on lui offrit, mais donna la
préférence aux bananes confites. Le maître d’hôtel se tenait derrière
elle et attendait le moment de desservir; mais elle lui en évita la
peine en s’appropriant l’assiette et la serviette.
Le roi Toubau voulut donner une fête à d’Entrecasteaux. L’amiral fut
reçu à terre par les deux chefs, Finau et Omalaï, qui le conduisirent à
une esplanade très étendue. Toubau arriva avec ses deux filles; elles
avaient répandu sur leurs cheveux une grande quantité d’huile de coco,
et elles portaient chacune un collier fait avec les jolies graines de
l’_abrus precatorius_.
«Les insulaires formaient, dit la relation, de toutes parts un grand
concours; nous estimâmes qu’ils étaient pour le moins au nombre de
quatre mille.
«La place d’honneur était, sans doute, à la gauche du roi, car il
invita le général à s’y asseoir. Celui-ci fit apporter aussitôt
les présents destinés pour Toubau, qui lui en témoigna beaucoup de
reconnaissance. Mais rien de tout ce qui lui fut offert n’excita
autant l’admiration de cette nombreuse assemblée qu’une pièce de
damas cramoisi, dont la couleur vive leur fit crier de toutes parts:
_Eho! eho!_ qu’ils répétèrent longtemps en marquant la plus grande
surprise. Ils firent entendre le même cri lorsque nous déroulâmes
quelques pièces de ruban, où dominait la couleur rouge. Le général
donna ensuite une chèvre pleine, un bouc et deux lapins (un mâle et
une femelle). Le roi promit d’en avoir le plus grand soin et de les
laisser multiplier dans son île.
«Omalaï, que Toubau nous dit être son fils, reçut aussi du général
quelques présents, de même que plusieurs autres chefs.
«Nous avions à notre droite, vers le nord-est, treize musiciens, qui,
assis à l’ombre d’un arbre à pain chargé d’un nombre prodigieux de
fruits, chantaient ensemble en faisant différentes parties. Quatre
d’entre eux tenaient à la main un bambou d’un mètre à un mètre et
demi de longueur, dont ils frappaient la terre pour marquer la
mesure; le plus long de ces bambous servait quelquefois à en marquer
tous les temps. Ces instruments rendaient des sons approchant assez
de ceux d’un tambourin, et ils étaient entre eux dans la proportion
suivante: les deux bambous de grandeur moyenne formaient l’unisson;
le plus long était à un ton et demi au-dessous, et le plus court à
deux tons et demi plus haut. Le musicien qui chantait la haute-contre
se faisait entendre beaucoup au-dessus de tous les autres, quoique sa
voix fût un peu rauque; il s’accompagnait en même temps en frappant
avec deux petits bâtons de casuarina sur un bambou long de six mètres
et fendu dans toute sa longueur.
«Trois musiciens, placés devant les autres, s’attachaient encore
à exprimer le sujet de leur chant par des gestes qu’ils avaient
sans doute bien étudiés, car ils les répétaient ensemble de la même
manière. De temps en temps, ils tournaient la tête du côté du roi,
en faisant avec leurs bras des mouvements qui ne manquaient pas de
grâce; d’autres fois, ils inclinaient la tête avec vitesse jusque sur
la poitrine et la secouaient à différentes reprises.
«Sur ces entrefaites, Toubau offrit au général des pièces d’étoffe
fabriquées avec l’écorce du mûrier à papier, et il les fit déployer
avec beaucoup d’ostentation pour nous faire connaître tout le prix de
son présent.
«Celui de ses ministres qui était assis à sa droite ordonna qu’on
préparât le kava, et bientôt on en apporta plein un vase de bois
taillé en ovale, dont la longueur était d’un mètre.
«Les musiciens avaient sans doute réservé pour cet instant leurs plus
beaux morceaux, car, à chaque pose qu’ils faisaient, nous entendions
crier de toutes parts: _Mâli! mâli!_ et les applaudissements réitérés
des habitants nous firent connaître que cette musique faisait sur eux
une impression très vive et très agréable.
«Le _kava_ fut ensuite distribué aux différents chefs par celui qui
avait ordre de le préparer.....»
Ce concert était bien loin de valoir, on le voit, les fêtes splendides
qui avaient eu lieu pour la réception de Cook.
La reine Tiné donna ensuite un grand bal, précédé d’un concert qui
avait attiré un grand concours de naturels, parmi lesquels, il est
bon de le remarquer, s’étaient glissés un grand nombre de voleurs,
dont l’impudence finit par être telle, qu’ils se saisirent par force
d’un couteau. Vivement poursuivis par le forgeron de la _Recherche_,
ils se retournèrent, lorsqu’ils le virent seul, le chargèrent et lui
fendirent la tête d’un coup de massue. Par bonheur, cette rixe fut
aperçue de l’_Espérance_, d’où l’on tira un coup de canon qui dispersa
les assassins. Plusieurs insulaires, à cette occasion, furent tués par
des officiers ou des matelots, qui ne savaient pas exactement ce qui
s’était passé et croyaient voir des ennemis dans tous les insulaires
qu’ils rencontraient.
Les bonnes relations ne tardèrent pas cependant à se rétablir, et elles
étaient si cordiales au moment du départ, que plusieurs indigènes
demandèrent à s’embarquer pour venir en France.
«Les notions que des insulaires très intelligents nous donnèrent sur
les vaisseaux qui avaient mouillé dans cet archipel, dit la relation,
nous firent connaître que La Pérouse n’avait relâché dans aucune de
ces îles... Ils se souvenaient très bien des différentes époques
auxquelles ils avaient vu le capitaine Cook, et, pour nous en faire
connaître les intervalles, ils comptaient par récoltes d’ignames et
nous en indiquaient deux pour chaque année.»
Cette information relative à La Pérouse est en contradiction absolue
avec les renseignements que Dumont-Durville recueillit, trente-cinq ans
plus tard, il est vrai, de la Tamaha alors régnante.
«Je voulus savoir, dit-il, si, entre Cook et d’Entrecasteaux, il
n’était pas venu d’autres Européens à Tonga. Après avoir réfléchi
quelques moments, elle m’expliqua très clairement que, peu d’années
avant le passage de d’Entrecasteaux, deux grands navires, semblables
aux siens, avec des canons et beaucoup d’Européens, avaient mouillé
à Annamooka, où ils étaient restés dix jours. Leur pavillon était
tout blanc et non pas semblable à celui des Anglais. Les étrangers
étaient fort bien avec les naturels; on leur donna une maison à terre
où se faisaient des échanges. Un naturel, qui avait vendu, moyennant
un couteau, un coussinet en bois à un officier, fut tué par celui-ci
d’un coup de fusil, pour avoir voulu remporter sa marchandise, après
en avoir reçu le prix. Du reste, cela ne troubla pas la paix, parce
que le naturel avait tort en cette circonstance.»
L’honorabilité de Dumont-Durville le mettant à l’abri de tout soupçon
de supercherie, on ne peut s’empêcher de reconnaître que plusieurs
parties de cette déposition circonstanciée présentent un grand
caractère de vérité. Ce qui a trait à la couleur du pavillon, différent
de celui des Anglais, est particulièrement probant. Devons-nous en
conclure à la légèreté des recherches faites par d’Entrecasteaux? Cela
serait bien grave. Nous allons cependant rapporter tout à l’heure
deux circonstances qui sembleraient de nature à lui faire encourir ce
reproche.
Ce fut avec les témoignages d’un vif regret que les naturels virent
partir les frégates françaises, le 21 germinal. Six jours plus
tard, l’_Espérance_ signalait Erronan, la plus orientale des îles
du Saint-Esprit, découverte par Quiros, en 1606; puis, ce furent
successivement Annatom, Tanna, dont le volcan est toujours en éruption,
etc., et les îles Beautemps-Beaupré. Portées bientôt par les courants,
les frégates furent en vue des montagnes de la Nouvelle-Calédonie et
mouillèrent dans le port de Balade, où le capitaine Cook avait jeté
l’ancre en 1774.
Les sauvages connaissaient le fer, mais ils ne l’appréciaient pas
autant que d’autres peuples, sans doute parce que les pierres dont
ils se servaient étaient extrêmement dures et leur en rendaient la
privation moins sensible. Leurs premiers mots, en montant à bord,
furent pour demander à manger, et il n’y avait pas à s’y méprendre,
car ils montraient leur ventre qui était extrêmement aplati. Leurs
pirogues n’étaient pas si artistement construites que celles des îles
des Amis, et ils les manœuvraient assez mal,--remarques déjà faites par
le capitaine Cook. La plupart de ces insulaires, aux cheveux laineux,
à la peau presque aussi noire que les naturels de Van-Diemen, étaient
armés de zagaies et de massues; ils portaient en outre, à la ceinture,
un petit sac de pierres ovoïdales, qu’ils lancent avec leurs frondes.
Après une promenade à terre, pendant laquelle ils visitèrent les huttes
en forme de ruches des naturels, les officiers et les naturalistes
songèrent à regagner les navires.
«De retour vers le lieu de notre débarquement, dit la relation, nous
trouvâmes plus de sept cents naturels qui étaient accourus de toutes
parts. Ils nous demandèrent des étoffes et du fer en échange de leurs
effets, et, bientôt, quelques-uns d’entre eux nous prouvèrent qu’ils
étaient des voleurs très effrontés.
«Parmi leurs différents tours, j’en citerai un que me jouèrent
deux de ces fripons. L’un d’eux m’offrit de me vendre un petit
sac qui renfermait des pierres taillées en ovale et qu’il portait
à la ceinture. Aussitôt il le dénoua et feignit de vouloir me le
donner d’une main, tandis que de l’autre il recevait le prix dont
nous étions convenus. Mais, au même instant, un autre sauvage, qui
s’était placé derrière moi, jeta un grand cri pour me faire tourner
la tête de son côté, et aussitôt le fripon s’enfuit avec son sac et
mes effets en cherchant à se cacher dans la foule. Nous ne voulûmes
pas le punir, quoique nous fussions pour la plupart armés de fusils.
Cependant, il était à craindre que cet acte de douceur ne fût regardé
par ces peuples comme un acte de faiblesse et ne les rendit encore
plus insolents. Ce qui arriva peu de temps après semble le confirmer.
«Plusieurs d’entre eux furent assez hardis pour jeter des pierres à
un officier qui n’était éloigné de nous que de deux cents pas. Nous
ne voulûmes pas encore sévir contre eux, car le récit de Forster nous
avait prévenus si avantageusement à leur égard, qu’il nous fallait
encore d’autres faits pour détruire la bonne opinion que nous avions
de la douceur de leur caractère; mais bientôt nous eûmes des preuves
incontestables de leur férocité.
«L’un d’eux, ayant un os fraîchement grillé et dévorant un reste de
chair qui y était encore attaché, s’avança vers le citoyen Piron et
l’engagea à partager son repas; celui-ci, croyant que le sauvage lui
offrait un morceau de quelque quadrupède, accepta l’os, qui n’était
plus recouvert que de parties tendineuses, et, me l’ayant montré,
je reconnus qu’il appartenait au bassin d’un enfant de quatorze à
quinze ans. Les naturels qui nous entouraient nous indiquèrent, sur
un enfant, la position de cet os; ils convinrent sans difficulté que
la chair dont il avait été couvert avait servi aux repas de quelque
insulaire, et ils nous firent même connaître que c’était pour eux un
mets très friand...
«La plupart de ceux de notre expédition qui étaient restés à bord
ne voulurent point ajouter foi au récit que nous leur fîmes du goût
barbare de ces insulaires, ne pouvant se persuader que ces peuples,
dont le capitaine Cook et Forster avaient fait une peinture si
avantageuse, fussent dégradés par un aussi horrible vice; mais il ne
fut pas difficile de convaincre les plus incrédules. J’avais apporté
l’os déjà rongé, que notre chirurgien major reconnut pour celui d’un
enfant; je le présentai aux deux habitants que nous avions à bord;
sur-le-champ l’un de ces anthropophages le saisit avec avidité et
arracha avec ses dents les ligaments et les cartilages qui y tenaient
encore; je le passai ensuite à son camarade, qui y trouva aussi
quelque chose à ronger.»
[Illustration: Néo-Calédoniens.]
Les naturels qui étaient venus à bord avaient volé tant d’objets et
avec une telle impudence, qu’on avait été obligé de les chasser. Le
lendemain, à peine les Français étaient-ils descendus à terre, qu’ils
trouvèrent les sauvages prenant leur repas.
[Illustration: La rivière des Cygnes. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Ceux-ci leur offrirent aussitôt à manger de la chair grillée tout
récemment, qu’on reconnut être de la chair humaine.
Quelques-uns s’approchèrent même des Français et «leur tâtèrent à
plusieurs reprises les parties les plus musculeuses des bras et des
jambes en prononçant le mot _karapek_ d’un air d’admiration et même de
désir, ce qui n’était pas trop rassurant pour nous.»
Plusieurs officiers furent assaillis et volés avec la plus grande
effronterie. Les intentions des naturels n’étaient pas douteuses;
bientôt, même, ils cherchèrent à s’emparer des haches de plusieurs
matelots descendus à terre pour faire du bois, et il fallut tirer sur
eux pour s’en débarrasser.
Ces hostilités se renouvelèrent à plusieurs reprises et se terminèrent
toujours par la fuite des naturels, qui eurent plusieurs hommes tués ou
blessés. Le peu de succès de ces tentatives ne les empêcha pas de les
recommencer toutes les fois qu’ils crurent trouver l’occasion favorable.
La Billardière fut témoin d’un fait, plusieurs fois observé depuis,
mais qui avait longtemps paru invraisemblable. Il vit ces indigènes
manger de la stéatite. Cette terre «sert à amortir le sentiment de la
faim en remplissant leur estomac et en soutenant ainsi les viscères
attachés au diaphragme, et, quoique cette substance ne fournisse aucun
aliment nourricier, elle est cependant très utile à ces peuples, qui
doivent être fort souvent exposés à de longues privations d’aliments,
parce qu’ils s’adonnent très peu à la culture de leurs terres,
d’ailleurs très stériles... On ne se serait jamais imaginé que des
anthropophages eussent recours à un pareil expédient, lorsqu’ils sont
pressés par la faim.»
Les navigateurs n’avaient pu recueillir pendant leur séjour à la
Nouvelle-Calédonie aucun renseignement sur La Pérouse. Cependant, une
tradition, que M. Jules Garnier a recueillie, veut que, quelque temps
après le passage de Cook, deux grands navires se soient approchés de
l’extrémité septentrionale de l’île des Pins, et y aient envoyé des
embarcations.
«Le premier moment d’effroi passé, dit M. Jules Garnier, dans une
communication insérée au _Bulletin de la Société de géographie_ de
novembre 1869, les indigènes s’approchèrent de ces étrangers et
fraternisèrent avec eux; ils furent d’abord émerveillés de toutes
leurs richesses; la cupidité les poussa ensuite à s’opposer par la
force au départ de nos marins; mais ceux-ci, par une fusillade,
qui jeta plusieurs indigènes à terre, calmèrent leur ardeur.
Peu satisfaits de cette sauvage réception, les deux vaisseaux
s’éloignèrent dans la direction de la grande terre, après avoir tiré
un coup de canon, que les habitants crurent être un coup de tonnerre.»
Il est fort étonnant que d’Entrecasteaux, qui fut en rapport avec
les indigènes de l’île des Pins, n’ait pas entendu parler de ces
événements. Cette île n’est pas très étendue, sa population n’a jamais
été nombreuse. Il faut donc que les indigènes aient tenu à garder
secrets leurs rapports avec La Pérouse.
Si, dans sa navigation au long du récif madréporique qui défend des
assauts de l’Océan la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie,
d’Entrecasteaux avait su découvrir une des nombreuses coupures qui s’y
rencontrent, il aurait pu, là encore, trouver quelque trace du passage
de La Pérouse, navigateur soigneux et hardi, émule de Cook, qui dut
débarquer sur plusieurs points de ce littoral. Un baleinier, dont le
rapport est cité par Rienzi, affirmait avoir vu entre les mains des
Néo-Calédoniens des médailles et une croix de Saint-Louis provenant de
l’expédition française.
M. Jules Garnier, pendant un voyage de Nouméa à Canala, a vu, au mois
de mars 1865, entre les mains d’un des indigènes de son escorte,
«une vieille épée rouillée, effilée comme l’étaient celles du siècle
dernier, et portant sur la garde des fleurs de lis.» Tout ce qu’on
put tirer de son propriétaire, c’est qu’il la possédait depuis très
longtemps.
Il n’y a pas apparence qu’un membre quelconque de l’expédition ait
fait cadeau d’une épée à ces sauvages, encore moins d’une croix de
Saint-Louis. Quelque officier aura sans doute été tué dans une rixe, et
c’est ainsi que ces objets seront parvenus entre les mains des naturels.
Cette hypothèse a l’avantage d’être d’accord avec l’explication, donnée
par M. Garnier, des contradictions flagrantes qu’on rencontre dans la
peinture du caractère du peuple de Balade par Cook et d’Entrecasteaux.
Pour le premier, ces indigènes ont toutes les qualités: bons, francs,
paisibles; pour le second, tous les défauts: voleurs, traîtres,
anthropophages.
Quelques faits extraordinaires, suivant M. Garnier, n’auraient-ils pas
modifié, entre ces deux visites, la manière d’agir de ces naturels? Une
rixe n’aurait-elle pas eu lieu? Les Européens n’auraient-ils pas été
forcés de faire usage de leurs armes? N’auraient-ils pas détruit des
plantations, brûlé des cases? Ne faudrait-il pas attribuer à quelque
événement de ce genre l’accueil hostile qui fut fait à d’Entrecasteaux?
La Billardière, racontant une excursion qu’il fit aux montagnes dont
est formée la chaîne de partage des eaux à l’extrémité septentrionale
de la Nouvelle-Calédonie, et d’où l’on aperçoit la mer des deux côtés,
dit:
«Nous n’étions plus suivis que par trois naturels, _qui sans doute
nous avaient vus un an auparavant_ longer la côte occidentale de leur
île, car, avant de nous quitter, ils nous parlèrent de deux vaisseaux
qu’ils avaient aperçus de ce côté.»
La Billardière eut le tort de ne pas les presser de questions à ce
sujet. Étaient-ce les navires de La Pérouse ou ceux de d’Entrecasteaux
qu’avaient aperçus ces sauvages? Était-ce bien «un an auparavant?»
On voit, d’après les détails que nous donnons ici, combien il est
regrettable que d’Entrecasteaux n’ait pas poussé ses recherches
avec plus de zèle. Il eût sans doute retrouvé les traces de ses
compatriotes. Nous allons voir, tout à l’heure, qu’avec un peu plus
de chance, il les aurait retrouvés, sinon tous, du moins en partie,
vivants.
Pendant cette relâche, le capitaine Huon de Kermadec avait succombé aux
atteintes d’une fièvre étique qui le dévorait depuis plusieurs mois.
Il fut remplacé dans le commandement de l’_Espérance_ par M. d’Hesmivy
d’Auribeau.
Parti de la Nouvelle-Calédonie le 21 floréal, d’Entrecasteaux reconnut
successivement les îles de Moulin, Huon, et l’île Santa-Cruz de
Mendana, séparée de l’île de la Nouvelle-Jersey par un canal où furent
attaqués les bâtiments français.
Dans le sud-est paraissait une île que d’Entrecasteaux nomma île de
la Recherche, et qu’il aurait pu appeler de la Découverte, s’il avait
songé à s’en approcher. C’était Vanikoro, îlot entouré de récifs
madréporiques sur lesquels les bâtiments de La Pérouse avaient fait
naufrage, et que, suivant toute vraisemblance, habitaient encore
à cette époque une partie des malheureux navigateurs. Fatalité
inconcevable! arriver aussi près du but et passer à côté! Mais le voile
qui cachait le sort des compagnons de La Pérouse ne devait être déchiré
que bien longtemps après.
Après avoir reconnu en détail l’extrémité méridionale de Santa-Cruz,
sans pouvoir recueillir le moindre renseignement sur l’objet de ses
recherches, d’Entrecasteaux se dirigea vers la terre des Arsacides de
Surville, dont il reconnut l’extrémité méridionale; puis, il gagna
les côtes de la Louisiade, que La Pérouse avait annoncé vouloir
visiter en quittant les Salomon, et releva, le 7 prairial, le cap de
la Délivrance. Ce cap n’appartient pas à la Nouvelle-Guinée, comme se
l’était figuré Bougainville; il forme l’extrémité d’une île, qui fut
appelée Rossel, du nom d’un des officiers qui devait être le principal
historien de l’expédition.
Après avoir navigué le long d’une suite d’îles basses et rocheuses, de
bas-fonds, qui reçurent les noms des principaux officiers, les deux
frégates atteignirent les côtes de la Nouvelle-Guinée, à la hauteur du
cap du Roi-Guillaume; puis, elles gouvernèrent, afin de donner dans
le détroit de Dampier. On longea ensuite la côte septentrionale de la
Nouvelle-Bretagne, au nord de laquelle on découvrit plusieurs petites
îles très montueuses, inconnues jusqu’alors. Le 17 juillet, on était en
vue d’une petite île, voisine de celle des Anachorètes.
D’Entrecasteaux, attaqué depuis longtemps de la dysenterie et du
scorbut, était alors à toute extrémité. Cédant aux instances de ses
officiers, il se détermina à se séparer de l’_Espérance_ pour gagner
plus rapidement Waigiou. Le lendemain, 20 juillet, il s’éteignait à la
suite de longues et douloureuses souffrances.
Après une relâche à Waigiou et à Bourou, dont le résident combla les
Français de bons procédés, et où quelques habitants avaient conservé
le souvenir de Bougainville, l’expédition, d’abord sous le commandement
de d’Auribeau, qui tomba bientôt malade, puis sous celui de Rossel,
franchit le détroit de Bouton, celui de Saleyer, et arriva le 19
octobre devant Sourabaya.
De graves nouvelles y surprirent les membres de l’expédition. Louis
XVI avait été décapité, la France était en guerre avec la Hollande
et toutes les puissances de l’Europe. Bien que la _Recherche_ et
l’_Espérance_ eussent besoin de nombreuses réparations et que la santé
de leurs équipages exigeât un long repos, d’Auribeau se préparait
à gagner l’île de France, lorsqu’il fut retenu par le gouverneur
hollandais. La mésintelligence qui éclata bientôt entre les membres de
l’expédition, dont les opinions politiques étaient très différentes,
fit craindre au gouverneur que des troubles ne vinssent à éclater
dans sa colonie, et il voulut soumettre ses «prisonniers» à des
conditions très humiliantes, par lesquelles il fallut cependant passer.
L’irritation et la haine éclatèrent, lorsque d’Auribeau crut à propos
d’arborer le pavillon blanc. Mais la plupart des officiers et des
savants, parmi lesquels La Billardière, s’y refusèrent obstinément, et,
arrêtés par les autorités hollandaises, ils furent répartis dans les
différents ports de la colonie.
A la mort de d’Auribeau, arrivée le 21 août 1794, Rossel devint le
chef de l’expédition. Il se chargea de faire parvenir, en France, les
documents de tout genre qui avaient été recueillis pendant la campagne;
mais, fait prisonnier par une frégate anglaise, il fut dépouillé au
mépris du droit des gens, et, lorsque la France rentra en possession
des objets d’histoire naturelle qui lui avaient été volés (l’expression
n’est pas trop forte quand on se rappelle les instructions données par
le gouvernement français au sujet de l’expédition du capitaine Cook),
ils étaient en si mauvais état, qu’on ne put en tirer tout le fruit
qu’on en attendait.