oublié un petit panier rempli de morceaux de silex; il ne craignit
pas de venir le chercher et s’avança tout près de Crétin avec l’air
d’assurance que sa force semblait lui donner. Les uns étaient tout
nus et les autres avaient une peau de kanguro sur les épaules. Ces
sauvages sont d’une couleur noire peu foncée; ils laissent croître
leur barbe et ont les cheveux laineux.»
[Illustration: Quatre naturels occupés à entretenir des feux. (Page
303.)]
Lorsqu’elles débouquèrent du détroit de d’Entrecasteaux, les deux
frégates firent route pour aller relever la côte sud-ouest de la
Nouvelle-Calédonie, que La Pérouse avait dû visiter. Le premier point
reconnu fut une partie de l’île des Pins, qui gît au sud de cette
grande île. La _Recherche_ faillit périr sur la barrière de récifs
madréporiques qui bordent le rivage en laissant entre eux et la terre
un canal de cinq à six kilomètres. A l’extrémité septentrionale,
furent observés plusieurs îles montagneuses et des rochers détachés
qui rendent ces parages excessivement dangereux. Ils ont reçu, des
navigateurs reconnaissants, les noms de récifs d’Entrecasteaux et
d’îles Huon.
La reconnaissance périlleuse, qui venait d’être faite en vue d’une côte
si bien défendue, dura depuis le 16 juin jusqu’au 3 juillet. C’était
un service véritable rendu aux géographes et aux marins, et ce fut
l’une des parties les plus ingrates de cette campagne de recherches.
[Illustration: Vue de l’île Bourou. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Comme la saison favorable approchait, d’Entrecasteaux résolut d’en
profiter pour gagner la terre des Arsacides, reconnue précédemment par
Surville et visitée quelques années après par Shortland, qui, ayant cru
faire une nouvelle découverte, lui donna le nom de Nouvelle-Géorgie.
Le 9 juillet, «nous aperçûmes vers quatre heures et demie, à un
myriamètre et demi au nord-ouest, le rocher nommé Eddy-Stone, dit La
Billardière; de loin nous le primes, comme Shortland, pour un vaisseau
à la voile. L’illusion était d’autant plus grande, qu’il a à peu près
la couleur des voiles d’un vaisseau; quelques arbustes en couronnaient
la sommité. Les terres des Arsacides, vis-à-vis de ce rocher, sont
escarpées et couvertes de grands arbres jusque sur leurs sommets.»
Après avoir rectifié la position des roches d’Eddy-Stone et celle
des îles de la Trésorie, au nombre de cinq, mais si rapprochées
que Bougainville les avait prises pour une seule et même terre,
d’Entrecasteaux longea l’île de Bougainville. Séparée par un canal très
étroit de l’île Bouka, cette dernière était couverte de plantations
et paraissait très peuplée. Quelques échanges furent faits avec les
naturels de cette île, mais il fut impossible de les déterminer à
monter à bord.
«La couleur de leur peau, dit La Billardière, est d’un noir peu
foncé. Ces sauvages sont d’une taille moyenne; ils étaient sans
vêtements, et leurs muscles très prononcés annonçaient la plus grande
force. Leur figure n’est rien moins qu’agréable, mais elle est
remplie d’expression. Ils ont la tête fort grosse, le front large,
de même que toute la face, qui est très aplatie, particulièrement
au-dessous du nez, le menton épais, les joues un peu saillantes, le
nez épaté, la bouche fort large et les lèvres assez minces.
«Le bétel, qui teint d’une couleur sanguinolente leur grande bouche,
ajoute encore à la laideur de leur figure. Il paraît que ces sauvages
savent tirer de l’arc avec beaucoup d’adresse. Un d’eux avait
apporté, à bord de l’_Espérance_, un fou qu’il venait de tuer; on
remarqua au ventre de cet oiseau le trou de la flèche qui l’avait
percé.
«Ces insulaires ont particulièrement tourné leur industrie du côté de
la fabrication de leurs armes; elles sont travaillées avec beaucoup
de soin. Nous admirâmes l’adresse avec laquelle ils avaient enduit
d’une résine la corde de leurs arcs, de sorte qu’on l’eût prise au
premier coup d’œil pour une corde de boyau; elle était garnie vers le
milieu d’écorce de rotin, pour qu’elle s’usât moins en décochant les
flèches.»
Le 15 juillet fut terminée la reconnaissance de la côte occidentale de
ces deux îles, dont Bougainville avait relevé la partie orientale.
Le lendemain, l’île à laquelle Carteret a donné le nom de sir Charles
Hardy et, bientôt après, l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Irlande,
parurent aux yeux des navigateurs français.
Les deux frégates mouillèrent dans le havre Carteret, et les équipages
s’établirent sur l’île des Cocos, couverte de grands arbres toujours
verts, qui croissaient avec vigueur, malgré le peu de terre végétale
amassée entre les pierres calcaires. Il fut assez difficile de s’y
procurer les cocos, qui avaient cependant, par leur abondance, mérité
à cette terre le nom qu’elle portait. En revanche, elle offrit aux
naturalistes une abondance considérable de végétaux et d’insectes, dont
la variété fit la joie de La Billardière.
Pendant toute la relâche, les pluies tombèrent abondamment. C’était un
torrent d’eau tiède qui coulait sans cesse.
Après avoir fait l’eau et le bois nécessaires, la _Recherche_ et
l’_Espérance_ appareillèrent, le 24 juillet 1792, du port Carteret.
Dans cette manœuvre, l’_Espérance_ perdit une ancre dont le câble avait
été coupé par les brisants de corail. Les deux frégates embouquèrent
alors le canal Saint-Georges, large à son extrémité méridionale de six
à sept myriamètres, c’est-à-dire ayant à peu près la moitié de ce que
Carteret lui donne. Emportées par des courants rapides, elles passèrent
devant les îles de Man et de Sandwich, sans pouvoir s’y arrêter.
Dès qu’il eut pris connaissance des îles Portland, îlots aplatis, au
nombre de sept, qui gisent par 2° 39′ 44″ de latitude sud et 147° 15′
de longitude est, d’Entrecasteaux continua sa route vers les îles de
l’Amirauté, qu’il se proposait de visiter. D’après les rapports qui
auraient été faits au commodore Hunter, c’était sur la plus orientale
de ces îles qu’avaient été aperçus des naturels vêtus d’uniformes de la
marine française.
«Les sauvages parurent en foule, dit la relation. Les uns couraient
le long du rivage; d’autres, les yeux fixés sur nos vaisseaux,
nous invitaient par signes à descendre à terre; leurs cris étaient
l’expression de la joie... A une heure et demie, on mit en panne,
et l’on expédia, de chaque vaisseau, un canot avec différents
objets, qui devaient être distribués aux habitants de cette petite
île. Tandis que ces canots s’en approchaient le plus possible, les
frégates se tenaient à portée de les protéger en cas d’attaque de la
part des sauvages, car la perfidie des habitants du sud des îles de
l’Amirauté à l’égard de Carteret nous laissait des inquiétudes sur le
sort de ceux-ci.»
La côte était ceinte de récifs. Les embarcations ne purent s’en
approcher qu’à cent mètres de distance. Un grand nombre de naturels
bordaient le rivage et, par leurs signes, engageaient les Français à
débarquer.
«Un sauvage, distingué des autres par un double rang de petits
coquillages dont il avait le front orné, paraissait jouir de beaucoup
d’autorité. Il ordonna à l’un des naturels de se jeter à l’eau pour
nous apporter quelques noix de coco. La crainte de s’approcher, à
la nage et sans défense, de personnes dont il ne connaissait point
les intentions, fit hésiter un moment cet insulaire. Mais le chef,
peu accoutumé sans doute à trouver de la résistance à ses volontés,
ne lui permit pas de réfléchir; des coups de bâton, qu’il lui donna
lui-même sur le ventre, suivirent de près ses ordres, et il fallut
obéir sur le champ... Dès qu’il fut rendu sur l’île, la curiosité
rassembla tous les autres autour de lui; chacun voulut avoir part à
nos présents. Des pirogues furent aussitôt lancées à la mer. Beaucoup
d’autres naturels s’avancèrent à la nage, et, dans peu, il y avait un
grand concours autour de nos canots. Nous étions étonnés que la force
du ressac et celle de la vague sur les brisants ne les eussent pas
retenus sur l’île.»
Peut-être ce que ces Indiens avaient fait, les Français auraient-ils pu
l’exécuter. Toutefois, il ne paraît pas qu’ils se soient enquis auprès
des sauvages si des navires, ou au moins un petit bâtiment, n’avaient
pas fait naufrage dans leur archipel.
La seule remarque faite, c’est que ces indigènes connaissaient l’usage
du fer et appréciaient ce métal par-dessus toute chose.
D’Entrecasteaux reconnut ensuite la partie septentrionale de cet
archipel, fit des échanges avec les naturels, mais ne débarqua nulle
part et ne semble pas avoir rempli, avec le soin minutieux et le
dévouement qu’on était en droit d’attendre de lui, cette partie de sa
mission.
La _Recherche_ et l’_Espérance_ visitèrent ensuite les îles Hermites,
découvertes en 1781 par la frégate espagnole _la Princesa_. Comme
tous ceux qu’avait rencontrés jusqu’alors l’expédition, les naturels
témoignèrent un vif désir de voir les étrangers débarquer sur leur île,
sans pouvoir les y déterminer.
Puis furent vues successivement les îles de l’Échiquier de
Bougainville, plusieurs îlots sans nom, bas et couverts d’une
végétation luxuriante, les îles Schouten et la côte de la
Nouvelle-Guinée, à l’intérieur de laquelle se déroulait une chaîne de
montagnes dont les plus élevées paraissaient avoir au moins quinze
cents mètres.
Après avoir longé de très près le rivage de cette grande île, la
_Recherche_ et l’_Espérance_ donnèrent dans le détroit de Pitt pour
gagner les Moluques.
Ce fut avec joie que, le 5 septembre 1792, les Français mouillèrent
dans la rade d’Amboine. Il y avait un grand nombre de scorbutiques
à bord, et tout le monde, officiers et matelots, avait besoin d’une
relâche de quelque durée pour réparer ses forces. Les naturalistes, les
astronomes et les divers savants de l’expédition descendirent aussitôt
à terre et s’installèrent commodément pour procéder à leurs recherches
et à leurs observations ordinaires. L’exploration des naturalistes fut
particulièrement fructueuse. La Billardière s’étend avec complaisance
sur la multiplicité des plantes et des animaux qu’il put récolter.
«Étant sur le rivage, dit-il, j’entendis des instruments à vent,
dont les accords, quelquefois très justes, étaient entremêlés de
dissonances qui ne déplaisaient point. Ces sons, bien filés et
très harmonieux, semblaient venir de si loin, que je crus, pendant
quelque temps, que les naturels faisaient de la musique au delà de
la rade, à près d’un myriamètre de distance du lieu où j’étais. Mon
oreille était bien trompée par la distance, car je n’étais pas à cent
mètres de l’instrument. C’était un bambou de vingt mètres au moins
de hauteur, qui avait été fixé dans une situation verticale sur les
bords de la mer. On remarquait entre chaque nœud une fente d’environ
trois centimètres de long sur un centimètre et demi de large; ces
fentes formaient autant d’embouchures, qui, lorsque le vent s’y
introduisait, rendaient des sons agréables et variés. Comme les nœuds
de ce long bambou étaient fort nombreux, on avait eu soin de faire
les entailles en différents sens, afin que de quelque côté que le
vent soufflât il pût toujours en rencontrer quelques-unes. Je ne puis
mieux comparer les sons de cet instrument qu’à ceux de l’harmonica.»
Pendant cette longue relâche d’un mois, les vaisseaux furent calfatés,
les gréements visités avec attention, et l’on prit toutes les mesures
de précaution usitées pour les voyages dans ces climats humides et
brûlants.
Quelques détails sur la rade d’Amboine, les mœurs et les usages de la
population indigène, ne sont pas dépourvus d’intérêt.
«La rade d’Amboine, dit La Billardière, forme un canal d’environ
deux myriamètres de long sur une largeur moyenne de deux tiers de
myriamètre. Ses bords offrent souvent un bon ancrage, et quelquefois,
cependant, un fond de corail.
«Le fort, nommé le fort de la Victoire, est construit en briques;
le gouverneur et quelques membres du conseil y ont établi leur
résidence. Il tombait alors en ruines, et, lorsqu’on y tirait le
canon, il éprouvait toujours quelque dommage très apparent.
«La garnison était composée d’environ deux cents hommes, dont
les naturels de l’île formaient le plus grand nombre; les autres
étaient quelques soldats de la compagnie venus d’Europe et un faible
détachement du régiment de Wurtemberg.....
«Le petit nombre des soldats qui survivent au séjour de l’Inde
rend encore plus précieux ceux qui y ont passé quelques années;
aussi la compagnie hollandaise est rarement fidèle aux promesses
qu’elle leur fait de les laisser repasser en Europe lorsque leur
temps est expiré.... J’ai rencontré quelques-uns de ces malheureux
qu’on retenait depuis plus de vingt ans, quoique, aux termes des
conventions, ils eussent dû être libres depuis longtemps....
«Les habitants d’Amboine parlent le malais, langue fort douce et
musicale. Quant aux productions, ce sont les épices, le café, qui
est inférieur à celui de la Réunion, et surtout le sagou, qui est
cultivé dans tous les endroits marécageux.
«Le riz, qui se consomme à Amboine, n’est pas un produit de l’île;
il réussirait cependant très bien dans la plupart des terrains bas.
Mais la Compagnie Hollandaise a défendu de cultiver cette denrée,
parce que sa vente est un moyen de retirer des mains des naturels le
numéraire qu’elle est obligée de leur donner pour le girofle qu’ils
lui fournissent. Ils empêchent par là l’augmentation du numéraire et
tiennent toujours à un prix très modique le produit du travail des
habitants.
«C’est ainsi que le gouvernement, ne consultant que ses propres
intérêts, étouffe parmi ces peuples toute industrie, en les forçant
d’abandonner, pour ainsi dire, toute autre espèce de culture pour
celle des girofliers et des muscadiers.
«Les Hollandais ont soin de limiter la culture des épiceries, afin
qu’elle ne dépasse pas de beaucoup la consommation ordinaire. Ces
moyens, destructeurs de toute activité, s’accommodent d’ailleurs
assez avec la nonchalance de ces peuples.»
Ce fut le 23 vendémiaire de l’an I, pour nous conformer au nouveau
style employé par La Billardière, que les deux frégates quittèrent
Amboine, amplement pourvues de provisions, poules, canards et oies de
Guinée, cochons, chèvres, patates, ignames, bananes et courges. Les
viandes, toutefois, étaient en très petite quantité; la farine était
de mauvaise qualité; quant au sagou qu’on embarqua pour la remplacer,
l’équipage ne put jamais s’y habituer. Il ne nous reste plus à citer de
la longue liste des provisions dont les navires furent chargés que les
bambous, les clous de girofle confits et l’arack.
«De jeunes pousses de bambou coupées par tranches et confites au
vinaigre, dit La Billardière, forment une excellente provision
pour un voyage au long cours; nous en emportâmes beaucoup. Ces
jeunes pousses sont généralement fort tendres. On prend soin de les
recueillir à temps; elles se vendent au marché comme des légumes et
peuvent en tenir lieu. Leur longueur est souvent d’un mètre, et leur
épaisseur d’un tiers de centimètre.
«Ces jeunes pousses de bambou sont un légume très apprécié des
Chinois, qui lui trouvent un goût rappelant singulièrement celui de
l’asperge.
«Nous nous étions approvisionnés de clous de girofle et de muscades
confites au sucre. Le brou de la muscade est, dans ce cas, la seule
partie mangeable; malheureusement, des confiseurs ignorants avaient
choisi des muscades trop avancées. Les clous de girofle, déjà aussi
gros que des olives moyennes, conservaient encore un goût trop
aromatique pour former une confiture agréable; il faut avoir un
palais indien pour se délecter de ces friandises; j’en dirai autant
du gingembre, dont nous avions aussi des confitures.
«La seule liqueur spiritueuse qu’on put se procurer fut de l’arack,
dont on acheta plusieurs barriques. Quelques voyageurs vantent
beaucoup trop cette liqueur, qui ne vaut pas même de médiocre
eau-de-vie de vin.»
En sortant d’Amboine, l’expédition fit route pour la côte sud-ouest
de l’Australie. Successivement furent reconnues, sans qu’on s’y
arrêtât, l’île Kisser, la côte septentrionale de Timor, l’île Batou,
Savu au coup d’œil enchanteur, et enfin, le 16 frimaire, l’extrémité
occidentale de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, qui avait été
découverte, en 1622, par Leuwin.
Le rivage ne présentait qu’une suite de dunes aréneuses, au milieu
desquelles s’élevaient des roches à pic, qui offraient le spectacle de
la plus complète aridité.
La navigation, sur cette côte sans abri, fut fort dangereuse. La mer
était forte, le vent violent, et il fallait naviguer au milieu des
brisants. La frégate l’_Espérance_, pendant une forte bourrasque,
allait être jetée à la côte, lorsqu’un officier nommé Legrand reconnut,
du haut du grand mât, un mouillage où il affirmait que les bâtiments
seraient en sûreté.
«Le salut des deux vaisseaux, dit la relation, tenait à cette
découverte, car la _Recherche_, obligée de louvoyer pendant la nuit
au milieu de ces écueils périlleux, après avoir lutté aussi longtemps
qu’elle eût pu contre la force de la tempête, dans l’espoir qu’un
changement de vent lui permît de gagner la pleine mer, se serait
infailliblement perdue. Cette baie, qui porte le nom du citoyen
Legrand, rappellera le service signalé que cet habile marin a rendu à
notre expédition.»
Les îlots qui bordaient cette côte furent reconnus par les navigateurs.
L’un d’eux, l’ingénieur-géographe de la _Recherche_, nommé Riche, qui
était descendu sur la grande terre pour y faire quelques observations,
s’égara et ne put regagner le bord que deux jours plus tard, exténué de
fatigue et mourant de faim.
C’est au petit archipel dont nous venons de parler que se termine la
découverte de Nuyts.
«Nous fûmes étonnés, dit La Billardière, de la précision avec
laquelle la latitude en avait été déterminée par ce navigateur, à
une époque où les instruments d’observation étaient encore très
imparfaits. Je dois faire la même remarque à l’égard de presque tout
ce que Leuwin avait reconnu de cette terre.»
[Illustration: Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Le 15 nivôse, on était par 31° 52′ de latitude et 129° 10′ de
longitude orientale, lorsque le capitaine Huon de Kermadec fit savoir
à d’Entrecasteaux que son gouvernail avait subi des avaries, qu’on
était réduit, à son bord, à trois quarts de bouteille d’eau par jour,
qu’il avait été obligé de supprimer la distribution des boissons
anti-scorbutiques et qu’il n’avait plus que trente barriques d’eau. La
situation n’était pas meilleure sur la _Recherche_. D’Entrecasteaux
fit donc route vers le cap Diemen, après avoir longé cent soixante
myriamètres d’une côte excessivement aride et qui ne lui avait pas
offert d’observations intéressantes.
[Illustration: Type de la Nouvelle-Hollande. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Le 3 pluviôse, les navires mouillaient dans la baie des Roches,
enfoncement de la baie des Tempêtes, qu’ils avaient reconnu l’année
précédente.
Cette station fut extrêmement productive en renseignements de tout
genre. La Billardière, émerveillé de la variété de productions de
ce coin de la terre de Diemen, ne pouvait se lasser d’admirer les
immenses forêts d’arbres véritablement gigantesques et le fouillis
d’arbustes et de plantes inconnus, au milieu desquels il était obligé
de se frayer un chemin. Pendant une des nombreuses excursions qu’il
fit aux environs de la baie, il ramassa de beaux morceaux d’hématite
rouge bronzé, et, plus loin, une terre ocreuse d’un rouge assez vif qui
décelait la présence du fer. Il ne tarda pas à se trouver en présence
de quelques naturels, et les renseignements qu’il donne sur cette race
aujourd’hui complètement éteinte sont assez intéressants pour que nous
les reproduisions. Ils compléteront d’ailleurs ceux que nous devons au
capitaine Cook.
«Ces sauvages étaient au nombre de quarante-deux, dont sept hommes
faits et huit femmes; les autres paraissaient être leurs enfants,
parmi lesquels nous remarquâmes plusieurs filles déjà nubiles et
encore moins vêtues que leurs mères.... Ces naturels ont les cheveux
laineux et se laissent croître la barbe. La mâchoire supérieure
s’avance, dans les enfants, beaucoup au delà de l’inférieure; mais,
s’affaissant avec l’âge, elle se trouve dans l’adulte à peu près
sur la même ligne. Leur peau n’est pas d’un noir très foncé; mais
c’est sans doute une beauté chez ces peuples d’être très noirs, et,
pour le paraître encore beaucoup plus qu’ils ne le sont en effet,
ils se couvrent de poussière de charbon, principalement les parties
supérieures du corps.
«On voit sur leur peau, particulièrement à la poitrine et aux
épaules, des tubercules disposés symétriquement, offrant tantôt des
lignes d’un décimètre de long, tantôt des points placés à différentes
distances les uns des autres.... L’usage de s’arracher deux des dents
incisives supérieures que, d’après le rapport de quelques voyageurs,
on avait cru général parmi ces habitants, n’est certainement pas
introduit chez cette peuplade, car nous n’en vîmes aucun à qui il
en manquât à la mâchoire supérieure, et ils avaient tous de fort
belles dents. Ces peuples sont couverts de vermine. Nous admirâmes la
patience d’une femme qui fut longtemps occupée à en délivrer un de
ses enfants; mais nous vîmes avec beaucoup de répugnance que, comme
la plupart des noirs, elle écrasait avec ses dents ces dégoûtants
insectes et les avalait sur-le-champ.» Il est à remarquer que les
singes ont les mêmes habitudes.
«Les petits enfants étaient fort curieux de tout ce qui avait un
peu d’éclat; ils ne se cachaient pas pour détacher les boutons de
métal de nos habits. Je ne dois pas oublier de citer l’espièglerie
d’un jeune sauvage à l’égard d’un de nos matelots. Celui-ci avait
déposé au pied d’un rocher un sac rempli de coquillages. Aussitôt, le
naturel le transporta furtivement ailleurs et le lui laissa chercher
pendant quelque temps; puis, il le rapporta à la même place, et il
s’amusa beaucoup du tour qu’il venait de jouer.»
Dès la pointe du jour, le 26 pluviôse, les deux navires levèrent
l’ancre, s’engagèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, et mouillèrent,
le 5 ventôse, dans la baie de l’Aventure. Après cinq jours de relâche
et d’observations dans cette baie, d’Entrecasteaux fit voile vers la
Nouvelle-Zélande, dont il rallia l’extrémité septentrionale.
Après une entrevue avec les naturels, trop courte pour ajouter aux
renseignements, si nombreux et si précis, que nous devons au capitaine
Cook, d’Entrecasteaux fit route pour l’archipel des Amis, que La
Pérouse avait dû visiter. Il mouilla dans la rade de Tonga-Tabou.
Les navires furent aussitôt entourés d’une foule de pirogues et
littéralement pris à l’abordage par une masse d’insulaires, qui
venaient vendre des cochons et des fruits de toute espèce.
Un des fils de Poulao, le roi que Cook avait connu, accueillit les
navigateurs bienveillamment et surveilla même scrupuleusement les
échanges que l’on fit avec les indigènes. Ce n’était pas une tâche
facile, car ceux-ci déployaient une adresse merveilleuse pour voler
tout ce qui se trouvait à leur portée.
La Billardière raconte un assez bon tour dont il fut victime. Il avait
été suivi, sous la tente où étaient déposés les approvisionnements, par
deux indigènes qu’il avait pris pour des chefs.
«L’un d’eux, dit-il, montra le plus grand empressement à me choisir
les meilleurs fruits. J’avais mis mon chapeau par terre, le croyant
dans un lieu sûr; mais ces deux filous faisaient leur métier. Celui
qui était derrière moi fut assez adroit pour cacher mon chapeau
sous ses vêtements, et il s’en alla avant que je m’en fusse aperçu;
l’autre ne tarda pas à le suivre. Je me méfiais d’autant moins de ce
tour, que je n’eusse pas cru qu’ils osassent s’emparer d’un objet
aussi volumineux, au risque d’être surpris dans l’enceinte où nous
les avions laissés entrer; d’ailleurs, un chapeau ne pouvait être que
d’une bien faible utilité pour ces peuples, qui ont ordinairement la
tête nue. L’adresse qu’ils avaient mise à me voler me prouva que ce
n’était pas leur coup d’essai.»