«Un des sauvages, d’une très grande taille et fortement musclé, avait

oublié un petit panier rempli de morceaux de silex; il ne craignit

pas de venir le chercher et s’avança tout près de Crétin avec l’air

d’assurance que sa force semblait lui donner. Les uns étaient tout

nus et les autres avaient une peau de kanguro sur les épaules. Ces

sauvages sont d’une couleur noire peu foncée; ils laissent croître

leur barbe et ont les cheveux laineux.»

[Illustration: Quatre naturels occupés à entretenir des feux. (Page

303.)]

Lorsqu’elles débouquèrent du détroit de d’Entrecasteaux, les deux

frégates firent route pour aller relever la côte sud-ouest de la

Nouvelle-Calédonie, que La Pérouse avait dû visiter. Le premier point

reconnu fut une partie de l’île des Pins, qui gît au sud de cette

grande île. La _Recherche_ faillit périr sur la barrière de récifs

madréporiques qui bordent le rivage en laissant entre eux et la terre

un canal de cinq à six kilomètres. A l’extrémité septentrionale,

furent observés plusieurs îles montagneuses et des rochers détachés

qui rendent ces parages excessivement dangereux. Ils ont reçu, des

navigateurs reconnaissants, les noms de récifs d’Entrecasteaux et

d’îles Huon.

La reconnaissance périlleuse, qui venait d’être faite en vue d’une côte

si bien défendue, dura depuis le 16 juin jusqu’au 3 juillet. C’était

un service véritable rendu aux géographes et aux marins, et ce fut

l’une des parties les plus ingrates de cette campagne de recherches.

[Illustration: Vue de l’île Bourou. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Comme la saison favorable approchait, d’Entrecasteaux résolut d’en

profiter pour gagner la terre des Arsacides, reconnue précédemment par

Surville et visitée quelques années après par Shortland, qui, ayant cru

faire une nouvelle découverte, lui donna le nom de Nouvelle-Géorgie.

Le 9 juillet, «nous aperçûmes vers quatre heures et demie, à un

myriamètre et demi au nord-ouest, le rocher nommé Eddy-Stone, dit La

Billardière; de loin nous le primes, comme Shortland, pour un vaisseau

à la voile. L’illusion était d’autant plus grande, qu’il a à peu près

la couleur des voiles d’un vaisseau; quelques arbustes en couronnaient

la sommité. Les terres des Arsacides, vis-à-vis de ce rocher, sont

escarpées et couvertes de grands arbres jusque sur leurs sommets.»

Après avoir rectifié la position des roches d’Eddy-Stone et celle

des îles de la Trésorie, au nombre de cinq, mais si rapprochées

que Bougainville les avait prises pour une seule et même terre,

d’Entrecasteaux longea l’île de Bougainville. Séparée par un canal très

étroit de l’île Bouka, cette dernière était couverte de plantations

et paraissait très peuplée. Quelques échanges furent faits avec les

naturels de cette île, mais il fut impossible de les déterminer à

monter à bord.

«La couleur de leur peau, dit La Billardière, est d’un noir peu

foncé. Ces sauvages sont d’une taille moyenne; ils étaient sans

vêtements, et leurs muscles très prononcés annonçaient la plus grande

force. Leur figure n’est rien moins qu’agréable, mais elle est

remplie d’expression. Ils ont la tête fort grosse, le front large,

de même que toute la face, qui est très aplatie, particulièrement

au-dessous du nez, le menton épais, les joues un peu saillantes, le

nez épaté, la bouche fort large et les lèvres assez minces.

«Le bétel, qui teint d’une couleur sanguinolente leur grande bouche,

ajoute encore à la laideur de leur figure. Il paraît que ces sauvages

savent tirer de l’arc avec beaucoup d’adresse. Un d’eux avait

apporté, à bord de l’_Espérance_, un fou qu’il venait de tuer; on

remarqua au ventre de cet oiseau le trou de la flèche qui l’avait

percé.

«Ces insulaires ont particulièrement tourné leur industrie du côté de

la fabrication de leurs armes; elles sont travaillées avec beaucoup

de soin. Nous admirâmes l’adresse avec laquelle ils avaient enduit

d’une résine la corde de leurs arcs, de sorte qu’on l’eût prise au

premier coup d’œil pour une corde de boyau; elle était garnie vers le

milieu d’écorce de rotin, pour qu’elle s’usât moins en décochant les

flèches.»

Le 15 juillet fut terminée la reconnaissance de la côte occidentale de

ces deux îles, dont Bougainville avait relevé la partie orientale.

Le lendemain, l’île à laquelle Carteret a donné le nom de sir Charles

Hardy et, bientôt après, l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Irlande,

parurent aux yeux des navigateurs français.

Les deux frégates mouillèrent dans le havre Carteret, et les équipages

s’établirent sur l’île des Cocos, couverte de grands arbres toujours

verts, qui croissaient avec vigueur, malgré le peu de terre végétale

amassée entre les pierres calcaires. Il fut assez difficile de s’y

procurer les cocos, qui avaient cependant, par leur abondance, mérité

à cette terre le nom qu’elle portait. En revanche, elle offrit aux

naturalistes une abondance considérable de végétaux et d’insectes, dont

la variété fit la joie de La Billardière.

Pendant toute la relâche, les pluies tombèrent abondamment. C’était un

torrent d’eau tiède qui coulait sans cesse.

Après avoir fait l’eau et le bois nécessaires, la _Recherche_ et

l’_Espérance_ appareillèrent, le 24 juillet 1792, du port Carteret.

Dans cette manœuvre, l’_Espérance_ perdit une ancre dont le câble avait

été coupé par les brisants de corail. Les deux frégates embouquèrent

alors le canal Saint-Georges, large à son extrémité méridionale de six

à sept myriamètres, c’est-à-dire ayant à peu près la moitié de ce que

Carteret lui donne. Emportées par des courants rapides, elles passèrent

devant les îles de Man et de Sandwich, sans pouvoir s’y arrêter.

Dès qu’il eut pris connaissance des îles Portland, îlots aplatis, au

nombre de sept, qui gisent par 2° 39′ 44″ de latitude sud et 147° 15′

de longitude est, d’Entrecasteaux continua sa route vers les îles de

l’Amirauté, qu’il se proposait de visiter. D’après les rapports qui

auraient été faits au commodore Hunter, c’était sur la plus orientale

de ces îles qu’avaient été aperçus des naturels vêtus d’uniformes de la

marine française.

«Les sauvages parurent en foule, dit la relation. Les uns couraient

le long du rivage; d’autres, les yeux fixés sur nos vaisseaux,

nous invitaient par signes à descendre à terre; leurs cris étaient

l’expression de la joie... A une heure et demie, on mit en panne,

et l’on expédia, de chaque vaisseau, un canot avec différents

objets, qui devaient être distribués aux habitants de cette petite

île. Tandis que ces canots s’en approchaient le plus possible, les

frégates se tenaient à portée de les protéger en cas d’attaque de la

part des sauvages, car la perfidie des habitants du sud des îles de

l’Amirauté à l’égard de Carteret nous laissait des inquiétudes sur le

sort de ceux-ci.»

La côte était ceinte de récifs. Les embarcations ne purent s’en

approcher qu’à cent mètres de distance. Un grand nombre de naturels

bordaient le rivage et, par leurs signes, engageaient les Français à

débarquer.

«Un sauvage, distingué des autres par un double rang de petits

coquillages dont il avait le front orné, paraissait jouir de beaucoup

d’autorité. Il ordonna à l’un des naturels de se jeter à l’eau pour

nous apporter quelques noix de coco. La crainte de s’approcher, à

la nage et sans défense, de personnes dont il ne connaissait point

les intentions, fit hésiter un moment cet insulaire. Mais le chef,

peu accoutumé sans doute à trouver de la résistance à ses volontés,

ne lui permit pas de réfléchir; des coups de bâton, qu’il lui donna

lui-même sur le ventre, suivirent de près ses ordres, et il fallut

obéir sur le champ... Dès qu’il fut rendu sur l’île, la curiosité

rassembla tous les autres autour de lui; chacun voulut avoir part à

nos présents. Des pirogues furent aussitôt lancées à la mer. Beaucoup

d’autres naturels s’avancèrent à la nage, et, dans peu, il y avait un

grand concours autour de nos canots. Nous étions étonnés que la force

du ressac et celle de la vague sur les brisants ne les eussent pas

retenus sur l’île.»

Peut-être ce que ces Indiens avaient fait, les Français auraient-ils pu

l’exécuter. Toutefois, il ne paraît pas qu’ils se soient enquis auprès

des sauvages si des navires, ou au moins un petit bâtiment, n’avaient

pas fait naufrage dans leur archipel.

La seule remarque faite, c’est que ces indigènes connaissaient l’usage

du fer et appréciaient ce métal par-dessus toute chose.

D’Entrecasteaux reconnut ensuite la partie septentrionale de cet

archipel, fit des échanges avec les naturels, mais ne débarqua nulle

part et ne semble pas avoir rempli, avec le soin minutieux et le

dévouement qu’on était en droit d’attendre de lui, cette partie de sa

mission.

La _Recherche_ et l’_Espérance_ visitèrent ensuite les îles Hermites,

découvertes en 1781 par la frégate espagnole _la Princesa_. Comme

tous ceux qu’avait rencontrés jusqu’alors l’expédition, les naturels

témoignèrent un vif désir de voir les étrangers débarquer sur leur île,

sans pouvoir les y déterminer.

Puis furent vues successivement les îles de l’Échiquier de

Bougainville, plusieurs îlots sans nom, bas et couverts d’une

végétation luxuriante, les îles Schouten et la côte de la

Nouvelle-Guinée, à l’intérieur de laquelle se déroulait une chaîne de

montagnes dont les plus élevées paraissaient avoir au moins quinze

cents mètres.

Après avoir longé de très près le rivage de cette grande île, la

_Recherche_ et l’_Espérance_ donnèrent dans le détroit de Pitt pour

gagner les Moluques.

Ce fut avec joie que, le 5 septembre 1792, les Français mouillèrent

dans la rade d’Amboine. Il y avait un grand nombre de scorbutiques

à bord, et tout le monde, officiers et matelots, avait besoin d’une

relâche de quelque durée pour réparer ses forces. Les naturalistes, les

astronomes et les divers savants de l’expédition descendirent aussitôt

à terre et s’installèrent commodément pour procéder à leurs recherches

et à leurs observations ordinaires. L’exploration des naturalistes fut

particulièrement fructueuse. La Billardière s’étend avec complaisance

sur la multiplicité des plantes et des animaux qu’il put récolter.

«Étant sur le rivage, dit-il, j’entendis des instruments à vent,

dont les accords, quelquefois très justes, étaient entremêlés de

dissonances qui ne déplaisaient point. Ces sons, bien filés et

très harmonieux, semblaient venir de si loin, que je crus, pendant

quelque temps, que les naturels faisaient de la musique au delà de

la rade, à près d’un myriamètre de distance du lieu où j’étais. Mon

oreille était bien trompée par la distance, car je n’étais pas à cent

mètres de l’instrument. C’était un bambou de vingt mètres au moins

de hauteur, qui avait été fixé dans une situation verticale sur les

bords de la mer. On remarquait entre chaque nœud une fente d’environ

trois centimètres de long sur un centimètre et demi de large; ces

fentes formaient autant d’embouchures, qui, lorsque le vent s’y

introduisait, rendaient des sons agréables et variés. Comme les nœuds

de ce long bambou étaient fort nombreux, on avait eu soin de faire

les entailles en différents sens, afin que de quelque côté que le

vent soufflât il pût toujours en rencontrer quelques-unes. Je ne puis

mieux comparer les sons de cet instrument qu’à ceux de l’harmonica.»

Pendant cette longue relâche d’un mois, les vaisseaux furent calfatés,

les gréements visités avec attention, et l’on prit toutes les mesures

de précaution usitées pour les voyages dans ces climats humides et

brûlants.

Quelques détails sur la rade d’Amboine, les mœurs et les usages de la

population indigène, ne sont pas dépourvus d’intérêt.

«La rade d’Amboine, dit La Billardière, forme un canal d’environ

deux myriamètres de long sur une largeur moyenne de deux tiers de

myriamètre. Ses bords offrent souvent un bon ancrage, et quelquefois,

cependant, un fond de corail.

«Le fort, nommé le fort de la Victoire, est construit en briques;

le gouverneur et quelques membres du conseil y ont établi leur

résidence. Il tombait alors en ruines, et, lorsqu’on y tirait le

canon, il éprouvait toujours quelque dommage très apparent.

«La garnison était composée d’environ deux cents hommes, dont

les naturels de l’île formaient le plus grand nombre; les autres

étaient quelques soldats de la compagnie venus d’Europe et un faible

détachement du régiment de Wurtemberg.....

«Le petit nombre des soldats qui survivent au séjour de l’Inde

rend encore plus précieux ceux qui y ont passé quelques années;

aussi la compagnie hollandaise est rarement fidèle aux promesses

qu’elle leur fait de les laisser repasser en Europe lorsque leur

temps est expiré.... J’ai rencontré quelques-uns de ces malheureux

qu’on retenait depuis plus de vingt ans, quoique, aux termes des

conventions, ils eussent dû être libres depuis longtemps....

«Les habitants d’Amboine parlent le malais, langue fort douce et

musicale. Quant aux productions, ce sont les épices, le café, qui

est inférieur à celui de la Réunion, et surtout le sagou, qui est

cultivé dans tous les endroits marécageux.

«Le riz, qui se consomme à Amboine, n’est pas un produit de l’île;

il réussirait cependant très bien dans la plupart des terrains bas.

Mais la Compagnie Hollandaise a défendu de cultiver cette denrée,

parce que sa vente est un moyen de retirer des mains des naturels le

numéraire qu’elle est obligée de leur donner pour le girofle qu’ils

lui fournissent. Ils empêchent par là l’augmentation du numéraire et

tiennent toujours à un prix très modique le produit du travail des

habitants.

«C’est ainsi que le gouvernement, ne consultant que ses propres

intérêts, étouffe parmi ces peuples toute industrie, en les forçant

d’abandonner, pour ainsi dire, toute autre espèce de culture pour

celle des girofliers et des muscadiers.

«Les Hollandais ont soin de limiter la culture des épiceries, afin

qu’elle ne dépasse pas de beaucoup la consommation ordinaire. Ces

moyens, destructeurs de toute activité, s’accommodent d’ailleurs

assez avec la nonchalance de ces peuples.»

Ce fut le 23 vendémiaire de l’an I, pour nous conformer au nouveau

style employé par La Billardière, que les deux frégates quittèrent

Amboine, amplement pourvues de provisions, poules, canards et oies de

Guinée, cochons, chèvres, patates, ignames, bananes et courges. Les

viandes, toutefois, étaient en très petite quantité; la farine était

de mauvaise qualité; quant au sagou qu’on embarqua pour la remplacer,

l’équipage ne put jamais s’y habituer. Il ne nous reste plus à citer de

la longue liste des provisions dont les navires furent chargés que les

bambous, les clous de girofle confits et l’arack.

«De jeunes pousses de bambou coupées par tranches et confites au

vinaigre, dit La Billardière, forment une excellente provision

pour un voyage au long cours; nous en emportâmes beaucoup. Ces

jeunes pousses sont généralement fort tendres. On prend soin de les

recueillir à temps; elles se vendent au marché comme des légumes et

peuvent en tenir lieu. Leur longueur est souvent d’un mètre, et leur

épaisseur d’un tiers de centimètre.

«Ces jeunes pousses de bambou sont un légume très apprécié des

Chinois, qui lui trouvent un goût rappelant singulièrement celui de

l’asperge.

«Nous nous étions approvisionnés de clous de girofle et de muscades

confites au sucre. Le brou de la muscade est, dans ce cas, la seule

partie mangeable; malheureusement, des confiseurs ignorants avaient

choisi des muscades trop avancées. Les clous de girofle, déjà aussi

gros que des olives moyennes, conservaient encore un goût trop

aromatique pour former une confiture agréable; il faut avoir un

palais indien pour se délecter de ces friandises; j’en dirai autant

du gingembre, dont nous avions aussi des confitures.

«La seule liqueur spiritueuse qu’on put se procurer fut de l’arack,

dont on acheta plusieurs barriques. Quelques voyageurs vantent

beaucoup trop cette liqueur, qui ne vaut pas même de médiocre

eau-de-vie de vin.»

En sortant d’Amboine, l’expédition fit route pour la côte sud-ouest

de l’Australie. Successivement furent reconnues, sans qu’on s’y

arrêtât, l’île Kisser, la côte septentrionale de Timor, l’île Batou,

Savu au coup d’œil enchanteur, et enfin, le 16 frimaire, l’extrémité

occidentale de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, qui avait été

découverte, en 1622, par Leuwin.

Le rivage ne présentait qu’une suite de dunes aréneuses, au milieu

desquelles s’élevaient des roches à pic, qui offraient le spectacle de

la plus complète aridité.

La navigation, sur cette côte sans abri, fut fort dangereuse. La mer

était forte, le vent violent, et il fallait naviguer au milieu des

brisants. La frégate l’_Espérance_, pendant une forte bourrasque,

allait être jetée à la côte, lorsqu’un officier nommé Legrand reconnut,

du haut du grand mât, un mouillage où il affirmait que les bâtiments

seraient en sûreté.

«Le salut des deux vaisseaux, dit la relation, tenait à cette

découverte, car la _Recherche_, obligée de louvoyer pendant la nuit

au milieu de ces écueils périlleux, après avoir lutté aussi longtemps

qu’elle eût pu contre la force de la tempête, dans l’espoir qu’un

changement de vent lui permît de gagner la pleine mer, se serait

infailliblement perdue. Cette baie, qui porte le nom du citoyen

Legrand, rappellera le service signalé que cet habile marin a rendu à

notre expédition.»

Les îlots qui bordaient cette côte furent reconnus par les navigateurs.

L’un d’eux, l’ingénieur-géographe de la _Recherche_, nommé Riche, qui

était descendu sur la grande terre pour y faire quelques observations,

s’égara et ne put regagner le bord que deux jours plus tard, exténué de

fatigue et mourant de faim.

C’est au petit archipel dont nous venons de parler que se termine la

découverte de Nuyts.

«Nous fûmes étonnés, dit La Billardière, de la précision avec

laquelle la latitude en avait été déterminée par ce navigateur, à

une époque où les instruments d’observation étaient encore très

imparfaits. Je dois faire la même remarque à l’égard de presque tout

ce que Leuwin avait reconnu de cette terre.»

[Illustration: Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Le 15 nivôse, on était par 31° 52′ de latitude et 129° 10′ de

longitude orientale, lorsque le capitaine Huon de Kermadec fit savoir

à d’Entrecasteaux que son gouvernail avait subi des avaries, qu’on

était réduit, à son bord, à trois quarts de bouteille d’eau par jour,

qu’il avait été obligé de supprimer la distribution des boissons

anti-scorbutiques et qu’il n’avait plus que trente barriques d’eau. La

situation n’était pas meilleure sur la _Recherche_. D’Entrecasteaux

fit donc route vers le cap Diemen, après avoir longé cent soixante

myriamètres d’une côte excessivement aride et qui ne lui avait pas

offert d’observations intéressantes.

[Illustration: Type de la Nouvelle-Hollande. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Le 3 pluviôse, les navires mouillaient dans la baie des Roches,

enfoncement de la baie des Tempêtes, qu’ils avaient reconnu l’année

précédente.

Cette station fut extrêmement productive en renseignements de tout

genre. La Billardière, émerveillé de la variété de productions de

ce coin de la terre de Diemen, ne pouvait se lasser d’admirer les

immenses forêts d’arbres véritablement gigantesques et le fouillis

d’arbustes et de plantes inconnus, au milieu desquels il était obligé

de se frayer un chemin. Pendant une des nombreuses excursions qu’il

fit aux environs de la baie, il ramassa de beaux morceaux d’hématite

rouge bronzé, et, plus loin, une terre ocreuse d’un rouge assez vif qui

décelait la présence du fer. Il ne tarda pas à se trouver en présence

de quelques naturels, et les renseignements qu’il donne sur cette race

aujourd’hui complètement éteinte sont assez intéressants pour que nous

les reproduisions. Ils compléteront d’ailleurs ceux que nous devons au

capitaine Cook.

«Ces sauvages étaient au nombre de quarante-deux, dont sept hommes

faits et huit femmes; les autres paraissaient être leurs enfants,

parmi lesquels nous remarquâmes plusieurs filles déjà nubiles et

encore moins vêtues que leurs mères.... Ces naturels ont les cheveux

laineux et se laissent croître la barbe. La mâchoire supérieure

s’avance, dans les enfants, beaucoup au delà de l’inférieure; mais,

s’affaissant avec l’âge, elle se trouve dans l’adulte à peu près

sur la même ligne. Leur peau n’est pas d’un noir très foncé; mais

c’est sans doute une beauté chez ces peuples d’être très noirs, et,

pour le paraître encore beaucoup plus qu’ils ne le sont en effet,

ils se couvrent de poussière de charbon, principalement les parties

supérieures du corps.

«On voit sur leur peau, particulièrement à la poitrine et aux

épaules, des tubercules disposés symétriquement, offrant tantôt des

lignes d’un décimètre de long, tantôt des points placés à différentes

distances les uns des autres.... L’usage de s’arracher deux des dents

incisives supérieures que, d’après le rapport de quelques voyageurs,

on avait cru général parmi ces habitants, n’est certainement pas

introduit chez cette peuplade, car nous n’en vîmes aucun à qui il

en manquât à la mâchoire supérieure, et ils avaient tous de fort

belles dents. Ces peuples sont couverts de vermine. Nous admirâmes la

patience d’une femme qui fut longtemps occupée à en délivrer un de

ses enfants; mais nous vîmes avec beaucoup de répugnance que, comme

la plupart des noirs, elle écrasait avec ses dents ces dégoûtants

insectes et les avalait sur-le-champ.» Il est à remarquer que les

singes ont les mêmes habitudes.

«Les petits enfants étaient fort curieux de tout ce qui avait un

peu d’éclat; ils ne se cachaient pas pour détacher les boutons de

métal de nos habits. Je ne dois pas oublier de citer l’espièglerie

d’un jeune sauvage à l’égard d’un de nos matelots. Celui-ci avait

déposé au pied d’un rocher un sac rempli de coquillages. Aussitôt, le

naturel le transporta furtivement ailleurs et le lui laissa chercher

pendant quelque temps; puis, il le rapporta à la même place, et il

s’amusa beaucoup du tour qu’il venait de jouer.»

Dès la pointe du jour, le 26 pluviôse, les deux navires levèrent

l’ancre, s’engagèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, et mouillèrent,

le 5 ventôse, dans la baie de l’Aventure. Après cinq jours de relâche

et d’observations dans cette baie, d’Entrecasteaux fit voile vers la

Nouvelle-Zélande, dont il rallia l’extrémité septentrionale.

Après une entrevue avec les naturels, trop courte pour ajouter aux

renseignements, si nombreux et si précis, que nous devons au capitaine

Cook, d’Entrecasteaux fit route pour l’archipel des Amis, que La

Pérouse avait dû visiter. Il mouilla dans la rade de Tonga-Tabou.

Les navires furent aussitôt entourés d’une foule de pirogues et

littéralement pris à l’abordage par une masse d’insulaires, qui

venaient vendre des cochons et des fruits de toute espèce.

Un des fils de Poulao, le roi que Cook avait connu, accueillit les

navigateurs bienveillamment et surveilla même scrupuleusement les

échanges que l’on fit avec les indigènes. Ce n’était pas une tâche

facile, car ceux-ci déployaient une adresse merveilleuse pour voler

tout ce qui se trouvait à leur portée.

La Billardière raconte un assez bon tour dont il fut victime. Il avait

été suivi, sous la tente où étaient déposés les approvisionnements, par

deux indigènes qu’il avait pris pour des chefs.

«L’un d’eux, dit-il, montra le plus grand empressement à me choisir

les meilleurs fruits. J’avais mis mon chapeau par terre, le croyant

dans un lieu sûr; mais ces deux filous faisaient leur métier. Celui

qui était derrière moi fut assez adroit pour cacher mon chapeau

sous ses vêtements, et il s’en alla avant que je m’en fusse aperçu;

l’autre ne tarda pas à le suivre. Je me méfiais d’autant moins de ce

tour, que je n’eusse pas cru qu’ils osassent s’emparer d’un objet

aussi volumineux, au risque d’être surpris dans l’enceinte où nous

les avions laissés entrer; d’ailleurs, un chapeau ne pouvait être que

d’une bien faible utilité pour ces peuples, qui ont ordinairement la

tête nue. L’adresse qu’ils avaient mise à me voler me prouva que ce

n’était pas leur coup d’essai.»

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 28 / 43 段