Ainsi finit cette campagne malheureuse. Si son but principal avait été

complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes

géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à

d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits,

d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en

grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.

III

Voyage du capitaine Marchand.--Les Marquises.--Découverte

de Nouka-Hiva.--Mœurs et coutumes des habitants.--Les

îles de la Révolution.--La côte d’Amérique et le port de

Tchikitané.--Le canal de Cox.--Relâche aux îles Sandwich.

--Macao.--Déception.--Retour en France.--Découvertes de Bass

et de Flinders sur les côtes de l’Australie.--Expédition

du capitaine Baudin.--La terre de d’Endracht et la terre

de Witt.--Relâche à Timor.--Reconnaissance de la terre de

Van-Diemen.--Séparation du _Géographe_ et du _Naturaliste_.

--Séjour à Port Jackson.--Les convicts.--Les richesses

pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud.--Rentrée en France du

_Naturaliste_.--Croisières du _Géographe_ et du _Casuarina_ aux

terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt.--Second séjour à

Timor.--Retour en France.

Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait

du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île

Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba

naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les

articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme

avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que

le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira

de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et

particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte

occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix

fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le

Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.

De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de

Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci

résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du

Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de

qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois

cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout

ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer

en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir

la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois

ou quatre ans.

Au capitaine Marchand, commandant le _Solide_, furent adjoints deux

capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux

chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf

matelots, un équipage de cinquante personnes.

Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et

les armes nécessaires, complétaient l’armement.

Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement

de l’hiver, le _Solide_ partit de Marseille le 14 décembre 1790.

Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand

se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791,

doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du

capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest

d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était

tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la

renouveler.

Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles

situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à

l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a

publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant

mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe

souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de

couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»

Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook

en 1774.

Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du

groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été

faits avec une telle précision, que le _Solide_ mouillait aux îles

Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue

du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance

d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des

observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu

d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des

effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les

calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»

Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest.

Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus

septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios,

où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris

mille fois répétés de «tayo! tayo!»

L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait

besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies

de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et

plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.

[Illustration: CARTE =D’AUSTRALIE= d’après l’atlas de Perron. Gravé par

E. Morieu.]

Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir

pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les

hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la

description d’Étienne Marchand.

Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur

de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui

diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont

d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces

dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras

ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette

bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet.

La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en

souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des

colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé

de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes,

aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre

des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner

en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc

rouillé qu’elle avait dérobé au frater du _Solide_, et un homme porter

effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le

trou de son oreille et pendant à son côté.»

[Illustration: Roi de l’île Timor. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut

affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à

l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du _Solide_. Il faut croire

qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un

seul en état d’ivresse.

Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les

habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir

faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le

morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler.

On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque

distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop

discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.

Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que

leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses

dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des

inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et

sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la

compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien

connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.

«La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la

pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues

et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de

danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble

avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui

partagent le cercle de leur vie.»

Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la

Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la

découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook

lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un

temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui

présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait

pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût

une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette

direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.

En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en

assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par

sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus

importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la

race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs

autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les

Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel,

qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de

la Révolution.

La route, dès qu’on eut quitté ces parages, fut dirigée vers la côte

d’Amérique. La saison était trop avancée pour qu’on s’élevât jusqu’au

soixantième parallèle dans le «Williams’ Sound» et la «Cooks’ River».

Marchand résolut donc de gagner le cap del Engaño et de faire la traite

dans la baie Norfolk de Dixon, qui n’est autre que la baie de la

Guadaloupe des Espagnols.

Le 7 août, on eut connaissance de la terre et du cap del Engaño, et,

après cinq jours de calme, l’ancre tomba dans la baie de Guadalupe.

Jusqu’alors aucun homme à bord n’avait été attaqué du scorbut, et,

après deux cent quarante-deux jours de navigation, dont dix seulement

pour les relâches à la Praya et à la Madre-de-Dios, après cinq mille

huit cents lieues de parcours, c’était un résultat magnifique,

uniquement dû aux armateurs, qui n’avaient rien négligé pour la santé

de leur équipage, et aux capitaines, qui avaient su faire exécuter

toutes les mesures que leur commandait l’expérience.

Le capitaine Marchand, pendant son séjour dans cette baie, dont

l’appellation indigène était Tchinkitané, acheta un grand nombre de

peaux de loutre, dont une centaine de première qualité.

Les naturels, petits, au corps ramassé quoique assez bien proportionné,

au visage rond et aplati, sont assez disgracieux. Des yeux petits,

enfoncés et chassieux, ainsi que des pommettes saillantes, ne

contribuent pas à les embellir. Quant à la couleur de leur peau, il

est assez difficile de la démêler sous l’épaisse couche de crasse

et le mélange de substances noires et rouges qui la recouvrent.

Leur chevelure, dure, épaisse, hirsute, couverte d’ocre, de duvet

d’oiseaux et de toutes les ordures que la négligence et le temps y ont

accumulées, contribue encore à rendre leur aspect hideux.

Moins noires que les hommes, les femmes sont encore plus laides; leur

taille épaisse, courte, leurs pieds tournés en dedans, leur saleté

inouïe en font des êtres repoussants. La coquetterie, qui est innée

chez la femme, les a déterminées, pour ajouter à leur beauté naturelle,

à employer un ornement labial aussi bizarre qu’incommode, dont nous

avons déjà dit quelques mots, à propos du séjour de Cook dans les mêmes

parages.

«On pratique, à environ six lignes au-dessous de la lèvre inférieure,

par le moyen d’une incision, une fente longitudinale parallèle à la

bouche; on y insère, dans le principe, une brochette de fer ou de

bois et l’on augmente graduellement, et de temps à autre, le volume

de ce corps étranger, en suivant le progrès de l’âge. On parvient

enfin à y introduire une pièce de bois proprement travaillée, dont

la forme et la grandeur sont à peu près celles du cuilleron d’une

cuiller à bouche. L’effet de cet ornement est de rabattre, par le

poids de sa partie saillante, la lèvre inférieure sur le menton, de

développer les charmes d’une grande bouche béante, qui prend la forme

de celle d’un four, et de mettre à découvert une rangée de dents

jaunes et sales. Comme ce cuilleron s’ôte et se replace à volonté,

lorsqu’il est supprimé, la fente transversale de la lèvre présente

une seconde bouche, qui, par son ouverture, ne le cède point à la

bouche naturelle, et, chez quelques femmes, elle a plus de trois

pouces de longueur.»

Le _Solide_ quitta la baie de Tchinkitané, le 21 août, et se dirigea

dans le sud-est pour reconnaître les îles de la Reine-Charlotte, vues,

en 1786, par La Pérouse. Elles s’étendent sur une longueur d’à peu

près soixante-dix lieues. Le 23, Étienne Marchand aperçut la baie des

Manteaux (Cloak-Bay de Dixon), dont la reconnaissance fut faite avec le

plus grand soin par le capitaine Chanal.

Le lendemain, les chaloupes entrèrent dans le canal de Cox et

traitèrent de l’achat de quelques pelleteries avec les Indiens.

L’étonnement des navigateurs fut grand à la vue de deux immenses

tableaux, peints très anciennement, et de sculptures gigantesques, qui,

pour n’avoir que les plus lointains rapports avec les chefs-d’œuvre de

la Grèce, n’en témoignaient pas moins de goûts artistes qu’on était

loin d’attendre de ces populations misérables.

Les terres qui forment la baie et le détroit de Cox sont basses et

couvertes de sapins. Le sol, composé de débris de plantes et de

rochers, ne paraît pas avoir grande profondeur, et les productions sont

les mêmes qu’à Tchinkitané.

Le nombre des habitants peut être évalué à quatre cents. Leur taille ne

diffère pas sensiblement de celle des Européens. Ils sont moins hideux

que les Tchinkitanéens.

Comme cette relâche dans la Cloak-Bay ne produisait pas le nombre

de fourrures sur lequel Marchand avait compté, il expédia, sous le

commandement du capitaine Chanal, une embarcation qui visita les îles

situées au sud. Cette reconnaissance eut pour but de relever la plupart

de ces îles qui n’avaient pas encore été visitées. Seul le vaisseau

de Dixon avait parcouru ces parages, mais personne de son équipage

n’était descendu à terre. Il ne faut donc pas s’étonner si beaucoup

de ses assertions furent démenties ou rectifiées par cet examen plus

approfondi.

Après avoir vu l’entrée de Nootka, on se rendit à celle de Berkley;

mais, au moment où le _Solide_ allait y pénétrer, apparut un

trois-mâts qui, par la route qu’il tenait, annonçait devoir visiter le

littoral au sud, ce que se promettait de faire le capitaine Marchand.

Cette découverte engagea le navigateur français à gagner aussitôt les

côtes de la Chine, afin de s’y défaire de sa cargaison, avant que le

vaisseau qu’il venait d’apercevoir eût eu le temps de s’y rendre et de

lui faire concurrence.

La meilleure route à suivre était celle des îles Sandwich, et, le 5

octobre, les Français purent apercevoir les sommets des Mauna-Loa et

Mauna-Koa entièrement libres de neige,--ce qui est en contradiction

formelle avec l’assertion du capitaine King.

Dès que l’île O-Whyhee eut été reconnue, Marchand prit le sage parti de

faire tous ses achats sous voiles. Il tira de cette île des cochons,

des volailles, des cocos, des bananes et d’autres fruits, parmi

lesquels on fut heureux de reconnaître des citrouilles et des melons

d’eau, provenant sans doute des graines semées par le capitaine Cook.

Quatre jours furent consacrés à l’acquisition de ces rafraîchissements;

puis on suivit la route de la Chine en prenant connaissance de Tinian,

l’une des Mariannes.

On se rappelle combien était enchanteur le tableau tracé de cette île

par le commodore Anson. Byron, avons-nous dit, avait été tout étonné

de lui trouver un aspect tout différent. C’est qu’une cinquantaine

d’années auparavant, Tinian était florissante et comptait trente mille

habitants. Mais une maladie épidémique, apportée par les conquérants

espagnols, avait décimé la population, dont les misérables restes

furent bientôt arrachés à cette terre pour être transportés à Guaham.

Marchand ne débarqua pas à Tinian, dont la nature sauvage avait repris

possession, au dire de tous les voyageurs qui y avaient relâché

depuis Byron, et il manœuvra pour prendre connaissance de la pointe

méridionale de Formose.

A Macao, qu’il avait atteinte le 28 novembre, Marchand apprit des

nouvelles qui le déconcertèrent. Le gouvernement chinois venait de

prohiber, sous les peines les plus sévères, toute introduction de

fourrures dans les ports du midi de l’empire. Était-ce une clause

ignorée de quelque traité secret conclu avec la Russie? Cette défense

était-elle due à l’avarice et à la cupidité de quelques mandarins?

On ne sait; mais ce qui est certain, c’est qu’il était absolument

impossible de l’enfreindre.

Marchand écrivit aux représentants de la maison Baux, à Canton. La même

prohibition existait dans cette ville, et il ne fallait pas songer à

remonter à Whampoa, où le navire serait taxé à des droits dont le total

ne s’élèverait pas à moins de six mille piastres.

Étienne Marchand n’avait plus qu’à gagner l’île de France et, de là,

Marseille, son port d’armement. C’est ce qu’il fit. Nous n’avons aucune

raison pour nous arrêter sur ce voyage de retour, qui ne présenta que

les incidents ordinaires à toutes les traversées de ce genre.

Quels étaient les résultats scientifiques du voyage? Peu considérables

au point de vue géographique, ils se décomposaient de la manière

suivante: Découverte de la partie des îles Marquises qui avait échappé

à Cook et à ses prédécesseurs, reconnaissance plus approfondie du

pays, des mœurs et des usages des habitants de Santa-Christina dans le

même archipel, des baies Tchinkitané et des Manteaux, de l’archipel

de la Reine-Charlotte à la côte d’Amérique. C’eût été bien peu pour

une expédition officielle, c’était beaucoup pour un navire armé par de

simples particuliers. En même temps, les capitaines Marchand, Chanal et

Masse avaient si bien su mettre à profit les nouvelles méthodes, ils

avaient étudié avec tant de fruit les relations de leurs devanciers,

qu’ils étaient parvenus à donner à leur route une précision que bien

peu de navigateurs avaient pu atteindre. A leur tour, ils allaient

contribuer à l’instruction de leurs successeurs par l’exactitude de

leurs cartes et de leurs relevés.

Les circonstances ne devaient pas être aussi favorables, il s’en

faut, pour la publication du récit d’une expédition scientifique que

le gouvernement français allait envoyer, quelques années plus tard,

dans le but de reconnaître les côtes de l’Australie. Bien que les

résultats de la campagne du capitaine Nicolas Baudin aient été des plus

abondants, il semble que, jusqu’à ce jour, le mauvais sort se soit

attaché à cette expédition, et que tous les dictionnaires biographiques

et les relations de voyage se soient donné le mot pour en parler aussi

peu que possible.

Depuis le jour où Tasman avait reconnu la côte occidentale de la

Nouvelle-Hollande, bien des progrès avaient été accomplis pour la

connaissance de cet immense continent mystérieux. Cook avait relevé

la côte orientale tout entière, signalé le détroit de l’Endeavour et

chaudement recommandé à son gouvernement les avantages qu’on pourrait

tirer d’un établissement à la baie Botanique. En 1788, Phillip avait

jeté, avec ses convicts, les premiers fondements de Port-Jackson et de

la puissance anglaise dans cette cinquième partie du monde.

En 1795 et 1796, le midshipman Flinders et le chirurgien Bass, avec une

chétive embarcation, le _Tom-Pouce_, avaient exploré sur une longueur

de vingt milles la rivière Georges et reconnu en détail une longue

suite de côtes.

En 1797, Bass avait signalé l’existence d’un port spacieux, qu’il avait

nommé Western, à cause de sa situation.

«Ses provisions étaient alors épuisées, dit Desborough Cooley, et,

malgré son désir ardent de faire un relèvement exact et détaillé de

sa nouvelle découverte, il se vit obligé de revenir sur ses pas. Il

n’avait emporté des provisions que pour six semaines, et cependant, à

l’aide du poisson et des oiseaux de mer qu’il rencontra en abondance,

il réussit à faire durer son voyage cinq semaines de plus, bien

qu’il ramenât à son bord deux convicts qu’il avait retrouvés. Ce

voyage de six cents milles, dans une barque non pontée, est un des

plus remarquables que l’on connaisse. Il ne fut point entrepris sous

l’empire d’une nécessité rigoureuse, mais avec l’intention décidée

d’explorer des rivages inconnus et dangereux.»

Accompagné de Flinders, Bass avait, en 1798, découvert le détroit

qui porte aujourd’hui son nom et sépare la Tasmanie de la

Nouvelle-Hollande, et avait accompli sur un schooner de vingt-cinq

tonneaux le périple de la terre de Van-Diemen. Les renseignements que

rapportaient ces hardis explorateurs sur les rivières, les ports de ce

pays, étaient des plus importants pour sa colonisation future. Aussi

Bass et Flinders furent-ils reçus avec enthousiasme à Port-Jackson.

De retour en Angleterre, Flinders y avait reçu, avec le brevet

de lieutenant de vaisseau, le commandement de l’_Investigator_,

spécialement armé pour un voyage de découvertes sur les rivages

de l’Australie. Les côtes méridionale et nord-ouest, le golfe de

Carpentarie et le détroit de Torrès, telles devaient être les étapes de

cette campagne.

L’attention publique en France était depuis quelque temps attirée sur

la Nouvelle-Hollande par les récits de Cook et de d’Entrecasteaux.

Pays singulier, aux productions animales étranges, tantôt couvert de

forêts d’eucalyptus gigantesques, tantôt dénudé, ne nourrissant qu’un

maigre spinifex, ce continent devait longtemps encore se dérober à

nos regards curieux et opposer aux explorateurs des obstacles presque

infranchissables.

Ce fut l’Institut qui se fit le porte-voix de l’opinion publique, en

réclamant du gouvernement une expédition aux terres australes. Sur sa

présentation, vingt-quatre savants furent désignés pour prendre part au

voyage.

«Jamais un développement aussi considérable n’avait été donné à cette

partie de la composition des voyages de découvertes, jamais des

moyens aussi grands de succès n’avaient été préparés. Astronomes,

géographes, minéralogistes, botanistes, zoologistes, dessinateurs,

jardiniers, tous s’y trouvaient en nombre double, triple ou même

quintuple.»

[Illustration: Porteuse d’eau à Timor. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

On remarquait dans cet état-major scientifique Leschenaut de Latour,

François Péron et Bory de Saint-Vincent. Les officiers et les

matelots avaient été triés sur le volet. Au nombre des premiers, nous

devons citer François-André Baudin, Peureux de Mélay, Hyacinthe de

Bougainville, Charles Baudin, Emmanuel Hamelin, Pierre Milius, Mangin,

Duval d’Ailly, Henri de Freycinet, qui tous parvinrent au grade de

contre-amiral ou d’amiral, Le Bas Sainte-Croix, Pierre-Guillaume

Gicquel, Jacques-Philippe Montgéry, Jacques de Saint-Cricq, Louis de

Freycinet, futurs capitaines de vaisseau.

[Illustration: Cabane de naturels de la terre d’Endracht. (_Fac-simile.

Gravure ancienne._)]

«Ce que la composition de ce voyage et son objet promettaient de

résultats avantageux, dit la relation, le plan de ses opérations

paraissait devoir le garantir. Tout ce que l’expérience des autres

navigateurs avait appris, jusqu’à ce jour, sur les parages que

nous devions parcourir, tout ce que la théorie et le raisonnement

pouvaient en déduire et y ajouter, avait servi de base à cet

important travail. Les vents irréguliers, les moussons, les courants

avaient été calculés d’une manière tellement exacte, que la source

principale des contrariétés que nous éprouvâmes, dans la suite, fut

de nous être écartés plusieurs fois de ces précieuses instructions.»

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 30 / 43 段