complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes
géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à
d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits,
d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en
grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.
III
Voyage du capitaine Marchand.--Les Marquises.--Découverte
de Nouka-Hiva.--Mœurs et coutumes des habitants.--Les
îles de la Révolution.--La côte d’Amérique et le port de
Tchikitané.--Le canal de Cox.--Relâche aux îles Sandwich.
--Macao.--Déception.--Retour en France.--Découvertes de Bass
et de Flinders sur les côtes de l’Australie.--Expédition
du capitaine Baudin.--La terre de d’Endracht et la terre
de Witt.--Relâche à Timor.--Reconnaissance de la terre de
Van-Diemen.--Séparation du _Géographe_ et du _Naturaliste_.
--Séjour à Port Jackson.--Les convicts.--Les richesses
pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud.--Rentrée en France du
_Naturaliste_.--Croisières du _Géographe_ et du _Casuarina_ aux
terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt.--Second séjour à
Timor.--Retour en France.
Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait
du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île
Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba
naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les
articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme
avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que
le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira
de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et
particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte
occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix
fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le
Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.
De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de
Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci
résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du
Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de
qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois
cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout
ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer
en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir
la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois
ou quatre ans.
Au capitaine Marchand, commandant le _Solide_, furent adjoints deux
capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux
chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf
matelots, un équipage de cinquante personnes.
Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et
les armes nécessaires, complétaient l’armement.
Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement
de l’hiver, le _Solide_ partit de Marseille le 14 décembre 1790.
Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand
se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791,
doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du
capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest
d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était
tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la
renouveler.
Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles
situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à
l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a
publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant
mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe
souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de
couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»
Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook
en 1774.
Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du
groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été
faits avec une telle précision, que le _Solide_ mouillait aux îles
Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue
du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance
d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des
observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu
d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des
effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les
calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»
Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest.
Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus
septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios,
où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris
mille fois répétés de «tayo! tayo!»
L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait
besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies
de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et
plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.
[Illustration: CARTE =D’AUSTRALIE= d’après l’atlas de Perron. Gravé par
E. Morieu.]
Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir
pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les
hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la
description d’Étienne Marchand.
Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur
de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui
diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont
d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces
dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras
ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette
bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet.
La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en
souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des
colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé
de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes,
aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre
des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner
en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc
rouillé qu’elle avait dérobé au frater du _Solide_, et un homme porter
effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le
trou de son oreille et pendant à son côté.»
[Illustration: Roi de l’île Timor. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut
affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à
l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du _Solide_. Il faut croire
qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un
seul en état d’ivresse.
Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les
habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir
faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le
morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler.
On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque
distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop
discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.
Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que
leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses
dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des
inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et
sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la
compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien
connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.
«La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la
pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues
et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de
danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble
avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui
partagent le cercle de leur vie.»
Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la
Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la
découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook
lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un
temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui
présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait
pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût
une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette
direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.
En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en
assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par
sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus
importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la
race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs
autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les
Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel,
qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de
la Révolution.
La route, dès qu’on eut quitté ces parages, fut dirigée vers la côte
d’Amérique. La saison était trop avancée pour qu’on s’élevât jusqu’au
soixantième parallèle dans le «Williams’ Sound» et la «Cooks’ River».
Marchand résolut donc de gagner le cap del Engaño et de faire la traite
dans la baie Norfolk de Dixon, qui n’est autre que la baie de la
Guadaloupe des Espagnols.
Le 7 août, on eut connaissance de la terre et du cap del Engaño, et,
après cinq jours de calme, l’ancre tomba dans la baie de Guadalupe.
Jusqu’alors aucun homme à bord n’avait été attaqué du scorbut, et,
après deux cent quarante-deux jours de navigation, dont dix seulement
pour les relâches à la Praya et à la Madre-de-Dios, après cinq mille
huit cents lieues de parcours, c’était un résultat magnifique,
uniquement dû aux armateurs, qui n’avaient rien négligé pour la santé
de leur équipage, et aux capitaines, qui avaient su faire exécuter
toutes les mesures que leur commandait l’expérience.
Le capitaine Marchand, pendant son séjour dans cette baie, dont
l’appellation indigène était Tchinkitané, acheta un grand nombre de
peaux de loutre, dont une centaine de première qualité.
Les naturels, petits, au corps ramassé quoique assez bien proportionné,
au visage rond et aplati, sont assez disgracieux. Des yeux petits,
enfoncés et chassieux, ainsi que des pommettes saillantes, ne
contribuent pas à les embellir. Quant à la couleur de leur peau, il
est assez difficile de la démêler sous l’épaisse couche de crasse
et le mélange de substances noires et rouges qui la recouvrent.
Leur chevelure, dure, épaisse, hirsute, couverte d’ocre, de duvet
d’oiseaux et de toutes les ordures que la négligence et le temps y ont
accumulées, contribue encore à rendre leur aspect hideux.
Moins noires que les hommes, les femmes sont encore plus laides; leur
taille épaisse, courte, leurs pieds tournés en dedans, leur saleté
inouïe en font des êtres repoussants. La coquetterie, qui est innée
chez la femme, les a déterminées, pour ajouter à leur beauté naturelle,
à employer un ornement labial aussi bizarre qu’incommode, dont nous
avons déjà dit quelques mots, à propos du séjour de Cook dans les mêmes
parages.
«On pratique, à environ six lignes au-dessous de la lèvre inférieure,
par le moyen d’une incision, une fente longitudinale parallèle à la
bouche; on y insère, dans le principe, une brochette de fer ou de
bois et l’on augmente graduellement, et de temps à autre, le volume
de ce corps étranger, en suivant le progrès de l’âge. On parvient
enfin à y introduire une pièce de bois proprement travaillée, dont
la forme et la grandeur sont à peu près celles du cuilleron d’une
cuiller à bouche. L’effet de cet ornement est de rabattre, par le
poids de sa partie saillante, la lèvre inférieure sur le menton, de
développer les charmes d’une grande bouche béante, qui prend la forme
de celle d’un four, et de mettre à découvert une rangée de dents
jaunes et sales. Comme ce cuilleron s’ôte et se replace à volonté,
lorsqu’il est supprimé, la fente transversale de la lèvre présente
une seconde bouche, qui, par son ouverture, ne le cède point à la
bouche naturelle, et, chez quelques femmes, elle a plus de trois
pouces de longueur.»
Le _Solide_ quitta la baie de Tchinkitané, le 21 août, et se dirigea
dans le sud-est pour reconnaître les îles de la Reine-Charlotte, vues,
en 1786, par La Pérouse. Elles s’étendent sur une longueur d’à peu
près soixante-dix lieues. Le 23, Étienne Marchand aperçut la baie des
Manteaux (Cloak-Bay de Dixon), dont la reconnaissance fut faite avec le
plus grand soin par le capitaine Chanal.
Le lendemain, les chaloupes entrèrent dans le canal de Cox et
traitèrent de l’achat de quelques pelleteries avec les Indiens.
L’étonnement des navigateurs fut grand à la vue de deux immenses
tableaux, peints très anciennement, et de sculptures gigantesques, qui,
pour n’avoir que les plus lointains rapports avec les chefs-d’œuvre de
la Grèce, n’en témoignaient pas moins de goûts artistes qu’on était
loin d’attendre de ces populations misérables.
Les terres qui forment la baie et le détroit de Cox sont basses et
couvertes de sapins. Le sol, composé de débris de plantes et de
rochers, ne paraît pas avoir grande profondeur, et les productions sont
les mêmes qu’à Tchinkitané.
Le nombre des habitants peut être évalué à quatre cents. Leur taille ne
diffère pas sensiblement de celle des Européens. Ils sont moins hideux
que les Tchinkitanéens.
Comme cette relâche dans la Cloak-Bay ne produisait pas le nombre
de fourrures sur lequel Marchand avait compté, il expédia, sous le
commandement du capitaine Chanal, une embarcation qui visita les îles
situées au sud. Cette reconnaissance eut pour but de relever la plupart
de ces îles qui n’avaient pas encore été visitées. Seul le vaisseau
de Dixon avait parcouru ces parages, mais personne de son équipage
n’était descendu à terre. Il ne faut donc pas s’étonner si beaucoup
de ses assertions furent démenties ou rectifiées par cet examen plus
approfondi.
Après avoir vu l’entrée de Nootka, on se rendit à celle de Berkley;
mais, au moment où le _Solide_ allait y pénétrer, apparut un
trois-mâts qui, par la route qu’il tenait, annonçait devoir visiter le
littoral au sud, ce que se promettait de faire le capitaine Marchand.
Cette découverte engagea le navigateur français à gagner aussitôt les
côtes de la Chine, afin de s’y défaire de sa cargaison, avant que le
vaisseau qu’il venait d’apercevoir eût eu le temps de s’y rendre et de
lui faire concurrence.
La meilleure route à suivre était celle des îles Sandwich, et, le 5
octobre, les Français purent apercevoir les sommets des Mauna-Loa et
Mauna-Koa entièrement libres de neige,--ce qui est en contradiction
formelle avec l’assertion du capitaine King.
Dès que l’île O-Whyhee eut été reconnue, Marchand prit le sage parti de
faire tous ses achats sous voiles. Il tira de cette île des cochons,
des volailles, des cocos, des bananes et d’autres fruits, parmi
lesquels on fut heureux de reconnaître des citrouilles et des melons
d’eau, provenant sans doute des graines semées par le capitaine Cook.
Quatre jours furent consacrés à l’acquisition de ces rafraîchissements;
puis on suivit la route de la Chine en prenant connaissance de Tinian,
l’une des Mariannes.
On se rappelle combien était enchanteur le tableau tracé de cette île
par le commodore Anson. Byron, avons-nous dit, avait été tout étonné
de lui trouver un aspect tout différent. C’est qu’une cinquantaine
d’années auparavant, Tinian était florissante et comptait trente mille
habitants. Mais une maladie épidémique, apportée par les conquérants
espagnols, avait décimé la population, dont les misérables restes
furent bientôt arrachés à cette terre pour être transportés à Guaham.
Marchand ne débarqua pas à Tinian, dont la nature sauvage avait repris
possession, au dire de tous les voyageurs qui y avaient relâché
depuis Byron, et il manœuvra pour prendre connaissance de la pointe
méridionale de Formose.
A Macao, qu’il avait atteinte le 28 novembre, Marchand apprit des
nouvelles qui le déconcertèrent. Le gouvernement chinois venait de
prohiber, sous les peines les plus sévères, toute introduction de
fourrures dans les ports du midi de l’empire. Était-ce une clause
ignorée de quelque traité secret conclu avec la Russie? Cette défense
était-elle due à l’avarice et à la cupidité de quelques mandarins?
On ne sait; mais ce qui est certain, c’est qu’il était absolument
impossible de l’enfreindre.
Marchand écrivit aux représentants de la maison Baux, à Canton. La même
prohibition existait dans cette ville, et il ne fallait pas songer à
remonter à Whampoa, où le navire serait taxé à des droits dont le total
ne s’élèverait pas à moins de six mille piastres.
Étienne Marchand n’avait plus qu’à gagner l’île de France et, de là,
Marseille, son port d’armement. C’est ce qu’il fit. Nous n’avons aucune
raison pour nous arrêter sur ce voyage de retour, qui ne présenta que
les incidents ordinaires à toutes les traversées de ce genre.
Quels étaient les résultats scientifiques du voyage? Peu considérables
au point de vue géographique, ils se décomposaient de la manière
suivante: Découverte de la partie des îles Marquises qui avait échappé
à Cook et à ses prédécesseurs, reconnaissance plus approfondie du
pays, des mœurs et des usages des habitants de Santa-Christina dans le
même archipel, des baies Tchinkitané et des Manteaux, de l’archipel
de la Reine-Charlotte à la côte d’Amérique. C’eût été bien peu pour
une expédition officielle, c’était beaucoup pour un navire armé par de
simples particuliers. En même temps, les capitaines Marchand, Chanal et
Masse avaient si bien su mettre à profit les nouvelles méthodes, ils
avaient étudié avec tant de fruit les relations de leurs devanciers,
qu’ils étaient parvenus à donner à leur route une précision que bien
peu de navigateurs avaient pu atteindre. A leur tour, ils allaient
contribuer à l’instruction de leurs successeurs par l’exactitude de
leurs cartes et de leurs relevés.
Les circonstances ne devaient pas être aussi favorables, il s’en
faut, pour la publication du récit d’une expédition scientifique que
le gouvernement français allait envoyer, quelques années plus tard,
dans le but de reconnaître les côtes de l’Australie. Bien que les
résultats de la campagne du capitaine Nicolas Baudin aient été des plus
abondants, il semble que, jusqu’à ce jour, le mauvais sort se soit
attaché à cette expédition, et que tous les dictionnaires biographiques
et les relations de voyage se soient donné le mot pour en parler aussi
peu que possible.
Depuis le jour où Tasman avait reconnu la côte occidentale de la
Nouvelle-Hollande, bien des progrès avaient été accomplis pour la
connaissance de cet immense continent mystérieux. Cook avait relevé
la côte orientale tout entière, signalé le détroit de l’Endeavour et
chaudement recommandé à son gouvernement les avantages qu’on pourrait
tirer d’un établissement à la baie Botanique. En 1788, Phillip avait
jeté, avec ses convicts, les premiers fondements de Port-Jackson et de
la puissance anglaise dans cette cinquième partie du monde.
En 1795 et 1796, le midshipman Flinders et le chirurgien Bass, avec une
chétive embarcation, le _Tom-Pouce_, avaient exploré sur une longueur
de vingt milles la rivière Georges et reconnu en détail une longue
suite de côtes.
En 1797, Bass avait signalé l’existence d’un port spacieux, qu’il avait
nommé Western, à cause de sa situation.
«Ses provisions étaient alors épuisées, dit Desborough Cooley, et,
malgré son désir ardent de faire un relèvement exact et détaillé de
sa nouvelle découverte, il se vit obligé de revenir sur ses pas. Il
n’avait emporté des provisions que pour six semaines, et cependant, à
l’aide du poisson et des oiseaux de mer qu’il rencontra en abondance,
il réussit à faire durer son voyage cinq semaines de plus, bien
qu’il ramenât à son bord deux convicts qu’il avait retrouvés. Ce
voyage de six cents milles, dans une barque non pontée, est un des
plus remarquables que l’on connaisse. Il ne fut point entrepris sous
l’empire d’une nécessité rigoureuse, mais avec l’intention décidée
d’explorer des rivages inconnus et dangereux.»
Accompagné de Flinders, Bass avait, en 1798, découvert le détroit
qui porte aujourd’hui son nom et sépare la Tasmanie de la
Nouvelle-Hollande, et avait accompli sur un schooner de vingt-cinq
tonneaux le périple de la terre de Van-Diemen. Les renseignements que
rapportaient ces hardis explorateurs sur les rivières, les ports de ce
pays, étaient des plus importants pour sa colonisation future. Aussi
Bass et Flinders furent-ils reçus avec enthousiasme à Port-Jackson.
De retour en Angleterre, Flinders y avait reçu, avec le brevet
de lieutenant de vaisseau, le commandement de l’_Investigator_,
spécialement armé pour un voyage de découvertes sur les rivages
de l’Australie. Les côtes méridionale et nord-ouest, le golfe de
Carpentarie et le détroit de Torrès, telles devaient être les étapes de
cette campagne.
L’attention publique en France était depuis quelque temps attirée sur
la Nouvelle-Hollande par les récits de Cook et de d’Entrecasteaux.
Pays singulier, aux productions animales étranges, tantôt couvert de
forêts d’eucalyptus gigantesques, tantôt dénudé, ne nourrissant qu’un
maigre spinifex, ce continent devait longtemps encore se dérober à
nos regards curieux et opposer aux explorateurs des obstacles presque
infranchissables.
Ce fut l’Institut qui se fit le porte-voix de l’opinion publique, en
réclamant du gouvernement une expédition aux terres australes. Sur sa
présentation, vingt-quatre savants furent désignés pour prendre part au
voyage.
«Jamais un développement aussi considérable n’avait été donné à cette
partie de la composition des voyages de découvertes, jamais des
moyens aussi grands de succès n’avaient été préparés. Astronomes,
géographes, minéralogistes, botanistes, zoologistes, dessinateurs,
jardiniers, tous s’y trouvaient en nombre double, triple ou même
quintuple.»
[Illustration: Porteuse d’eau à Timor. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
On remarquait dans cet état-major scientifique Leschenaut de Latour,
François Péron et Bory de Saint-Vincent. Les officiers et les
matelots avaient été triés sur le volet. Au nombre des premiers, nous
devons citer François-André Baudin, Peureux de Mélay, Hyacinthe de
Bougainville, Charles Baudin, Emmanuel Hamelin, Pierre Milius, Mangin,
Duval d’Ailly, Henri de Freycinet, qui tous parvinrent au grade de
contre-amiral ou d’amiral, Le Bas Sainte-Croix, Pierre-Guillaume
Gicquel, Jacques-Philippe Montgéry, Jacques de Saint-Cricq, Louis de
Freycinet, futurs capitaines de vaisseau.
[Illustration: Cabane de naturels de la terre d’Endracht. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]
«Ce que la composition de ce voyage et son objet promettaient de
résultats avantageux, dit la relation, le plan de ses opérations
paraissait devoir le garantir. Tout ce que l’expérience des autres
navigateurs avait appris, jusqu’à ce jour, sur les parages que
nous devions parcourir, tout ce que la théorie et le raisonnement
pouvaient en déduire et y ajouter, avait servi de base à cet
important travail. Les vents irréguliers, les moussons, les courants
avaient été calculés d’une manière tellement exacte, que la source
principale des contrariétés que nous éprouvâmes, dans la suite, fut
de nous être écartés plusieurs fois de ces précieuses instructions.»