Plusieurs pirogues entourèrent aussitôt les deux bâtiments. Les

naturels qui les montaient n’étaient pas pour donner à La Pérouse une

bonne idée de la beauté des insulaires.

«Je ne vis que deux femmes, dit-il, et leurs traits n’avaient pas de

délicatesse. La plus jeune, à laquelle on pouvait supposer dix-huit

ans, avait, sur une jambe, un ulcère dégoûtant. Plusieurs de ces

insulaires avaient des plaies considérables, et il serait possible

que ce fût un commencement de lèpre, car je remarquai parmi eux deux

hommes dont les jambes ulcérées et aussi grosses que le corps ne

pouvaient laisser aucun doute sur le genre de leur maladie. Ils nous

approchèrent avec crainte et sans armes, et tout annonce qu’ils sont

aussi paisibles que les habitants des îles de la Société ou des Amis.»

Le 9 décembre, l’ancre tombait devant l’île de Maouna. Le lendemain, le

lever du soleil annonçait une belle journée. La Pérouse résolut d’en

profiter pour visiter le pays, faire de l’eau et appareiller ensuite,

car le mouillage était trop mauvais pour qu’on y passât une seconde

nuit. Toutes les précautions prises, La Pérouse descendit à terre

dans l’endroit où ses matelots faisaient de l’eau. Quant au capitaine

de Langle, il gagna une petite anse éloignée d’une lieue de l’aiguade,

«et cette promenade, dont il revint enchanté, transporté par la beauté

du village qu’il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos

malheurs.»

A terre, un marché très achalandé s’était établi. Les hommes et les

femmes y vendaient toutes sortes de choses, poules, perruches, cochons

et fruits. Pendant ce temps, un indigène, s’étant introduit dans une

chaloupe, avait saisi un maillet et en frappait à coups redoublés sur

le dos d’un matelot. Empoigné aussitôt par quatre forts gaillards, il

avait été lancé à l’eau.

La Pérouse s’enfonça dans l’intérieur, accompagné de femmes, d’enfants

et de vieillards, et fit une délicieuse promenade à travers un pays

charmant, qui réunissait le double avantage d’une fertilité sans

culture et d’un climat qui n’exigeait aucun vêtement.

«Des arbres à pain, des cocos, des bananes, des goyaves, des

oranges, présentaient à ces peuples fortunés une nourriture saine

et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de

l’excédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de

mets.»

La première visite se passa sans rixe sérieuse. Il y eut cependant

quelques querelles; mais, grâce à la prudence et à la réserve des

Français, qui se tenaient sur leurs gardes, elles n’avaient pas pris

un caractère de gravité. La Pérouse avait donné les ordres nécessaires

pour l’appareillage; mais M. de Langle insista pour faire encore

quelques chaloupées d’eau.

«Il avait adopté le système du capitaine Cook; il croyait que l’eau

fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans la

cale, et comme quelques personnes de son équipage avaient de légers

symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions

tous les moyens de soulagement.»

Un secret pressentiment empêcha tout d’abord La Pérouse de consentir;

il céda cependant aux instances de M. de Langle, qui lui fit comprendre

que le commandant serait responsable des progrès de la maladie, que

d’ailleurs le port où il comptait descendre était très commode, que

lui-même prendrait le commandement de l’expédition et qu’en trois

heures tout serait fini.

«M. de Langle, dit la relation, était un homme d’un jugement si

solide et d’une telle capacité, que ces considérations, plus que tout

autre motif, déterminèrent mon consentement ou plutôt firent céder ma

volonté à la sienne...

«Le lendemain donc, deux embarcations, sous les ordres de MM. Boutin

et Mouton, portant tous les scorbutiques avec six soldats armés

et le capitaine d’armes, en tout vingt-huit hommes, quittèrent

l’_Astrolabe_ pour se mettre sous les ordres de M. de Langle. MM.

de Lamanon, Collinet, bien que malades, de Vaujuas, convalescent,

accompagnèrent M. de Langle dans son grand canot. M. Le Gobien

commandait la chaloupe. MM. de La Martinière, Lavaux et le père

Receveur faisaient partie des trente-trois personnes envoyées par

la _Boussole_. C’était un total de soixante et un individus, qui

composaient l’élite de l’expédition.

«M. de Langle fit armer tout le monde de fusils et plaça six

pierriers sur les chaloupes. La surprise de M. de Langle et de tous

ses compagnons fut extrême de trouver, au lieu d’une baie vaste et

commode, une anse remplie de corail, dans laquelle on ne pénétrait

que par un chenal tortueux, étroit, où la houle déferlait avec

violence. M. de Langle avait reconnu cette baie à marée haute; aussi,

à cette vue, son premier mouvement fut-il de gagner la première

aiguade.

«Mais la contenance des insulaires, le grand nombre de femmes et

d’enfants qu’il aperçut au milieu d’eux, l’abondance des cochons

et des fruits qu’ils allaient offrir en vente, firent évanouir ces

velléités de prudence.

«Il mit à terre les pièces à eau des quatre embarcations avec la plus

grande tranquillité; ses soldats établirent le meilleur ordre sur

le rivage; ils formèrent une haie qui laissa un espace libre à nos

travailleurs; mais ce calme ne fut pas de longue durée; plusieurs

des pirogues, qui avaient vendu leurs provisions à nos vaisseaux,

étaient retournées à terre, et toutes avaient abordé dans la baie de

l’aiguade, en sorte que, peu à peu, elle s’était remplie; au lieu de

deux cents habitants, y compris les femmes et les enfants, que M. de

Langle y avait rencontrés en arrivant à une heure et demie, il s’en

trouva mille à douze cents à trois heures.

«La situation de M. de Langle devenait plus embarrassante de moment

en moment: il parvint néanmoins, secondé par MM. de Vaujuas, Boutin,

Collinet et Gobien, à embarquer son eau. Mais la baie était presque

à sec, et il ne pouvait pas espérer de déchouer ses chaloupes

avant quatre heures du soir; il y entra cependant, ainsi que son

détachement, et se posta en avant avec son fusil et ses fusiliers,

défendant de tirer avant qu’il en eût donné l’ordre.

«Il commençait néanmoins à sentir qu’il y serait bientôt forcé: déjà

les pierres volaient, et ces Indiens, qui n’avaient de l’eau que

jusqu’aux genoux, entouraient les chaloupes à moins d’une toise de

distance; les soldats, qui étaient embarqués, faisaient de vains

efforts pour les écarter.

«Si la crainte de commencer les hostilités et d’être accusé de

barbarie n’eût arrêté M. de Langle, il eût sans doute ordonné de

faire sur les Indiens une décharge de mousqueterie et de pierriers,

qui aurait certainement éloigné cette multitude; mais il se flattait

de les contenir sans effusion de sang, et il fut victime de son

humanité.

[Illustration: Les Orotchys (types.) (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

«Bientôt, une grêle de pierres, lancées à une très petite distance

avec la vigueur d’une fronde, atteignit presque tous ceux qui étaient

dans la chaloupe. M. de Langle n’eut que le temps de tirer ses deux

coups de fusil; il fut renversé, et tomba malheureusement du côté de

bâbord de la chaloupe, où plus de deux cents Indiens le massacrèrent

sur-le-champ, à coups de massue et de pierres. Lorsqu’il fut mort,

ils l’attachèrent par un de ses bras à un tollet de la chaloupe,

afin, sans doute, de profiter plus sûrement de ses dépouilles.

[Illustration: Portrait de d’Entrecasteaux. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

«La chaloupe de la _Boussole_, commandée par M. Boutin, était

échouée à deux toises de celle de l’_Astrolabe_, et elles laissaient

parallèlement entre elles un petit canal qui n’était pas occupé

par les Indiens. C’est par là que se sauvèrent à la nage tous les

blessés qui eurent le bonheur de ne pas tomber du côté du large; ils

gagnèrent nos canots qui, étant très heureusement restés à flot, se

trouvèrent à portée de sauver quarante-neuf hommes sur les soixante

et un qui composaient l’expédition.

«M. Boutin avait imité tous les mouvements et suivi toutes les

démarches de M. de Langle; il ne se permit de tirer et n’ordonna la

décharge de son détachement qu’après le feu de son commandant. On

sent qu’à la distance de quatre ou cinq pas, chaque coup de fusil

dut tuer un Indien, mais on n’eut pas le temps de recharger. M.

Boutin fut également renversé par une pierre; il tomba heureusement

entre les deux embarcations échouées; ceux qui s’étaient sauvés à la

nage vers les deux canots avaient chacun plusieurs blessures, presque

toutes à la tête. Ceux, au contraire, qui eurent le malheur d’être

renversés du côté des Indiens, furent achevés dans l’instant, à coups

de massue.

«On doit à la sagesse de M. de Vaujuas, au bon ordre qu’il établit,

à la ponctualité avec laquelle M. Mouton, qui commandait le canot de

la _Boussole_, sut le maintenir, le salut des quarante-neuf personnes

des deux équipages.

«Le canot de l’_Astrolabe_ était si chargé, qu’il échoua. Cet

événement fit naître aux insulaires l’idée de troubler les blessés

dans leur retraite; ils se portèrent en grand nombre vers les récifs

de l’entrée, dont les canots devaient nécessairement passer à dix

pieds de distance: on épuisa, sur ces forcenés, le peu de munitions

qui restaient, et les canots sortirent enfin de cet antre.»

La Pérouse eut tout d’abord l’idée assez naturelle de venger la mort

de ses malheureux compagnons. M. Boutin, que ses blessures retenaient

au lit, mais qui avait conservé toute sa tête, l’en détourna très

vivement, en lui représentant que si, par malheur, quelque chaloupe

venait à s’échouer, la disposition de la baie était telle, les arbres

qui descendaient presque dans la mer offraient aux indigènes des abris

si sûrs, que pas un Français n’en sortirait. La Pérouse dut louvoyer

pendant deux jours devant le théâtre de ce sanglant événement, sans

pouvoir donner satisfaction à ses équipages altérés de vengeance.

«Ce qui paraîtra sans doute incroyable, dit La Pérouse, c’est que,

pendant ce temps, cinq ou six pirogues partirent de la côte et

vinrent, avec des cochons, des pigeons et des cocos, nous proposer

des échanges; j’étais à chaque instant obligé de retenir ma colère

pour ne pas ordonner de les couler bas.»

On comprend sans peine qu’un événement qui privait les deux bâtiments

d’une partie de leurs officiers, de trente-deux de leurs meilleurs

matelots et de deux chaloupes, devait modifier les projets de La

Pérouse, car le plus petit échec l’aurait forcé de brûler une des

frégates pour armer l’autre. Il n’avait d’autre parti à prendre que de

faire voile pour Botany-Bay, tout en reconnaissant les différentes îles

qu’il rencontrerait, et en déterminant leur position astronomiquement.

Le 14 décembre, on eut connaissance de l’île d’Oyolava, qui fait

partie du même groupe, et que Bougainville avait aperçue de très loin.

Taïti peut à peine lui être comparée pour la beauté, l’étendue, la

fertilité et la densité de la population. De tout point semblables à

ceux de Maouna, les habitants d’Oyolava entourèrent bientôt les deux

frégates, et offrirent aux navigateurs les productions multiples de

leur île. Suivant toute apparence, les Français étaient les premiers à

commercer avec ces peuples, qui n’avaient aucune connaissance du fer,

car ils préféraient de beaucoup un seul grain de rassade à une hache

ou à un clou de six pouces. Parmi les femmes, certaines avaient une

physionomie agréable; leur taille était élégante; leurs yeux, leurs

gestes annonçaient de la douceur, tandis que la physionomie des hommes

indiquait la fourberie et la férocité.

L’île de Pola, devant laquelle l’expédition passa le 17 décembre,

appartenait encore à l’archipel des Navigateurs. Il faut croire que la

nouvelle du massacre des Français y était parvenue, car aucune pirogue

ne se détacha du rivage pour accoster les vaisseaux.

Le 20 décembre, furent reconnues l’île des Cocos et l’île des Traîtres

de Schouten. Cette dernière est divisée en deux par un canal dont

l’existence aurait échappé aux navigateurs, s’ils n’eussent prolongé

l’île de très près. Une vingtaine de pirogues vinrent apporter aux

navires les plus beaux cocos que La Pérouse eût jamais vus, quelques

bananes, des ignames et un seul petit cochon.

Les îles des Cocos et des Traîtres, que Wallis place d’un degré

treize minutes trop à l’ouest, et qu’il désigne sous les noms de

Boscawen et Keppel, peuvent être également rattachées à l’archipel des

Navigateurs. La Pérouse considère les habitants de cet archipel comme

appartenant à la plus belle race de la Polynésie. Grands, vigoureux,

bien faits, ils l’emportaient par la beauté du type sur ceux des îles

de la Société, dont la langue ressemblait beaucoup à la leur. En toute

autre circonstance, le commandant serait descendu dans les belles îles

d’Oyolava et de Pola; mais la fermentation était encore trop grande,

le souvenir des événements de Maouna trop récent, pour qu’il n’eût pas

à craindre de voir s’élever, sous le prétexte le plus futile, une rixe

sanglante, qui aurait aussitôt dégénéré en massacre.

«Chaque île que nous apercevions, dit-il, nous rappelait un trait

de perfidie de la part des insulaires; les équipages de Roggewein

avaient été attaqués et lapidés aux îles de la Récréation, dans l’est

de celles des Navigateurs; ceux de Schouten, à l’île des Traîtres,

qui était à notre vue, et au sud de l’île de Maouna, où nous avions

été, nous-mêmes, assassinés d’une manière si atroce.

«Ces réflexions avaient changé nos manières d’agir à l’égard des

Indiens. Nous réprimions par la force les plus petits vols et les

plus petites injustices; nous leur montrions, par l’effet de nos

armes, que la fuite ne les sauverait pas de notre ressentiment; nous

leur refusions la permission de monter à bord, et nous menacions de

punir de mort ceux qui oseraient y venir malgré nous.»

On voit, d’après l’amertume de ces réflexions, combien La Pérouse eut

raison d’empêcher toute communication ultérieure de ses équipages avec

les indigènes. Cette irritation est trop naturelle pour surprendre;

mais on ne saurait assez louer la prudence et l’humanité du commandant,

qui sut résister à l’entraînement de la vengeance.

Des îles des Navigateurs, la route fut dirigée sur l’archipel des Amis,

que Cook n’avait pu explorer en entier. Le 27 décembre, fut découverte

l’île de Vavao, une des plus grandes du groupe que le navigateur

anglais n’avait pas eu occasion de visiter. Égale à Tonga-Tabou, elle

est plus élevée et ne manque point d’eau douce. La Pérouse reconnut

plusieurs îles de cet archipel, et il eut quelques relations avec

ses habitants, qui ne lui procurèrent pas des vivres en assez grande

quantité pour compenser sa consommation. Aussi résolut-il, le 1er

janvier 1788, de gagner Botany-Bay, en prenant une route qui n’eût

encore été suivie par aucun navigateur.

L’île Pilstaart, qu’avait découverte Tasman ou plutôt ce rocher, car

sa plus grande largeur n’est que d’un quart de lieue, n’offre qu’une

côte escarpée et ne peut servir de retraite qu’aux oiseaux de mer.

C’est pourquoi La Pérouse, qui n’avait aucune raison de s’y arrêter,

voulait-il hâter sa route vers la Nouvelle-Hollande; mais il est un

facteur avec lequel il faut compter, même encore aujourd’hui, c’est le

vent, et La Pérouse fut retenu trois jours devant Pilstaart.

Le 13 janvier, fut aperçue l’île Norfolk et ses deux îlots. Le

commandant, en laissant tomber l’ancre à un mille de terre, ne voulait

que faire reconnaître par les naturalistes le sol et les productions de

l’île. Mais les lames qui déferlaient sur la plage semblaient défendre

le littoral contre tout débarquement, et cependant Cook y avait atterri

avec la plus grande facilité.

Une journée se passa tout entière en vaines tentatives et fut sans

résultats scientifiques pour l’expédition. Le lendemain, La Pérouse

mettait à la voile. Au moment où ses frégates entraient dans la passe

de Botany-Bay, on aperçut une flotte anglaise. C’était celle du

commodore Phillip, qui allait jeter les fondements de Port-Jackson,

embryon de cette puissante colonie dont les immenses provinces sont

arrivées aujourd’hui, après moins d’un siècle d’existence, au faîte de

la civilisation et de la prospérité.

C’est ici que s’arrête le journal de La Pérouse. Nous savons, par une

lettre qu’il écrivit de Botany-Bay, le 5 février, au ministre de la

marine, qu’il devait y construire deux chaloupes pour remplacer celles

qui avaient été détruites à Maouna. Tous les blessés, et notamment

M. Lavaux, le chirurgien major de l’_Astrolabe_, qui avait été

trépané, étaient alors en parfaite santé. M. de Clonard avait pris le

commandement de l’_Astrolabe_, et M. de Monti l’avait remplacé sur la

_Boussole_.

Une lettre postérieure de deux jours donnait des détails sur la route

que le commandant se proposait de suivre. La Pérouse y disait:

«Je remonterai aux îles des Amis et je ferai absolument tout ce

qui m’est enjoint par mes instructions relativement à la partie

méridionale de la Nouvelle-Calédonie, à l’île Santa-Cruz de Mendana,

à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville et à la terre

de la Louisiade de Bougainville, en cherchant à connaître si cette

dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en est séparée.

Je passerai à la fin de juillet 1788 entre la Nouvelle-Guinée et la

Nouvelle-Hollande par un autre canal que celui de l’Endeavour, si

toutefois il en existe un. Je visiterai, pendant le mois de septembre

et une partie d’octobre, le golfe de Carpentarie et toute la côte

occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu’à la terre de Diemen, mais

de manière, cependant, qu’il me soit possible de remonter au nord

assez tôt pour arriver au commencement de décembre de 1788 à l’île de

France.»

Non seulement La Pérouse ne fut pas exact au rendez-vous que lui-même

avait fixé, mais deux années entières se passèrent sans qu’on eût de

nouvelles de son expédition.

Bien que la France traversât, à cette époque, une crise d’une

importance exceptionnelle, l’intérêt public, violemment surexcité,

finit par se traduire à la barre de l’Assemblée nationale par l’organe

des membres de la Société d’histoire naturelle de Paris. Un décret du

9 février 1791 invita le roi à faire armer un ou plusieurs bâtiments

pour aller à la recherche de La Pérouse. En supposant qu’un naufrage

vraisemblable fût venu arrêter le cours de l’expédition, il était

possible que la plus grande partie des équipages eût survécu; il

importait donc qu’on lui portât secours le plus rapidement possible.

Des savants, des naturalistes et des dessinateurs devaient faire

partie de cette expédition, afin de la rendre utile et avantageuse à

la navigation, à la géographie, au commerce, aux arts et aux sciences.

Tels sont les termes du décret que nous avons cité plus haut.

Le commandement de l’escadre fut donné au contre-amiral Bruny

d’Entrecasteaux. L’attention du ministre avait été appelée sur cet

officier par sa campagne dans l’Inde à contre-mousson. On lui donnait

les deux flûtes _la Recherche_ et _l’Espérance_, cette dernière sous

le commandement de M. Huon de Kermadec, capitaine de vaisseau. L’état

major des deux bâtiments comprenait beaucoup d’officiers qui devaient

arriver plus tard à de hautes positions militaires. C’étaient Rossel,

Willaumez, Trobriand, La Grandière, Laignel et Jurien. Au nombre des

savants embarqués, on comptait le naturaliste La Billardière, les

astronomes Bertrand et Pierson, les naturalistes Ventenat et Riche,

l’hydrographe Beautemps-Beaupré, l’ingénieur Jouvency.

Les deux vaisseaux emportaient un riche assortiment d’objets d’échange

et dix-huit mois de vivres. Le 28 septembre, ils quittèrent Brest, et

arrivèrent à Ténériffe le 13 octobre. A cette époque, une ascension au

fameux pic était obligatoire.

La Billardière y fut témoin d’un phénomène qu’il avait déjà observé

en Asie Mineure: son corps se dessinait avec les belles couleurs de

l’arc-en-ciel sur des nuages placés au-dessous de lui du côté opposé au

soleil.

Les 23 octobre, c’est-à-dire dès que les provisions consommées eurent

été refaites, l’ancre fut levée et la route fut donnée pour le Cap.

Pendant cette traversée, La Billardière fit une expérience intéressante

et découvrit que la phosphorescence de la mer est due à de petits

animalcules de forme globuleuse que les eaux tiennent en suspension. La

traversée jusqu’au Cap, où les bâtiments jetèrent l’ancre le 18 janvier

1792, n’avait présenté d’autres incidents que la rencontre d’une

quantité inusitée de bonites et d’autres poissons, sans parler d’une

légère voie d’eau qui fut facilement aveuglée.

D’Entrecasteaux trouva au Cap une lettre de M. de Saint-Félix,

commandant des forces françaises dans l’Inde, qui allait déranger

toute l’économie de son voyage et avoir sur son objet une influence

défavorable. D’après cette communication, deux capitaines de bâtiments

français, venant de Batavia, auraient rapporté que le commodore Hunter,

commandant de la frégate anglaise _Syrius_, aurait vu, «près des îles

de l’Amirauté, dans la mer du Sud, des hommes couverts d’étoffes

européennes et particulièrement d’habits qu’il a jugés être des

uniformes français. Vous y verrez, disait M. de Saint-Félix, que le

commodore n’a pas douté que ce ne fussent les débris du naufrage de M.

de La Pérouse...»

Hunter se trouvait dans la rade du Cap lors de l’arrivée de

d’Entrecasteaux; mais, deux heures après l’arrivée des bâtiments

français, il levait l’ancre. Cette conduite parut, tout au moins,

bizarre. Le commodore avait eu le temps d’apprendre que c’était

l’expédition envoyée à la recherche de La Pérouse, et pourtant, il

ne faisait à son commandant aucune communication sur un fait aussi

grave! Mais on apprit bientôt que Hunter avait affirmé n’avoir aucune

connaissance des faits exposés par M. de Saint-Félix. Fallait-il donc

considérer comme nulle et non avenue la communication du commandant

français? D’Entrecasteaux ne le pensa pas, malgré tout ce qu’elle avait

d’invraisemblable.

La station au Cap avait été mise à profit par les savants, qui avaient

fait de nombreuses courses aux environs de la ville, et notamment par

La Billardière, qui s’était enfoncé aussi loin dans l’intérieur que le

permettait le peu de temps que devait durer le séjour des frégates sur

la rade.

L’ancre fut levée le 16 février, et d’Entrecasteaux, résolu à doubler

le cap de Diemen pour entrer dans les mers du Sud, fit faire route

pour passer entre les îles Saint-Paul et Amsterdam. Découvertes en

1696, par le capitaine Valming, elles avaient été reconnues par Cook

à son dernier voyage. L’île Saint-Paul, auprès de laquelle passèrent

la _Recherche_ et l’_Espérance_, était enveloppée de nuages d’épaisse

fumée, au-dessus desquels s’élevaient des montagnes. C’étaient ses

forêts qui brûlaient.

Le 21 avril, les deux flûtes pénétraient dans une baie de la côte de

Van-Diemen qu’on croyait être celle de l’Aventure, mais qui porte en

réalité le nom de baie des Tempêtes. Le fond de cette baie reçut le

nom de port d’Entrecasteaux. Il fut facile de s’y procurer du bois, et

l’on y pêcha en abondance toute sorte de poissons. Parmi les arbres

fort beaux qu’on trouva en cet endroit, La Billardière cite plusieurs

sortes d’eucalyptus, dont on ignorait encore les qualités multiples.

Les chasses nombreuses auxquelles il prit part lui procurèrent des

spécimens de cygnes noirs et de kanguros, alors fort peu connus.

Ce fut le 16 mai que les frégates sortirent du port et se dirigèrent

vers un détroit, où d’Entrecasteaux avait l’intention de pénétrer, et

qui depuis a reçu le nom de cet amiral.

«Plusieurs feux aperçus à peu de distance du rivage, dit la relation,

déterminèrent MM. Crétin et d’Auribeau à aborder; et, à peine entrés

dans les bois, ils rencontrèrent quatre naturels occupés à entretenir

trois petits feux auprès desquels ils étaient assis. Ces sauvages

s’enfuirent sur-le-champ, malgré tous les signes d’amitié qu’on leur

fit, en abandonnant les homards et les coquillages qu’ils faisaient

griller sur les charbons. On voyait tout près autant de cases que de

feux....

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 27 / 43 段