Le 21, La Pérouse eut connaissance de Formose et s’engagea aussitôt

dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc

fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les

sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de

l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan,

capitale de cette île.

La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La

Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la

position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte

de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais

aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du

royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais,

mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et

Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par

les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.

Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent

vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y

rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et

des courants variables et violents. Le premier point intéressant à

fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert,

connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La

Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin

sur un prolongement de douze lieues.

«Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un

plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir

de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est

sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce

jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre.

Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous

apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils

sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances

très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île

encore plus agréable.»

Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations

de longitude et de latitude,--ce qui était d’autant plus important

que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient

tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et

japonaises publiées par les jésuites.

Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut

minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués

toutes les demi-heures.

Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y

observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous

les détails.

Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui

paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle

reçut le nom d’île Dagelet.

La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne

permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent

reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.

«Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur

lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo

sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de

cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront

encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront

connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le

parti de diriger ma route.»

Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de

Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite

de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de

six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait

de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace

de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante

lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût

cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes

et les lithologues pussent faire quelques observations.

«Jusqu’au 14 juin, la côte avait couru au nord-est un quart nord;

nous étions déjà par 44° de latitude et nous avions atteint celle

que les géographes donnent au prétendu détroit de Tessoy; mais nous

nous trouvions cinq degrés plus ouest que la longitude donnée à ce

détroit; ces cinq degrés doivent être retranchés de la Tartarie et

ajoutés au canal qui la sépare des îles situées au nord du Japon.»

Depuis que les frégates prolongeaient cette côte, on n’avait vu aucune

trace d’habitation; pas une pirogue ne s’était détachée du rivage;

ce pays, quoique couvert d’arbres magnifiques et d’une végétation

luxuriante, semblait ne pas avoir un seul habitant.

La 23 juin, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ laissèrent tomber l’ancre

dans une baie sise par 45° 13′ de latitude nord et 135° 9′ de longitude

orientale. Elle reçut le nom de baie de Ternay.

«Nous brûlions d’impatience, dit La Pérouse, d’aller reconnaître

cette terre dont notre imagination était occupée depuis notre départ

de France; c’était la seule partie du globe qui eût échappé à

l’activité infatigable du capitaine Cook, et nous devons peut-être au

funeste événement qui a terminé ses jours le petit avantage d’y avoir

abordé les premiers.

«Cinq petites anses forment le contour de cette rade (la baie

Ternay); elles sont séparées entre elles par des coteaux couverts

d’arbres jusqu’à la cime. Le printemps le plus frais n’a jamais

offert en France des nuances d’un vert si vigoureux et si varié....

Avant que nos canots eussent débarqué, nos lunettes étaient tournées

vers le rivage, mais nous n’apercevions que des cerfs et des ours qui

paissaient tranquillement sur le bord de la mer. Cette vue augmenta

l’impatience que chacun avait de descendre.... Le sol était tapissé

des mêmes plantes qui croissent dans nos climats, mais plus vertes et

plus vigoureuses; la plupart étaient en fleur.

«On rencontrait à chaque pas des roses, des lis jaunes, des lis

rouges, des muguets et généralement toutes les fleurs de nos

prés. Les pins couronnaient le sommet des montagnes; les chênes

ne commençaient qu’à mi-côte et ils diminuaient de grosseur et

de vigueur à mesure qu’ils approchaient de la mer. Les bords des

rivières et des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux,

d’érables, et, sur la lisière des grands bois, on voyait des pommiers

et des azeroliers en fleurs, avec des massifs de noisetiers dont les

fruits commençaient à nouer.»

Ce fut à la suite d’une partie de pêche que les Français découvrirent

un tombeau tartare. La curiosité les porta à l’ouvrir, et ils y

trouvèrent deux squelettes couchés côte à côte. La tête était couverte

d’une calotte de taffetas; le corps était enveloppé d’une peau d’ours;

de la ceinture pendaient de petites monnaies chinoises et des bijoux de

cuivre. On y trouva également une dizaine de bracelets d’argent, une

hache en fer, un couteau et d’autres menus objets, parmi lesquels était

un petit sac de nankin bleu rempli de riz.

Le 27 au matin, La Pérouse quitta cette baie solitaire, après y avoir

déposé plusieurs médailles et une inscription qui donnait la date de

son arrivée.

Un peu plus loin, les embarcations pêchèrent plus de huit cents morues,

qui furent aussitôt salées, et elles ramenèrent du fond de la mer une

grande quantité d’huîtres à nacre superbes.

Après avoir relâché dans la baie Suffren, située par 47° 51′ de

latitude nord et 137° 25′ de longitude orientale, La Pérouse découvrit,

le 6 juillet, une île qui n’était autre que Saghalien. La côte en était

aussi boisée que celle de Tartarie. A l’intérieur s’élevaient de hautes

montagnes, dont la plus élevée reçut le nom de pic Lamanon. Comme

on apercevait des fumées et des cabanes, M. de Langle et plusieurs

officiers descendirent à terre. Les habitants s’étaient enfuis

tout récemment, car les cendres de leurs feux n’étaient pas encore

refroidies.

Au moment où les navigateurs allaient se rembarquer, après avoir laissé

quelques présents pour les habitants, une pirogue débarquait sept

naturels, qui ne parurent nullement effrayés.

«Dans ce nombre, dit la relation, étaient deux vieillards ayant une

longue barbe blanche, vêtus d’une étoffe d’écorce d’arbres assez

semblable aux pagnes de Madagascar. Deux des sept insulaires avaient

des habits de nankin bleu ouatés, et la forme de leur habillement

différait peu de celle des Chinois. D’autres n’avaient qu’une longue

robe qui fermait entièrement au moyen d’une ceinture et de quelques

petits boutons, ce qui les dispensait de porter des caleçons. Leur

tête était nue, et, chez deux ou trois, entourée seulement d’un

bandeau de peau d’ours; ils avaient le toupet et les faces rasées,

tous les cheveux de derrière conservés dans la longueur de huit

ou dix pouces, mais d’une manière différente des Chinois, qui ne

laissent qu’une touffe de cheveux en rond qu’ils appellent _pentsec_.

Tous avaient des bottes de loup marin avec un pied à la chinoise très

artistement travaillé.

«Leurs armes étaient des arcs, des piques et des flèches garnies

de fer. Le plus vieux de ces insulaires, celui auquel les autres

témoignaient le plus d’égards, avait les yeux dans un très mauvais

état. Il portait autour de la tête un garde-vue pour se garantir

de la trop grande clarté du soleil. Les manières de ces habitants

étaient graves, nobles et très affectueuses.»

M. de Langle leur donna rendez-vous pour le lendemain. La Pérouse

et la plupart de ses officiers s’y rendirent. Les renseignements

qu’ils obtinrent de ces Tartares étaient importants, et ils devaient

déterminer La Pérouse à pousser sa reconnaissance plus au nord.

«Nous parvînmes à leur faire comprendre, dit-il, que nous désirions

qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux. Alors un des

vieillards se leva et, avec le bout de sa pique, il traça la côte

de Tartarie, à l’ouest, courant à peu près nord et sud. A l’est,

vis-à-vis, et dans la même direction, il figura son île, et, en

portant la main sur la poitrine, il nous fit entendre qu’il venait

de tracer son propre pays. Il avait laissé entre la Tartarie et son

île un détroit, et, se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait

du rivage, il marqua par un trait qu’on pouvait y passer. Au sud de

cette île, il en avait figuré une autre et avait laissé un détroit,

en indiquant que c’était encore une route pour nos vaisseaux.

«Sa sagacité pour nous comprendre était très grande, mais moindre

que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui,

voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de

nos crayons avec du papier. Il traça son île, qu’il nomma Tchoka, et

indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle nous

étions, qu’il plaça aux deux tiers de la longueur de l’île, depuis

le nord vers le sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux,

laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l’entonnoir, et,

à notre grande surprise, il y ajouta le fleuve Saghalien, dont ces

insulaires prononçaient le nom comme nous; il plaça l’embouchure de

ce fleuve un peu au sud de la pointe du nord de son île....

«Nous voulûmes ensuite savoir si ce détroit était fort large; nous

cherchâmes à lui faire comprendre notre idée; il la saisit et,

plaçant ses deux mains perpendiculairement et parallèlement à deux ou

trois pouces l’une de l’autre, il nous fit entendre qu’il figurait

ainsi la largeur de la petite rivière de notre aiguade; et, les

écartant davantage, que cette seconde largeur était celle du fleuve

Saghalien; et, en les éloignant enfin beaucoup plus, que c’était la

largeur du détroit qui sépare son pays de la Tartarie....

«M. de Langle et moi crûmes qu’il était de la plus grande importance

de reconnaître si l’île que nous prolongions était celle à laquelle

les géographes ont donné le nom d’île Saghalien, sans en soupçonner

l’étendue au sud. Je donnai ordre de tout disposer sur les deux

frégates pour appareiller le lendemain. La baie où nous étions

mouillés reçut le nom de baie de Langle, du nom de ce capitaine qui

l’avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.»

Dans une autre baie, sur la même côte, qui fut nommée baie d’Estaing,

les canots abordèrent au pied de dix à douze cabanes. Elles étaient

plus grandes que celles qu’on avait vues jusqu’alors et divisées

en deux chambres. Celle du fond contenait le foyer, les ustensiles

de cuisine et la banquette qui règne autour; celle du devant était

absolument nue et vraisemblablement destinée à recevoir les étrangers.

Les femmes s’étaient sauvées en voyant débarquer les Français. Deux

d’entre elles furent cependant atteintes, et, tandis qu’on les

rassurait, on eut le temps de les dessiner. Leur physionomie était un

peu extraordinaire, mais agréable; leurs yeux étaient petits, leurs

lèvres grosses, et la lèvre supérieure était peinte ou tatouée.

M. de Langle trouva les insulaires rassemblés autour de quatre

barques chargées de poisson fumé, qu’ils aidaient à mettre à l’eau.

C’étaient des Mandchoux venus des bords du fleuve Saghalien. Dans un

coin de l’île fut trouvé une espèce de cirque planté de quinze ou

vingt piquets, surmontés chacun d’une tête d’ours. On supposa, non

sans vraisemblance, que ces trophées étaient destinés à perpétuer le

souvenir d’une victoire contre ces animaux.

[Illustration: CARTE DES CÔTES D'ASIE d'après l'atlas du voyage de

La Pérouse--publié par le Général Millet-Mureau. _Gravé par E.

Morieu._]

[Illustration: Il traça la carte de Tartarie. (Page 286.)]

Sur cette côte furent pêchées quantité de morues, et, à l’embouchure

d’une rivière, une masse prodigieuse de saumons.

Après avoir reconnu la baie de La Jonquière, La Pérouse jeta l’ancre

dans la baie de Castries. Sa provision d’eau tirait à sa fin, et il

n’avait plus de bois. Plus il s’enfonçait dans le canal qui sépare

Saghalien du continent, plus le fond diminuait. La Pérouse, se rendant

compte qu’il ne pourrait doubler, par le nord, l’île de Saghalien, et

craignant de ne plus pouvoir sortir du défilé dans lequel il s’était

engagé que par le détroit de Sanghar, qui était bien plus au sud,

résolut de ne s’arrêter que cinq jours dans la baie de Castries, temps

strictement nécessaire pour faire ses provisions.

L’observatoire fut établi sur une petite île, tandis que les

charpentiers abattaient le bois et que les matelots remplissaient les

pièces à eau.

«Chaque cabane des insulaires, qui se donnaient le nom d’Orotchys,

dit la relation, était entourée d’une sècherie de saumons, qui

restaient exposés sur des perches aux ardeurs du soleil, après avoir

été boucanés pendant trois ou quatre jours autour du foyer qui est au

milieu de leur case; les femmes chargées de cette opération ont le

soin, lorsque la fumée les a pénétrés, de les porter en plein air, où

ils acquièrent la dureté du bois.

«Ils faisaient leur pêche dans la même rivière que nous avec des

filets ou des dards, et nous les voyions manger crus, avec une

avidité dégoûtante, le museau, les ouïes, les osselets et quelquefois

la peau entière du saumon, qu’ils dépouillaient avec beaucoup

d’adresse; ils suçaient le mucilage de ces parties comme nous avalons

une huître. Le plus grand nombre de leurs poissons n’arrivaient à

l’habitation que dépouillés, excepté lorsque la pêche avait été très

abondante; alors les femmes cherchaient avec la même avidité les

poissons entiers, et en dévoraient, d’une manière aussi dégoûtante,

les parties mucilagineuses, qui leur paraissaient le mets le plus

exquis.

«Ce peuple est d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes; il

n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une

physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l’idée

de beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix

pouces; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle

des enfants. Ils ont les os des joues saillants, les yeux petits,

chassieux et fendus diagonalement; la bouche large, le nez écrasé, le

menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d’huile

et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux et ils les tressent

à peu près comme nous. Ceux des femmes leur tombent épars sur les

épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur

physionomie qu’à celle des hommes, dont il serait assez difficile

de les distinguer, si une légère différence dans l’habillement

n’annonçait leur sexe. Elles ne sont cependant assujetties à aucun

travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens d’Amérique, altérer

l’élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet

avantage.

«Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à

disposer le poisson pour être séché et à soigner leurs enfants, à

qui elles donnent à téter jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Ma

surprise fut extrême d’en voir un de cet âge qui, après avoir bandé

un petit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton

à un chien, se jeta sur le sein de sa mère et y prit la place d’un

enfant de cinq à six mois, qui s’était endormi sur ses genoux.»

La Pérouse obtint des Bitchys et des Orotchys des informations

analogues à celles qui lui avaient été déjà données. Il en résultait

que la pointe septentrionale de Saghalien n’était réunie au continent

que par un banc de sable, sur lequel poussaient des herbes marines et

où il y avait très peu d’eau. Cette concordance de renseignements ne

pouvait lui laisser aucun doute, alors surtout qu’il était arrivé à

ne plus trouver que six brasses dans le canal. Il ne lui restait plus

qu’un point intéressant à éclaircir: relever l’extrémité méridionale

de Saghalien, qu’il ne connaissait que jusqu’à la baie de Langle, par

47° 49′.

Le 2 août, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ quittèrent la baie Castries,

redescendirent au sud, découvrirent et reconnurent successivement

l’île Monneron et le pic de Langle, doublèrent la pointe méridionale

de Saghalien, appelée cap Crillon, et donnèrent dans un détroit entre

Oku-Jesso et Jesso, qui a reçu le nom de La Pérouse. C’était là un des

points de géographie les plus importants que les navigateurs modernes

eussent laissés à leurs successeurs. Jusqu’alors la géographie de ces

contrées était absolument fantastique: pour Sanson, la Corée est une

île, Jesso et Oku-Jesso et le Kamtschatka n’existent point, pour G.

Delisle, Jesso et Oku-Jesso ne sont qu’une île terminée au détroit de

Sangaar; enfin, Buache, dans ses _Considérations géographiques_, page

105, dit: «Le Jesso, après avoir été transporté à l’orient, attaché au

midi, ensuite à l’occident, le fut enfin au nord.....»

C’était, on le voit, un véritable chaos, auquel mettaient fin les

travaux de l’expédition française.

La Pérouse eut quelques relations avec les habitants du cap Crillon,

qu’il déclare bien plus beaux hommes, bien plus industrieux, mais aussi

bien moins généreux que les Orotchys de la baie Castries.

«Ils ont, dit-il, un objet de commerce très important, inconnu dans

la manche de Tartarie et dont l’échange leur procure toutes leurs

richesses, c’est l’huile de baleine. Ils en récoltent des quantités

considérables. Leur manière de l’extraire n’est cependant pas la plus

économique; elle consiste à couper par morceaux la chair des baleines

et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au soleil.

L’huile qui en découle est reçue dans des vases d’écorce ou dans des

outres de loup marin.»

Après avoir reconnu le cap d’Aniva des Hollandais, les frégates

longèrent la terre de la Compagnie, pays aride, sans arbres et sans

habitants, et ne tardèrent pas à apercevoir les Kuriles; puis ils

passèrent entre l’île Marikan et celle des Quatre-Frères, donnant à ce

détroit, le plus beau que l’on puisse rencontrer entre les Kuriles, le

nom de canal de la Boudeuse.

Le 3 septembre, fut aperçue la côte du Kamtschatka, contrée hideuse,

«où l’œil se repose avec peine, et presque avec effroi, sur des masses

énormes de rochers que la neige couvrait encore au commencement de

septembre et qui semblaient n’avoir jamais eu de végétation.»

Trois jours plus tard, on eut connaissance de la baie d’Avatscha, ou

Saint-Pierre et Saint-Paul. Les astronomes procédèrent aussitôt à leurs

observations, et les naturalistes firent l’ascension très pénible et

dangereuse d’un volcan situé à huit lieues dans l’intérieur, tandis que

le reste de l’équipage, qui n’était pas occupé aux travaux du bord, se

livrait au plaisir de la chasse ou de la pêche. Grâce au bon accueil du

gouverneur, les plaisirs furent variés.

«Il nous invita, dit La Pérouse, à un bal qu’il voulut donner

à notre occasion à toutes les femmes, tant kamtschadales que

russes, de Saint-Pierre et Saint-Paul. Si l’assemblée ne fut pas

nombreuse, elle était au moins extraordinaire. Treize femmes vêtues

d’étoffes de soie, dont dix kamtschadales avec de gros visages,

de petits yeux et des nez plats, étaient assises sur des bancs,

autour de l’appartement. Les Kamtschadales avaient, ainsi que les

Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à

peu près comme les femmes mulâtres de nos colonies... On commença

par des danses russes, dont les airs sont très agréables et qui

ressemblaient beaucoup à la cosaque qu’on a donnée à Paris, il y a

quelques années. Les danses kamtschadales leur succédèrent; elle ne

peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires du fameux

tombeau de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules et

presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l’Asie. Les

danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de

contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs;

il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du

creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que cette musique

pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle, pendant

cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur et restent

étendues par terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes

exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l’appartement d’une

odeur d’huile de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu

accoutumés pour en sentir les délices.»

Le bal fut interrompu par l’arrivée d’un courrier d’Okotsch. Les

nouvelles qu’il apportait furent heureuses pour tous, mais plus

particulièrement pour La Pérouse, qui venait d’être promu au grade de

chef d’escadre.

Pendant cette relâche, les navigateurs retrouvèrent la tombe de

Louis Delisle de la Croyère, membre de l’Académie des Sciences, qui

était mort au Kamtschatka en 1741, au retour d’une expédition faite

par ordre du tsar, dans le but de relever les côtes d’Amérique. Ses

compatriotes firent placer sur son tombeau une plaque de cuivre gravée,

et rendirent le même hommage au capitaine Clerke, le second et le

successeur du capitaine Cook.

«La baie d’Avatscha, dit La Pérouse, est certainement la plus belle,

la plus commode, la plus sûre qu’il soit possible de rencontrer dans

aucune partie du monde. L’entrée en est étroite, et les bâtiments

seraient forcés de passer sous le canon des forts qu’on y pourrait

établir; la tenue y est excellente; le fond est de vase; deux ports

vastes, l’un sur la côte de l’est, l’autre sur celle de l’ouest,

pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et

d’Angleterre.»

Le 29 septembre 1787, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ mirent à la voile.

M. de Lesseps, vice-consul de Russie, qui avait jusqu’alors accompagné

La Pérouse, était chargé de gagner la France par terre, voyage aussi

long que pénible,--à cette époque surtout,--et de transporter à la cour

les dépêches de l’expédition.

Il s’agissait maintenant de retrouver une terre découverte par les

Espagnols en 1620. Les deux frégates croisèrent sous 37° 30′ l’espace

de trois cents lieues, sans en découvrir aucune trace, coupèrent la

ligne pour la troisième fois, passèrent sur la position donnée par

Byron aux îles du Danger sans les apercevoir, et eurent connaissance,

le 6 décembre, de l’archipel des Navigateurs, dont la découverte était

due à Bougainville.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 26 / 43 段