dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc
fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les
sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de
l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan,
capitale de cette île.
La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La
Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la
position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte
de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais
aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du
royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais,
mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et
Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par
les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.
Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent
vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y
rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et
des courants variables et violents. Le premier point intéressant à
fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert,
connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La
Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin
sur un prolongement de douze lieues.
«Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un
plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir
de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est
sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce
jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre.
Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous
apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils
sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances
très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île
encore plus agréable.»
Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations
de longitude et de latitude,--ce qui était d’autant plus important
que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient
tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et
japonaises publiées par les jésuites.
Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut
minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués
toutes les demi-heures.
Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y
observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous
les détails.
Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui
paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle
reçut le nom d’île Dagelet.
La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne
permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent
reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.
«Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur
lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo
sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de
cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront
encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront
connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le
parti de diriger ma route.»
Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de
Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite
de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de
six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait
de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace
de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante
lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût
cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes
et les lithologues pussent faire quelques observations.
«Jusqu’au 14 juin, la côte avait couru au nord-est un quart nord;
nous étions déjà par 44° de latitude et nous avions atteint celle
que les géographes donnent au prétendu détroit de Tessoy; mais nous
nous trouvions cinq degrés plus ouest que la longitude donnée à ce
détroit; ces cinq degrés doivent être retranchés de la Tartarie et
ajoutés au canal qui la sépare des îles situées au nord du Japon.»
Depuis que les frégates prolongeaient cette côte, on n’avait vu aucune
trace d’habitation; pas une pirogue ne s’était détachée du rivage;
ce pays, quoique couvert d’arbres magnifiques et d’une végétation
luxuriante, semblait ne pas avoir un seul habitant.
La 23 juin, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ laissèrent tomber l’ancre
dans une baie sise par 45° 13′ de latitude nord et 135° 9′ de longitude
orientale. Elle reçut le nom de baie de Ternay.
«Nous brûlions d’impatience, dit La Pérouse, d’aller reconnaître
cette terre dont notre imagination était occupée depuis notre départ
de France; c’était la seule partie du globe qui eût échappé à
l’activité infatigable du capitaine Cook, et nous devons peut-être au
funeste événement qui a terminé ses jours le petit avantage d’y avoir
abordé les premiers.
«Cinq petites anses forment le contour de cette rade (la baie
Ternay); elles sont séparées entre elles par des coteaux couverts
d’arbres jusqu’à la cime. Le printemps le plus frais n’a jamais
offert en France des nuances d’un vert si vigoureux et si varié....
Avant que nos canots eussent débarqué, nos lunettes étaient tournées
vers le rivage, mais nous n’apercevions que des cerfs et des ours qui
paissaient tranquillement sur le bord de la mer. Cette vue augmenta
l’impatience que chacun avait de descendre.... Le sol était tapissé
des mêmes plantes qui croissent dans nos climats, mais plus vertes et
plus vigoureuses; la plupart étaient en fleur.
«On rencontrait à chaque pas des roses, des lis jaunes, des lis
rouges, des muguets et généralement toutes les fleurs de nos
prés. Les pins couronnaient le sommet des montagnes; les chênes
ne commençaient qu’à mi-côte et ils diminuaient de grosseur et
de vigueur à mesure qu’ils approchaient de la mer. Les bords des
rivières et des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux,
d’érables, et, sur la lisière des grands bois, on voyait des pommiers
et des azeroliers en fleurs, avec des massifs de noisetiers dont les
fruits commençaient à nouer.»
Ce fut à la suite d’une partie de pêche que les Français découvrirent
un tombeau tartare. La curiosité les porta à l’ouvrir, et ils y
trouvèrent deux squelettes couchés côte à côte. La tête était couverte
d’une calotte de taffetas; le corps était enveloppé d’une peau d’ours;
de la ceinture pendaient de petites monnaies chinoises et des bijoux de
cuivre. On y trouva également une dizaine de bracelets d’argent, une
hache en fer, un couteau et d’autres menus objets, parmi lesquels était
un petit sac de nankin bleu rempli de riz.
Le 27 au matin, La Pérouse quitta cette baie solitaire, après y avoir
déposé plusieurs médailles et une inscription qui donnait la date de
son arrivée.
Un peu plus loin, les embarcations pêchèrent plus de huit cents morues,
qui furent aussitôt salées, et elles ramenèrent du fond de la mer une
grande quantité d’huîtres à nacre superbes.
Après avoir relâché dans la baie Suffren, située par 47° 51′ de
latitude nord et 137° 25′ de longitude orientale, La Pérouse découvrit,
le 6 juillet, une île qui n’était autre que Saghalien. La côte en était
aussi boisée que celle de Tartarie. A l’intérieur s’élevaient de hautes
montagnes, dont la plus élevée reçut le nom de pic Lamanon. Comme
on apercevait des fumées et des cabanes, M. de Langle et plusieurs
officiers descendirent à terre. Les habitants s’étaient enfuis
tout récemment, car les cendres de leurs feux n’étaient pas encore
refroidies.
Au moment où les navigateurs allaient se rembarquer, après avoir laissé
quelques présents pour les habitants, une pirogue débarquait sept
naturels, qui ne parurent nullement effrayés.
«Dans ce nombre, dit la relation, étaient deux vieillards ayant une
longue barbe blanche, vêtus d’une étoffe d’écorce d’arbres assez
semblable aux pagnes de Madagascar. Deux des sept insulaires avaient
des habits de nankin bleu ouatés, et la forme de leur habillement
différait peu de celle des Chinois. D’autres n’avaient qu’une longue
robe qui fermait entièrement au moyen d’une ceinture et de quelques
petits boutons, ce qui les dispensait de porter des caleçons. Leur
tête était nue, et, chez deux ou trois, entourée seulement d’un
bandeau de peau d’ours; ils avaient le toupet et les faces rasées,
tous les cheveux de derrière conservés dans la longueur de huit
ou dix pouces, mais d’une manière différente des Chinois, qui ne
laissent qu’une touffe de cheveux en rond qu’ils appellent _pentsec_.
Tous avaient des bottes de loup marin avec un pied à la chinoise très
artistement travaillé.
«Leurs armes étaient des arcs, des piques et des flèches garnies
de fer. Le plus vieux de ces insulaires, celui auquel les autres
témoignaient le plus d’égards, avait les yeux dans un très mauvais
état. Il portait autour de la tête un garde-vue pour se garantir
de la trop grande clarté du soleil. Les manières de ces habitants
étaient graves, nobles et très affectueuses.»
M. de Langle leur donna rendez-vous pour le lendemain. La Pérouse
et la plupart de ses officiers s’y rendirent. Les renseignements
qu’ils obtinrent de ces Tartares étaient importants, et ils devaient
déterminer La Pérouse à pousser sa reconnaissance plus au nord.
«Nous parvînmes à leur faire comprendre, dit-il, que nous désirions
qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux. Alors un des
vieillards se leva et, avec le bout de sa pique, il traça la côte
de Tartarie, à l’ouest, courant à peu près nord et sud. A l’est,
vis-à-vis, et dans la même direction, il figura son île, et, en
portant la main sur la poitrine, il nous fit entendre qu’il venait
de tracer son propre pays. Il avait laissé entre la Tartarie et son
île un détroit, et, se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait
du rivage, il marqua par un trait qu’on pouvait y passer. Au sud de
cette île, il en avait figuré une autre et avait laissé un détroit,
en indiquant que c’était encore une route pour nos vaisseaux.
«Sa sagacité pour nous comprendre était très grande, mais moindre
que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui,
voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de
nos crayons avec du papier. Il traça son île, qu’il nomma Tchoka, et
indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle nous
étions, qu’il plaça aux deux tiers de la longueur de l’île, depuis
le nord vers le sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux,
laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l’entonnoir, et,
à notre grande surprise, il y ajouta le fleuve Saghalien, dont ces
insulaires prononçaient le nom comme nous; il plaça l’embouchure de
ce fleuve un peu au sud de la pointe du nord de son île....
«Nous voulûmes ensuite savoir si ce détroit était fort large; nous
cherchâmes à lui faire comprendre notre idée; il la saisit et,
plaçant ses deux mains perpendiculairement et parallèlement à deux ou
trois pouces l’une de l’autre, il nous fit entendre qu’il figurait
ainsi la largeur de la petite rivière de notre aiguade; et, les
écartant davantage, que cette seconde largeur était celle du fleuve
Saghalien; et, en les éloignant enfin beaucoup plus, que c’était la
largeur du détroit qui sépare son pays de la Tartarie....
«M. de Langle et moi crûmes qu’il était de la plus grande importance
de reconnaître si l’île que nous prolongions était celle à laquelle
les géographes ont donné le nom d’île Saghalien, sans en soupçonner
l’étendue au sud. Je donnai ordre de tout disposer sur les deux
frégates pour appareiller le lendemain. La baie où nous étions
mouillés reçut le nom de baie de Langle, du nom de ce capitaine qui
l’avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.»
Dans une autre baie, sur la même côte, qui fut nommée baie d’Estaing,
les canots abordèrent au pied de dix à douze cabanes. Elles étaient
plus grandes que celles qu’on avait vues jusqu’alors et divisées
en deux chambres. Celle du fond contenait le foyer, les ustensiles
de cuisine et la banquette qui règne autour; celle du devant était
absolument nue et vraisemblablement destinée à recevoir les étrangers.
Les femmes s’étaient sauvées en voyant débarquer les Français. Deux
d’entre elles furent cependant atteintes, et, tandis qu’on les
rassurait, on eut le temps de les dessiner. Leur physionomie était un
peu extraordinaire, mais agréable; leurs yeux étaient petits, leurs
lèvres grosses, et la lèvre supérieure était peinte ou tatouée.
M. de Langle trouva les insulaires rassemblés autour de quatre
barques chargées de poisson fumé, qu’ils aidaient à mettre à l’eau.
C’étaient des Mandchoux venus des bords du fleuve Saghalien. Dans un
coin de l’île fut trouvé une espèce de cirque planté de quinze ou
vingt piquets, surmontés chacun d’une tête d’ours. On supposa, non
sans vraisemblance, que ces trophées étaient destinés à perpétuer le
souvenir d’une victoire contre ces animaux.
[Illustration: CARTE DES CÔTES D'ASIE d'après l'atlas du voyage de
La Pérouse--publié par le Général Millet-Mureau. _Gravé par E.
Morieu._]
[Illustration: Il traça la carte de Tartarie. (Page 286.)]
Sur cette côte furent pêchées quantité de morues, et, à l’embouchure
d’une rivière, une masse prodigieuse de saumons.
Après avoir reconnu la baie de La Jonquière, La Pérouse jeta l’ancre
dans la baie de Castries. Sa provision d’eau tirait à sa fin, et il
n’avait plus de bois. Plus il s’enfonçait dans le canal qui sépare
Saghalien du continent, plus le fond diminuait. La Pérouse, se rendant
compte qu’il ne pourrait doubler, par le nord, l’île de Saghalien, et
craignant de ne plus pouvoir sortir du défilé dans lequel il s’était
engagé que par le détroit de Sanghar, qui était bien plus au sud,
résolut de ne s’arrêter que cinq jours dans la baie de Castries, temps
strictement nécessaire pour faire ses provisions.
L’observatoire fut établi sur une petite île, tandis que les
charpentiers abattaient le bois et que les matelots remplissaient les
pièces à eau.
«Chaque cabane des insulaires, qui se donnaient le nom d’Orotchys,
dit la relation, était entourée d’une sècherie de saumons, qui
restaient exposés sur des perches aux ardeurs du soleil, après avoir
été boucanés pendant trois ou quatre jours autour du foyer qui est au
milieu de leur case; les femmes chargées de cette opération ont le
soin, lorsque la fumée les a pénétrés, de les porter en plein air, où
ils acquièrent la dureté du bois.
«Ils faisaient leur pêche dans la même rivière que nous avec des
filets ou des dards, et nous les voyions manger crus, avec une
avidité dégoûtante, le museau, les ouïes, les osselets et quelquefois
la peau entière du saumon, qu’ils dépouillaient avec beaucoup
d’adresse; ils suçaient le mucilage de ces parties comme nous avalons
une huître. Le plus grand nombre de leurs poissons n’arrivaient à
l’habitation que dépouillés, excepté lorsque la pêche avait été très
abondante; alors les femmes cherchaient avec la même avidité les
poissons entiers, et en dévoraient, d’une manière aussi dégoûtante,
les parties mucilagineuses, qui leur paraissaient le mets le plus
exquis.
«Ce peuple est d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes; il
n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une
physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l’idée
de beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix
pouces; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle
des enfants. Ils ont les os des joues saillants, les yeux petits,
chassieux et fendus diagonalement; la bouche large, le nez écrasé, le
menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d’huile
et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux et ils les tressent
à peu près comme nous. Ceux des femmes leur tombent épars sur les
épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur
physionomie qu’à celle des hommes, dont il serait assez difficile
de les distinguer, si une légère différence dans l’habillement
n’annonçait leur sexe. Elles ne sont cependant assujetties à aucun
travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens d’Amérique, altérer
l’élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet
avantage.
«Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à
disposer le poisson pour être séché et à soigner leurs enfants, à
qui elles donnent à téter jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Ma
surprise fut extrême d’en voir un de cet âge qui, après avoir bandé
un petit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton
à un chien, se jeta sur le sein de sa mère et y prit la place d’un
enfant de cinq à six mois, qui s’était endormi sur ses genoux.»
La Pérouse obtint des Bitchys et des Orotchys des informations
analogues à celles qui lui avaient été déjà données. Il en résultait
que la pointe septentrionale de Saghalien n’était réunie au continent
que par un banc de sable, sur lequel poussaient des herbes marines et
où il y avait très peu d’eau. Cette concordance de renseignements ne
pouvait lui laisser aucun doute, alors surtout qu’il était arrivé à
ne plus trouver que six brasses dans le canal. Il ne lui restait plus
qu’un point intéressant à éclaircir: relever l’extrémité méridionale
de Saghalien, qu’il ne connaissait que jusqu’à la baie de Langle, par
47° 49′.
Le 2 août, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ quittèrent la baie Castries,
redescendirent au sud, découvrirent et reconnurent successivement
l’île Monneron et le pic de Langle, doublèrent la pointe méridionale
de Saghalien, appelée cap Crillon, et donnèrent dans un détroit entre
Oku-Jesso et Jesso, qui a reçu le nom de La Pérouse. C’était là un des
points de géographie les plus importants que les navigateurs modernes
eussent laissés à leurs successeurs. Jusqu’alors la géographie de ces
contrées était absolument fantastique: pour Sanson, la Corée est une
île, Jesso et Oku-Jesso et le Kamtschatka n’existent point, pour G.
Delisle, Jesso et Oku-Jesso ne sont qu’une île terminée au détroit de
Sangaar; enfin, Buache, dans ses _Considérations géographiques_, page
105, dit: «Le Jesso, après avoir été transporté à l’orient, attaché au
midi, ensuite à l’occident, le fut enfin au nord.....»
C’était, on le voit, un véritable chaos, auquel mettaient fin les
travaux de l’expédition française.
La Pérouse eut quelques relations avec les habitants du cap Crillon,
qu’il déclare bien plus beaux hommes, bien plus industrieux, mais aussi
bien moins généreux que les Orotchys de la baie Castries.
«Ils ont, dit-il, un objet de commerce très important, inconnu dans
la manche de Tartarie et dont l’échange leur procure toutes leurs
richesses, c’est l’huile de baleine. Ils en récoltent des quantités
considérables. Leur manière de l’extraire n’est cependant pas la plus
économique; elle consiste à couper par morceaux la chair des baleines
et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au soleil.
L’huile qui en découle est reçue dans des vases d’écorce ou dans des
outres de loup marin.»
Après avoir reconnu le cap d’Aniva des Hollandais, les frégates
longèrent la terre de la Compagnie, pays aride, sans arbres et sans
habitants, et ne tardèrent pas à apercevoir les Kuriles; puis ils
passèrent entre l’île Marikan et celle des Quatre-Frères, donnant à ce
détroit, le plus beau que l’on puisse rencontrer entre les Kuriles, le
nom de canal de la Boudeuse.
Le 3 septembre, fut aperçue la côte du Kamtschatka, contrée hideuse,
«où l’œil se repose avec peine, et presque avec effroi, sur des masses
énormes de rochers que la neige couvrait encore au commencement de
septembre et qui semblaient n’avoir jamais eu de végétation.»
Trois jours plus tard, on eut connaissance de la baie d’Avatscha, ou
Saint-Pierre et Saint-Paul. Les astronomes procédèrent aussitôt à leurs
observations, et les naturalistes firent l’ascension très pénible et
dangereuse d’un volcan situé à huit lieues dans l’intérieur, tandis que
le reste de l’équipage, qui n’était pas occupé aux travaux du bord, se
livrait au plaisir de la chasse ou de la pêche. Grâce au bon accueil du
gouverneur, les plaisirs furent variés.
«Il nous invita, dit La Pérouse, à un bal qu’il voulut donner
à notre occasion à toutes les femmes, tant kamtschadales que
russes, de Saint-Pierre et Saint-Paul. Si l’assemblée ne fut pas
nombreuse, elle était au moins extraordinaire. Treize femmes vêtues
d’étoffes de soie, dont dix kamtschadales avec de gros visages,
de petits yeux et des nez plats, étaient assises sur des bancs,
autour de l’appartement. Les Kamtschadales avaient, ainsi que les
Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à
peu près comme les femmes mulâtres de nos colonies... On commença
par des danses russes, dont les airs sont très agréables et qui
ressemblaient beaucoup à la cosaque qu’on a donnée à Paris, il y a
quelques années. Les danses kamtschadales leur succédèrent; elle ne
peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires du fameux
tombeau de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules et
presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l’Asie. Les
danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de
contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs;
il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du
creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que cette musique
pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle, pendant
cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur et restent
étendues par terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes
exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l’appartement d’une
odeur d’huile de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu
accoutumés pour en sentir les délices.»
Le bal fut interrompu par l’arrivée d’un courrier d’Okotsch. Les
nouvelles qu’il apportait furent heureuses pour tous, mais plus
particulièrement pour La Pérouse, qui venait d’être promu au grade de
chef d’escadre.
Pendant cette relâche, les navigateurs retrouvèrent la tombe de
Louis Delisle de la Croyère, membre de l’Académie des Sciences, qui
était mort au Kamtschatka en 1741, au retour d’une expédition faite
par ordre du tsar, dans le but de relever les côtes d’Amérique. Ses
compatriotes firent placer sur son tombeau une plaque de cuivre gravée,
et rendirent le même hommage au capitaine Clerke, le second et le
successeur du capitaine Cook.
«La baie d’Avatscha, dit La Pérouse, est certainement la plus belle,
la plus commode, la plus sûre qu’il soit possible de rencontrer dans
aucune partie du monde. L’entrée en est étroite, et les bâtiments
seraient forcés de passer sous le canon des forts qu’on y pourrait
établir; la tenue y est excellente; le fond est de vase; deux ports
vastes, l’un sur la côte de l’est, l’autre sur celle de l’ouest,
pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et
d’Angleterre.»
Le 29 septembre 1787, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ mirent à la voile.
M. de Lesseps, vice-consul de Russie, qui avait jusqu’alors accompagné
La Pérouse, était chargé de gagner la France par terre, voyage aussi
long que pénible,--à cette époque surtout,--et de transporter à la cour
les dépêches de l’expédition.
Il s’agissait maintenant de retrouver une terre découverte par les
Espagnols en 1620. Les deux frégates croisèrent sous 37° 30′ l’espace
de trois cents lieues, sans en découvrir aucune trace, coupèrent la
ligne pour la troisième fois, passèrent sur la position donnée par
Byron aux îles du Danger sans les apercevoir, et eurent connaissance,
le 6 décembre, de l’archipel des Navigateurs, dont la découverte était
due à Bougainville.