d’une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, le mont Saint-Élie
de Behring. Après avoir prolongé la côte quelque temps, La Pérouse
expédia trois embarcations sous le commandement d’un de ses officiers,
M. de Monti, qui découvrit une grande baie, à laquelle il donna son
nom. La côte fut suivie à peu de distance, et des relèvements furent
faits, qui forment une suite non interrompue jusqu’à une rivière
importante, laquelle reçut le nom de Behring. C’était, suivant toute
vraisemblance, celle que Cook avait appelée de ce nom.
Le 2 juillet, par 58° 36′ de latitude et 140° 31′ de longitude,
fut découvert un enfoncement qui parut être une très belle baie.
Des canots, sous les ordres de MM. de Pierrevert, de Flassan
et Boutervilliers, furent aussitôt expédiés pour en faire la
reconnaissance. Le rapport de ces officiers étant favorable, les deux
frégates arrivèrent à l’entrée de cette baie; mais l’_Astrolabe_ fut
rejetée en pleine mer par un courant violent, et la _Boussole_ dut la
rejoindre. A six heures du matin, après une nuit passée sous voiles,
les bâtiments se présentèrent de nouveau.
«Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous
fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et
au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et
même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta
nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la
pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans
par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du
rivage. L’_Astrolabe_ avait mouillé sur le même fond et par le même
brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé
de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation
n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur
un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de
nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et
Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il
fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant
était un grand obstacle....»
La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.
Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été
entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange
qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres
animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre
augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne
tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.
[Illustration: _Fac-simile. Gravure ancienne._]
La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et
dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet
établissement fût gardé avec vigilance, les naturels, «se glissant
sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille,
parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos
effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente
où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à
l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les
habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution
sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les
deux officiers ne furent point éveillés.»
[Illustration: Types de femmes du port des Français. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]
Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche
dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de
relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient;
mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer
dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque
grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans
l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça,
La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient
qu’au sommet du mont Beau-Temps.
Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre
atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné
l’expédition.
«Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des
navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe,
sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut.
Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible
de prévoir, nous attendait à ce terme.»
Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet,
il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de
marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres
de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette
opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop
ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir
avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la
passe que si la mer n’y brisait pas.
Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie
de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner
sous les arbres.
«A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit
canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je
demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait
quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant,
quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à
me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.
«Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être
témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de
son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui
restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son
commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe,
pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre
lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son
canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant,
pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au
dehors, à reculons, par la marée.
«Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva
dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien
propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver
quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée;
enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un
plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M.
Boutin rentra à la marée étale.
«La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque
espérance pour la biscayenne de l’_Astrolabe_; il n’avait vu périr
que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart
de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement
tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier,
poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout
secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop
élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque
ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se
jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la
désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.
«Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur
que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur
était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre
départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les
deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers,
pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion,
au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser
ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions
envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions
aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est
très beau.»
Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des
naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils
parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit
jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.
Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le
port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île
du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos
infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:
A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS;
QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.
Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le
récit de ce déplorable événement.
Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le
port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques
inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les
courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la
baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle
extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent
quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le
lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à
chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage
contribua à tenir les équipages en bonne santé.
La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles,
des capelans et des plies.
Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines,
des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes,
des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse
est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.
«Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée,
dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne
peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes
et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps
si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il
n’était pas à une des extrémités de la terre.»
Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite
d’être conservé:
«Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos
frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer
l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre;
ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient
le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout,
par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre
vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux
personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je
distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un
clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant
et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très
souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»
Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre
inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une
espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à
laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière
que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois
pouces.»
La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des
Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la
reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait
l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le
mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte
de Tartarie.
Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound,
où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des
îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la
mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,--le mont et le cap Edgecumbe
de Cook,--l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante
l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les
îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle,
compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et
le cap Hector.
Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée
par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels
de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte,
dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.
La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne
permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres,
mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une
série d’îles et non pas un continent dans la succession des points
qu’il avait relevés.
Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La
Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de
Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de
Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties
du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui
forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans
danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence
extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer
trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»
Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées
d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le
nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on
fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou
quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps
continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse
trouva deux bâtiments espagnols.
La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude
de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui
étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de
deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population
de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il
faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient
pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs
congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des
arts ni le goût de l’industrie.
«Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc;
ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que
leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et
se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à
quinze pas.
«Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous
vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher
à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette
pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient
tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi
le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de
flèches.»
La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de
Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui
ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux
qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.
«Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent
être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne
peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen
du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes,
soixante ou cent.»
Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu
un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires.
Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce,
qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue
traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.
La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque
inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps;
mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les
découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La
Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où
quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.
Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible
croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois
à l’épreuve la patience des navigateurs.
«Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour,
que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque
instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient
suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»
Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de
cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et
qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa
latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé
île Necker.
Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à
coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux
encâblures de l’avant de la _Boussole_. La mer était si calme, qu’elle
ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et
par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre
avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des
rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.
«Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des
navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon
équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille
circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre
négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire
pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre
perte.»
Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer
exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes
périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des
frégates françaises».
Le 14 décembre, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ eurent connaissance
des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de
l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de
quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et
d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire
cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent
difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers
inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les
dangers qu’ils avaient courus.
Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si
l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe
des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition
sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao.
Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er
janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et,
le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.
La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de
Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer
sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao
est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire
la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient
chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au
gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent
l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité
qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation
intolérable.
[Illustration: Naufrage des chaloupes dans le port des Français.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique
furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en
être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise
se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux
compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!
[Illustration: Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs. (Page 278.)]
Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille,
et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq
et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent
forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents
meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit
qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour
atteindre ce dernier port.
«Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler
à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos
naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous
prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions
d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et
nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que
dans un des meilleurs ports de l’Europe.»
Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de
ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres
Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si
la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était
pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les
ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse,
accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla
faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.
«Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle
rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux
principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à
sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens,
situés au milieu du territoire le plus fertile.
«Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de
vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable
jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville
de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y
trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais
les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y
vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions,
les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les
productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins
aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents
impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte
encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y
sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols
en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper
essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres
de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la
fortune de plusieurs familles.
«Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui
n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait
le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir
sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de
l’Amérique.»
Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux,
qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par
la frégate _la Subtile_, des dépêches d’Europe et un renfort de huit
matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde
de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.