Il l’atteignit le 23 juin par 60° de latitude, et reconnut, au milieu

d’une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, le mont Saint-Élie

de Behring. Après avoir prolongé la côte quelque temps, La Pérouse

expédia trois embarcations sous le commandement d’un de ses officiers,

M. de Monti, qui découvrit une grande baie, à laquelle il donna son

nom. La côte fut suivie à peu de distance, et des relèvements furent

faits, qui forment une suite non interrompue jusqu’à une rivière

importante, laquelle reçut le nom de Behring. C’était, suivant toute

vraisemblance, celle que Cook avait appelée de ce nom.

Le 2 juillet, par 58° 36′ de latitude et 140° 31′ de longitude,

fut découvert un enfoncement qui parut être une très belle baie.

Des canots, sous les ordres de MM. de Pierrevert, de Flassan

et Boutervilliers, furent aussitôt expédiés pour en faire la

reconnaissance. Le rapport de ces officiers étant favorable, les deux

frégates arrivèrent à l’entrée de cette baie; mais l’_Astrolabe_ fut

rejetée en pleine mer par un courant violent, et la _Boussole_ dut la

rejoindre. A six heures du matin, après une nuit passée sous voiles,

les bâtiments se présentèrent de nouveau.

«Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous

fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et

au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et

même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta

nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la

pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans

par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du

rivage. L’_Astrolabe_ avait mouillé sur le même fond et par le même

brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé

de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation

n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur

un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de

nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et

Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il

fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant

était un grand obstacle....»

La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.

Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été

entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange

qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres

animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre

augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne

tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.

[Illustration: _Fac-simile. Gravure ancienne._]

La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et

dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet

établissement fût gardé avec vigilance, les naturels, «se glissant

sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille,

parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos

effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente

où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à

l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les

habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution

sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les

deux officiers ne furent point éveillés.»

[Illustration: Types de femmes du port des Français. (_Fac-simile.

Gravure ancienne._)]

Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche

dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de

relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient;

mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer

dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque

grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans

l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça,

La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient

qu’au sommet du mont Beau-Temps.

Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre

atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné

l’expédition.

«Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des

navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe,

sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut.

Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible

de prévoir, nous attendait à ce terme.»

Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet,

il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de

marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres

de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette

opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop

ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir

avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la

passe que si la mer n’y brisait pas.

Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie

de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner

sous les arbres.

«A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit

canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je

demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait

quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant,

quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à

me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.

«Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être

témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de

son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui

restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son

commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe,

pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre

lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son

canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant,

pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au

dehors, à reculons, par la marée.

«Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva

dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien

propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver

quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée;

enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un

plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M.

Boutin rentra à la marée étale.

«La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque

espérance pour la biscayenne de l’_Astrolabe_; il n’avait vu périr

que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart

de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement

tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier,

poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout

secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop

élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque

ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se

jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la

désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.

«Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur

que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur

était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre

départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les

deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers,

pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion,

au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser

ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions

envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions

aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est

très beau.»

Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des

naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils

parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit

jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.

Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le

port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île

du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos

infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:

A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS;

QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.

Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le

récit de ce déplorable événement.

Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le

port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques

inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les

courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la

baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle

extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent

quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le

lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à

chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage

contribua à tenir les équipages en bonne santé.

La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles,

des capelans et des plies.

Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines,

des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes,

des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse

est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.

«Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée,

dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne

peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes

et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps

si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il

n’était pas à une des extrémités de la terre.»

Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite

d’être conservé:

«Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos

frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer

l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre;

ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient

le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout,

par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre

vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux

personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je

distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un

clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant

et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très

souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»

Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre

inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une

espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à

laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière

que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois

pouces.»

La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des

Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la

reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait

l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le

mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte

de Tartarie.

Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound,

où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des

îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la

mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,--le mont et le cap Edgecumbe

de Cook,--l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante

l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les

îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle,

compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et

le cap Hector.

Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée

par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels

de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte,

dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.

La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne

permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres,

mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une

série d’îles et non pas un continent dans la succession des points

qu’il avait relevés.

Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La

Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de

Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de

Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties

du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui

forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans

danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence

extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer

trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»

Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées

d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le

nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on

fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou

quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps

continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse

trouva deux bâtiments espagnols.

La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude

de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui

étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de

deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population

de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il

faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient

pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs

congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des

arts ni le goût de l’industrie.

«Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc;

ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que

leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et

se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à

quinze pas.

«Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous

vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher

à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette

pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient

tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi

le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de

flèches.»

La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de

Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui

ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux

qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.

«Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent

être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne

peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen

du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes,

soixante ou cent.»

Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu

un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires.

Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce,

qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue

traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.

La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque

inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps;

mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les

découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La

Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où

quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.

Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible

croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois

à l’épreuve la patience des navigateurs.

«Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour,

que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque

instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient

suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»

Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de

cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et

qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa

latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé

île Necker.

Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à

coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux

encâblures de l’avant de la _Boussole_. La mer était si calme, qu’elle

ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et

par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre

avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des

rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.

«Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des

navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon

équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille

circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre

négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire

pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre

perte.»

Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer

exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes

périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des

frégates françaises».

Le 14 décembre, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ eurent connaissance

des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de

l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de

quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et

d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire

cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent

difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers

inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les

dangers qu’ils avaient courus.

Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si

l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe

des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition

sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao.

Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er

janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et,

le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.

La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de

Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer

sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao

est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire

la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient

chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au

gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent

l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité

qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation

intolérable.

[Illustration: Naufrage des chaloupes dans le port des Français.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique

furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en

être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise

se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux

compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!

[Illustration: Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs. (Page 278.)]

Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille,

et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq

et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent

forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents

meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit

qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour

atteindre ce dernier port.

«Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler

à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos

naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous

prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions

d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et

nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que

dans un des meilleurs ports de l’Europe.»

Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de

ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres

Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si

la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était

pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les

ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse,

accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla

faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.

«Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle

rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux

principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à

sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens,

situés au milieu du territoire le plus fertile.

«Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de

vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable

jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville

de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y

trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais

les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y

vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions,

les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les

productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins

aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents

impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte

encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y

sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols

en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper

essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres

de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la

fortune de plusieurs familles.

«Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui

n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait

le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir

sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de

l’Amérique.»

Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux,

qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par

la frégate _la Subtile_, des dépêches d’Europe et un renfort de huit

matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde

de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 25 / 43 段