derniers mois de 1768, et le commandement en fut confié au chevalier
d’Eveux de Fleurieu, connu plus tard sous le nom de Claret de
Fleurieu. Fleurieu, alors enseigne de vaisseau, était déjà, quoiqu’il
n’eût encore que trente ans, un savant distingué. Nous avons eu déjà
l’occasion de citer son nom, nous la trouverons encore plus d’une fois.
Pour le moment, Fleurieu, épris de mécanique, avait aidé Berthoud dans
ses travaux; mais, pour qu’on ne pût suspecter son désintéressement, il
s’adjoignit plusieurs officiers afin d’observer la marche de la montre
qui lui était confiée.
Partie au mois de novembre 1768, l’_Isis_ relâcha successivement à
Cadix, aux Canaries, à Gorée, aux îles du Cap-Vert, à la Martinique, à
Saint-Domingue, à Terre-Neuve, aux Canaries, à Cadix, et rentra à l’île
d’Aix, le 31 octobre 1769.
Les montres, transportées dans des climats alternativement froids,
chauds et tempérés, avaient éprouvé toutes les vicissitudes de la
température, en même temps qu’elles avaient été exposées à toute
l’agitation de la mer pendant la saison la plus rude de l’année.
A la suite de cette épreuve, dont il était sorti à son honneur,
Berthoud obtint le brevet et la pension d’inspecteur des montres
marines.
Mais cette campagne avait eu d’autres résultats qui nous touchent
bien plus directement. Fleurieu avait fait nombre d’observations
astronomiques et de relevés hydrographiques, qui lui permettaient de
juger en connaissance de cause, et de condamner les cartes de son temps.
«J’ai répugné longtemps, dit-il dans le récit de son voyage, à faire
une critique détaillée des cartes du Dépôt; je voulais me borner à
indiquer les nouvelles déterminations, d’après lesquelles on devait
les rectifier; mais les erreurs sont si multipliées, si dangereuses,
que je me serais cru coupable envers les marins si je négligeais de
leur en faire connaître tout le détail....»
Un peu plus loin, il critique avec raison les cartes d’un géographe qui
avait eu son heure de réputation.
«Je n’entreprendrai pas, dit-il, de rapporter ici toutes les erreurs
que j’ai reconnues dans les cartes de M. Bellin. L’énumération en est
infinie. Je me contenterai seulement, pour prouver la nécessité du
travail auquel je me suis livré, d’indiquer les fautes qui méritent
une attention particulière, soit qu’on veuille comparer les positions
de certains lieux prises sur ses cartes à celles qu’elles auraient
dû avoir si _M. Bellin eût voulu faire usage des observations
astronomiques qui ont été publiées en différents temps_, soit que
l’on compare d’autres positions à celles que nous avons déterminées
par nos propres observations.»
Enfin, il termine, après avoir relevé une longue liste d’erreurs dans
la situation des localités les plus fréquentées de l’Europe, de la côte
d’Afrique et de l’Amérique, par ces quelques mots si judicieux:
«En jetant les yeux sur le tableau des diverses erreurs que je viens
de relever dans les cartes de M. Bellin, on se sent entraîné vers une
réflexion, triste à la vérité, mais à laquelle il est nécessaire de
s’arrêter: si les cartes qui contiennent la partie du globe la mieux
connue, pour laquelle on avait le plus d’observations, sont encore
si éloignées d’être exactes, quelle exactitude pouvons-nous attendre
des cartes qui représentent des côtes et des îles moins fréquentées,
dessinées et placées d’après une estime vague et des conjectures
hasardées?»
Jusqu’alors, les montres avaient été examinées séparément et par des
commissaires différents. Il s’agissait maintenant de les soumettre, en
même temps, aux mêmes épreuves et de voir celles qui en sortiraient
victorieuses. Dans ce but, la frégate _la Flore_ fut armée à Brest,
et le commandement en fut remis à un officier des plus distingués, à
Verdun de la Crenne, qui devait devenir chef d’escadre en 1786. Cadix,
Madère, les Salvages, Ténériffe, Gorée, la Martinique, la Guadeloupe,
la Dominique et la plupart des petites Antilles, Saint-Pierre,
Terre-Neuve, l’Islande, que nos explorateurs eurent quelque peine à
trouver, les Féroë, le Danemark et Dunkerque, telles furent les étapes
de cette campagne. Le récit que Verdun de la Crenne en publia abonde,
comme celui de Fleurieu, en rectifications de tout genre. On y voit
avec quel soin et quelle régularité les sondages étaient faits, avec
quelle exactitude les côtes étaient relevées. Mais ce qu’on y rencontre
non sans un vif intérêt, et ce qui fait défaut à la publication de
Fleurieu, ce sont les descriptions du pays, les réflexions critiques
sur les mœurs et les usages des différents peuples.
Parmi les informations les plus intéressantes, éparses dans ces deux
gros in-4o, il faut citer celles sur les Canaries et leurs anciens
habitants, sur les Sérères et les Yolofs, sur l’Islande, sur l’état du
Danemark, et les réflexions encore si actuelles de Verdun au sujet du
méridien de l’île de Fer.
«C’est le méridien le plus occidental de ces îles, dit-il, que
Ptolémée choisit pour premier méridien... Il lui était très facile,
sans doute, de choisir pour premier méridien celui d’Alexandrie; mais
ce grand homme conçut qu’un tel choix ne procurerait aucun honneur
réel à sa patrie; que Rome et d’autres villes ambitionneraient,
peut-être, cet honneur imaginaire; que chaque géographe, chaque
auteur de relation de voyages, choisissant arbitrairement son premier
méridien, cela ne pourrait qu’engendrer de la confusion ou, du moins,
de l’embarras dans l’esprit du lecteur...»
On voit que Verdun envisageait de haut cette question du premier
méridien, comme le font aujourd’hui tous les esprits véritablement
désintéressés. C’est un titre de plus à notre sympathie.
Terminons en disant avec cet auteur: «Les montres sortirent de ces
épreuves à leur honneur; elles avaient supporté le froid et le chaud,
l’immobilité et les secousses, tant celles du bâtiment,--lorsqu’il
s’était échoué à Antigoa,--que les décharges de l’artillerie; en un
mot, elles ont rempli les espérances que nous avions conçues, elles
méritent la confiance des navigateurs, enfin elles sont d’un très bon
usage pour la détermination des longitudes en mer.»
La solution du problème était trouvée.
II
Expédition de La Pérouse.--L’île Sainte-Catherine.--La
Concepcion.--Les îles Sandwich.--Reconnaissance de
la côte d’Amérique.--Le port des Français.--Perte de
deux embarcations.--Monterey et les Indiens de la
Californie.--Relâche à Macao.--Cavite et Manille.--En
route pour la Chine et le Japon.--Formose.--L’île de
Quelpaert.--La côte de Tartarie.--La baie de Ternay.--Les
Tartares de Saghalien.--Les Orotchys.--Détroit de La
Pérouse.--Bal au Kamtschatka.--L’archipel des Navigateurs.
--Massacre de M. de Langle et de plusieurs de ses compagnons.
--Botany-Bay.--Cessation des nouvelles de l’expédition.
--D’Entrecasteaux est envoyé à la recherche de La Pérouse.
--Fausses nouvelles.--Le canal d’Entrecasteaux.--La côte
de Nouvelle-Calédonie.--La terre des Arsacides.--Les
naturels de Bouka.--Relâche au port Carteret.--Les îles de
l’Amirauté.--Relâche à Amboine.--La terre de Leuwin.--La
terre de Nuyts.--Relâche en Tasmanie.--Fête aux îles des
Amis.--Détails sur la visite de La Pérouse à Tonga-Tabou.
--Relâche à Balade.--Traces du passage de La Pérouse à la
Nouvelle-Calédonie.--Vanikoro.--Triste fin de l’expédition.
Le voyage de Cook n’était encore connu que par la mort de ce grand
navigateur, lorsque le gouvernement français voulut mettre à profit
les loisirs que procurait à sa marine la paix récemment conclue. Une
noble émulation semblait s’être emparée de nos officiers, jaloux des
succès acquis sur un autre théâtre par leurs éternels rivaux, les
Anglais. A qui donner le commandement de cette importante expédition?
Les concurrents de mérite ne manquaient pas. C’est là que gisait la
difficulté.
Le choix du ministre s’arrêta sur Jean-François Galaup de La Pérouse,
que ses importants services militaires avaient rapidement élevé au
grade de capitaine de vaisseau. Pendant la dernière guerre, il avait
été chargé de la très délicate mission de détruire les établissements
de la compagnie anglaise dans la baie d’Hudson, et il s’était acquitté
de cette tâche en militaire consommé, en habile marin, en homme qui
sait allier les sentiments de l’humanité avec les exigences du devoir
professionnel. On lui donna comme second M. de Langle, qui l’avait
vaillamment secondé pendant l’expédition de la baie d’Hudson.
Un nombreux état-major fut embarqué sur les deux frégates _la Boussole_
et _l’Astrolabe_. Sur la _Boussole_, c’étaient La Pérouse, de Clonard
qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, l’ingénieur
Monneron, le géographe Bernizet, le chirurgien Rollin, l’astronome
Lepaute-Dagelet de l’Académie des Sciences, le physicien Lamanon,
les dessinateurs Duché de Vancy et Prevost le jeune, le botaniste
Collignon, l’horloger Guery. Sur l’_Astrolabe_, outre son commandant,
le capitaine de vaisseau de Langle, on comptait le lieutenant de Monti
qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, et l’illustre
Monge, qui, heureusement pour la science, débarqua à Ténériffe le 29
août 1785.
L’Académie des Sciences et la Société de Médecine avaient remis au
ministre de la marine des mémoires, dans lesquels ils attiraient
l’attention des voyageurs sur divers points. Enfin, Fleurieu, alors
directeur des ports et arsenaux de la marine, avait dressé lui-même
les cartes qui devaient servir pour cette campagne, et y avait joint
un volume entier des notes les plus savantes et de discussions sur les
résultats de tous les voyages connus depuis ceux de Christophe Colomb.
[Illustration: Costumes des habitants de la Concepcion. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]
Les deux bâtiments emportaient une prodigieuse quantité d’objets
d’échange, un énorme approvisionnement de vivres et d’effets, un «boat»
ponté d’environ vingt tonneaux, deux chaloupes biscayennes, des mâts,
un jeu de voiles et des manœuvres de rechange.
Les deux frégates mirent à la voile le 1er août 1785, et mouillèrent à
Madère, treize jours plus tard. Les Français y furent accueillis par
les résidents anglais avec une courtoisie et une affabilité qui les
surprirent et les charmèrent tout à la fois. Le 19, La Pérouse relâcha
à Ténériffe.
[Illustration: Indigènes de l’île de Pâques.]
«Les différentes observations de MM. de Fleurieu, Verdun et Borda ne
laissent rien à désirer, dit-il, sur les îles de Madère, Salvages
et Ténériffe. Aussi les nôtres n’ont-elles eu pour objet que la
vérification de nos instruments...»
On voit par cette phrase que La Pérouse savait rendre justice aux
travaux de ses devanciers. Ce ne sera pas la dernière fois que nous
aurons à le constater.
Tandis que les astronomes occupaient leur temps à déterminer la
marche des montres astronomiques, les naturalistes, avec plusieurs
officiers, faisaient une ascension du Pic et recueillaient quelques
plantes curieuses. Monneron était parvenu à mesurer la hauteur de cette
montagne avec bien plus d’exactitude que ses devanciers, Herberdeen,
Feuillée, Bouguer, Verdun et Borda, qui lui attribuaient respectivement
2409, 2213, 2100 et 1904 toises. Malheureusement, ce travail, qui
aurait mis fin aux contestations, n’est jamais parvenu en France.
Le 16 octobre, furent aperçues les îles, ou plutôt les rochers de
Martin-Vas. La Pérouse détermina leur position et fit ensuite route au
plus près, vers l’île de la Trinité, qui n’était distante que d’environ
neuf lieues dans l’ouest. Le commandant de l’expédition, espérant y
trouver de l’eau, du bois et quelques vivres, dépêcha une chaloupe
à terre avec un officier. Celui-ci s’aboucha avec le gouverneur
portugais, dont la garnison était composée d’à peu près deux cents
hommes, dont quinze vêtus d’un uniforme, et les autres d’une seule
chemise. Le dénuement de la place était visible, et les Français durent
se rembarquer sans avoir rien pu obtenir.
Après avoir vainement cherché l’île de l’Ascension, l’expédition gagna
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil.
«Après quatre-vingt-seize jours de navigation, lit-on dans la
relation du voyage publiée par le général Millet-Mureau, nous
n’avions pas un seul malade; la différence des climats, les pluies,
les brumes, rien n’avait altéré la santé des équipages, mais nos
vivres étaient d’une excellente qualité. Je n’avais négligé aucune
des précautions que l’expérience et la prudence pouvaient m’indiquer:
nous avions eu en outre le plus grand soin d’entretenir la gaieté
en faisant danser les équipages chaque soir, lorsque le temps le
permettait, depuis huit heures jusqu’à dix.
«L’île Sainte-Catherine,--dont nous avons eu plusieurs fois
l’occasion de parler au cours de cet ouvrage,--s’étend depuis
le 27° 19′ 10″ de latitude sud, jusqu’au 27° 49′; sa largeur de
l’est à l’ouest n’est que de deux lieues; elle n’est séparée du
continent, dans l’endroit le plus resserré, que par un canal de
deux cents toises. C’est sur la pointe de ce goulet qu’est bâtie la
ville de Nostra-Señora-del-Destero, capitale de cette capitainerie,
où le gouverneur fait sa résidence; elle contient au plus trois
mille âmes, et environ quatre cents maisons; l’aspect en est fort
agréable. Suivant la relation de Frézier, cette île servait, en
1712, de retraite à des vagabonds qui s’y sauvaient des différentes
parties du Brésil; ils n’étaient sujets du Portugal que de nom et
ne reconnaissaient aucune autre autorité. Le pays est si fertile,
qu’ils pouvaient subsister sans aucun secours des colonies voisines.
Les vaisseaux qui relâchaient chez eux ne leur donnaient, en échange
de leurs provisions, que des habits et des chemises, dont ils
manquaient absolument.»
Cette île, en effet, est extrêmement fertile, et le sol se serait
facilement prêté à la culture de la canne à sucre; mais l’extrême
pauvreté des habitants les empêchait d’acheter les esclaves nécessaires.
Les bâtiments français trouvèrent en cet endroit tout ce dont ils
avaient besoin, et leurs officiers reçurent un accueil empressé des
autorités portugaises.
«Le fait suivant donnera une idée de l’hospitalité de ce bon peuple.
Mon canot, dit La Pérouse, ayant été renversé par la lame dans une
anse où je faisais couper du bois, les habitants, qui aidèrent à
le sauver, forcèrent nos matelots naufragés à se mettre dans leurs
lits, et couchèrent à terre sur des nattes au milieu de la chambre
où ils exerçaient cette touchante hospitalité. Peu de jours après,
ils rapportèrent à mon bord, les voiles, les mâts, le grappin et
le pavillon de ce canot, objets très précieux pour eux et qui leur
auraient été de la plus grande utilité dans leurs pirogues.»
La _Boussole_ et l’_Astrolabe_ levèrent l’ancre le 19 novembre,
dirigeant leur course vers le cap Horn. A la suite d’un violent orage,
pendant lequel les frégates se comportèrent fort bien, et après
quarante jours de recherches infructueuses de l’île Grande découverte
par le Français Antoine de La Roche et nommée Georgie par le capitaine
Cook, La Pérouse traversa le détroit de Lemaire. Trouvant les vents
favorables dans cette saison avancée, il se détermina à éviter une
relâche dans la baie de Bon-Succès et à doubler immédiatement le
cap Horn, afin d’épargner un retard possible, qui aurait exposé ses
vaisseaux à des avaries et ses équipages à des fatigues inutiles.
Les démonstrations amicales des Fuégiens, l’abondance des baleines,
qui n’avaient pas encore été inquiétées, les vols immenses d’albatros
et de pétrels ne purent changer la détermination du commandant. Le
cap Horn fut doublé avec beaucoup plus de facilité qu’on n’aurait osé
l’espérer. Le 9 février, l’expédition se trouvait par le travers du
détroit de Magellan, et, le 24, elle jetait l’ancre dans le port de la
Concepcion,--relâche que La Pérouse avait dû préférer à celle de Juan
Fernandez, à cause de l’épuisement de ses vivres. La santé florissante
des équipages surprit le commandant espagnol. Jamais peut-être aucun
vaisseau n’avait doublé le cap Horn et n’était arrivé au Chili
sans avoir de malades, et il n’y en avait pas un seul sur les deux
bâtiments.
La ville, renversée par un tremblement de terre en 1751, avait été
rebâtie à trois lieues de la mer, sur les bords de la rivière Biobio.
Les maisons n’avaient qu’un seul étage, ce qui donnait à La Concepcion
une étendue considérable, car elle ne renfermait pas moins de dix mille
habitants. La baie est une des plus commodes qui soient au monde; la
mer y est tranquille, et presque sans courants.
Cette partie du Chili est d’une fécondité incomparable. Le blé y
rapporte soixante pour un, la vigne produit avec la même abondance,
et les campagnes sont couvertes de troupeaux innombrables, qui y
multiplient au delà de toute croyance.
Malgré ces conditions de prospérité, le pays n’avait fait aucun
progrès, à cause du régime prohibitif qui florissait à cette époque. Le
Chili, avec ses productions qui auraient sans peine alimenté la moitié
de l’Europe, ses laines qui auraient suffi aux manufactures de France
et d’Angleterre, ses viandes dont on aurait pu faire des salaisons,
ne faisait aucun commerce. En même temps, les droits à l’importation
étaient excessifs. Aussi la vie était-elle excessivement coûteuse. La
classe moyenne, ce qu’on nomme aujourd’hui la bourgeoisie, n’existait
pas. La population se divisait en deux catégories, les riches et les
pauvres, comme le prouve le passage suivant:
«La parure des femmes consiste en une jupe plissée, de ces anciennes
étoffes d’or ou d’argent qu’on fabriquait autrefois à Lyon. Ces
jupes, qui sont réservées pour les grandes occasions, peuvent, comme
les diamants, être substituées dans les familles et passer des
grand’mères aux petites-filles. D’ailleurs, ces parures sont à la
portée d’un petit nombre de citoyennes; les autres ont à peine de
quoi se vêtir.»
Nous ne suivrons pas La Pérouse dans les détails de la réception
enthousiaste qui lui fut faite, et nous passerons sous silence les
descriptions de bals et de toilettes, qui, d’ailleurs, ne lui faisaient
pas perdre de vue l’objet de son voyage. L’expédition n’avait encore
parcouru que des régions mainte fois sillonnées par les navires
européens. Il était temps qu’elle se lançât dans un champ moins
exploré. L’ancre fut levée le 15 mars, et, après une navigation sans
incident, les deux frégates mouillèrent, le 9 avril, dans la baie de
Cook, à l’île de Pâques.
La Pérouse affirme que M. Hodges, le peintre qui accompagnait le
célèbre navigateur anglais, a très mal rendu la physionomie des
insulaires. Elle est généralement agréable, mais on ne peut pas dire
qu’elle ait un caractère distinctif.
Ce n’est pas, d’ailleurs, sur ce seul point que le voyageur français
n’est pas d’accord avec le capitaine Cook. Il croit que ces fameuses
statues, dont un de ses dessinateurs prit une vue très intéressante,
pourraient être l’œuvre de la génération alors vivante, dont il
estimait le nombre à deux mille personnes. Il lui parut aussi que le
défaut absolu d’arbres et, par cela même, de lacs et de ruisseaux,
provenait de l’exploitation exagérée des forêts par les anciens
habitants. Au reste, nul incident désagréable ne vint marquer cette
relâche. Les vols, il est vrai, furent fréquents; mais les Français,
ne devant rester qu’une journée dans cette île, jugèrent superflu de
donner à la population des idées plus précises sur la propriété.
En quittant l’île de Pâques, le 10 avril, La Pérouse suivit à peu près
la même route que Cook en 1777, lorsqu’il fit voile de Taïti pour la
côte d’Amérique; mais il était à cent lieues plus dans l’ouest. La
Pérouse se flattait de faire quelque découverte dans cette partie peu
connue de l’océan Pacifique, et il avait promis une récompense au
matelot qui le premier apercevrait la terre.
Le 29 mai, l’archipel Hawaï fut atteint.
Les montres marines furent d’un très grand secours en cette
circonstance et rectifièrent l’estime. La Pérouse, en arrivant aux
îles Sandwich, trouva cinq degrés de différence entre la longitude
estimée et la longitude observée. Sans les montres, il aurait placé
ce groupe cinq degrés trop à l’est. Cela explique que toutes les îles
découvertes par les Espagnols, Mendana, Quiros, etc., sont beaucoup
trop rapprochées des côtes d’Amérique. Il en conclut aussi à la
non-existence du groupe appelé par les espagnols _la Mesa_, _los
Majos_, _la Disgraciada_. Il y a d’autant plus de raisons de considérer
ce groupe comme n’étant autre que les Sandwich, que _Mesa_ veut dire
table en espagnol et que le capitaine King compare la montagne appelée
Mauna-Loa à un plateau, _table-land_. D’ailleurs, il ne s’en était pas
tenu à ces raisons spéculatives, il avait croisé sur l’emplacement
attribué à los Majos et n’avait pas trouvé la moindre apparence d’une
terre.
«L’aspect de Mowée, dit La Pérouse, était ravissant... Nous voyions
l’eau se précipiter en cascades de la cime des montagnes et descendre
à la mer, après avoir arrosé les habitations des Indiens; elles sont
si multipliées qu’on pourrait prendre un espace de trois à quatre
lieues pour un seul village. Mais toutes les cases sont sur le bord
de la mer, et les montagnes en sont si rapprochées, que le terrain
habitable m’a paru avoir moins d’une demi-lieue de profondeur.
Il faut être marin, et être réduit comme nous, dans ces climats
brûlants, à une bouteille d’eau par jour, pour se faire une idée des
sensations que nous éprouvions. Les arbres qui couronnaient les
montagnes, la verdure, les bananiers qu’on apercevait autour des
habitations, tout produisait sur nos sens un charme inexprimable;
mais la mer brisait sur la côte avec la plus grande force, et,
nouveaux Tantales, nous étions réduits à désirer et à dévorer des
yeux ce qu’il nous était impossible d’atteindre.»
A peine les deux frégates avaient-elles mouillé qu’elles furent
entourées de pirogues et de naturels, qui apportaient des cochons,
des patates, des bananes, du taro, etc. Très adroits à conclure leurs
marchés, ils attachaient le plus grand prix aux morceaux de cercles de
vieux fer. Seule, cette connaissance du fer et de son emploi, qu’ils
ne devaient pas à Cook, est une nouvelle preuve des relations que ces
peuples avaient eues autrefois avec les Espagnols, auxquels il faut
vraisemblablement attribuer la découverte de cet archipel.
La réception faite à La Pérouse fut des plus cordiales, malgré
l’appareil militaire dont il avait cru devoir s’entourer. Quoique les
Français fussent les premiers qui eussent abordé à l’île Mowée, La
Pérouse ne crut pas devoir en prendre possession.
«Les usages des Européens, dit-il, sont, à cet égard, trop
complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir, sans doute,
de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des
bayonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables;
que, sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent
comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de
leurs sueurs, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs
ancêtres.»
La Pérouse ne s’arrête pas à donner des détails sur les habitants des
Sandwich. Il n’y passa que quelques heures, tandis que les Anglais y
séjournèrent quatre mois. Il renvoie donc fort justement à la relation
du capitaine Cook.
Plus de cent cochons, des nattes, des fruits, une pirogue à balancier,
de petits meubles en plumes et en coquillages, de beaux casques
recouverts de plumes rouges, tels furent les objets achetés pendant
cette courte relâche.
Les instructions que La Pérouse avait reçues à son départ lui
prescrivaient de reconnaître la côte d’Amérique, dont une partie,
jusqu’au mont Saint-Élie, à l’exception toutefois du port de Nootka,
n’avait été qu’aperçue par le capitaine Cook.