village important, tentèrent d’empêcher les matelots de faire l’eau et
le bois dont ils avaient besoin. Ceux-ci marchèrent alors contre eux la
bayonnette au fusil et les poursuivirent jusqu’à leur village, où ils
se renfermèrent. On entendait la voix des chefs qui les excitaient au
combat. Le feu commença dès qu’on fut arrivé à portée de pistolet de la
porte du village, et il fut si bien dirigé, que les chefs furent les
premières victimes. Dès qu’ils les virent tomber, les naturels prirent
la fuite. On en tua une cinquantaine, on culbuta le reste dans la mer,
et le village fut brûlé.
Il ne fallait plus songer à amener sur la plage ces beaux mâts faits
avec les cèdres qu’on avait eu tant de peine à abattre, et, pour
refaire la mâture, on dut se contenter d’un assemblage de pièces de
bois embarquées sur les vaisseaux. Quant à l’approvisionnement de sept
cents barriques d’eau et de soixante-dix cordes de bois de chauffage
indispensables pour le voyage, comme il ne restait plus qu’une
chaloupe, il ne fallut pas moins d’un mois pour l’achever.
Cependant, on n’était pas exactement fixé sur le sort du capitaine
Marion et des hommes qui l’accompagnaient. Un détachement bien armé se
rendit donc au village de Tacouri.
Le village était abandonné. On n’y trouva que quelques vieillards qui
n’avaient pu suivre leurs camarades fugitifs et qui étaient assis à la
porte de leurs maisons. On voulut les capturer. Un d’eux alors, sans
paraître beaucoup s’émouvoir, frappa un soldat avec un javelot qu’il
tenait à la main. On le tua, mais on ne fit aucun mal aux autres,
qu’on laissa dans le village. Toutes les maisons furent fouillées
soigneusement. On trouva dans la cuisine de Tacouri le crâne d’un homme
qui avait été cuit depuis peu de jours, où il restait encore quelques
parties charnues, dans lesquelles se voyaient l’empreinte des dents des
anthropophages. On y vit aussi un morceau de cuisse humaine, qui tenait
à une broche de bois, et qui était aux trois quarts mangé.
Dans une autre maison, on trouva une chemise, qu’on reconnut avoir
appartenu à l’infortuné Marion. Le col de cette chemise était tout
ensanglanté, et l’on y voyait trois ou quatre trous également tachés
de sang sur le côté. Dans différentes autres maisons, furent saisis
une partie des vêtements et les pistolets du jeune de Vaudricourt, qui
avait accompagné son commandant, puis les armes du canot et un tas de
lambeaux des hardes des malheureux matelots.
Le doute n’était malheureusement plus possible. Procès-verbal fut
dressé de la mort des victimes, et le chevalier Du Clesmeur rechercha
dans les papiers de Marion quels étaient ses projets pour la
continuation du voyage. Il n’y trouva que les instructions données par
l’intendant de l’île de France.
L’état-major fut alors assemblé, et, vu l’état lamentable des
bâtiments, il fut décidé qu’on abandonnerait la recherche de nouvelles
terres, qu’on gagnerait les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, puis les
Mariannes et les Philippines, où l’on avait chance de se débarrasser de
la cargaison, avant de rentrer à l’île de France.
Le 14 juillet, le port de la Trahison,--c’est ainsi que Du Clesmeur
nomma la baie des îles,--fut quitté, et les navires se dirigèrent vers
les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, au nord desquelles ils passèrent
le 6 août. La navigation fut favorisée par un temps splendide,
circonstance heureuse, car le scorbut avait fait de tels ravages parmi
les matelots qu’il en restait bien peu en état de travailler.
Enfin, le 20 septembre, fut découverte l’île de Guaham, la plus grande
des Mariannes, où il ne fut possible de mouiller que sept jours plus
tard.
La relation publiée par Crozet contient des détails très précis et très
circonstanciés sur cette île, ses productions et ses habitants. Nous
n’en retiendrons que cette phrase aussi courte qu’explicite:
«L’île de Guaham, dit-il, nous a paru un paradis terrestre; l’air
y est excellent, les eaux sont bonnes, les légumes et les fruits
parfaits, les troupeaux de bœufs innombrables, ainsi que ceux de
cabris, de cochons; toute espèce de volailles y est multipliée à
l’infini.»
Parmi les productions, Crozet cite le «rima», dont le fruit est bon à
manger lorsqu’il est parvenu à toute sa grosseur et qu’il est encore
vert.
«C’est dans cet état, dit-il, que ces insulaires le cueillent pour
le manger. Ils le dépouillent de sa peau raboteuse et le coupent par
tranches comme un morceau de pain. Lorsqu’ils veulent le conserver,
ils le coupent par tranches circulaires et, dans cette forme de
galette très mince, ils le font sécher au soleil ou au four. Ce
biscuit naturel conserve sa qualité de pain pendant plusieurs années
et beaucoup plus longtemps que notre meilleur biscuit de vaisseau.»
Du port d’Agana, Crozet gagna les Philippines, où il mouilla à Cavite,
dans la baie de Manille. C’est en cet endroit que le _Castries_ et le
_Mascarin_ se quittèrent pour rentrer séparément à l’île de France.
Quelques années auparavant, un vaillant officier de la marine
militaire, le chevalier Jacques-Raymond de Giron de Grenier, qui
appartenait à cette pléiade d’hommes distingués, les Chazelle, les
Borda, les Fleurieu, les Du Maitz de Goimpy, les Chabert, les Verdun
de la Crenne, qui contribuèrent avec tant de zèle aux progrès de la
navigation et de la géographie, avait utilisé ses loisirs pendant une
station à l’île de France pour explorer les mers avoisinantes. Sur
la corvette _l’Heure du Berger_, il avait fait une croisière très
fructueuse, rectifiant les positions de l’écueil de Saint-Brandon, du
banc de Saya-de-Malha, reconnaissant en détail, dans les Séchelles,
les îles Saint-Michel, Rocquepire, Agalega, corrigeant la carte des
îles d’Adu et de Diego-Garcia. S’appuyant alors sur les rapports des
courants avec les vents de mousson, qu’il avait étudiés spécialement,
il proposa une route abrégée et constante pour aller de l’île de France
aux Indes. C’était une économie de huit cents lieues de chemin; la
chose valait la peine qu’on l’étudiât sérieusement.
Le ministre de la marine, qui avait vu la proposition de Grenier bien
accueillie par l’Académie de Marine, résolut de confier le soin de
l’examiner à quelque officier de vaisseau qui eût l’habitude de ce
genre de travaux.
Ce fut Yves-Joseph de Kerguelen qui fut choisi. Pendant les deux
campagnes de 1767 et 1768, pour l’encouragement et la protection de la
pêche de la morue aux côtes d’Islande, ce navigateur avait levé le plan
d’un grand nombre de ports et de rades, réuni beaucoup d’observations
astronomiques, rectifié la carte de l’Islande et recueilli sur ce
pays encore très peu connu une foule d’observations aussi exactes
qu’intéressantes. C’est ainsi qu’on lui devait les premiers détails
authentiques sur les «geysers», ces sources d’eau chaude qui s’élèvent
parfois à de grandes hauteurs, et des renseignements curieux touchant
l’existence de bois fossiles qui prouvent qu’à une époque géologique
antérieure, l’Islande, aujourd’hui complètement dépourvue d’arbres,
possédait d’immenses forêts.
En même temps, Kerguelen avait publié des détails très nouveaux sur les
mœurs, les usages et les coutumes des habitants.
«Les femmes, disait-il, ont des robes, des camisoles et des tabliers
d’un drap appelé _wadmel_, qui se fait en Islande; elles mettent
par-dessus leur camisole une robe très ample, assez semblable à celle
des jésuites, mais elle ne descend pas si bas que les jupes qu’elle
laisse voir. Cette robe est de différente couleur, mais plus souvent
noire; on la nomme _hempe_. Elle est garnie d’un ruban de velours ou
de quelque autre ornement.... Leur coiffure a l’air d’une pyramide
ou d’un pain de sucre de deux ou trois pieds de hauteur. Elles se
coiffent avec un grand mouchoir d’une très grosse toile, qui se tient
tout droit, qui est couvert d’un autre mouchoir plus fin qui forme
la figure que je viens de dire....»
Enfin, cet officier avait réuni des documents très sérieux sur le
Danemark, les Lapons, les Samoyèdes et les archipels des Féroë, des
Orcades et des Shetland, qu’il avait explorés en détail.
Kerguelen, chargé de reconnaître la route proposée par Grenier, demanda
au ministre de mettre à profit son armement pour aller reconnaître les
terres australes découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier.
L’abbé Terray, qui venait de succéder au duc de Praslin, lui donna le
commandement du vaisseau _le Berryer_, qui emporta de Lorient pour
quatorze mois de vivres, trois cents hommes d’équipage et quelques
munitions destinées à l’île de France. L’abbé Rochon était adjoint à
Kerguelen pour faire des observations astronomiques.
Dès qu’il fut arrivé à l’île de France, le 20 août 1771, Kerguelen
changea le _Berryer_ pour la flûte _la Fortune_, à laquelle fut réunie
la petite flûte _le Gros-Ventre_, de seize canons avec cent hommes
d’équipage sous le commandement de M. de Saint-Allouarn.
Aussitôt que ces deux bâtiments furent parés, Kerguelen mit à la voile
et fit route au nord, afin de reconnaître l’archipel des îles Mahé.
Pendant un orage furieux, les sondes jetées par la _Fortune_ accusèrent
des profondeurs de moins en moins grandes, trente, dix-neuf, dix-sept,
quatorze brasses. A ce moment, l’ancre fut jetée et tint bon jusqu’à la
fin de l’orage.
«Le jour vint enfin nous tirer d’inquiétude, dit Kerguelen, nous ne
vîmes ni terre ni rocher. Le _Gros-Ventre_ était à trois lieues sous
le vent. Il ne pouvait concevoir que je fusse à l’ancre, car le bruit
du tonnerre et des éclairs ne lui avait pas permis de distinguer
ni d’entendre mes signaux.... En effet, il n’y a pas d’exemple
qu’un bâtiment ait jamais mouillé la nuit, en pleine mer, sur un
banc inconnu. J’appareillai et je me laissai dériver en sondant. Je
trouvai longtemps quatorze, puis vingt, vingt-cinq, et vingt-huit
brasses. Je perdis tout à coup le fond, ce qui prouve que c’est le
sommet d’une montagne. Ce banc nouveau, que j’ai nommé Banc de la
Fortune, gît nord-ouest et sud-est; il est par 7° 16′ de latitude
sud, et 55° 50′ de longitude est.»
La _Fortune_ et le _Gros-Ventre_ s’élevèrent ensuite au cinquième
degré sud, route recommandée par le chevalier de Grenier. Les deux
commandants reconnurent que les vents soufflaient constamment de l’est
en cette saison, gagnèrent les Maldives, et prolongèrent Ceylan depuis
la Pointe de Galles jusqu’à la baie de Trinquemalay. Au retour, la
mousson était changée. Les vents régnants étaient bien ceux de l’ouest
et du sud-ouest, comme l’annonçait Grenier. La route que ce dernier
proposait offrait donc des avantages incontestables. L’expérience est
venue, depuis ce moment, si bien les démontrer, qu’on n’en suit plus
d’autre.
Rentré le 8 décembre à l’île de France, Kerguelen accéléra tellement
ses préparatifs de départ, qu’il put appareiller le 12 janvier 1772.
Il fit route droit au sud, car, à supposer qu’il découvrît quelque
terre dans cette direction, celle qui serait le moins éloignée serait
évidemment la plus utile à notre colonie.
Dès le 1er février, de nombreux vols d’oiseaux semblèrent indiquer la
proximité de la terre. La grêle succédait à la neige. On rencontrait
à la fois gros temps, gros vent, grosse mer. La première terre fut
reconnue le 12. Le lendemain, on en découvrit une seconde, et, bientôt
après, un gros cap, très élevé. Le jour suivant, à sept heures du
matin, le soleil ayant dissipé les nuages, on distingua très nettement
une ligne de côtes qui s’étendait sur une longueur de vingt-cinq
lieues. On était alors par 49° 40′ de latitude australe et 61° 10′ de
longitude orientale.
Par malheur, les orages succédaient aux orages, et les deux bâtiments
eurent grand mal à ne pas se laisser affaler sur la côte. Quant à
Kerguelen, il fut emporté dans le nord par les courants, peu de temps
après avoir détaché une embarcation qui devait essayer d’accoster.
«Me voyant si éloigné de terre, dit Kerguelen dans sa relation,
j’examinai le parti que j’avais à prendre, je considérai que l’état
de ma mâture ne me permettait pas de porter de la voile pour me
relever de la côte, et que, n’ayant pas de chaloupe pour porter
mes ancres, je m’exposais infiniment sur la côte, qu’il était
presque impossible de retrouver dans les brumes le _Gros-Ventre_,
dont j’étais séparé depuis plusieurs jours, d’autant plus que les
vents avaient été toujours variables, et que nous avions essuyé
une tempête.... Ces réflexions, jointes à ce que le _Gros-Ventre_
était un excellent bâtiment et qu’il avait sept mois de vivres, me
déterminèrent à faire route pour l’île de France, où j’arrivai le 16
mars.»
Heureusement, il n’était rien arrivé de funeste au _Gros-Ventre_.
Son canot avait eu le temps de revenir. M. de Boisguehenneuc, qui
avait débarqué, avait pris possession de cette terre, avec toutes les
formalités requises, et laissé un écrit dans une bouteille, qui fut
trouvée en 1776 par le capitaine Cook.
Kerguelen repassa en France; mais le succès de sa campagne lui avait
fait de nombreux ennemis. Leurs attaques devinrent encore plus vives,
lorsqu’on vit que le roi le faisait capitaine de vaisseau et chevalier
de Saint-Louis, le 1er janvier 1772. Les bruits les plus calomnieux se
répandirent. On alla même jusqu’à l’accuser d’avoir coulé sa conserve
_le Gros-Ventre_, pour être seul à tirer bénéfice des découvertes qu’il
avait faites de concert avec M. de Saint-Allouarn.
Cependant, toutes ces criailleries n’influencèrent pas le ministère,
qui résolut de confier le commandement d’une seconde expédition à
Kerguelen. Le vaisseau _le Roland_ et la frégate _l’Oiseau_, cette
dernière sous les ordres de M. de Saux de Rosnevet, quittèrent Brest le
26 mars 1772.
Lorsqu’il atteignit le Cap, Kerguelen fut obligé d’y faire une relâche
de quarante jours. Tout l’équipage avait été atteint de fièvres
putrides, ce qu’il fallait attribuer à l’humidité d’un bâtiment neuf.
«Cela paraît d’autant mieux fondé, dit la relation, que tous les
légumes secs, comme pois, fèves, haricots et lentilles, se trouvaient
gâtés dans les soutes, ainsi que le riz, et une partie du biscuit;
les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait, et il
sortait de ces mêmes soutes une quantité de vers blancs.....»
Le 11 juillet, le _Roland_ sortit du Cap; mais il fut presque aussitôt
assailli par une affreuse tempête, qui emporta deux huniers, la
misaine, le petit foc et le mât d’artimon. Enfin, on gagna l’île de
France avec des mâts de fortune.
MM. Des Roches et Poivre, qui avaient tant contribué au succès de
la première expédition, avaient été remplacés par M. de Ternay
et l’intendant Maillard. Ces derniers semblèrent prendre à tâche
d’apporter toutes les entraves imaginables à l’exécution des ordres
qu’avait reçus Kerguelen. C’est ainsi qu’ils ne lui fournirent aucun
secours en vivres frais, dont l’équipage avait cependant le plus
pressant besoin, qu’ils ne trouvèrent pas moyen de remplacer ses mâts
abattus par la tempête; en outre, ils ne lui donnèrent, à la place de
trente-quatre de ses matelots, qui avaient dû entrer à l’hôpital, que
des soldats fouettés ou marqués, dont ils avaient le plus grand intérêt
à se défaire. Une expédition aux terres australes préparée dans ces
conditions ne pouvait qu’échouer. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver!
[Illustration: Route de la _Résolution_ et de la _Découverte_ en
Décembre 1776.]
Le 5 janvier, Kerguelen revit les terres qu’il avait découvertes à
son premier voyage, et, jusqu’au 16, il en reconnut plusieurs points,
l’île de Croy, l’île de Réunion, l’île Roland, qui, d’après son relevé,
formaient plus de quatre-vingts lieues de côtes. La température était
extrêmement rigoureuse: des brumes épaisses, de la neige, de la grêle,
des coups de vent continuels. Le 21, on ne put marcher de conserve
qu’à coups de canon. Ce jour-là, le froid fut si âpre, que plusieurs
matelots tombèrent évanouis sur le pont....
«Les officiers, dit Kerguelen, déclarent que la ration ordinaire
de biscuit n’est pas suffisante, et que, sans une augmentation,
l’équipage ne pourra résister aux froids et aux brumes. Je fais
augmenter la ration de chaque homme de quatre onces de biscuit par
jour.»
[Illustration: Portrait de La Pérouse. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Le 8 janvier 1774, le _Roland_ rallia la frégate à l’île de Réunion.
On communiqua avec elle, et M. de Rosnevet assura qu’il avait trouvé
un mouillage ou une baie derrière le cap Français, que, le 6, il avait
envoyé son canot pour sonder, et que ses gens, en débarquant pour
prendre possession, avaient tué des pingouins et un lion marin.
Cette fois encore, l’épuisement complet des équipages, la mauvaise
qualité des vivres, le délabrement des bâtiments, empêchèrent Kerguelen
de faire une reconnaissance approfondie de cet archipel désolé. Il
dut rebrousser chemin Mais, au lieu de regagner l’île de France, il
débarqua dans la baie d’Antongil, à Madagascar. Il savait y trouver en
abondance des citrons, des limons, des ananas, du pourpier et d’autres
antiscorbutiques, ainsi que de la viande fraîche.
Un aventurier, dont l’histoire est assez singulière, Beniowski, venait
d’y créer pour la France un établissement. Mais il manquait de tout.
Kerguelen lui fournit des affûts de campagne, des briques à four, des
outils de fer, des chemises, des couvertures, et enfin il lui fit
construire par ses charpentiers un magasin à vivres.
Trente-cinq hommes de l’équipage du _Roland_ étaient morts depuis qu’il
avait quitté les terres australes. Que Kerguelen restât huit jours de
plus dans ces parages, cent hommes auraient sûrement péri!
A son retour en France, pour tant de fatigues vaillamment supportées,
Kerguelen ne recueillit que la haine et la calomnie. Le déchaînement
fut tel contre lui qu’un de ses officiers ne craignit pas de publier
un mémoire, dans lequel tous les faits étaient envisagés sous le jour
le plus défavorable, et où toute la responsabilité de l’insuccès
retombait sur Kerguelen. Nous ne voulons pas dire que celui-ci n’ait
eu aucun tort, mais nous considérons comme profondément injuste le
jugement du conseil de guerre qui le cassait de son grade et le
condamnait à la détention dans le château de Saumur. Cette condamnation
fut, sans doute, trouvée excessive, et le gouvernement y reconnut
plus d’animosité que de justice, car Kerguelen fut rendu quelques
mois après à la liberté. Le grand argument qu’on avait employé contre
lui avait été l’abandon d’une chaloupe et de son équipage aux terres
australes, équipage qui n’avait été sauvé que par le retour inopiné
et fortuit de la _Fortune_. Il faut croire que ce fait avait encore
été singulièrement travesti, car il existe une lettre de l’officier
abandonné, M. de Rosily, plus tard vice-amiral, qui redemandait à
servir sous les ordres de Kerguelen.
Le récit de ces deux campagnes est extrait de l’apologie publiée par
Kerguelen pendant sa détention, ouvrage que le gouvernement fit saisir,
et qui, par cela même, est devenu extrêmement rare.
Il faut aborder maintenant le récit d’expéditions qui, si elles
n’amenèrent pas de découvertes, eurent, du moins, une importance
capitale, en ce sens qu’elles contribuèrent à la rectification des
cartes, au progrès de la navigation et de la géographie, mais surtout
en ce qu’elles résolurent un problème depuis longtemps cherché: la
détermination des longitudes en mer.
Pour déterminer la position d’une localité, il faut obtenir sa
latitude, c’est-à-dire sa distance au nord ou au sud de l’équateur, et
sa longitude, en d’autres termes son éloignement à l’est ou à l’ouest
de quelque méridien connu.
A cette époque, pour calculer la position d’un navire, on n’avait que
le loch, qui, jeté à la mer, mesurait la distance que celui-ci avait
parcourue en une demi-minute; on en déduisait proportionnellement la
vitesse du navire à l’heure; mais le loch est loin d’être immobile, et
la vitesse du bâtiment n’est pas toujours la même. Il y avait donc là
deux sources très importantes d’erreurs.
Quant à la direction de la route, elle était donnée par la boussole
ou compas. Or, tout le monde sait que la boussole est soumise à des
variations, que le bâtiment ne suit pas toujours la route indiquée par
elle; et il n’est jamais facile de déterminer la valeur de la dérive.
Ces inconvénients une fois connus, il s’agissait de trouver une méthode
qui en fût exempte.
Avec l’octant de Hadley, on parvenait bien à déterminer sa latitude à
une minute près, c’est-à-dire à un tiers de lieue. Mais il ne fallait
pas songer même à cette exactitude approximative pour trouver les
longitudes.
Que l’on pût réduire à des lois simples et invariables les différents
phénomènes de variation de l’aiguille aimantée, tant en inclinaison
qu’en déclinaison, alors ce serait facile. Mais sur quoi s’appuyer? On
savait bien que, dans la mer des Indes, entre Bourbon, Madagascar et
Rodrigue, quatre degrés de variation dans la déclinaison de l’aiguille
répondaient à environ cinq degrés de variation dans la longitude;
mais ce qu’on n’ignorait pas non plus, c’est que la déclinaison de
l’aiguille aimantée est sujette dans les mêmes lieux à des variations
dont on ne connaissait pas les causes.
«Une déclinaison de douze degrés, du nord à l’ouest, indiquait il y a
vingt ans, dit Verdun de la Crenne, qui écrit en 1778, une longitude
de 61° à l’ouest de Paris, dans une latitude donnée; il est très
possible que, depuis vingt ans, la déclinaison ait varié de deux
degrés, ce qui produirait deux degrés et demi ou près de cinquante
lieues marines d’erreur sur la longitude qu’on voudrait conclure de
cette déclinaison.»
Si l’on connaît l’heure du bord, nous voulons dire l’heure vraie
que l’on doit compter sur le méridien du navire à l’instant d’une
observation quelconque, et si l’on sait au même instant l’heure du port
duquel on a appareillé ou celle d’un méridien connu, la différence
des heures donnera évidemment celle des méridiens, à raison de quinze
degrés par heure ou d’un degré par quatre minutes de temps. Le problème
des longitudes peut donc se réduire à celui de déterminer, pour un
instant donné, l’heure d’un méridien connu quelconque.
Pour cela, il s’agissait d’avoir une montre ou une horloge qui
conservât un isochronisme parfait, malgré l’état de la mer et les
différences de température.
Bien des recherches avaient été faites en ce sens. Besson, au XVIe
siècle, Huyghens, au XVIIe siècle, puis Sully, Harrisson, Dutertre,
Gallonde, Rivas, Le Roy et Ferdinand Berthoud avaient essayé ou
poursuivaient encore la solution de ce problème.
En outre, les gouvernements anglais et français, pénétrés des services
que rendrait un instrument parfait, avaient promis des récompenses
élevées, et l’Académie des Sciences avait ouvert un concours solennel.
En 1765, Le Roy présenta deux montres à ce concours, tandis que
Berthoud, qui travaillait pour le roi, était forcé de s’abstenir.
Les montres de Le Roy sortirent victorieuses des épreuves auxquelles
elles furent soumises sur terre. Il s’agissait de voir si elles se
comporteraient aussi bien à la mer.
Le marquis de Courtanvaux fit construire, à ses frais, la frégate
légère _l’Aurore_ pour servir à cette épreuve. Mais Le Roy trouva
lui-même qu’une tournée en mer, avec arrêts à Calais, Dunkerque,
Rotterdam, Amsterdam et Boulogne, qui n’avait duré que du 23 mai au 29
août, était bien trop courte, et il demanda une seconde épreuve. Cette
fois, ses montres furent embarquées sur la frégate _l’Enjouée_, qui,
partie du Havre, relâcha à Saint-Pierre près de Terre-Neuve, à Salé
en Afrique, à Cadix, et rentra à Brest, après quatre mois et demi de
voyage. L’épreuve était sérieuse, les latitudes avaient varié ainsi que
l’état de la mer. Si la montre ne s’était pas dérangée, elle méritait
le prix. Il fut, en effet, décerné à Le Roy.
Cependant, l’Académie savait que d’autres artistes s’occupaient des
mêmes recherches, et qu’ils n’avaient pu mettre au concours pour
différents motifs. Elle proposa donc le même sujet pour prix en 1771 et
le doubla pour 1773.
F. Berthoud croyait avoir atteint la perfection, mais il fallait à sa
montre la consécration d’un long voyage sur mer.