épouvantable tempête qui le mit à deux doigts de sa perte; mais son
habileté nautique était si bien connue de ses matelots qu’ils ne se
troublèrent pas un instant, et exécutèrent les manœuvres ordonnées
par leur capitaine avec un sang-froid dont les Zélandais furent
malheureusement seuls à être témoins.
En effet, la chaloupe qui portait les malades à terre n’avait pas eu le
temps de rallier le bord, lorsque l’orage éclata dans toute sa fureur,
et elle fut jetée dans une anse qui prit le nom d’anse du Refuge. Les
matelots et les malades trouvèrent un accueil empressé auprès d’un chef
nommé Naginoui, qui les reçut dans sa case et leur prodigua tous les
rafraîchissements qu’il put se procurer pendant leur séjour.
Un des canots, qui était à la traîne derrière le _Saint-Jean-Baptiste_,
avait été enlevé par les vagues. Surville l’aperçut échoué dans
l’anse du Refuge. Il l’envoya chercher; mais on n’en trouva plus que
l’amarre; les naturels l’avaient enlevé. Ce fut en vain qu’on remonta
la rivière; il n’y avait nulle trace de l’embarcation. Surville ne
voulut pas laisser ce vol impuni; il fit signe à quelques Indiens qui
se tenaient auprès de leurs pirogues de venir près de lui. L’un d’entre
eux accourut, fut aussitôt saisi et emmené à bord. Les autres prirent
la fuite.
«On s’empara d’une pirogue, dit Crozet, on brûla les autres, on mit
le feu aux cases et l’on se rendit au vaisseau. L’Indien qui fut
arrêté fut reconnu par le chirurgien pour être le chef qui les avait
si généreusement secourus pendant la tempête; c’était l’infortuné
Naginoui, qui, après les services qu’il avait rendus, devait être
bien éloigné de s’attendre au traitement qu’on lui préparait,
lorsqu’il accourut au premier signe de Surville.»
Il mourut le 24 mars 1770, devant l’île Juan-Fernandez.
Nous passerons sous silence les observations que le navigateur français
fit sur les habitants et les productions de la Nouvelle-Zélande, car
elles feraient double emploi avec celles de Cook.
Surville, convaincu qu’il ne pourrait pas se procurer les vivres dont
il avait besoin, reprit la mer quelques jours après, et fit route par
27 à 28° de latitude sud; mais le scorbut, qui faisait tous les jours
de nouveaux ravages, le détermina à gagner au plus vite la côte du
Pérou. Il l’aperçut le 5 avril 1770, et, trois jours plus tard, il
jetait l’ancre devant la barre de Chilca, à l’entrée du Callao.
Dans son empressement à descendre à terre pour procurer des secours à
ses malades, Surville ne voulut confier à personne le soin d’aller voir
le gouverneur. Par malheur, son embarcation fut renversée par les lames
qui brisaient sur la barre, et un seul des matelots qui la montaient
put se sauver. Surville et tous les autres furent noyés.
Ainsi périt misérablement cet habile navigateur, trop tôt pour les
services qu’il était en état de rendre à la science et à sa patrie.
Quant au _Saint-Jean-Baptiste_, il fut retenu «pendant trois années»
devant Lima, par les délais interminables des douanes espagnoles. Ce
fut Labbé qui en prit le commandement et le ramena à Lorient, le 23
août 1773.
Comme nous l’avons raconté précédemment, M. de Bougainville avait
conduit en Europe un Taïtien du nom d’Aoutourou. Lorsque cet indigène
manifesta le désir de revoir sa patrie, le gouvernement français
l’avait envoyé à l’île de France, avec l’ordre aux administrateurs de
cette colonie de lui faciliter son retour à Taïti.
Un officier de la marine militaire, Marion-Dufresne, saisit avec
empressement cette occasion et vint proposer à Poivre, intendant des
îles de France et de Bourbon, de transporter, à ses frais et sur un
bâtiment qui lui appartenait, le jeune Aoutourou à Taïti. Il demandait
seulement qu’un navire de l’État lui fût adjoint, et qu’on lui avançât
quelque argent pour l’aider dans les préparatifs de l’expédition.
Nicolas-Thomas Marion-Dufresne, né à Saint-Malo le 22 décembre 1729,
était entré fort jeune dans la marine. Nommé le 16 octobre 1746
lieutenant de frégate, il n’était encore que capitaine de brûlot à
cette époque. Il avait cependant servi partout avec distinction, mais
nulle part avec plus de bonheur que dans les mers de l’Inde.
La mission qu’il s’offrait à remplir n’était pour lui que le prétexte
d’un voyage de découvertes qu’il voulait faire dans les mers
océaniennes. Au reste, ces projets furent approuvés par Poivre,
administrateur intelligent et ami du progrès, qui lui remit des
instructions détaillées sur les recherches qu’il allait tenter dans
l’hémisphère sud. A cette époque, Cook n’avait pas encore démontré la
non-existence du continent austral.
[Illustration: Pirogues des îles de l’Amirauté. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Poivre aurait vivement désiré découvrir la partie septentrionale de
ces terres, qu’il jugeait voisines de nos colonies et où il espérait
rencontrer un climat plus tempéré. Il comptait également y trouver des
bois de mâture et la plupart des ressources et des approvisionnements
qu’il était obligé de faire venir à grands frais de la métropole;
enfin, peut-être y existait-il un port sûr, où les navires seraient
à l’abri de ces ouragans qui désolent presque périodiquement les
îles de France et de Bourbon. D’ailleurs, la cour venait d’envoyer un
lieutenant de vaisseau, M. de Kerguelen, pour faire des découvertes
dans ces mers inconnues. L’expédition de Marion, qui allait tenter une
route différente, ne pouvait que concourir sérieusement à la solution
du problème.
[Illustration: On leur présenta un brandon enflammé. (Page 245.)]
Ce fut le 18 octobre 1771 que le _Mascarin_, commandé par Marion, et
le _Marquis de Castries_, sous les ordres du chevalier Du Clesmeur,
enseigne de vaisseau, mirent à la voile. Ils relâchèrent tout d’abord
à Bourbon. Là, ils prirent Aoutourou, qui emportait malheureusement
en lui le germe de la petite vérole, qu’il avait contracté à l’île de
France. La maladie se déclara, et il fallut quitter Bourbon pour ne pas
la communiquer aux habitants. Les deux navires gagnèrent alors le fort
Dauphin, à la côte de Madagascar, afin de donner au mal le temps de
faire son effet avant d’atteindre le Cap, où il fallait compléter les
approvisionnements. Le jeune Aoutourou ne tarda pas à succomber.
Dans ces conditions, fallait-il rentrer à l’île de France, désarmer les
bâtiments et abandonner la campagne? Marion ne le pensa pas. Rendu plus
libre de ses mouvements, il résolut de s’illustrer par quelque voyage
nouveau et fit passer dans l’esprit de ses compagnons l’enthousiasme
qui l’animait.
Il gagna donc le cap de Bonne-Espérance, où il compléta en peu de jours
les vivres nécessaires à une campagne de dix-huit mois.
La route fut aussitôt dirigée au sud vers les terres découvertes,
en 1739, par Bouvet de Lozier et qu’il fallait chercher à l’est du
méridien de Madagascar.
Depuis le 28 décembre 1771, jour où les navires avaient quitté le
Cap, jusqu’au 11 janvier, la navigation n’eut rien de remarquable. On
reconnut alors, par l’observation de la latitude, 20° 43′ à l’est du
méridien de Paris, qu’on se trouvait sous le parallèle (40 à 41 degrés
sud) des îles désignées dans les cartes de Van Keulen sous les noms de
Dina et Marvézen, et non marquées sur les cartes françaises.
Bien que le nombre des oiseaux terrestres fît conjecturer à Marion
qu’il n’était pas loin de ces îles, il quitta ces parages le 9 janvier,
persuadé que la recherche du continent austral devait uniquement fixer
son attention.
Le 11 janvier, on était par 45° 43′ de latitude sud, et bien qu’on fût
alors dans l’été de ces régions, le froid était très vif et la neige
ne cessait de tomber. Deux jours plus tard, au milieu d’un brouillard
épais, auquel la pluie avait succédé, Marion découvrit une terre, qui
s’étendait de l’ouest-sud-ouest à l’ouest-nord-ouest, à quatre à cinq
lieues de distance. La sonde indiqua quatre-vingts brasses avec un fond
de gros sable mêlé de corail. Cette terre fut prolongée jusqu’à ce
qu’on la vît derrière les bâtiments, c’est-à-dire pendant un parcours
de six à sept lieues. Elle paraissait très élevée et couverte de
montagnes. Elle reçut le nom de terre d’Espérance. C’était marquer
combien Marion espérait atteindre le continent austral. Cette île,
Cook devait la désigner, quatre ans plus tard, sous le nom d’île du
Prince-Édouard.
Une autre terre gisait dans le nord de la première:
«Je remarquai, dit Crozet, rédacteur du voyage de Marion, en rangeant
cette île, qu’à sa partie du N.-E. il y avait une anse vis-à-vis
de laquelle paraissait une grande caverne. Autour de cet antre, on
voyait une multitude de grosses taches blanches, qui ressemblaient de
loin à un troupeau de moutons. Il y avait apparence que, si le temps
l’eût permis, nous eussions trouvé un mouillage vis-à-vis de cette
anse. Je crus y apercevoir une cascade qui tombait des montagnes. En
doublant l’île, nous découvrîmes trois îlots qui en étaient détachés;
deux étaient en dedans d’un grand enfoncement que forme la côte, et
le troisième terminait sa pointe septentrionale. Cette île nous parut
aride, d’environ sept à huit lieues de circonférence, sans verdure,
sa côte assez saine et sans danger. M. Marion la nomma l’île de la
Caverne.»
Ces deux terres australes sont situées par la latitude de 45° 45′ sud
et par 34° 31′ à l’est du méridien de Paris, un demi-degré à l’est
de la route suivie par Bouvet. Le lendemain, la terre d’Espérance
fut reconnue à six lieues du rivage et parut très verte. Le sommet
des montagnes était fort élevé et couvert de neige. Les navigateurs
se préparaient à chercher un mouillage, lorsque les deux bâtiments
s’abordèrent pendant les opérations de sondage, et se firent de
mutuelles avaries. Les réparations prirent trois jours. Le temps,
qui avait été favorable, se gâta, le vent devint violent. Il fallut
continuer la route en suivant le quarante-sixième parallèle.
Le 24 janvier furent découvertes de nouvelles terres.
«Elles nous parurent d’abord former deux îles, dit Crozet; j’en
dessinai la vue à la distance de huit lieues, et bientôt on les prit
pour deux caps et l’on crut voir dans l’éloignement une continuité
de terre entre deux. Elles sont situées par 45° 5′ sud et par la
longitude estimée à l’est du méridien de Paris de 42°. M. Marion les
nomma les îles Froides.»
Bien qu’on eût fait peu de voile pendant la nuit, il fut impossible
de revoir ces îles le lendemain. Le _Castries_ fit, ce jour-là,
signal qu’il apercevait terre. Elle gisait à dix ou douze lieues dans
l’est-sud-est de la première. Mais une brume épaisse, qui ne dura pas
moins de douze heures, la pluie continuelle, le froid, très vif et très
rude pour des hommes peu vêtus, empêchèrent d’en approcher à plus de
six ou sept lieues.
Le lendemain 24, cette côte fut revue, ainsi qu’une nouvelle terre,
qui reçut le nom d’île Aride et qui est aujourd’hui connue sous le nom
d’île Crozet. Marion put enfin mettre un canot à la mer et ordonna à
Crozet d’aller prendre possession, au nom du roi, de la plus grande des
deux îles, qui est située par la latitude méridionale de 46° 30′ et par
la longitude estimée à l’orient du méridien de Paris de 43°.
«M. Marion la nomma l’île de la Prise de Possession. (Elle est
aujourd’hui désignée sous le nom d’île Marion.) C’était la sixième
île que nous découvrions dans cette partie australe..... Je gagnai
aussitôt une éminence, d’où je découvris de la neige dans plusieurs
vallées; la terre paraissait aride, couverte d’un petit gramen très
fin... Je ne pus découvrir dans l’île aucun arbre ou arbrisseau...
Cette île, exposée aux ravages continuels des vents orageux de
l’ouest, qui règnent toute l’année dans ces parages, ne paraît pas
habitable. Je n’y ai trouvé que des loups marins, des pingouins, des
damiers, des plongeons et toutes les espèces d’oiseaux aquatiques que
les navigateurs rencontrent en pleine mer, lorsqu’ils passent le cap
de Bonne-Espérance. Ces animaux, qui n’avaient jamais vu d’hommes,
n’étaient point farouches et se laissaient prendre à la main. Les
femelles de ces oiseaux couvaient leurs œufs avec tranquillité;
d’autres nourrissaient leurs petits; les loups marins continuaient
leurs sauts et leurs jeux en notre présence, sans paraître le moins
du monde effarouchés.»
Marion suivit donc les 46 et 47e degrés de latitude au milieu d’un
brouillard si intense qu’il fallait continuellement tirer des coups
de canon pour ne pas se perdre, et qu’on ne se voyait pas d’un bout à
l’autre du pont.
Le 2 février, les deux bâtiments se trouvaient par 47° 22′ de longitude
orientale, c’est-à-dire à 1° 18′ des terres découvertes, le 13 du même
mois, par les flûtes du roi _la Fortune_ et _le Gros-Ventre_, sous le
commandement de MM. de Kerguelen et de Saint-Allouarn. Nul doute que,
sans l’accident arrivé au _Castries_, Marion les eût rencontrées.
Lorsqu’il eut atteint 90 degrés à l’est du méridien de Paris, Marion
changea de route et fit voile pour la terre de Van-Diemen. Aucun
incident ne se produisit pendant cette traversée, et les deux navires
jetèrent l’ancre dans la baie de Frédéric-Henri.
Les canots furent aussitôt dépassés, et un fort détachement se dirigea
vers la terre, où l’on découvrait une trentaine de naturels, terre qui
devait être très peuplée, à en juger d’après les feux et les fumées que
l’on avait aperçus.
«Les naturels du pays, dit Crozet, se présentèrent de bonne grâce;
ils ramassèrent du bois et firent une espèce de bûcher. Ils
présentèrent ensuite aux nouveaux débarqués quelques branchages de
bois sec allumés et parurent les inviter à mettre le feu au bûcher.
On ignorait ce que voulait dire cette cérémonie et on alluma le
bûcher. Les sauvages ne parurent point étonnés; ils restèrent autour
de nous sans faire aucune démonstration, ni d’amitié, ni d’hostilité;
ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Les hommes,
ainsi que les femmes, étaient d’une taille ordinaire, d’une couleur
noire, les cheveux cotonnés, et tous également nus, hommes et femmes;
quelques femmes portaient leurs enfants sur le dos, attachés avec des
cordes de jonc. Les hommes étaient tous armés de bâtons pointus et
de quelques pierres, qui nous parurent tranchantes, semblables à des
fers de hache.
«Nous tentâmes de les gagner par de petits présents; ils rejetèrent
avec mépris tout ce qu’on leur présenta, même le fer, les miroirs,
des mouchoirs et des morceaux de toile. On leur fit voir des poules
et des canards qu’on avait apportés du vaisseau, pour leur faire
entendre qu’on désirait en acheter d’eux. Ils prirent ces bêtes,
qu’ils témoignèrent ne pas connaître, et les jetèrent avec un air de
colère.»
Il y avait déjà une heure qu’on essayait de gagner ces sauvages,
lorsque Marion et Du Clesmeur débarquèrent. On leur présenta aussitôt
un brandon enflammé, et ceux-ci n’hésitèrent pas à allumer un bûcher
tout préparé, dans la persuasion que c’était une cérémonie pacifique.
Ils se trompaient, car les naturels se retirèrent aussitôt, et firent
voler une grêle de pierres qui blessèrent les deux commandants. On leur
répondit par quelques coups de fusil, et tout le monde se rembarqua.
Lors d’une nouvelle tentative de débarquement, à laquelle s’opposèrent
les sauvages avec une grande bravoure, il fallut répondre à leur
agression par une fusillade qui en blessa plusieurs et en tua un.
Les hommes prirent terre aussitôt et poursuivirent les naturels, qui
n’essayèrent pas de résister.
Deux détachements furent ensuite envoyés à la découverte d’une aiguade
et d’arbres propres à refaire la mâture du _Castries_. Six jours se
passèrent à ces recherches infructueuses. Toutefois, ils ne furent pas
perdus pour la science, car on fit nombre d’observations curieuses.
«Par les tas considérables de coquillages que nous avons trouvés de
distance en distance, dit Crozet, nous avons jugé que la nourriture
ordinaire des sauvages était des moules, des pinnes-marines, des
peignes, des cames et divers coquillages semblables.»
N’est-il pas singulier de retrouver à la Nouvelle-Zélande ces débris
de cuisine si communs sur les côtes scandinaves et que nous avons déjà
signalés dans l’isthme de Panama? L’homme n’est-il pas partout le même,
et les mêmes besoins ne lui inspirent-ils pas les mêmes actes?
Voyant qu’il était inutile de passer plus de temps à chercher de l’eau
et du bois afin de remâter le _Castries_ et de radouber le _Mascarin_
qui faisait beaucoup d’eau, Marion appareilla le 10 mars pour la
Nouvelle-Zélande, qu’il atteignait quatorze jours plus tard.
Découverte en 1642 par Tasman, visitée en 1772 par Cook et Surville,
cette terre commençait à être connue.
Les deux bâtiments atterrirent près du mont Egmont; mais le rivage
était tellement accore en cet endroit, que Marion fit regagner le
large et revint prendre connaissance de la terre, le 31 mars, par
36° 30′ de latitude. Il prolongea alors la côte, et, malgré les vents
contraires, remonta dans le nord jusqu’aux îles des Trois-Rois. Il n’y
avait pas moyen d’y aborder. Il fallut donc rallier la grande terre,
et l’ancre fut jetée auprès du cap Maria-Van-Diemen, extrémité la plus
septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Le mouillage était mauvais,
comme il fut facile de s’en apercevoir, et, après diverses tentatives,
Marion s’arrêta, le 11 mai, à la baie des îles de Cook.
Des tentes furent dressées dans une des îles, où l’on trouva du bois
et de l’eau, et les malades y furent installés sous la garde d’un fort
détachement. Les naturels vinrent aussitôt à bord, quelques-uns même y
couchèrent, et les échanges, facilités par l’usage d’un vocabulaire de
Taïti, se firent bientôt sur une grande échelle.
«Je remarquai avec étonnement, dit Crozet, parmi les sauvages qui
vinrent à bord des vaisseaux dès les premiers jours, trois espèces
d’hommes, dont les uns, qui paraissaient les vrais indigènes, sont
d’un blanc tirant sur le jaune; ceux-ci sont les plus grands, et leur
taille ordinaire est de cinq pieds neuf à dix pouces, leurs cheveux
noirs sont lisses et plats; des hommes plus basanés et un peu moins
grands, les cheveux un peu crépus; enfin de véritables nègres à têtes
cotonnées et moins grands que les autres, mais en général plus larges
de poitrine. Les premiers ont très peu de barbe et les nègres en ont
beaucoup.»
Observations curieuses, dont la justesse devait être vérifiée plus tard.
Il est inutile de s’étendre sur les mœurs des Néo-Zélandais, sur leurs
villages fortifiés dont Marion donne une minutieuse description, sur
leurs armes, leurs vêtements et leur nourriture; ces détails sont déjà
connus des lecteurs.
Les Français avaient trois postes à terre: celui des malades sur l’île
Matuaro; un second sur la grande terre, qui servait d’entrepôt et de
point de communication avec le troisième, c’est-à-dire l’atelier des
charpentiers, établi à deux lieues plus loin, au milieu des bois. Les
gens de l’équipage, séduits par les caresses des sauvages, faisaient
de longues courses dans l’intérieur et recevaient partout un cordial
accueil. Enfin, la confiance s’établit si bien, que, malgré les
représentations de Crozet, Marion ordonna de désarmer les chaloupes et
les canots lorsqu’ils iraient à terre. Imprudence impardonnable dans le
pays où Tasman avait dû nommer «baie des Assassins» le premier endroit
où il eût atterri, où Cook avait trouvé des anthropophages et failli
être massacré!
Le 8 juin, Marion descendit à terre, où il fut accueilli avec des
démonstrations d’amitié plus grandes encore que d’habitude. On le
proclama grand chef du pays, et les naturels lui placèrent dans les
cheveux quatre plumes blanches, insignes de la souveraineté. Quatre
jours plus tard, Marion descendit de nouveau à terre avec deux jeunes
officiers, MM. de Vaudricourt et Le Houx, un volontaire et le capitaine
d’armes, quelques matelots, en tout dix-sept personnes.
Le soir, personne ne revint au vaisseau. On n’en fut pas inquiet, car
on connaissait les mœurs hospitalières des sauvages. On crut seulement
que Marion avait couché à terre pour être plus à portée de visiter le
lendemain les travaux de l’atelier.
Le 13 juin, le _Castries_ envoya sa chaloupe faire l’eau et du bois
pour sa consommation journalière. A neuf heures, un homme fut aperçu
qui nageait vers les vaisseaux. On lui envoya un bateau pour le ramener
à bord. C’était un des chaloupiers, le seul qui eût échappé au massacre
de tous ses camarades. Il avait reçu deux coups de lance dans le côté
et était fort maltraité.
D’après son récit, les sauvages avaient tout d’abord montré des
dispositions aussi amicales que d’habitude. Ils avaient même transporté
à terre sur leurs épaules les matelots qui craignaient de se mouiller.
Puis, lorsque ceux-ci se furent dispersés pour ramasser leurs paquets
de bois, les indigènes avaient reparu, armés de lances, de casse-têtes
et de massues, et s’étaient jetés, au nombre de sept ou huit, sur
chacun des matelots. Pour lui, il n’avait été attaqué que par deux
hommes, qui l’avaient blessé de deux coups de lance, et comme par
bonheur il n’était pas très loin de la mer, il avait pu fuir jusqu’au
rivage, où il s’était caché au milieu des broussailles. De là, il avait
assisté au massacre de tous ses compagnons. Les sauvages les avaient
ensuite dépouillés, leur avaient ouvert le ventre et commençaient à les
couper en morceaux, lorsqu’il était sorti sans bruit de sa cachette et
s’était jeté à l’eau dans l’espoir de gagner le navire à la nage.
Les seize hommes du canot qui accompagnaient Marion et dont on
n’avait pas de nouvelles avaient-ils éprouvé le même sort? C’était
vraisemblable. En tout cas, il fallait, sans perdre une minute, prendre
des mesures pour sauver les trois postes établis à terre.
Le chevalier Du Clesmeur prit aussitôt le commandement, et c’est grâce
à son énergie que le désastre ne fut pas plus grand.
La chaloupe du _Mascarin_ fut armée et expédiée à la recherche du canot
de Marion et de sa chaloupe, avec ordre d’avertir tous les postes et de
se porter au secours du plus éloigné, l’atelier où l’on façonnait les
mâts et les espars. En route, sur le littoral, furent découvertes les
deux embarcations, près du village de Tacoury; elles étaient entourées
de sauvages, qui les avaient pillées, après avoir égorgé les matelots.
[Illustration: Il avait assisté au massacre de tous ses camarades.
(Page 247.)]
Sans s’arrêter à essayer de reprendre les embarcations, l’officier
fit force de rames, afin d’arriver à temps à l’atelier. Le poste,
heureusement, n’avait pas encore été assailli par les naturels. Les
travaux furent aussitôt arrêtés, les outils et les armes rassemblés,
les fusils chargés, et les objets qu’on ne pouvait emporter furent
enterrés sous les débris de la baraque, à laquelle on mit le feu.
Puis la retraite s’opéra au milieu de plusieurs troupes de sauvages,
qui répétaient ces sinistres paroles: «_Tacouri maté Marion_, Tacouri a
tué Marion!» Deux lieues furent ainsi faites, sans qu’aucune agression
eût été tentée contre les soixante hommes dont se composait le
détachement.
Lorsqu’on arriva à la chaloupe, les sauvages se rapprochèrent. Crozet
fit embarquer tout d’abord les matelots chargés de paquets, puis,
traçant une ligne par terre, il fit comprendre que le premier qui la
franchirait serait immédiatement passé par les armes. Ordre fut alors
donné de s’asseoir, et ce fut un spectacle imposant que celui de ce
millier de naturels obéissant sans résister, malgré leur désir de se
précipiter sur une proie qu’ils voyaient leur échapper!
[Illustration: On trouva le crâne d’un homme. (Page 250.)]
Crozet s’embarqua le dernier. Il n’eut pas plus tôt mis le pied dans la
chaloupe, que le cri de guerre retentit, les javelots et les pierres
furent lancés de toutes parts. Aux démonstrations menaçantes avaient
succédé les hostilités, et les sauvages entraient dans l’eau pour mieux
ajuster leurs adversaires. Crozet se vit alors dans la nécessité
de faire sentir à ces malheureux la supériorité de ses armes et fit
commencer le feu. Les Néo-Zélandais, voyant tomber leurs camarades
morts ou blessés sans qu’ils parussent avoir été touchés, demeuraient
stupides. Tous auraient été tués, si Crozet n’eût mis fin au massacre.
Les malades furent ramenés à bord sans accident, et le poste, renforcé
et se tenant sur ses gardes, ne fut pas inquiété.