Dès le 26, les deux frégates rencontrèrent une brume si épaisse, qu’il

leur fallait tirer le canon pour continuer à marcher de conserve,

qu’elles furent plusieurs fois obligées de changer de route et qu’un

abordage était à craindre à chaque instant. Le 5 décembre, bien que

cela parût impossible, le brouillard s’épaissit encore, si bien que

de l’_Aigle_ on entendait la _Marie_ manœuvrer, sans pouvoir la

distinguer. La mer était couverte de goémons, et bientôt on aperçut

des poules mauves, oiseaux qui ne s’éloignent jamais beaucoup de la

terre.

«Le 15 décembre, dit M. Fabre dans son étude sur les Bouvet, étant

par les 48° 50′ de latitude sud (la latitude de Paris au nord) et par

les 7° de longitude est (méridien de Ténériffe), on aperçut, vers

cinq à six heures du matin, une énorme glace; puis plusieurs autres,

entourées d’un grand nombre de glaçons de différentes grosseurs.

La frégate _la Marie_ fit signal de danger et changea ses amures.

Bouvet, vivement contrarié de cette manœuvre, qui pouvait diminuer

la confiance des équipages, força de voiles à bord de l’_Aigle_, et,

en passant le long de la _Marie_, fit connaître son intention de

continuer sa route au sud. Pour rassurer les esprits, il dit que la

rencontre des glaces devait être considérée comme un heureux présage,

puisqu’elles étaient un indice certain de terre.»

La route fut continuée au sud, et bientôt la persévérance de Bouvet se

trouva récompensée par la découverte d’une terre, à laquelle il donna

le nom de cap de la Circoncision. Elle était fort haute, couverte de

neige et enserrée de grosses glaces qui en défendaient l’approche à

sept ou huit lieues tout autour. Elle paraissait avoir quatre ou cinq

lieues du nord au sud.

«Cette terre fut estimée, dit M. Fabre d’après les cartes de

Piétergos, dont se servait Bouvet, être par les 54° de latitude sud

et les 26 et 27° de longitude est du méridien de Ténériffe, ou entre

les 5° 30′ et 6° 30′ est du méridien de Paris.»

Bouvet aurait bien voulu reconnaître cette terre de plus près et y

débarquer; mais les brumes et les vents contraires lui en défendirent

l’accès, et il dut se contenter de l’observer à distance.

«Le 3 janvier 1739, dit Bouvet dans son rapport à la Compagnie, on

regagna ce qu’on avait perdu les jours précédents, et, vers les

quatre heures de l’après-midi, le temps étant moins couvert, on vit

distinctement la terre; la côte, escarpée dans toute son étendue,

formait plusieurs enfoncements; le haut des montagnes était couvert

de neige; les versants paraissaient boisés.»

Après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher de la

terre, Bouvet dut céder. Ses matelots étaient harassés de fatigue,

découragés, épuisés par le scorbut. La _Marie_ fut expédiée à l’île de

France, et l’_Aigle_ se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, qu’il

atteignit le 28 février.

«Nous avons fait, dit Bouvet dans le rapport déjà cité, nous avons

fait douze à quinze cents lieues dans une mer inconnue. Nous avons eu

pendant soixante-dix jours une brume presque continuelle. Nous avons

été pendant quarante jours parmi les glaces; nous y avons eu de la

grêle et de la neige presque tous les jours. Plusieurs fois, nos

ponts et nos agrès en ont été couverts. Nos haubans et nos manœuvres

ont été glacés. Le 10 janvier, nous ne pûmes amener notre petit

hunier. Le froid était excessif pour des gens qui venaient des pays

chauds et qui étaient mal vêtus. Plusieurs avaient des engelures aux

pieds et aux mains. Il fallait pourtant manœuvrer continuellement,

mettre en travers, appareiller et sonder au moins une fois le

jour. Un matelot de l’_Aigle_, venant d’envoyer la vergue du petit

hunier en bas, est tombé gelé dans la hune de misaine. Il fallut le

descendre avec un cartahu, et l’on eut quelque peine à le réchauffer.

J’en ai vu d’autres à qui les larmes tombaient des yeux en halant la

ligne de sonde. Nous étions pourtant dans la belle saison, et j’étais

attentif à apporter à leur peine tout l’adoucissement qui dépendait

de moi.»

Ce mince résultat obtenu, on comprend facilement que la Compagnie des

Indes n’ait pas renouvelé ses tentatives dans ces parages. Si elles

ne pouvaient apporter aucun bénéfice, elles étaient susceptibles de

coûter beaucoup par la perte des vaisseaux et des hommes. Mais la

découverte de Bouvet était un premier coup porté à cette croyance à

l’existence d’un continent austral. L’exemple était donné, et plusieurs

navigateurs, parmi lesquels deux autres Français, allaient suivre ses

traces. En disant quelques mots de cette expédition peu connue, nous

avons tenu à rendre hommage à celui de nos compatriotes qui fut le

pionnier des navigations australes, et qui eut la gloire de montrer

l’exemple au grand explorateur anglais, à James Cook.

Un autre capitaine de la Compagnie des Indes, qui s’était illustré

dans maint combat contre les Anglais, Jean-François-Marie de Surville,

devait faire, trente ans plus tard, des découvertes importantes en

Océanie, et retrouver, presque en même temps que Cook, la terre

autrefois découverte par Tasman et nommée par lui Terre des États.

Voici dans quelles circonstances:

MM. Law et Chevalier, administrateurs dans l’Inde française, avaient

résolu d’armer, à leurs frais, un vaisseau pour faire le commerce

dans les mers australiennes. Ils associèrent Surville à leurs

projets et l’envoyèrent en France afin d’obtenir de la Compagnie

les autorisations nécessaires et présider à l’armement du navire.

Le _Saint-Jean-Baptiste_ fut équipé à Nantes et reçut trois ans de

vivres avec tout ce qui était indispensable pour une expédition aussi

lointaine. Puis, Surville gagna l’Inde, où Law lui donna vingt-quatre

soldats indigènes. Parti de la baie de l’Angely le 3 mars 1769, le

_Saint-Jean-Baptiste_ se rendit successivement à Masulipatam, à Yanaon

et à Pondichéry, où il reçut le complément de sa cargaison.

Ce fut le 2 juin que Surville quitta cette dernière ville et se dirigea

vers les Philippines. Il jeta l’ancre, le 20 août, aux îles Bashees ou

Baschy. Dampier leur avait donné ce nom, qui est celui d’une boisson

enivrante que les insulaires composaient avec du jus de canne à sucre,

dans lequel on laissait infuser, pendant plusieurs jours, une certaine

graine noire.

Quelques matelots de Dampier avaient autrefois déserté dans ces

îles; ils y avaient reçu des indigènes une femme, un champ et des

instruments aratoires. Ce souvenir détermina trois matelots du

_Saint-Jean-Baptiste_ à suivre leur exemple. Mais Surville n’était

pas homme à laisser s’émietter ainsi son équipage. Il fit donc saisir

vingt-six Indiens, qu’il se proposait de retenir pour otages jusqu’à ce

que ses hommes lui eussent été ramenés.

«Parmi ces Indiens qui étaient ainsi garrottés, dit Crozet dans la

relation qu’il a publiée du voyage de Surville, il y en eut plusieurs

qui eurent le courage de se précipiter dans la mer, et, au grand

étonnement de l’équipage, ils eurent le courage et l’adresse de nager

jusqu’à une de leurs pirogues, qui se tenait à une assez grande

distance du vaisseau pour n’en avoir rien à redouter.»

On expliqua aux sauvages qu’on n’avait agi de la sorte avec eux que

pour déterminer leurs camarades à ramener les trois déserteurs. Ils

firent signe alors qu’ils comprenaient, et tous furent relâchés, à

l’exception de six qui avaient été pris à terre. Leur hâte à quitter le

vaisseau et à se jeter dans leurs pirogues ne rendait pas leur retour

probable. Aussi fut-on fort surpris de les voir revenir peu de temps

après avec des exclamations de joie. Le doute n’était plus possible, ce

ne pouvaient être que les déserteurs qu’ils ramenaient au commandant.

En effet, ils montèrent à bord et déposèrent liés, garrottés et

ficelés,... trois superbes cochons!

Surville trouva la plaisanterie détestable, si c’en était une; il

repoussa les indigènes avec un air si courroucé, qu’ils se jetèrent

dans leurs pirogues et disparurent. Vingt-quatre heures plus tard,

le _Saint-Jean-Baptiste_ quittait les Bashees et emmenait trois des

Indiens capturés pour remplacer les déserteurs.

Le 7 octobre, après une assez longue route dans le sud-est, une terre

fut aperçue par 6° 56′ de latitude méridionale et par 151° 30′ de

longitude à l’est du méridien de Paris, à laquelle fut donné le nom

d’île de la Première-Vue.

«On la côtoya jusqu’au 13 octobre, jour où l’on découvrit un

excellent port, à l’abri de tout vent, formé par une multitude de

petites îles. M. de Surville y jeta l’ancre et le nomma port Praslin;

il est situé par 7° 25′ de latitude sud et par 151° 55′ de longitude

estimée à l’est du méridien de Paris.»

En entrant dans ce port, les Français aperçurent quelques Indiens armés

de lances, qui portaient sur le dos une espèce de bouclier. Bientôt,

le _Saint-Jean-Baptiste_ fut entouré de pirogues, montées par une

foule d’Indiens, très prodigues de démonstrations hostiles. On parvint

cependant à les apaiser. Une trentaine des plus hardis grimpèrent

à bord et examinèrent avec la plus grande attention tout ce qu’ils

avaient sous les yeux. Bientôt même, il fallut contenir les autres,

car, l’équipage comptant beaucoup de malades, il importait de ne pas

laisser un trop grand nombre d’indigènes envahir le bâtiment.

Cependant, malgré le bon accueil qu’ils recevaient, les sauvages ne

paraissaient pas rassurés, et leur contenance indiquait une défiance

excessive. Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils

sautaient dans leurs pirogues ou se jetaient à la mer. L’un d’eux

semblait toutefois témoigner un peu plus de confiance. Surville lui

fit quelques présents. L’Indien répondit à cette politesse en faisant

entendre qu’il se trouvait au fond du port un endroit où l’on pourrait

faire de l’eau.

Le commandant donna ordre d’armer les embarcations, et en remit le

commandement à son second, nommé Labbé.

«Les sauvages paraissaient impatients de voir les canots quitter

le vaisseau, dit Fleurieu dans ses _Découvertes des Français_, et,

à peine eurent-ils débordé, qu’ils furent suivis par toutes les

pirogues. Une des embarcations semblait servir de guide aux autres,

c’était celle que montait l’Indien qui avait fait à Surville des

offres de service. Sur l’arrière du bâtiment, un personnage, debout,

ayant dans ses mains des paquets d’herbe, les tenait élevés à la

hauteur de sa tête et faisait divers gestes en cadence. Dans le

milieu de la même pirogue, un jeune homme, debout aussi et appuyé sur

une longue lance, conservait la contenance la plus grave. Des paquets

de fleurs rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison

de son nez, et ses cheveux étaient poudrés de chaux à blanc.»

Cependant, certaines allées et venues éveillèrent les soupçons des

Français, qui furent conduits dans une sorte de cul-de-sac, où les

naturels affirmaient qu’on trouverait de l’eau douce. Labbé, malgré

les invitations pressantes des indigènes, ne voulut pas engager ses

embarcations, par deux ou trois pieds d’eau, sur un fond de vase. Il

se contenta donc de débarquer un caporal et quatre soldats. Ceux-ci

revinrent bientôt, en déclarant qu’ils n’avaient vu de tous côtés que

marais où l’on enfonçait jusqu’à la ceinture. Évidemment les sauvages

avaient médité une trahison. Labbé se garda bien de leur montrer qu’il

avait pénétré leur dessein, et leur demanda de lui indiquer une source.

[Illustration: CARTE DES DÉCOUVERTES DE SURVILLE d'après Fleurieu.]

[Illustration: On rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses.

(Page 228.)]

Les indigènes conduisirent alors les embarcations dans un endroit

éloigné de trois lieues et d’où il était impossible de voir le

navire. Le caporal fut détaché de nouveau avec quelques hommes; mais

il ne trouva qu’une source très pauvre, à peine suffisante pour le

désaltérer, lui et ses compagnons. Pendant son absence, les naturels

avaient tout mis en œuvre pour déterminer Labbé à descendre à terre,

lui montrant l’abondance des cocos et des autres fruits, essayant même

de s’emparer de la bosse ou de la gaffe de la chaloupe.

«Plus de deux cent cinquante insulaires, dit la relation, armés

de lances de sept à huit pieds de long, d’épées ou de massues en

bois, de flèches et de pierres, quelques-uns portant des boucliers,

étaient rassemblés sur la plage et observaient les mouvements des

bateaux. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le détachement

mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent

sur eux, blessèrent un soldat d’un coup de massue, le caporal

d’un coup de lance et plusieurs autres personnes de différentes

manières. M. Labbé reçut lui-même deux flèches dans les cuisses et

une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une première

décharge les étourdit au point qu’ils restèrent comme immobiles;

elle fut d’autant plus meurtrière, qu’étant réunis en peloton à une

ou deux toises seulement des bateaux, tous les coups portèrent. Leur

stupéfaction donna le temps d’en faire une seconde, qui les mit en

déroute; mais il parut que la mort de leur chef contribua beaucoup

à précipiter leur fuite. M. Labbé, l’ayant distingué, séparé des

combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine et les

encourageant de la voix, l’ajusta et le renversa d’un coup de fusil.

Ils traînèrent ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent trente ou

quarante morts sur le champ de bataille. On mit alors pied à terre;

on rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses; on détruisit

leurs pirogues, et l’on se contenta d’en emmener une à la remorque.»

Cependant, Surville désirait ardemment capturer quelque indigène

qui pût lui servir de guide, et qui, comprenant la supériorité des

armes européennes, engageât ses compatriotes à ne rien entreprendre

contre les Français. Dans ce but, il imagina un expédient singulier.

Par son ordre, on embarqua, dans la pirogue dont il s’était emparé,

deux matelots nègres, auxquels il avait poudré la tête et qu’il avait

déguisés de telle manière, que les naturels devaient s’y méprendre.

En effet, une pirogue s’approcha bientôt du _Saint-Jean-Baptiste_, et

ceux qui la montaient, voyant deux des leurs qui paraissaient faire

quelques échanges avec les étrangers, s’avancèrent davantage. Lorsque

les Français jugèrent qu’elle était à bonne distance, ils lancèrent

deux embarcations à sa poursuite. Les naturels gagnaient du terrain. On

se décida donc à tirer pour les arrêter. En effet, un des indigènes,

tué sur le coup, fit chavirer l’embarcation en tombant à la mer, et le

second, qui n’avait pas plus de quatorze à quinze ans, essaya de gagner

la côte à la nage.

«Il se défendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois

semblant de se mordre, mais mordant bien réellement ceux qui le

tenaient. On lui lia les pieds et les mains, et on le conduisit au

vaisseau. Il y contrefit le mort pendant une heure; mais, lorsqu’on

l’avait mis sur son séant et qu’il se laissait retomber sur le pont,

il avait grande attention que l’épaule portât avant la tête. Quand

il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux, et, voyant que

l’équipage mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon

appétit, et fit divers signes très expressifs. On eut soin de le lier

et de le veiller pour empêcher qu’il ne se jetât à la mer.»

Pendant la nuit, il fallut employer la mousquetade pour écarter les

embarcations qui s’approchaient dans l’intention de surprendre le

vaisseau. Le lendemain, on embarqua le naturel et on le conduisit

sur un îlot qu’on appela, depuis, île de l’Aiguade. A peine était-il

débarqué, qu’on s’aperçut qu’il avait presque entièrement coupé ses

liens avec une coquille tranchante.

On ramena le jeune sauvage par un autre chemin au bord de la mer;

lorsqu’il vit qu’on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage en

poussant des hurlements, et, dans sa fureur, il mordait le sable.

Les matelots parvinrent enfin à découvrir une source assez abondante,

et ils purent faire du bois. Un des arbres que l’on coupa parut

propre à la teinture, car il teignait en rouge l’eau de la mer. On

fit bouillir l’écorce, et les pièces de coton qu’on trempa dans cette

décoction prirent une teinte rouge très prononcée.

Quelques choux palmistes, de très bonnes huîtres et plusieurs sortes

de coquillages fournirent de précieux rafraîchissements à l’équipage.

Le _Saint-Jean-Baptiste_ comptait, en effet, beaucoup de scorbutiques.

Surville avait espéré que cette relâche les remettrait; mais la pluie,

qui ne cessa pas de tomber pendant six jours, empira tellement leur

mal, que trois d’entre eux périrent avant même qu’on eût quitté le

mouillage.

Ce port reçut le nom de port Praslin, et la grande île ou l’archipel

auquel il appartient, celui de terre des Arsacides, à cause de la

duplicité de ses habitants.

«Le port Praslin, dit Fleurieu, serait un des plus beaux ports

de l’univers si la qualité du fond ne s’opposait à ce qu’il fût

un bon port. Il est de forme à peu près circulaire, si l’on y

comprend toutes les îles que l’on découvrait du point où le

_Saint-Jean-Baptiste_ était mouillé.... La férocité des peuples qui

habitent les îles du port Praslin n’a pas permis de pénétrer dans

l’intérieur du pays, et l’on n’a pu examiner que les parties voisines

de la mer. On n’a aperçu aucun terrain cultivé, ni dans la course

que les bateaux ont faite jusqu’au fond du port, ni sur l’île de

l’Aiguade, qu’on a visitée dans toute son étendue.»

Tels sont les renseignements assez superficiels que Surville put se

procurer, soit par lui-même, soit par ses gens. Ils furent heureusement

complétés par ceux que fournit l’indigène capturé, dont le nom était

Lova-Salega, et qui était doué d’une merveilleuse faculté pour

apprendre les langues.

Les productions de l’île étaient, suivant ce dernier, le palmiste, le

cocotier et plusieurs autres arbres à amande, le caféier sauvage,

l’ébénier, le tacamaca, ainsi que divers arbres résineux ou gommiers,

le bananier, la canne à sucre, l’igname, l’anis, enfin une plante

appelée _binao_ dont les indigènes se servaient comme de pain. Les

bois étaient animés par des vols de cacatois, de lauris, de pigeons

ramiers, de merles un peu plus gros que ceux d’Europe. Dans les marais,

on trouvait le courlis, l’alouette de mer, une sorte de bécasse et des

canards. En fait de quadrupèdes, le pays ne nourrissait que des chèvres

et des cochons à demi sauvages.

«Les habitants de port Praslin, dit Fleurieu, d’après les journaux

manuscrits qu’il eut entre les mains, sont d’une stature assez

commune, mais ils sont forts et nerveux. Ils ne paraissent pas avoir

une même origine--remarque précieuse;--les uns sont parfaitement

noirs, d’autres ont le teint cuivré. Les premiers ont les cheveux

crépus et fort doux au toucher. Leur front est petit, les yeux sont

médiocrement enfoncés, le bas du visage est pointu et garni d’un peu

de barbe, leur figure porte une empreinte de férocité. Quelques-uns

des cuivrés ont les cheveux lisses. En général, ils les coupent

autour de la tête à la hauteur des oreilles. Quelques-uns n’en

conservent que sur la tête en forme de calotte, rasent tout le reste

avec une pierre tranchante et en réservent seulement en bas un cercle

de la largeur d’un pouce. Ces cheveux et les sourcils sont poudrés

avec de la chaux, ce qui leur donne l’apparence d’être teints en

jaune.»

Les hommes et les femmes sont absolument nus; mais il faut avouer que

l’impression causée par cette nudité n’est pas aussi choquante que

si l’on voyait un Européen sans vêtement, car le visage, les bras et

généralement toutes les parties du corps de ces indigènes sont tatoués,

et quelques-uns de ces dessins annoncent même un goût tout à fait

singulier. Leurs oreilles sont percées ainsi que la cloison de leur

nez, et le cartilage, sous le poids des objets qu’ils y suspendent,

retombe souvent jusqu’à la lèvre supérieure.

L’ornement le plus ordinaire que portent les habitants du port Praslin

est un chapelet de dents d’hommes. On en avait tout aussitôt conclu

qu’ils étaient anthropophages, bien qu’on eût rencontré la même mode

chez des peuplades qui n’étaient nullement cannibales; mais les

réponses embrouillées de Lova et la tête d’homme à demi grillée que

Bougainville trouva sur une pirogue de l’île Choiseul, ne laissent

aucun doute sur l’existence de cette pratique barbare.

Ce fut le 21 octobre, c’est-à-dire après neuf jours de relâche, que le

_Saint-Jean-Baptiste_ quitta le port Praslin. Le lendemain et les jours

suivants, des terres hautes et montagneuses ne cessèrent d’être en vue.

Le 2 novembre, Surville aperçut une île, qui reçut le nom d’île des

Contrariétés, à cause des vents qui s’opposèrent, pendant trois jours,

à la marche du navire.

Cette île présentait un paysage délicieux. Elle était bien cultivée et

devait être fort peuplée, à en juger d’après le nombre de pirogues qui

ne cessèrent d’entourer le _Saint-Jean-Baptiste_.

Les indigènes se décidèrent avec peine à monter à bord. Enfin, un chef

grimpa sur le pont. Son premier soin fut de s’emparer des hardes

d’un matelot, et il ne se décida que difficilement à les rendre. Il

se dirigea ensuite vers la poupe et amena le pavillon blanc, qu’il

voulait s’approprier. Ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à l’en

détourner. Enfin il grimpa jusqu’à la hune d’artimon, contempla, de ce

poste élevé, toutes les parties du bâtiment, et, une fois descendu,

se mit à gambader; puis, s’adressant à ses compagnons restés dans les

canots, il les engagea par ses paroles et par des gestes, au moins fort

singuliers, à venir le rejoindre.

Une douzaine d’entre eux s’y hasardèrent. Ils ressemblaient aux

indigènes du port Praslin, mais ils parlaient une autre langue et

ne pouvaient se faire entendre de Lova-Salega. Leur séjour à bord

ne fut pas de longue durée, car, l’un d’eux s’étant emparé d’un

flacon et l’ayant jeté à la mer, le commandant en témoigna quelque

mécontentement; ce qui les détermina aussitôt à regagner leurs pirogues.

L’aspect de la terre était si riant et les scorbutiques avaient un

tel besoin de rafraîchissements, que Surville résolut d’expédier une

chaloupe afin de tâter les dispositions des habitants.

L’embarcation n’eut pas plus tôt quitté le bord qu’elle fut entourée

de pirogues, montées par une foule de guerriers. Il fallut prévenir

les hostilités imminentes en tirant quelques coups de fusil, qui

dispersèrent les assaillants. Pendant la nuit, une flottille se dirigea

vers le _Saint-Jean-Baptiste_, et, dans une pensée d’humanité, Surville

n’attendit pas que les naturels fussent tout près pour faire tirer

quelques pièces chargées à mitraille, ce qui les mit aussitôt en fuite.

Il ne fallait donc pas songer à débarquer, et Surville reprit la mer.

Il découvrit successivement les îles des Trois-Sœurs, du Golfe et les

îles de la Délivrance, les dernières du groupe.

Cet archipel, que Surville venait de reconnaître, n’était autre que

celui des îles Salomon, dont nous avons déjà raconté la première

découverte par Mendana. L’habile navigateur venait de remonter cent

quarante lieues de côtes dont il avait levé la carte, et il avait en

outre dessiné une série de quatorze vues très curieuses de ce littoral.

Cependant, à tout prix, s’il ne voulait pas voir la mort décimer son

équipage, il fallait que Surville gagnât une terre où il pût débarquer

ses malades et leur procurer des vivres frais. Il se résolut donc à

gagner la Nouvelle-Zélande, qui n’avait pas été visitée depuis Tasman.

Ce fut le 12 décembre 1769 que Surville en aperçut les côtes par

35° 37′ de latitude australe, et, cinq jours après, il jetait l’ancre

dans une baie qu’il appela baie Lauriston. Au fond se trouvait une

anse, qui reçut le nom de Chevalier, en l’honneur des promoteurs de

l’expédition. Il est bon de remarquer que le capitaine Cook était en

train de reconnaître cette terre depuis le commencement d’octobre, et

qu’il devait passer quelques jours après devant la baie Lauriston, sans

apercevoir le bâtiment français.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 21 / 43 段