leur fallait tirer le canon pour continuer à marcher de conserve,
qu’elles furent plusieurs fois obligées de changer de route et qu’un
abordage était à craindre à chaque instant. Le 5 décembre, bien que
cela parût impossible, le brouillard s’épaissit encore, si bien que
de l’_Aigle_ on entendait la _Marie_ manœuvrer, sans pouvoir la
distinguer. La mer était couverte de goémons, et bientôt on aperçut
des poules mauves, oiseaux qui ne s’éloignent jamais beaucoup de la
terre.
«Le 15 décembre, dit M. Fabre dans son étude sur les Bouvet, étant
par les 48° 50′ de latitude sud (la latitude de Paris au nord) et par
les 7° de longitude est (méridien de Ténériffe), on aperçut, vers
cinq à six heures du matin, une énorme glace; puis plusieurs autres,
entourées d’un grand nombre de glaçons de différentes grosseurs.
La frégate _la Marie_ fit signal de danger et changea ses amures.
Bouvet, vivement contrarié de cette manœuvre, qui pouvait diminuer
la confiance des équipages, força de voiles à bord de l’_Aigle_, et,
en passant le long de la _Marie_, fit connaître son intention de
continuer sa route au sud. Pour rassurer les esprits, il dit que la
rencontre des glaces devait être considérée comme un heureux présage,
puisqu’elles étaient un indice certain de terre.»
La route fut continuée au sud, et bientôt la persévérance de Bouvet se
trouva récompensée par la découverte d’une terre, à laquelle il donna
le nom de cap de la Circoncision. Elle était fort haute, couverte de
neige et enserrée de grosses glaces qui en défendaient l’approche à
sept ou huit lieues tout autour. Elle paraissait avoir quatre ou cinq
lieues du nord au sud.
«Cette terre fut estimée, dit M. Fabre d’après les cartes de
Piétergos, dont se servait Bouvet, être par les 54° de latitude sud
et les 26 et 27° de longitude est du méridien de Ténériffe, ou entre
les 5° 30′ et 6° 30′ est du méridien de Paris.»
Bouvet aurait bien voulu reconnaître cette terre de plus près et y
débarquer; mais les brumes et les vents contraires lui en défendirent
l’accès, et il dut se contenter de l’observer à distance.
«Le 3 janvier 1739, dit Bouvet dans son rapport à la Compagnie, on
regagna ce qu’on avait perdu les jours précédents, et, vers les
quatre heures de l’après-midi, le temps étant moins couvert, on vit
distinctement la terre; la côte, escarpée dans toute son étendue,
formait plusieurs enfoncements; le haut des montagnes était couvert
de neige; les versants paraissaient boisés.»
Après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher de la
terre, Bouvet dut céder. Ses matelots étaient harassés de fatigue,
découragés, épuisés par le scorbut. La _Marie_ fut expédiée à l’île de
France, et l’_Aigle_ se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, qu’il
atteignit le 28 février.
«Nous avons fait, dit Bouvet dans le rapport déjà cité, nous avons
fait douze à quinze cents lieues dans une mer inconnue. Nous avons eu
pendant soixante-dix jours une brume presque continuelle. Nous avons
été pendant quarante jours parmi les glaces; nous y avons eu de la
grêle et de la neige presque tous les jours. Plusieurs fois, nos
ponts et nos agrès en ont été couverts. Nos haubans et nos manœuvres
ont été glacés. Le 10 janvier, nous ne pûmes amener notre petit
hunier. Le froid était excessif pour des gens qui venaient des pays
chauds et qui étaient mal vêtus. Plusieurs avaient des engelures aux
pieds et aux mains. Il fallait pourtant manœuvrer continuellement,
mettre en travers, appareiller et sonder au moins une fois le
jour. Un matelot de l’_Aigle_, venant d’envoyer la vergue du petit
hunier en bas, est tombé gelé dans la hune de misaine. Il fallut le
descendre avec un cartahu, et l’on eut quelque peine à le réchauffer.
J’en ai vu d’autres à qui les larmes tombaient des yeux en halant la
ligne de sonde. Nous étions pourtant dans la belle saison, et j’étais
attentif à apporter à leur peine tout l’adoucissement qui dépendait
de moi.»
Ce mince résultat obtenu, on comprend facilement que la Compagnie des
Indes n’ait pas renouvelé ses tentatives dans ces parages. Si elles
ne pouvaient apporter aucun bénéfice, elles étaient susceptibles de
coûter beaucoup par la perte des vaisseaux et des hommes. Mais la
découverte de Bouvet était un premier coup porté à cette croyance à
l’existence d’un continent austral. L’exemple était donné, et plusieurs
navigateurs, parmi lesquels deux autres Français, allaient suivre ses
traces. En disant quelques mots de cette expédition peu connue, nous
avons tenu à rendre hommage à celui de nos compatriotes qui fut le
pionnier des navigations australes, et qui eut la gloire de montrer
l’exemple au grand explorateur anglais, à James Cook.
Un autre capitaine de la Compagnie des Indes, qui s’était illustré
dans maint combat contre les Anglais, Jean-François-Marie de Surville,
devait faire, trente ans plus tard, des découvertes importantes en
Océanie, et retrouver, presque en même temps que Cook, la terre
autrefois découverte par Tasman et nommée par lui Terre des États.
Voici dans quelles circonstances:
MM. Law et Chevalier, administrateurs dans l’Inde française, avaient
résolu d’armer, à leurs frais, un vaisseau pour faire le commerce
dans les mers australiennes. Ils associèrent Surville à leurs
projets et l’envoyèrent en France afin d’obtenir de la Compagnie
les autorisations nécessaires et présider à l’armement du navire.
Le _Saint-Jean-Baptiste_ fut équipé à Nantes et reçut trois ans de
vivres avec tout ce qui était indispensable pour une expédition aussi
lointaine. Puis, Surville gagna l’Inde, où Law lui donna vingt-quatre
soldats indigènes. Parti de la baie de l’Angely le 3 mars 1769, le
_Saint-Jean-Baptiste_ se rendit successivement à Masulipatam, à Yanaon
et à Pondichéry, où il reçut le complément de sa cargaison.
Ce fut le 2 juin que Surville quitta cette dernière ville et se dirigea
vers les Philippines. Il jeta l’ancre, le 20 août, aux îles Bashees ou
Baschy. Dampier leur avait donné ce nom, qui est celui d’une boisson
enivrante que les insulaires composaient avec du jus de canne à sucre,
dans lequel on laissait infuser, pendant plusieurs jours, une certaine
graine noire.
Quelques matelots de Dampier avaient autrefois déserté dans ces
îles; ils y avaient reçu des indigènes une femme, un champ et des
instruments aratoires. Ce souvenir détermina trois matelots du
_Saint-Jean-Baptiste_ à suivre leur exemple. Mais Surville n’était
pas homme à laisser s’émietter ainsi son équipage. Il fit donc saisir
vingt-six Indiens, qu’il se proposait de retenir pour otages jusqu’à ce
que ses hommes lui eussent été ramenés.
«Parmi ces Indiens qui étaient ainsi garrottés, dit Crozet dans la
relation qu’il a publiée du voyage de Surville, il y en eut plusieurs
qui eurent le courage de se précipiter dans la mer, et, au grand
étonnement de l’équipage, ils eurent le courage et l’adresse de nager
jusqu’à une de leurs pirogues, qui se tenait à une assez grande
distance du vaisseau pour n’en avoir rien à redouter.»
On expliqua aux sauvages qu’on n’avait agi de la sorte avec eux que
pour déterminer leurs camarades à ramener les trois déserteurs. Ils
firent signe alors qu’ils comprenaient, et tous furent relâchés, à
l’exception de six qui avaient été pris à terre. Leur hâte à quitter le
vaisseau et à se jeter dans leurs pirogues ne rendait pas leur retour
probable. Aussi fut-on fort surpris de les voir revenir peu de temps
après avec des exclamations de joie. Le doute n’était plus possible, ce
ne pouvaient être que les déserteurs qu’ils ramenaient au commandant.
En effet, ils montèrent à bord et déposèrent liés, garrottés et
ficelés,... trois superbes cochons!
Surville trouva la plaisanterie détestable, si c’en était une; il
repoussa les indigènes avec un air si courroucé, qu’ils se jetèrent
dans leurs pirogues et disparurent. Vingt-quatre heures plus tard,
le _Saint-Jean-Baptiste_ quittait les Bashees et emmenait trois des
Indiens capturés pour remplacer les déserteurs.
Le 7 octobre, après une assez longue route dans le sud-est, une terre
fut aperçue par 6° 56′ de latitude méridionale et par 151° 30′ de
longitude à l’est du méridien de Paris, à laquelle fut donné le nom
d’île de la Première-Vue.
«On la côtoya jusqu’au 13 octobre, jour où l’on découvrit un
excellent port, à l’abri de tout vent, formé par une multitude de
petites îles. M. de Surville y jeta l’ancre et le nomma port Praslin;
il est situé par 7° 25′ de latitude sud et par 151° 55′ de longitude
estimée à l’est du méridien de Paris.»
En entrant dans ce port, les Français aperçurent quelques Indiens armés
de lances, qui portaient sur le dos une espèce de bouclier. Bientôt,
le _Saint-Jean-Baptiste_ fut entouré de pirogues, montées par une
foule d’Indiens, très prodigues de démonstrations hostiles. On parvint
cependant à les apaiser. Une trentaine des plus hardis grimpèrent
à bord et examinèrent avec la plus grande attention tout ce qu’ils
avaient sous les yeux. Bientôt même, il fallut contenir les autres,
car, l’équipage comptant beaucoup de malades, il importait de ne pas
laisser un trop grand nombre d’indigènes envahir le bâtiment.
Cependant, malgré le bon accueil qu’ils recevaient, les sauvages ne
paraissaient pas rassurés, et leur contenance indiquait une défiance
excessive. Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils
sautaient dans leurs pirogues ou se jetaient à la mer. L’un d’eux
semblait toutefois témoigner un peu plus de confiance. Surville lui
fit quelques présents. L’Indien répondit à cette politesse en faisant
entendre qu’il se trouvait au fond du port un endroit où l’on pourrait
faire de l’eau.
Le commandant donna ordre d’armer les embarcations, et en remit le
commandement à son second, nommé Labbé.
«Les sauvages paraissaient impatients de voir les canots quitter
le vaisseau, dit Fleurieu dans ses _Découvertes des Français_, et,
à peine eurent-ils débordé, qu’ils furent suivis par toutes les
pirogues. Une des embarcations semblait servir de guide aux autres,
c’était celle que montait l’Indien qui avait fait à Surville des
offres de service. Sur l’arrière du bâtiment, un personnage, debout,
ayant dans ses mains des paquets d’herbe, les tenait élevés à la
hauteur de sa tête et faisait divers gestes en cadence. Dans le
milieu de la même pirogue, un jeune homme, debout aussi et appuyé sur
une longue lance, conservait la contenance la plus grave. Des paquets
de fleurs rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison
de son nez, et ses cheveux étaient poudrés de chaux à blanc.»
Cependant, certaines allées et venues éveillèrent les soupçons des
Français, qui furent conduits dans une sorte de cul-de-sac, où les
naturels affirmaient qu’on trouverait de l’eau douce. Labbé, malgré
les invitations pressantes des indigènes, ne voulut pas engager ses
embarcations, par deux ou trois pieds d’eau, sur un fond de vase. Il
se contenta donc de débarquer un caporal et quatre soldats. Ceux-ci
revinrent bientôt, en déclarant qu’ils n’avaient vu de tous côtés que
marais où l’on enfonçait jusqu’à la ceinture. Évidemment les sauvages
avaient médité une trahison. Labbé se garda bien de leur montrer qu’il
avait pénétré leur dessein, et leur demanda de lui indiquer une source.
[Illustration: CARTE DES DÉCOUVERTES DE SURVILLE d'après Fleurieu.]
[Illustration: On rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses.
(Page 228.)]
Les indigènes conduisirent alors les embarcations dans un endroit
éloigné de trois lieues et d’où il était impossible de voir le
navire. Le caporal fut détaché de nouveau avec quelques hommes; mais
il ne trouva qu’une source très pauvre, à peine suffisante pour le
désaltérer, lui et ses compagnons. Pendant son absence, les naturels
avaient tout mis en œuvre pour déterminer Labbé à descendre à terre,
lui montrant l’abondance des cocos et des autres fruits, essayant même
de s’emparer de la bosse ou de la gaffe de la chaloupe.
«Plus de deux cent cinquante insulaires, dit la relation, armés
de lances de sept à huit pieds de long, d’épées ou de massues en
bois, de flèches et de pierres, quelques-uns portant des boucliers,
étaient rassemblés sur la plage et observaient les mouvements des
bateaux. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le détachement
mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent
sur eux, blessèrent un soldat d’un coup de massue, le caporal
d’un coup de lance et plusieurs autres personnes de différentes
manières. M. Labbé reçut lui-même deux flèches dans les cuisses et
une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une première
décharge les étourdit au point qu’ils restèrent comme immobiles;
elle fut d’autant plus meurtrière, qu’étant réunis en peloton à une
ou deux toises seulement des bateaux, tous les coups portèrent. Leur
stupéfaction donna le temps d’en faire une seconde, qui les mit en
déroute; mais il parut que la mort de leur chef contribua beaucoup
à précipiter leur fuite. M. Labbé, l’ayant distingué, séparé des
combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine et les
encourageant de la voix, l’ajusta et le renversa d’un coup de fusil.
Ils traînèrent ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent trente ou
quarante morts sur le champ de bataille. On mit alors pied à terre;
on rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses; on détruisit
leurs pirogues, et l’on se contenta d’en emmener une à la remorque.»
Cependant, Surville désirait ardemment capturer quelque indigène
qui pût lui servir de guide, et qui, comprenant la supériorité des
armes européennes, engageât ses compatriotes à ne rien entreprendre
contre les Français. Dans ce but, il imagina un expédient singulier.
Par son ordre, on embarqua, dans la pirogue dont il s’était emparé,
deux matelots nègres, auxquels il avait poudré la tête et qu’il avait
déguisés de telle manière, que les naturels devaient s’y méprendre.
En effet, une pirogue s’approcha bientôt du _Saint-Jean-Baptiste_, et
ceux qui la montaient, voyant deux des leurs qui paraissaient faire
quelques échanges avec les étrangers, s’avancèrent davantage. Lorsque
les Français jugèrent qu’elle était à bonne distance, ils lancèrent
deux embarcations à sa poursuite. Les naturels gagnaient du terrain. On
se décida donc à tirer pour les arrêter. En effet, un des indigènes,
tué sur le coup, fit chavirer l’embarcation en tombant à la mer, et le
second, qui n’avait pas plus de quatorze à quinze ans, essaya de gagner
la côte à la nage.
«Il se défendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois
semblant de se mordre, mais mordant bien réellement ceux qui le
tenaient. On lui lia les pieds et les mains, et on le conduisit au
vaisseau. Il y contrefit le mort pendant une heure; mais, lorsqu’on
l’avait mis sur son séant et qu’il se laissait retomber sur le pont,
il avait grande attention que l’épaule portât avant la tête. Quand
il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux, et, voyant que
l’équipage mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon
appétit, et fit divers signes très expressifs. On eut soin de le lier
et de le veiller pour empêcher qu’il ne se jetât à la mer.»
Pendant la nuit, il fallut employer la mousquetade pour écarter les
embarcations qui s’approchaient dans l’intention de surprendre le
vaisseau. Le lendemain, on embarqua le naturel et on le conduisit
sur un îlot qu’on appela, depuis, île de l’Aiguade. A peine était-il
débarqué, qu’on s’aperçut qu’il avait presque entièrement coupé ses
liens avec une coquille tranchante.
On ramena le jeune sauvage par un autre chemin au bord de la mer;
lorsqu’il vit qu’on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage en
poussant des hurlements, et, dans sa fureur, il mordait le sable.
Les matelots parvinrent enfin à découvrir une source assez abondante,
et ils purent faire du bois. Un des arbres que l’on coupa parut
propre à la teinture, car il teignait en rouge l’eau de la mer. On
fit bouillir l’écorce, et les pièces de coton qu’on trempa dans cette
décoction prirent une teinte rouge très prononcée.
Quelques choux palmistes, de très bonnes huîtres et plusieurs sortes
de coquillages fournirent de précieux rafraîchissements à l’équipage.
Le _Saint-Jean-Baptiste_ comptait, en effet, beaucoup de scorbutiques.
Surville avait espéré que cette relâche les remettrait; mais la pluie,
qui ne cessa pas de tomber pendant six jours, empira tellement leur
mal, que trois d’entre eux périrent avant même qu’on eût quitté le
mouillage.
Ce port reçut le nom de port Praslin, et la grande île ou l’archipel
auquel il appartient, celui de terre des Arsacides, à cause de la
duplicité de ses habitants.
«Le port Praslin, dit Fleurieu, serait un des plus beaux ports
de l’univers si la qualité du fond ne s’opposait à ce qu’il fût
un bon port. Il est de forme à peu près circulaire, si l’on y
comprend toutes les îles que l’on découvrait du point où le
_Saint-Jean-Baptiste_ était mouillé.... La férocité des peuples qui
habitent les îles du port Praslin n’a pas permis de pénétrer dans
l’intérieur du pays, et l’on n’a pu examiner que les parties voisines
de la mer. On n’a aperçu aucun terrain cultivé, ni dans la course
que les bateaux ont faite jusqu’au fond du port, ni sur l’île de
l’Aiguade, qu’on a visitée dans toute son étendue.»
Tels sont les renseignements assez superficiels que Surville put se
procurer, soit par lui-même, soit par ses gens. Ils furent heureusement
complétés par ceux que fournit l’indigène capturé, dont le nom était
Lova-Salega, et qui était doué d’une merveilleuse faculté pour
apprendre les langues.
Les productions de l’île étaient, suivant ce dernier, le palmiste, le
cocotier et plusieurs autres arbres à amande, le caféier sauvage,
l’ébénier, le tacamaca, ainsi que divers arbres résineux ou gommiers,
le bananier, la canne à sucre, l’igname, l’anis, enfin une plante
appelée _binao_ dont les indigènes se servaient comme de pain. Les
bois étaient animés par des vols de cacatois, de lauris, de pigeons
ramiers, de merles un peu plus gros que ceux d’Europe. Dans les marais,
on trouvait le courlis, l’alouette de mer, une sorte de bécasse et des
canards. En fait de quadrupèdes, le pays ne nourrissait que des chèvres
et des cochons à demi sauvages.
«Les habitants de port Praslin, dit Fleurieu, d’après les journaux
manuscrits qu’il eut entre les mains, sont d’une stature assez
commune, mais ils sont forts et nerveux. Ils ne paraissent pas avoir
une même origine--remarque précieuse;--les uns sont parfaitement
noirs, d’autres ont le teint cuivré. Les premiers ont les cheveux
crépus et fort doux au toucher. Leur front est petit, les yeux sont
médiocrement enfoncés, le bas du visage est pointu et garni d’un peu
de barbe, leur figure porte une empreinte de férocité. Quelques-uns
des cuivrés ont les cheveux lisses. En général, ils les coupent
autour de la tête à la hauteur des oreilles. Quelques-uns n’en
conservent que sur la tête en forme de calotte, rasent tout le reste
avec une pierre tranchante et en réservent seulement en bas un cercle
de la largeur d’un pouce. Ces cheveux et les sourcils sont poudrés
avec de la chaux, ce qui leur donne l’apparence d’être teints en
jaune.»
Les hommes et les femmes sont absolument nus; mais il faut avouer que
l’impression causée par cette nudité n’est pas aussi choquante que
si l’on voyait un Européen sans vêtement, car le visage, les bras et
généralement toutes les parties du corps de ces indigènes sont tatoués,
et quelques-uns de ces dessins annoncent même un goût tout à fait
singulier. Leurs oreilles sont percées ainsi que la cloison de leur
nez, et le cartilage, sous le poids des objets qu’ils y suspendent,
retombe souvent jusqu’à la lèvre supérieure.
L’ornement le plus ordinaire que portent les habitants du port Praslin
est un chapelet de dents d’hommes. On en avait tout aussitôt conclu
qu’ils étaient anthropophages, bien qu’on eût rencontré la même mode
chez des peuplades qui n’étaient nullement cannibales; mais les
réponses embrouillées de Lova et la tête d’homme à demi grillée que
Bougainville trouva sur une pirogue de l’île Choiseul, ne laissent
aucun doute sur l’existence de cette pratique barbare.
Ce fut le 21 octobre, c’est-à-dire après neuf jours de relâche, que le
_Saint-Jean-Baptiste_ quitta le port Praslin. Le lendemain et les jours
suivants, des terres hautes et montagneuses ne cessèrent d’être en vue.
Le 2 novembre, Surville aperçut une île, qui reçut le nom d’île des
Contrariétés, à cause des vents qui s’opposèrent, pendant trois jours,
à la marche du navire.
Cette île présentait un paysage délicieux. Elle était bien cultivée et
devait être fort peuplée, à en juger d’après le nombre de pirogues qui
ne cessèrent d’entourer le _Saint-Jean-Baptiste_.
Les indigènes se décidèrent avec peine à monter à bord. Enfin, un chef
grimpa sur le pont. Son premier soin fut de s’emparer des hardes
d’un matelot, et il ne se décida que difficilement à les rendre. Il
se dirigea ensuite vers la poupe et amena le pavillon blanc, qu’il
voulait s’approprier. Ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à l’en
détourner. Enfin il grimpa jusqu’à la hune d’artimon, contempla, de ce
poste élevé, toutes les parties du bâtiment, et, une fois descendu,
se mit à gambader; puis, s’adressant à ses compagnons restés dans les
canots, il les engagea par ses paroles et par des gestes, au moins fort
singuliers, à venir le rejoindre.
Une douzaine d’entre eux s’y hasardèrent. Ils ressemblaient aux
indigènes du port Praslin, mais ils parlaient une autre langue et
ne pouvaient se faire entendre de Lova-Salega. Leur séjour à bord
ne fut pas de longue durée, car, l’un d’eux s’étant emparé d’un
flacon et l’ayant jeté à la mer, le commandant en témoigna quelque
mécontentement; ce qui les détermina aussitôt à regagner leurs pirogues.
L’aspect de la terre était si riant et les scorbutiques avaient un
tel besoin de rafraîchissements, que Surville résolut d’expédier une
chaloupe afin de tâter les dispositions des habitants.
L’embarcation n’eut pas plus tôt quitté le bord qu’elle fut entourée
de pirogues, montées par une foule de guerriers. Il fallut prévenir
les hostilités imminentes en tirant quelques coups de fusil, qui
dispersèrent les assaillants. Pendant la nuit, une flottille se dirigea
vers le _Saint-Jean-Baptiste_, et, dans une pensée d’humanité, Surville
n’attendit pas que les naturels fussent tout près pour faire tirer
quelques pièces chargées à mitraille, ce qui les mit aussitôt en fuite.
Il ne fallait donc pas songer à débarquer, et Surville reprit la mer.
Il découvrit successivement les îles des Trois-Sœurs, du Golfe et les
îles de la Délivrance, les dernières du groupe.
Cet archipel, que Surville venait de reconnaître, n’était autre que
celui des îles Salomon, dont nous avons déjà raconté la première
découverte par Mendana. L’habile navigateur venait de remonter cent
quarante lieues de côtes dont il avait levé la carte, et il avait en
outre dessiné une série de quatorze vues très curieuses de ce littoral.
Cependant, à tout prix, s’il ne voulait pas voir la mort décimer son
équipage, il fallait que Surville gagnât une terre où il pût débarquer
ses malades et leur procurer des vivres frais. Il se résolut donc à
gagner la Nouvelle-Zélande, qui n’avait pas été visitée depuis Tasman.
Ce fut le 12 décembre 1769 que Surville en aperçut les côtes par
35° 37′ de latitude australe, et, cinq jours après, il jetait l’ancre
dans une baie qu’il appela baie Lauriston. Au fond se trouvait une
anse, qui reçut le nom de Chevalier, en l’honneur des promoteurs de
l’expédition. Il est bon de remarquer que le capitaine Cook était en
train de reconnaître cette terre depuis le commencement d’octobre, et
qu’il devait passer quelques jours après devant la baie Lauriston, sans
apercevoir le bâtiment français.