A peine les navires eurent-ils gagné la haute mer, qu’ils furent

assaillis par une violente tempête, pendant laquelle la _Résolution_

fit une voie d’eau sous sa joue de tribord. Emporté par l’ouragan, Cook

dépassa le lieu où les géographes avaient placé le détroit de l’amiral

de Fonte, ce qu’il regretta vivement, car il aurait voulu dissiper tous

les doutes à ce sujet.

Le commandant continua donc à suivre la côte d’Amérique, relevant et

nommant tous les points principaux. Pendant cette croisière, il eut

de nombreuses relations avec les Indiens, et ne tarda pas à remarquer

qu’aux embarcations étaient substitués des canots, dont la charpente

seule était de bois, et sur laquelle s’adaptaient des peaux de veaux

marins.

Après une relâche à l’Entrée-du-Prince-Guillaume, où fut réparée la

voie d’eau de la _Résolution_, Cook reprit sa route, reconnut et

nomma les caps Élisabeth et Saint-Hermogènes, la pointe de Banks, les

caps de Douglas, Bede, le mont Saint-Augustin, la rivière de Cook,

l’île Kodiak, l’île de la Trinité et les îles que Behring a nommées

Schumagin. Puis, ce furent la baie de Bristol, l’île Ronde, la pointe

Calme, le cap Newenham, où le lieutenant Williamson débarqua, et l’île

Anderson, ainsi nommée en l’honneur du naturaliste qui mourut en cet

endroit d’une maladie de poitrine; puis, l’île King et le cap du

Prince-de-Galles, extrémité la plus occidentale de l’Amérique.

Alors, Cook passa sur la côte d’Asie et se mit en rapport avec les

Tchouktchis, pénétra, le 11 août, dans le détroit de Behring, et se

trouva la semaine suivante en contact avec la glace. Vainement il

essaya de s’élever dans plusieurs directions. Partout la banquise lui

offrit une barrière infranchissable.

Le 17 août 1778, l’expédition était par 70° 41′ de latitude. Pendant

tout un mois, on côtoya la banquise avec l’espoir d’y trouver quelque

ouverture qui permît de s’élever plus au nord, mais ce fut en vain. On

remarqua d’ailleurs que la glace «était partout pure et transparente,

excepté dans la partie supérieure, qui se trouvait un peu poreuse.

[Illustration: Entrée du Prince-Guillaume. (Page 215.)]

«Je jugeai, dit Cook, que c’était de la neige glacée, et il me

parut qu’elle s’était toute formée à la mer, car, outre qu’il est

invraisemblable ou plutôt impossible que des masses si énormes

flottent dans les rivières où il y a à peine assez d’eau pour un

canot, nous n’y aperçûmes aucune des choses que produit la terre, et

l’on aurait dû y en voir, si elle s’était formée dans des rivières

grandes ou petites.»

[Illustration: Il lui présenta un petit cochon. (Page 219.)]

Jusqu’ici, la voie du détroit de Behring a été la moins suivie

pour atteindre les latitudes boréales; cette observation est donc

très précieuse, car elle prouve qu’en face de cette ouverture,

il doit exister une vaste étendue de mer sans aucune terre.

Peut-être même,--c’est du moins ce que pensait le regretté Gustave

Lambert,--cette mer est-elle libre. Toujours est-il qu’on ne s’est pas

élevé, depuis Cook, beaucoup plus haut dans cette direction, si ce

n’est sur la côte de Sibérie, où ont été découvertes les îles Long et

Plover, et où se trouve, au moment même où nous écrivons, le professeur

Nordenskjold.

Après cette exploration si soigneuse, après ces tentatives répétées

pour gagner de hautes latitudes, Cook, voyant la saison avancée,

rencontrant chaque jour des glaces plus nombreuses, n’avait d’autre

parti à prendre que d’aller chercher ses quartiers d’hiver dans une

contrée plus clémente, afin de reprendre son exploration l’été suivant.

Il refit donc une partie de la route qu’il avait suivie jusqu’à l’île

d’Ounalaska, et cingla, le 26 octobre, vers les îles Sandwich, dont il

comptait compléter la reconnaissance pendant ce dernier hivernage.

Le 26 novembre fut découverte une île, dont les habitants vendirent

aux équipages une quantité assez considérable de fruits et de racines,

fruits à pain, patates, «taro» et racines d’«eddy», qu’ils échangèrent

contre des clous et des outils en fer. C’était l’île Mowee, qui fait

partie de l’archipel des Sandwich. Bientôt après, on aperçut Owhyhee ou

Hawaï, dont les sommets étaient couverts de neige.

«Je n’avais jamais rencontré de peuples sauvages aussi libres

dans leur maintien que ceux-ci, dit le capitaine. Ils envoyaient

communément aux vaisseaux les différents articles qu’ils voulaient

vendre; ils montaient ensuite eux-mêmes à bord et ils faisaient leur

marché sur le gaillard d’arrière; les Taïtiens, malgré nos relâches

multipliées, n’ont pas autant de confiance en nous. J’en conclus que

les habitants d’Owhyhee doivent être plus exacts et plus fidèles

dans leur commerce réciproque que les naturels de Taïti; car s’ils

n’avaient pas de la bonne foi entre eux, ils ne seraient pas aussi

disposés à croire à la bonne foi des étrangers.»

Le 17 janvier, Cook et Clerke mouillèrent dans une baie appelée par

les naturels Karakakooa. Les voiles furent aussitôt désenverguées, les

vergues et les mâts de hune dépassés. Les navires étaient encombrés de

visiteurs, entourés de pirogues, et le rivage était couvert d’une foule

innombrable de curieux. Jusqu’alors, Cook n’avait jamais vu pareil

empressement.

Parmi les chefs qui vinrent à bord de la _Résolution_, on ne tarda

pas à remarquer un jeune homme appelé Pareea. Il était, disait-il,

«Jakanee», sans que l’on pût savoir si c’était le nom d’une dignité, ou

si ce terme désignait un degré d’alliance ou de parenté avec le roi.

Toujours est-il qu’il avait une grande autorité sur le bas peuple.

Quelques présents, faits à propos, l’attachèrent aux Anglais, et il

leur rendit plus d’un service dans ces circonstances.

Si, pendant son premier séjour à Hawaï, Cook avait constaté que les

habitants n’avaient que peu de penchant au vol, il n’en fut pas de

même cette fois. Leur grand nombre leur donnait mille facilités pour

dérober de menus objets, et les portait à croire qu’on craindrait de

punir leurs larcins. Enfin, il devint bientôt évident qu’ils étaient

encouragés par leurs chefs, car on aperçut entre les mains de ceux-ci

plusieurs des objets qui avaient été dérobés.

Pareea, et un autre chef nommé Kaneena, amenèrent à bord de la

_Résolution_ un certain Koah, vieillard fort maigre, dont le corps

était couvert d’une gale blanche due à l’usage immodéré de l’ava.

C’était un prêtre. Lorsqu’il fut en présence de Cook, il lui mit sur

les épaules une sorte de manteau rouge qu’il avait apporté, et débita

fort gravement un long discours en lui présentant un petit cochon.

C’était, comme on en eut bientôt la preuve, en voyant toutes les idoles

revêtues d’une étoffe pareille, une formule d’adoration. Les Anglais

furent profondément étonnés des cérémonies bizarres du culte dont on

semblait entourer la personne du capitaine Cook. Ils n’en comprirent

que plus tard la signification, grâce aux recherches du savant

missionnaire Ellis. Nous allons résumer brièvement ici son intéressante

découverte. Cela rendra plus compréhensible le récit des événements qui

suivirent.

Une antique tradition voulait qu’un certain Rono, qui vivait sous

un des plus anciens rois d’Hawaï, eût tué, dans un emportement de

jalousie, sa femme, qu’il aimait tendrement. Rendu fou par la douleur

et le chagrin de l’acte qu’il avait commis, il aurait parcouru l’île,

querellant, frappant tout le monde; puis, fatigué, mais non rassasié de

massacres, il se serait embarqué en promettant de revenir un jour sur

une île flottante, portant des cocotiers, des cochons et des chiens.

Cette légende avait été consacrée par un chant national et était

devenue article de foi pour les prêtres, qui avaient mis Rono au nombre

de leurs dieux. Confiants dans sa prédiction, ils attendaient sa venue,

chaque année, avec une patience que rien ne pouvait lasser.

N’y a-t-il pas un curieux rapprochement à faire entre cette légende et

celle qui nous montre le dieu mexicain Quetzalcoatl, obligé de fuir la

colère d’une divinité plus puissante, s’embarquant sur un esquif de

peaux de serpent, et promettant à ceux qui l’avaient accompagné, de

revenir, plus tard, visiter le pays avec ses descendants?

Lorsque les navires anglais parurent, le grand-prêtre Koah et son

fils One-La déclarèrent que c’était Rono lui-même qui accomplissait

sa prédiction. Dès lors, pour la population tout entière, Cook fut

véritablement Dieu. Sur sa route, les indigènes se prosternaient,

les prêtres lui adressaient des discours ou des prières; on l’aurait

encensé, si c’eût été la mode à Hawaï. Le commandant sentait bien

qu’il y avait dans ces démonstrations quelque chose d’extraordinaire,

mais, n’y pouvant rien comprendre, il se résigna à tirer parti, pour

la commodité de ses équipages et pour l’avancement de la science, de

circonstances mystérieuses qu’il lui était impossible d’éclaircir.

Cependant, il était obligé de se prêter à toute sorte de cérémonies,

qui lui paraissaient, pour le moins, ridicules. C’est ainsi qu’il fut

conduit vers un moraï, solide construction en pierre de quarante verges

de long et de quatorze de hauteur. Le sommet, bien battu, était entouré

d’une balustrade en bois, sur laquelle étaient alignés les crânes des

captifs qu’on avait sacrifiés à la divinité.

A l’entrée de la plate-forme se dressaient deux grosses figures de bois

au masque grimaçant, au corps drapé d’étoffe rouge, la tête surmontée

d’une longue pièce de bois sculptée en forme de cône renversé. Là, sur

une sorte de table sous laquelle gisait un cochon pourri et des tas

de fruits, Koah monta avec le capitaine Cook. Une dizaine d’hommes

apportèrent alors processionnellement un cochon vivant, offert au

capitaine, et une pièce d’étoffe écarlate dont il fut revêtu. Puis, les

prêtres chantèrent quelques hymnes religieux, tandis que les assistants

étaient dévotement prosternés à l’entrée du moraï.

Après différentes autres cérémonies qu’il serait trop long de décrire,

un cochon, cuit au four, fut remis au capitaine, ainsi que des fruits

et des racines qui servent à la composition de l’ava.

«L’ava fut ensuite servie à la ronde, dit Cook, et, lorsque nous en

eûmes goûté, Koah et Pareea divisèrent la chair du cochon en petits

morceaux qu’ils nous mirent dans la bouche. Je n’avais point de

répugnance à souffrir que Pareea, qui était très propre, me donnât

à manger, dit le lieutenant King, mais M. Cook, à qui Koah rendait

le même office, en songeant au cochon pourri, ne put avaler un seul

morceau; le vieillard, voulant redoubler de politesse, essaya de lui

donner les morceaux tout mâchés, et l’on imagine bien que le dégoût

de notre commandant ne fit que s’accroître.»

Après cette cérémonie, Cook fut reconduit à son canot par des

hommes porteurs de baguettes, qui répétaient les mêmes mots et les

mêmes phrases qu’au débarquement, au milieu d’une haie d’habitants

agenouillés.

Les mêmes cérémonies se pratiquaient toutes les fois que le capitaine

descendait à terre. Un des prêtres marchait toujours devant lui,

annonçant que Rono était débarqué, et il ordonnait au peuple de se

prosterner à terre.

Si les Anglais avaient tout lieu d’être contents des prêtres, qui les

accablaient de politesses et de cadeaux, il n’en était pas de même

des «earees» ou guerriers. Ceux-ci encourageaient les vols qui se

commettaient journellement, et l’on constata également plusieurs autres

supercheries déloyales.

Cependant, jusqu’au 24 janvier 1779, aucun événement important ne

s’était passé. Ce jour-là, les Anglais furent tout surpris de voir

qu’aucune des pirogues ne quittait le rivage pour venir commercer

auprès des navires. L’arrivée de Terreeoboo avait fait «tabouer» la

baie et empêché toute communication avec les étrangers. Le même jour,

ce chef, ou plutôt ce roi, vint sans appareil visiter les bâtiments.

Il n’avait qu’une pirogue, dans laquelle se trouvaient sa femme et ses

enfants. Le 26, nouvelle visite, officielle cette fois, de Terreeoboo.

«Cook, dit la relation, ayant remarqué que ce prince venait à terre,

le suivit, et il arriva presque en même temps que lui. Nous les

conduisîmes dans la tente; ils y furent à peine assis, que le prince

se leva, jeta d’une manière gracieuse son manteau sur les épaules

du commandant; il mit de plus un casque de plumes sur la tête et

un éventail curieux dans les mains de M. Cook, aux pieds duquel

il étendit encore cinq ou six manteaux très jolis et d’une grande

valeur.»

Cependant, Terreeoboo et les chefs de sa suite faisaient aux Anglais

beaucoup de questions sur l’époque de leur départ. Le commandant voulut

savoir l’opinion que les Hawaïens s’étaient formée des Anglais. Tout ce

qu’il put apprendre, c’est qu’ils les supposaient originaires d’un pays

où les provisions avaient manqué, et qu’ils étaient venus uniquement

pour «remplir leurs ventres». La maigreur de quelques matelots et le

soin que l’on prenait d’embarquer des vivres frais, leur avaient donné

cette conviction. Cependant, ils ne craignaient pas d’épuiser leurs

provisions, malgré l’immense quantité qui avait été consommée depuis

l’arrivée des Anglais. Il est plutôt probable que le roi voulait avoir

le temps de préparer le présent qu’il comptait offrir aux étrangers au

moment de leur départ.

En effet, la veille du jour fixé, le roi pria les capitaines Cook

et Clerke de l’accompagner à sa résidence. Des monceaux énormes de

végétaux de toute espèce, des paquets d’étoffes, des plumes jaunes et

rouges, un troupeau de cochons, y étaient rassemblés. C’était un don

gratuit, fait au roi par ses sujets. Terreeoboo choisit à peu près le

tiers de tous ces objets et donna le reste aux deux capitaines, présent

d’une valeur considérable, comme ils n’en avaient jamais reçu ni à

Tonga ni à Taïti.

Le 4 février, les deux bâtiments sortirent de la baie; mais des

avaries, survenues à la _Résolution_, l’obligèrent à y rentrer quelques

jours après.

A peine les vaisseaux eurent-ils jeté l’ancre, que les Anglais

s’aperçurent d’un changement dans les dispositions des indigènes.

Cependant, tout se passa paisiblement jusqu’au 13 dans l’après-dîner.

Ce jour-là, quelques chefs voulurent empêcher les naturels d’aider les

matelots à remplir leurs futailles à l’aiguade. Un tumulte s’ensuivit.

Les indigènes s’armèrent de pierres et devinrent menaçants. L’officier,

qui commandait le détachement, reçut de Cook l’ordre de tirer à balle

sur les naturels, s’ils continuaient à lancer des pierres ou à devenir

insolents. Sur ces entrefaites, une pirogue fut poursuivie à coups

de fusil, et l’on jugea aussitôt qu’un vol avait été commis par son

équipage.

Une autre dispute plus sérieuse s’élevait en même temps. Une chaloupe,

appartenant à Pareea, fut saisie par un officier, qui l’emmena jusqu’à

la _Discovery_. Le chef ne tarda pas à venir réclamer son bien,

protestant de son innocence. La discussion s’anima, et Pareea fut

renversé d’un coup d’aviron. Spectateurs paisibles jusqu’alors, les

naturels s’armèrent aussitôt de pierres, forcèrent les matelots à se

retirer précipitamment et s’emparèrent de la pinasse qui les avait

amenés. A ce moment, Pareea, oubliant son ressentiment, s’interposa,

rendit la pinasse aux Anglais, et leur fit restituer quelques menus

objets qui avaient été volés.

«Je crains bien que les Indiens ne me forcent à des mesures

violentes, dit Cook en apprenant ce qui s’était passé; il ne faut pas

leur laisser croire qu’ils ont eu de l’avantage sur nous.»

Pendant la nuit du 13 au 14 février, la chaloupe de la _Discovery_ fut

volée. Le commandant résolut alors de s’emparer de Terreeoboo ou de

quelques-uns des principaux personnages, et de les garder en otages

jusqu’à ce que les objets volés lui eussent été rendus.

En effet, il descendit à terre avec un détachement de soldats de

marine, et se dirigea aussitôt vers la résidence du roi. Il reçut les

marques de respect accoutumées sur sa route, et, apercevant Terreeoboo

et ses deux fils, auxquels il dit quelques mots du vol de la chaloupe,

il les détermina à passer la journée à bord de la _Résolution_.

Les affaires prenaient une heureuse tournure, et déjà les deux jeunes

princes étaient embarqués dans la pinasse, lorsque l’une des épouses

de Terreeoboo le supplia tout en larmes de ne pas se rendre à bord.

Deux autres chefs se joignirent à elle, et les insulaires, effrayés des

préparatifs d’hostilités dont ils étaient témoins, commencèrent à se

précipiter en foule autour du roi et du commandant. Ce dernier pressait

de s’embarquer, mais, lorsque le prince sembla disposé à le suivre, les

chefs s’interposèrent et eurent recours à la force pour l’en empêcher.

Cook, voyant que son projet était manqué ou qu’il ne pourrait le mettre

à exécution qu’en versant beaucoup de sang, y avait renoncé, et il

marchait paisiblement sur le rivage pour regagner son canot, lorsque

le bruit se répandit qu’un des principaux chefs venait d’être tué.

Les femmes, les enfants furent aussitôt renvoyés, et tout ce monde se

dirigea vers les Anglais.

Un indigène, armé d’un «pahooa», se mit à défier le capitaine, et,

comme il ne voulait pas cesser ses menaces, Cook lui tira un coup de

pistolet chargé à petit plomb. Protégé par une natte épaisse, celui-ci,

ne se sentant pas blessé, devint plus audacieux; mais, plusieurs autres

naturels s’avançant, le commandant déchargea son fusil sur celui qui

était le plus rapproché et le tua.

Ce fut le signal d’une attaque générale. La dernière fois qu’on aperçut

Cook, il faisait signe aux canots de cesser le feu et d’approcher pour

embarquer sa petite troupe. Ce fut en vain! Cook était frappé et gisait

sur le sol.

«Les insulaires poussèrent des cris de joie lorsqu’ils le virent

tomber, dit la relation; ils traînèrent tout de suite son corps

sur le rivage et, s’enlevant le poignard les uns aux autres, ils

s’acharnèrent tous avec une ardeur féroce à lui porter des coups,

lors même qu’il ne respirait plus.»

Ainsi périt ce grand navigateur, le plus illustre assurément de ceux

qu’a produits l’Angleterre. La hardiesse de ses plans, sa persévérance

à les exécuter, l’étendue de ses connaissances, en ont fait le type du

véritable marin de découvertes.

Que de services il avait rendus à la géographie! Dans son premier

voyage, il avait relevé les îles de la Société, prouvé que la

Nouvelle-Zélande est formée de deux îles, parcouru le détroit qui les

sépare et reconnu son littoral; enfin, il avait visité toute la côte

orientale de la Nouvelle-Hollande.

Dans son second voyage, il avait relégué dans le pays des chimères ce

fameux continent austral, rêve des géographes en chambre; il avait

découvert la Nouvelle-Calédonie, la Géorgie australe, la terre de

Sandwich, et pénétré dans l’hémisphère sud plus loin qu’on n’avait fait

avant lui.

Dans sa troisième expédition, il avait découvert l’archipel Hawaï,

et relevé la côte occidentale de l’Amérique depuis le 43e degré,

c’est-à-dire sur une étendue de plus de 3,500 milles. Il avait franchi

le détroit de Behring, et s’était aventuré dans cet océan Boréal,

effroi des navigateurs, jusqu’à ce que les glaces lui eussent opposé

une barrière infranchissable.

Ses talents de marin n’ont pas besoin d’être vantés; ses travaux

hydrographiques sont restés; mais, ce qu’il faut surtout apprécier, ce

sont les soins dont il sut entourer ses équipages, et qui lui permirent

d’accomplir ces rudes et longues campagnes en ne faisant que des pertes

insignifiantes.

[Illustration: _Fac-simile. Gravure ancienne._]

A la suite de cette fatale journée, les Anglais consternés plièrent

leurs tentes et rentrèrent à bord. Vainement firent-ils des tentatives

et des offres pour se faire rendre le corps de leur infortuné

commandant. Dans leur colère, ils allaient recourir aux armes, lorsque

deux prêtres, amis du lieutenant King, rapportèrent, à l’insu des

autres chefs, un morceau de chair humaine, qui pesait neuf à dix

livres. C’était tout ce qui restait, dirent-ils, du corps de Rono, qui

avait été brûlé, suivant la coutume.

[Illustration: Cook accueilli par les indigènes. (Page 220.)]

Cette vue ne fit que rendre plus ardente chez les Anglais la soif des

représailles. De leur côté, les insulaires avaient à venger la mort de

cinq chefs et d’une vingtaine des leurs. Aussi, chaque fois que les

Anglais descendaient à l’aiguade, trouvaient-ils une foule furieuse,

armée de pierres et de bâtons. Pour faire un exemple, le capitaine

Clerke, qui avait pris le commandement de l’expédition, dut livrer aux

flammes le village des prêtres et massacrer ceux qui s’opposèrent à

cette exécution.

Cependant, on finit par s’aboucher, et, le 19 février, les restes

de Cook, ses mains, reconnaissables à une large cicatrice, sa tête

dépouillée de chair et divers autres débris furent remis aux Anglais,

qui, trois jours après, rendirent à ces restes précieux les derniers

devoirs.

Dès lors, les échanges reprirent comme si rien ne s’était passé, et

aucun incident ne marqua la fin de la relâche aux îles Sandwich.

Le capitaine Clerke avait laissé le commandement de la _Discovery_ au

lieutenant Gore, et mis son pavillon à bord de la _Résolution_. Après

avoir achevé la reconnaissance des îles Hawaï, il fit voile pour le

nord, toucha au Kamtchatka, où les Russes lui firent bon accueil,

franchit le détroit de Behring, et s’avança jusqu’à 69° 50′ de latitude

nord, où les glaces lui barrèrent le chemin.

Le 22 août 1779, le capitaine Clerke mourait des suites d’une phthisie

pulmonaire à l’âge de trente-huit ans. Le capitaine Gore prit alors le

commandement en chef, relâcha de nouveau au Kamtchatka, puis à Canton

et au cap de Bonne-Espérance, et mouilla dans la Tamise, le 1er octobre

1780, après plus de quatre ans d’absence.

La mort du capitaine Cook fut un deuil général en Angleterre. La

Société royale de Londres, qui le comptait parmi ses membres, fit

frapper en son honneur une médaille, dont les frais furent couverts

par une souscription publique, à laquelle prirent part les plus grands

personnages.

Si le nom de ce grand navigateur est éteint aujourd’hui, sa mémoire est

toujours vivante, comme on a pu s’en convaincre à la séance solennelle

de la Société française de géographie du 14 février 1879.

Une nombreuse assistance s’était réunie pour célébrer le centenaire de

la mort de Cook. On y comptait plusieurs représentants des colonies

australiennes, aujourd’hui si florissantes, et de cet archipel Hawaï

où il avait trouvé la mort. Une grande quantité de reliques, provenant

du grand navigateur, ses cartes, les magnifiques aquarelles de Webber,

des instruments et des armes des insulaires de l’Océanie, décoraient la

salle.

Ce touchant hommage, à cent ans de distance, rendu par un peuple, dont

le roi avait recommandé de ne pas inquiéter la mission scientifique

et civilisatrice de Cook, était bien fait pour trouver de l’écho

en Angleterre et cimenter les liens de bonne amitié qui rattachent

désormais la France au Royaume-Uni.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE I

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS

I

Découvertes de Bouvet de Lozier dans les mers australes.

--Surville.--La terre des Arsacides.--Incident de la relâche au

port Praslin.--Arrivée à la côte de la Nouvelle-Zélande.--Mort de

Surville.--Découvertes de Marion dans la mer Antarctique.--Son

massacre à la Nouvelle-Zélande.--Kerguelen en Islande et aux

terres australes.--Les campagnes des montres: Fleurieu et Verdun

de la Crenne.

Une découverte avait été faite pendant la première moitié du XVIIIe

siècle, qui devait exercer une heureuse influence sur les progrès de

la géographie. Un capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes,

Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, frappé de ce vide immense

autour du pôle austral, que les géographes appelaient: _Terra australis

incognita_, sollicita l’honneur de découvrir ces terres inconnues.

Ses instances furent longtemps sans résultat; mais enfin, en 1738,

la Compagnie céda, dans l’espoir d’ouvrir un nouvel entrepôt à son

commerce.

Deux petites frégates, l’_Aigle_ et la _Marie_, convenablement

équipées, partirent de Brest, le 19 juillet 1738, sous le commandement

de Bouvet de Lozier. Elles s’arrêtèrent pendant plus d’un mois à

l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, reprirent la mer le 13

novembre, et firent voile au sud-est.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 20 / 43 段