Cependant, Cook remit à la voile le 29 mai, retourna à Annamooka, puis

à Tonga-Tabou, où une fête ou «heiva», dont la magnificence dépassait

toutes celles dont il avait témoin, fut donnée en son honneur.

«Le soir, dit-il, nous eûmes le spectacle d’un _bomaï_, c’est-à-dire

qu’on exécuta les danses de la nuit devant la maison occupée par

Finaou. Elles durèrent environ trois heures; durant cet intervalle,

nous vîmes douze danses. Il y en eut d’exécutées par des femmes, et,

au milieu de celles-ci, nous vîmes arriver une troupe d’hommes qui

formèrent un cercle en dedans de celui des danseuses. Vingt-quatre

hommes, qui en exécutèrent une troisième, firent avec leurs mains une

multitude de mouvements très applaudis, que nous n’avions pas encore

vus. L’orchestre se renouvela une fois. Finaou parut sur la scène à

la tête de cinquante danseurs; il était magnifiquement habillé; de

la toile et une longue pièce de gaze composaient son vêtement, et il

portait de petites figures suspendues à son cou.»

Cook, après un séjour de trois mois, jugeant qu’il fallait quitter ces

lieux enchanteurs, distribua une partie du bétail qu’il avait apporté

du Cap, et fit expliquer par Maï, avec la manière de le nourrir, les

services qu’il pourrait rendre. Puis, avant de partir, il visita un

«fiatooka» ou cimetière, qui appartenait au roi, composé de trois

maisons assez vastes, plantées au bord d’une espèce de colline. Les

planchers de ces édifices, ainsi que les collines artificielles qui les

portaient, étaient couverts de jolis cailloux mobiles, et des pierres

plates, posées de champ, entouraient le tout.

«Ce que nous n’avions pas vu jusqu’alors, l’un de ces édifices était

ouvert à l’un des côtés, et il y avait en dedans deux bustes de bois

grossièrement façonnés, l’un près de l’entrée et l’autre un peu

plus avant dans l’intérieur. Les naturels nous suivirent jusqu’à

la porte, mais ils n’osèrent pas en passer le seuil. Nous leur

demandâmes ce que signifiaient ces bustes; on nous répondit qu’ils

ne représentaient aucune divinité et qu’ils servaient à rappeler le

souvenir des chefs enterrés dans le fiatooka.»

Parti de Tonga-Tabou le 10 juillet, Cook se rendit à la petite

île Eoa, où son ancien ami Taï-One le reçut avec cordialité. Le

commandant apprit de lui que la propriété des différentes îles de

l’archipel appartient aux chefs de Tonga-Tabou, qu’ils appellent

la «Terre des Chefs». C’est ainsi que Poulaho a sous sa domination

cent cinquante-trois îles. Les plus importantes sont Vavao et Hamao.

Quant aux îles Viti ou Fidgi, comprises dans cette nomenclature,

elles étaient habitées par une race belliqueuse bien supérieure par

l’intelligence à celle des îles des Amis.

Des nombreuses et très intéressantes observations recueillies par le

commandant et le naturaliste Anderson, nous ne retiendrons que celles

qui sont relatives à la douceur, à l’affabilité des indigènes. Si

Cook, pendant ses différentes relâches dans cet archipel, n’eut qu’à

se louer de l’accueil des habitants, c’est qu’il ne soupçonna jamais

le projet qu’avaient conçu Finaou et les autres chefs de l’assassiner

pendant la fête nocturne de Hapaee et de surprendre les vaisseaux. Les

navigateurs, qui le suivirent, n’eurent pas lieu de prodiguer les mêmes

éloges, et si l’on ne connaissait la sincérité de l’illustre marin, on

croirait que c’est par antiphrase qu’il a donné à cet archipel le nom

d’îles des Amis.

A la mort d’un parent, les insulaires de Tonga ne manquent jamais de se

donner de grands coups de poing dans les joues et de se les déchirer

avec des dents de requin, ce qui explique les nombreuses tumeurs et

cicatrices qu’ils portent au visage. S’ils sont en danger de mort,

ils sacrifient une ou deux phalanges du petit doigt pour apaiser la

divinité, et Cook ne vit pas un indigène sur dix qui ne fût ainsi

mutilé.

«Le mot «tabou», dit-il, qui joue un si grand rôle dans les usages de

ce peuple, a une signification très étendue.... Lorsqu’il n’est pas

permis de toucher à une chose, ils disent qu’elle est tabou. Ils nous

apprirent aussi que, si le roi entre dans une maison qui appartienne

à un de ses sujets, cette maison devient tabou, et le propriétaire ne

peut plus l’habiter.»

Quant à leur religion, Cook crut la démêler assez bien. Leur dieu

principal, Kallafoutonga, détruit dans ses colères les plantations,

sème les maladies et la mort. Toutes les îles n’ont pas les mêmes idées

religieuses, mais partout on est unanime à admettre l’immortalité de

l’âme. Enfin, s’ils n’apportent point à leurs dieux des offrandes et

des fruits ou d’autres productions de la terre, ces sauvages leur

offrent, cependant, en sacrifice des victimes humaines.

Le 17 juillet, Cook perdit de vue les îles Tonga, et, le 8 août,

l’expédition, après une série de coups de vent qui causèrent des

avaries assez sérieuses à la _Discovery_, arriva en vue d’une île

appelée Tabouaï par ses habitants.

Tous les frais d’éloquence des Anglais, pour persuader aux naturels

de monter à bord, furent inutiles. Jamais ceux-ci ne consentirent à

quitter leurs canots et ils se contentèrent d’inviter les étrangers à

venir les visiter. Mais, comme le temps pressait et que Cook n’avait

pas besoin de provisions, il passa sans s’arrêter devant cette île, qui

lui parut fertile, et qui, suivant le dire des insulaires, abondait en

cochons et en volailles. Forts, grands, actifs, ces naturels, à l’air

dur et farouche, parlaient la langue taïtienne. Les relations furent

donc faciles avec eux.

Quelques jours plus tard, les cimes verdoyantes de Taïti se dessinaient

à l’horizon, et les deux bâtiments ne tardèrent pas à s’arrêter en

face de la presqu’île de Taïrabou, où l’accueil que Maï reçut de

ses compatriotes fut aussi indifférent que possible. Son beau-frère

lui-même, le chef Outi, consentit à peine à le reconnaître; mais,

lorsque Maï lui eut montré les trésors qu’il rapportait et surtout

ces fameuses plumes rouges, qui avaient eu un si grand succès au

précédent voyage de Cook, Outi changea de manière d’agir, traita Maï

avec affabilité, et lui proposa de changer de nom avec lui. Maï se

laissa prendre à ces nouvelles démonstrations de tendresse, et, sans

l’intervention de Cook, il se fût laissé dépouiller de tous ses trésors.

Les navires étaient approvisionnés de plumes rouges. Aussi, les fruits,

les cochons, les volailles arrivèrent-ils en abondance pendant cette

relâche. Cependant, Cook gagna bientôt la baie de Matavaï, et le roi

Otoo quitta sa résidence de Paré pour venir rendre visite à son ancien

ami. Là, aussi, Maï fut dédaigneusement traité par les siens, et il eut

beau se jeter aux pieds du roi en lui présentant une touffe de plumes

rouges et deux ou trois pièces de drap d’or, il fut à peine regardé.

Toutefois, ainsi qu’à Taïrabou, les dispositions changèrent subitement,

lorsqu’on connut la fortune de Maï; mais celui-ci, ne se plaisant que

dans la compagnie des vagabonds qui exploitèrent sa rancune, tout en

le dépouillant, ne sut pas acquérir sur Otoo et les principaux chefs

l’influence nécessaire au développement de la civilisation.

Cook avait depuis longtemps appris que les sacrifices humains étaient

en usage à Taïti, mais il s’était toujours refusé de le croire. Une

cérémonie solennelle, dont il fut témoin à Atahourou, ne lui permit pas

de douter de l’existence de cette pratique. Afin de rendre l’Atoua,

ou Dieu, favorable à l’expédition qui se préparait contre l’île

d’Eimeo, un homme de la plus basse extraction fut assommé à coups de

massue en présence du roi. On déposa en offrande devant celui-ci les

cheveux et un œil de la victime, derniers symboles de l’anthropophagie

qui existait autrefois dans cet archipel. A la fin de cette barbare

cérémonie, qui faisait tache chez un peuple de mœurs si douces, un

martin-pêcheur voltigea dans le feuillage. «C’est l’Atoua!» s’écria

Otoo, tout heureux de cet excellent augure.

Le lendemain, la cérémonie devait se continuer par un holocauste de

cochons. Les prêtres, comme avaient coutume de le faire les aruspices

Romains, cherchèrent à lire dans les dernières convulsions des victimes

le sort réservé à l’expédition.

Cook, qui avait assisté silencieux à toute cette cérémonie, ne put

cacher, dès qu’elle fut finie, l’horreur qu’elle lui inspirait. Maï

fut son interprète éloquent et vigoureux. Aussi, Towha eut-il peine à

contenir sa colère. «Si le roi avait tué un homme en Angleterre, dit

le jeune Taïtien, comme il venait de le faire ici de la malheureuse et

innocente victime qu’il offrait à son Dieu, il aurait été impossible de

le soustraire à la corde, seul châtiment réservé aux meurtriers et aux

assassins.»

[Illustration: Sacrifice humain à Otaïti. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Cette réflexion violente de Maï était pour le moins hors de propos,

et Cook aurait dû se souvenir que les mœurs varient avec les pays. Il

était absurde de vouloir appliquer à Taïti, pour ce qui y était passé

dans les usages, le châtiment réservé à Londres pour ce qu’on y regarde

comme un crime. Le charbonnier doit être maître chez lui, dit un dicton

populaire. Les nations européennes l’ont trop oublié. Sous prétexte

de civilisation, elles ont souvent fait couler plus de sang qu’il n’en

aurait été versé, si elles s’étaient abstenues d’intervenir.

[Illustration: Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus.

(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Avant de quitter Taïti, Cook remit à Otoo les animaux qu’il avait eu

tant de peine à rapporter d’Europe. C’étaient des oies, des canards,

des coqs d’Inde, des chèvres, des moutons, des chevaux et des bœufs.

Otoo ne sut comment exprimer sa reconnaissance à «l’areeke no Pretone»

(au roi de la Bretagne), surtout lorsqu’il vit que les Anglais ne

purent embarquer, à cause de sa dimension, une magnifique pirogue

double qu’il avait fait construire par ses plus habiles artistes, pour

être offerte au roi d’Angleterre, son ami.

La _Résolution_ et la _Discovery_ quittèrent Taïti le 30 septembre, et

vinrent mouiller à Eimeo. Le séjour, en cet endroit, fut attristé par

un pénible incident. Des vols fréquents avaient eu lieu déjà depuis

quelques jours, lorsqu’une chèvre fut dérobée. Cook, pour faire un

exemple, brûla cinq ou six cases, incendia un plus grand nombre de

pirogues, et menaça le roi de toute sa colère, si l’animal ne lui était

pas immédiatement ramené.

Dès qu’il eut obtenu satisfaction, le commandant partit pour Huaheine

avec Maï, qui devait s’établir sur cette île.

Un terrain assez vaste fut cédé par les chefs du canton de Ouare,

moyennant de riches cadeaux. Cook y fit construire une maison et

planter un jardin, qu’on sema de légumes européens. Puis, on laissa

à Maï deux chevaux, des chèvres, de la volaille. En même temps, on

lui faisait cadeau d’une cotte de mailles, d’une armure complète,

de poudre, de balles et de fusils. Un orgue portatif, une machine

électrique, des pièces d’artifice et des instruments de culture ou de

ménage, complétaient la collection des cadeaux, ingénieux ou bizarres,

destinés à donner aux Taïtiens une haute idée de la civilisation

européenne. Maï avait bien une sœur mariée à Huaheine, mais son mari

occupait une position trop humble pour l’empêcher d’être dépouillé.

Cook déclara donc solennellement que l’indigène était son ami, qu’il

reviendrait, dans peu de temps, s’informer de la manière dont il aurait

été traité, et qu’il punirait sévèrement ceux qui se seraient mal

conduits à son égard.

Ces menaces devaient produire leur effet, car, peu de jours avant,

des voleurs, saisis en flagrant délit par les Anglais, avaient eu

la tête rasée et les oreilles coupées. Un peu plus tard, à Raiatea,

afin d’obtenir qu’on lui renvoyât des matelots déserteurs, Cook avait

enlevé, d’un seul coup de filet, toute la famille du chef Oreo. La

modération dont le capitaine avait fait preuve à son premier voyage

allait toujours diminuant. Il devenait chaque jour plus exigeant et

plus sévère. Cette conduite devait finir par lui être fatale.

Les deux Zélandais qui avaient demandé à accompagner Maï furent

débarqués avec lui. Le plus âgé consentait sans peine à vivre à

Huaheine; mais le plus jeune avait conçu tant d’affection pour les

Anglais, qu’il fallut le descendre, pour ainsi dire, de force, au

milieu des témoignages d’affection les plus touchants. Cook, au moment

où il leva l’ancre, reçut les adieux de Maï, dont la contenance et les

larmes exprimaient qu’il comprenait toute la perte qu’il allait faire.

Si Cook partait satisfait d’avoir comblé de trésors le jeune Taïtien

qui s’était confié à lui, il éprouvait des craintes sérieuses sur son

avenir. En effet, il connaissait son caractère inconstant et léger, et

il ne lui avait laissé qu’à regret des armes, dont il craignait qu’il

ne fît mauvais usage. Ces appréhensions devaient être malheureusement

justifiées. Comblé d’attentions par le roi de Huaheine, qui lui donna

sa fille en mariage et changea son nom en celui de Paori, sous lequel

il fut connu désormais, Maï profita de sa haute situation pour se

montrer cruel et inhumain. Toujours armé, il en vint à essayer son

adresse sur ses compatriotes, à coups de fusil et de pistolet. Aussi sa

mémoire est-elle en horreur à Huaheine, où le souvenir de ses meurtres

est demeuré longtemps associé à celui du voyage des Anglais.

Après avoir quitté cette île, Cook visita Raiatea, où il retrouva son

ami Orée, déchu de la puissance suprême; puis, il descendit à Bolabola,

le 8 décembre, et y acheta du roi Pouni une ancre que Bougainville

avait perdue au mouillage.

Pendant ces longues relâches dans les différentes îles de la

Société, Cook compléta sa provision de renseignements géographiques,

hydrographiques, ethnographiques et ses études d’histoire naturelle.

Il fut secondé dans cette tâche délicate par Anderson et par tout son

état-major, qui ne cessa de déployer le zèle le plus louable pour

l’avancement de la science.

Le 24 décembre, Cook découvrait une nouvelle île basse, inhabitée,

où les équipages trouvèrent une abondante provision de tortues, et

qui reçut le nom de Christmas, en l’honneur de la fête solennelle du

lendemain.

Bien que dix-sept mois se fussent déjà passés depuis son départ

d’Angleterre, Cook ne considérait pas son voyage comme commencé.

En effet, il n’avait encore pu mettre à exécution la partie de ses

instructions relative à l’exploration de l’Atlantique septentrional et

à la recherche d’un passage par le nord.

II

Découverte des îles Sandwich.--Exploration de la côte

occidentale de l’Amérique.--Au delà du détroit de Behring.

--Retour à l’archipel Havaï.--Histoire de Rono.--Mort de

Cook.--Retour de l’expédition en Angleterre.

Le 18 janvier 1778, par 160° de longitude et 20° de latitude nord, les

deux navires aperçurent les premières terres de l’archipel Sandwich ou

Hawaï. Il ne fallut pas longtemps aux navigateurs pour se convaincre

que ce groupe était habité. Un grand nombre de pirogues se détachèrent

de l’île Atooi ou Tavaï, et s’assemblèrent autour des vaisseaux.

Les Anglais ne furent pas médiocrement surpris d’entendre ces indigènes

parler la langue de Taïti. Aussi, les relations furent-elles bientôt

amicales, et, le lendemain, nombre d’insulaires consentirent à monter

sur les vaisseaux. Leur étonnement, leur admiration à la vue de tant

d’objets inconnus, s’exprimaient par leurs regards, leurs gestes et

leurs exclamations continuelles. Cependant, ils connaissaient le fer,

qu’ils nommaient «hamaïte».

Mais tant de curiosités, d’objets précieux, ne tardèrent pas à exciter

leur convoitise, et ils s’efforcèrent de se les approprier par tous les

moyens licites ou non.

Leur adresse, leur goût pour le vol étaient aussi vifs que chez

tous les peuples de la mer du Sud; il fallut prendre mille

précautions,--encore furent-elles vaines le plus souvent,--pour

s’opposer à leurs larcins. Lorsque les Anglais, sous la conduite du

lieutenant Williamson, s’approchèrent du rivage afin de sonder et

de chercher un mouillage, ils durent repousser les tentatives des

naturels par la force. La mort d’un de ces sauvages servit à réprimer

leur turbulence et à leur donner une haute idée de la puissance des

étrangers.

Cependant, aussitôt que la _Résolution_ et la _Discovery_ eurent laissé

tomber l’ancre dans la baie de Ouai-Mea, Cook se fit porter à terre.

Il n’eut pas plus tôt touché le rivage, que les naturels, assemblés

en troupe nombreuse sur la grève, se prosternèrent à ses pieds, et

l’accueillirent avec les témoignages du respect le plus profond.

Cette réception extraordinaire promettait une relâche agréable, car

les provisions semblaient abondantes, et les fruits, les cochons, la

volaille, commencèrent à affluer de toutes parts. En même temps, une

partie des indigènes aidait les matelots anglais à remplir d’eau les

futailles et à les embarquer dans les chaloupes.

Ces dispositions conciliantes déterminèrent Anderson et le dessinateur

Webber à s’enfoncer dans l’intérieur du pays. Ils ne tardèrent pas à

se trouver en présence d’un moraï, de tout point semblable aux moraïs

taïtiens. Cette découverte confirma les Anglais dans les idées qu’avait

fait naître en eux la ressemblance de la langue de Hawaï avec celle de

Taïti. Une gravure de la relation de Cook représente l’intérieur de ce

moraï. On y voit deux figures debout, dont le haut de la tête disparaît

en partie sous un haut bonnet cylindrique, semblable à ceux qui

coiffent les statues de l’île de Pâques. Il y a là, à tout le moins, un

rapprochement singulier, qui donne à réfléchir.

Cook resta deux jours encore à ce mouillage, n’ayant qu’à se louer

de son commerce avec les indigènes; puis, il explora l’île voisine

de Oneeheow. Malgré tout le désir qu’avait le commandant de visiter

en détail cet archipel, si intéressant, il appareilla, et aperçut de

loin l’île Ouahou et le récif de Tahoora, qu’il désigna sous le nom

générique d’archipel Sandwich,--nom qui a été remplacé par le vocable

indigène Hawaï.

Vigoureux et bien découplés, quoique de taille moyenne, les Hawaïens

sont représentés par Anderson comme ayant un caractère franc et loyal.

Moins sérieux que les habitants des îles des Amis, ils sont aussi

moins légers que les Taïtiens. Industrieux, adroits, intelligents, ils

avaient des plantations qui prouvaient des connaissances développées

en économie rurale, et un goût bien entendu pour l’agriculture. Non

seulement ils n’éprouvaient pas pour les objets européens cette

curiosité banale et enfantine que les Anglais avaient tant de fois

remarquée, mais ils s’informaient de leur usage et laissaient percer un

certain sentiment de tristesse, inspiré par leur infériorité.

La population semblait considérable, et est estimée à trente mille

individus pour la seule île de Tavaï. Dans la façon de s’habiller, dans

le choix de la nourriture, dans la manière de l’apprêter, comme dans

les habitudes générales, on reconnaissait les usages de Taïti. C’était

donc pour les Anglais matière à réflexions, que l’identité de ces deux

populations, séparées par un espace de mer considérable.

Pendant ce premier séjour, Cook ne fut en rapport avec aucun chef;

mais le capitaine Clerke, de la _Discovery_, reçut enfin la visite de

l’un d’eux. C’était un homme jeune et bien fait, enveloppé d’étoffes

des pieds à la tête, à qui les naturels témoignaient leur respect en

se prosternant devant lui. Clerke lui fit quelques cadeaux, et reçut

en retour un vase décoré de deux figurines assez habilement sculptées,

qui servait au «kava», boisson favorite des Hawaïens, aussi bien que

des indigènes de Tonga. Leurs armes consistaient en arcs, massues

et lances, ces dernières d’un bois dur et fort, et en une sorte de

poignard, nommé «paphoa», terminé en pointe aux deux extrémités. La

coutume du tabou était aussi universellement pratiquée qu’aux îles des

Amis, et les naturels, avant de toucher aux objets qu’on leur montrait,

avaient toujours soin de demander s’ils n’étaient pas tabou.

Le 27 février, Cook reprit sa route vers le nord, et rencontra bientôt

ces algues des rochers dont parle le rédacteur du voyage de lord Anson.

Le 1er mars, il fit route à l’est, afin de se rapprocher de la côte

d’Amérique, et, cinq jours plus tard, il eut connaissance de la terre

de Nouvelle-Albion, ainsi nommée par Francis Drake.

L’expédition continua de la prolonger au large, releva le cap _Blanc_,

déjà vu par Martin d’Aguilar, le 19 janvier 1603, et près duquel

les géographes avaient placé une large entrée au détroit dont ils

attribuaient la découverte à ce navigateur. On arriva bientôt dans

les parages du détroit de Juan de Fuca, mais on ne découvrit rien qui

y ressemblât, bien que ce détroit existe réellement, et sépare du

continent l’île de Vancouver.

Cook reconnut bientôt par 49° 15′ de latitude une baie à laquelle il

donna le nom de baie Hope. Il y mouilla pour faire de l’eau et donner

un peu de repos à ses équipages fatigués. Cette côte était habitée, et

trois canots s’approchèrent des navires.

«L’un des sauvages, dit-il, se leva, fit un long discours et des

gestes que nous prîmes pour une invitation à descendre à terre. Sur

ces entrefaites, il jeta des plumes vers nous, et plusieurs de ses

camarades nous lancèrent des poignées de poussière ou d’une poudre

rouge; celui qui remplit les fonctions d’orateur était couvert d’une

peau, et il tenait dans chaque main quelque chose qu’il secouait,

et d’où il tirait un son pareil à celui des grelots de nos enfants.

Lorsqu’il se fut fatigué à débiter sa harangue et ses exhortations,

dont nous ne comprîmes pas un seul mot, il se reposa; mais deux

autres hommes prirent successivement la parole; leur discours ne fut

pas aussi long, et ils ne le débitèrent pas avec autant de véhémence.»

Plusieurs de ces naturels avaient le visage peint d’une manière

extraordinaire, et des plumes étaient fichées sur leur tête. Bien

qu’ils montrassent des dispositions pacifiques, il fut absolument

impossible d’en décider un seul à monter à bord.

Cependant, lorsque les vaisseaux eurent jeté l’ancre, le commandant fit

désenverguer les voiles, rentrer les mâts de hune et dégréer le mât

de misaine de la _Résolution_, afin d’y faire quelques réparations.

Les échanges commencèrent bientôt avec les Indiens, et l’honnêteté la

plus rigoureuse présida à ce commerce. Les objets qu’ils offraient,

c’étaient des peaux d’ours, de loup, de renard, de daim, de putois, de

martre, et en particulier de ces loutres de mer qu’on trouve aux îles

situées à l’est du Kamtchatka, puis des habits faits d’une espèce de

chanvre, des arcs, des lances, des hameçons, des figures monstrueuses,

une espèce d’étoffe de poil ou de laine, des sacs remplis d’ocre rouge,

des morceaux de bois sculpté, des colifichets de cuivre et de fer en

forme de fer à cheval, qu’ils suspendaient à leur nez.

«Des crânes et des mains d’hommes, qui n’étaient pas encore

dépouillés de leurs chairs, furent ce qui nous frappa le plus

parmi les choses qu’ils nous offrirent; ils nous firent comprendre

d’une manière claire qu’ils avaient mangé ce qui manquait, et nous

reconnûmes, en effet, que ces crânes et ces mains avaient été sur le

feu.»

Les Anglais ne tardèrent pas à s’apercevoir que ces indigènes étaient

aussi habiles voleurs qu’aucun de ceux qu’ils avaient rencontrés

jusqu’alors. Ils étaient même plus dangereux, car, possesseurs

d’instruments en fer, ils ne se faisaient pas faute de couper les

cordages. D’ailleurs, ils combinaient leurs vols avec intelligence,

et les uns amusaient la sentinelle à l’une des extrémités de

l’embarcation, tandis que les autres arrachaient le fer à l’extrémité

opposée. Ils vendirent une quantité d’huile très bonne, et beaucoup de

poissons, notamment des sardines.

Lorsque furent achevées les nombreuses réparations dont les navires

avaient besoin, et qu’on eut embarqué l’herbe nécessaire pour le peu

de chèvres et de moutons qui restaient a bord, Cook remit à la voile,

le 26 avril 1778. Il avait donné à l’endroit où il venait de séjourner

le nom d’Entrée-du-Roi-Georges, bien qu’il fût appelé Nootka par les

indigènes.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 19 / 43 段