«Si jamais, ajoute-t-il, on a pu révoquer en doute la prééminence

de la vie civilisée sur la vie sauvage, la vue seule de ces Indiens

suffirait pour déterminer la question. Jusqu’à ce qu’on me prouve

qu’un homme tourmenté continuellement par la rigueur du climat

est heureux, je ne crois point aux déclamations éloquentes des

philosophes, qui n’ont pas eu l’occasion de contempler la nature

humaine dans toutes ses modifications, ou qui n’ont pas senti ce

qu’ils ont vu.»

La _Résolution_ ne tarda pas à reprendre la mer et à doubler le cap

Horn; puis, elle traversa le détroit de Lemaire et reconnut la Terre

des États, où elle rencontra un bon mouillage. Ces parages étaient

animés par une quantité prodigieuse de baleines, dont c’était la saison

de l’appariage, par des veaux et des lions de mer, par des pingouins et

des nigauds en vols innombrables.

«Nous manquâmes, le docteur Sparrman et moi, dit Forster, d’être

attaqués par un de ces vieux ours de mer, sur un rocher où il y en

avait plusieurs centaines de rassemblés, qui semblaient tous attendre

l’issue du combat. Le docteur avait tiré son coup de fusil sur un

oiseau, et il allait le ramasser, lorsque le vieil ours gronda,

montra les dents et parut se disposer à s’opposer à mon camarade. Dès

que je fus assis, j’étendis l’animal raide mort d’un coup de fusil,

et, au même instant, toute la troupe, voyant son champion terrassé,

s’enfuit du côté de la mer. Plusieurs s’y jetèrent avec tant de hâte,

qu’ils sautèrent à dix ou quinze verges perpendiculaires sur des

rochers pointus. Je crois qu’ils ne se firent point de mal, parce que

leur peau est très dure et que leur graisse, très élastique, se prête

aisément à la compression.»

Après avoir quitté la Terre des États, le 3 janvier, Cook fit voile au

sud-est, afin d’explorer cette partie de l’Océan, la seule qui lui

eût échappé jusqu’alors. Il atteignit bientôt la Géorgie australe, vue

en 1675 par Laroche, et en 1756 par M. Guyot-Duclos, qui commandait

alors le vaisseau espagnol _le Lion_. Cette découverte fut faite le 14

janvier 1775. Le commandant débarqua en trois différents endroits et en

prit possession au nom du roi d’Angleterre, Georges III, dont il lui

donna le nom. Le fond de la baie Possession était bordé de rochers de

glace perpendiculaires, de tout point semblables à ceux qui avaient été

vus dans les hautes latitudes australes.

«L’intérieur du pays, dit la relation, n’était ni moins sauvage ni

moins affreux. Les rochers perdaient leurs hautes cimes dans les

nues, et les vallées étaient couvertes d’une neige éternelle. On ne

voyait pas un arbre, et il n’y avait pas le plus petit arbrisseau.»

En quittant la Géorgie, Cook s’enfonça encore davantage dans le

sud-est, au milieu des glaces flottantes. Les dangers continuels de

cette navigation avaient épuisé l’équipage. Successivement, la Thulé

australe, l’île Saunders, les îles de la Chandeleur et enfin la terre

de Sandwich furent découvertes.

Ces archipels stériles et désolés seront toujours sans utilité pratique

pour le commerçant et le géographe. Leur existence une fois signalée,

il n’y avait plus qu’à passer outre, car c’était risquer, à vouloir les

reconnaître en détail, de compromettre les documents si précieux que la

_Résolution_ rapportait en Angleterre.

La découverte de ces terres isolées eut pour résultat de convaincre

Cook «qu’il y a près du pôle une étendue de terre où se forment la

plupart des glaces répandues sur ce vaste océan méridional.» Remarque

ingénieuse, que sont venues confirmer de tout point les découvertes des

explorateurs du XIXe siècle.

Après une nouvelle recherche infructueuse du cap de la Circoncision de

Bouvet, Cook se détermina à regagner le cap de Bonne-Espérance, où il

arriva le 22 mars 1775.

L’_Aventure_ avait relâché en cet endroit, et le capitaine Furneaux

avait laissé une lettre, qui relatait ce qui s’était passé à la

Nouvelle-Zélande.

Arrivé dans le canal de la Reine-Charlotte, le 13 novembre 1773, le

capitaine Furneaux avait fait ses provisions d’eau et de bois, puis

envoyé un de ses canots, commandé par M. Rowe, lieutenant de poupe,

afin de recueillir des plantes comestibles. Mais, ne l’ayant vu rentrer

à bord ni le soir ni le lendemain, le capitaine Furneaux, sans se

douter de l’accident qui était arrivé, envoya à sa recherche, et voici

en résumé ce qu’on apprit:

Après plusieurs allées et venues inutiles, l’officier qui commandait la

chaloupe aperçut quelques indices, en débarquant sur une grève près

de l’anse de l’Herbe. Des débris du canot et plusieurs souliers, dont

l’un avait appartenu à un officier de poupe, furent découverts. En même

temps, un des matelots apportait un morceau de viande fraîche, que

l’on crut être de la chair de chien, car on ignorait encore que cette

peuplade fût anthropophage.

«Nous ouvrîmes, dit le capitaine Furneaux, environ vingt paniers

placés sur la grève et fermés avec des cordages. Les uns étaient

remplis de chair rôtie et d’autres de racines de fougère, qui servent

de pain aux naturels. En continuant nos recherches, nous trouvâmes

un plus grand nombre de souliers et une main, que nous reconnûmes

sur-le-champ pour celle de Thomas Hill, parce qu’elle représentait T.

H. tatoués à la manière des Taïtiens.»

Un peu plus loin, l’officier aperçut quatre pirogues et une multitude

de naturels, rassemblés autour d’un grand feu. En débarquant, les

Anglais firent une décharge, qui mit en fuite tous les Zélandais, sauf

deux, qui se retirèrent avec beaucoup de sang-froid. L’un de ceux-ci

fut blessé grièvement, et les matelots s’avancèrent sur la grève.

«Bientôt, une scène affreuse de carnage s’offrit à nos yeux: les

têtes, les cœurs et les poumons de plusieurs de nos gens étaient

répandus sur le sable, et, à peu de distance de là, les chiens en

rongeaient les entrailles.»

L’officier avait trop peu de monde avec lui,--dix hommes

seulement,--pour essayer de tirer vengeance de cet abominable massacre.

En outre, le temps devenait mauvais, et les sauvages se rassemblaient

en grand nombre. Il dut regagner l’_Aventure_.

«Je ne crois pas, dit le capitaine Furneaux, que cette boucherie ait

été l’effet d’un dessein prémédité de la part des sauvages, car, le

matin où M. Rowe partit du vaisseau, il rencontra deux pirogues,

qui descendirent près de nous et restèrent toute la matinée dans

l’anse du vaisseau. Le carnage fut probablement amené par quelque

querelle qui se décida sur-le-champ; peut-être aussi que, nos gens

n’ayant pris aucune précaution pour leur sûreté, l’occasion tenta

les Indiens. Ce qui encouragea les Zélandais, dès qu’ils eurent vu

la première explosion, c’est qu’ils sentirent qu’un fusil n’était

pas une arme infaillible, qu’il manquait quelquefois de partir et

qu’après le premier coup il fallait le charger de nouveau avant de

pouvoir s’en servir.»

Dans ce fatal guet-apens, l’_Aventure_ perdit dix de ses meilleurs

matelots. Furneaux avait quitté la Nouvelle-Zélande le 23 décembre

1773, doublé le cap Horn, relâché au cap de Bonne-Espérance et atteint

l’Angleterre, le 14 juillet 1774.

Cook, après avoir embarqué les rafraîchissements nécessaires et réparé

son bâtiment, quitta False-Bay le 27 mai, relâcha à Sainte-Hélène,

à l’Ascension, à Fernando de Noronha, à Fayal, l’une des Açores, et

rentra enfin à Plymouth, le 29 juillet 1775. Il n’avait à regretter,

pendant ce long voyage de trois ans et dix-huit jours, que la perte de

quatre hommes, sans compter, il est vrai, les dix matelots qui avaient

été massacrés à la Nouvelle-Zélande.

Jamais jusqu’alors expédition n’avait rapporté aussi riche moisson

de découvertes et d’observations hydrographiques, physiques et

ethnographiques. Bien des points obscurs dans les relations des anciens

voyageurs étaient élucidés par les savantes et ingénieuses recherches

du capitaine Cook. Des découvertes importantes, notamment celles de

la Nouvelle-Calédonie et de l’île de Pâques, avaient été faites. La

non-existence du continent austral était définitivement prouvée. Le

grand navigateur reçut presque aussitôt la récompense méritée de

ses fatigues et de ses travaux. Il fut nommé capitaine de vaisseau,

neuf jours après son débarquement, et membre de la Société royale de

Londres, le 29 février 1776.

CHAPITRE V

TROISIÈME VOYAGE DU CAPITAINE COOK

I

La recherche des terres découvertes par les Français.--Les

îles Kerguelen.--Relâche à Van-Diemen.--Le détroit de la

Reine-Charlotte.--L’île Palmerston.--Grandes fêtes aux îles

Tonga.

A cette époque, l’idée qui avait autrefois déterminé tant de voyageurs

à explorer les mers du Groenland était à l’ordre du jour. Existait-il

un passage au nord qui mît en communication l’Atlantique et le

Pacifique, en suivant les côtes de l’Asie ou celles de l’Amérique? Et

ce passage, s’il existait, était-il praticable? On avait bien tenté,

tout dernièrement encore, la recherche de cette voie maritime par les

baies d’Hudson et de Baffin: on voulut l’essayer par l’océan Pacifique.

La tâche était ardue. Les lords de l’Amirauté comprirent qu’ils

devaient, avant tout, s’adresser à quelque navigateur au courant des

périls des mers polaires, qui eût donné plus d’une preuve de sang-froid

dans les occasions difficiles, dont les talents, l’expérience et les

connaissances scientifiques fussent à même de tirer parti du puissant

armement en cours d’exécution.

Nul autre que le capitaine Cook ne réunissait au même degré les

qualités requises. On s’adressa donc à lui. Bien qu’il eût pu passer

en paix le reste de ses jours dans la place qui lui avait été donnée,

à l’Observatoire de Greenwich, et jouir en repos de l’estime et de la

gloire que lui avaient conquises ses deux voyages autour du monde, Cook

n’hésita pas un instant.

Deux bâtiments lui furent confiés, la _Résolution_ et la _Discovery_,

cette dernière sous les ordres du capitaine Clerke, et ils reçurent le

même armement qu’à la précédente campagne.

Les instructions du commandant de l’expédition lui prescrivaient de

gagner le cap de Bonne-Espérance et de cingler au sud pour chercher

les îles récemment découvertes par les Français, par 48 degrés de

latitude, et vers le méridien de l’île Maurice. Il devait ensuite

toucher à la Nouvelle-Zélande, s’il le jugeait à propos, se rafraîchir

aux îles de la Société et y débarquer le Taïtien Maï, puis gagner

la Nouvelle-Albion, éviter de débarquer dans aucune des possessions

espagnoles de l’Amérique, et de là se diriger par l’océan Glacial

arctique vers les baies d’Hudson et de Baffin,--en d’autres termes,

chercher, par l’est, le passage du nord-ouest. Cela fait, après avoir

rafraîchi ses équipages au Kamtchatka, il devait faire une nouvelle

tentative et regagner l’Angleterre par la route qu’il croirait la plus

utile aux progrès de la géographie et de la navigation.

Les deux bâtiments ne partirent pas ensemble. La _Résolution_ mit à

la voile, de Plymouth, le 12 juillet 1776, et fut rejointe au Cap,

le 10 novembre suivant, par la _Discovery_, qui n’avait pu quitter

l’Angleterre que le 1er août. Cette dernière, éprouvée par la tempête,

avait besoin d’être calfatée, et ce travail retint les deux navires

au Cap jusqu’au 30 novembre. Le commandant profita de ce long séjour

pour acheter des animaux vivants qu’il devait déposer à Taïti et à la

Nouvelle-Zélande, et pour approvisionner ses bâtiments en vue d’un

voyage de deux ans.

Après douze jours de route au sud-est, deux îles furent découvertes par

46° 53′ de latitude sud et 37° 46′ de longitude est. Le canal qui les

sépare fut traversé, et l’on reconnut que leur côte escarpée, stérile,

était inhabitée. Elles avaient été découvertes, ainsi que quatre

autres, situées de neuf à douze degrés plus à l’est, par les capitaines

français Marion-Dufresne et Crozet, en 1772.

Le 24 décembre, Cook retrouva les îles que M. de Kerguelen avait

relevées dans ses deux voyages de 1772 et 1773.

Nous ne relaterons pas ici les observations que le navigateur anglais

recueillit sur cet archipel. Comme elles sont de tout point d’accord

avec celles de M. de Kerguelen, nous les réservons pour le moment

où nous raconterons le voyage de ce navigateur. Contentons-nous de

dire que Cook en releva soigneusement les côtes, et les quitta le 31

décembre. Pendant plus de trois cents lieues, les deux navires firent

route au milieu d’une brume épaisse.

Le 26 janvier, l’ancre tomba dans la baie de l’Aventure, à la terre

de Van-Diemen, à l’endroit même où le capitaine Furneaux avait touché

quatre ans auparavant. Quelques naturels vinrent visiter les Anglais,

et reçurent tous les présents qu’on leur fit, sans témoigner aucune

satisfaction.

«Ils étaient, dit la relation, d’une stature ordinaire, mais un

peu mince; ils avaient la peau noire, la chevelure de même couleur

et aussi laineuse que celle des nègres de la Nouvelle-Guinée, mais

ils n’avaient pas les grosses lèvres et le nez plat des nègres de

l’Afrique. Leurs traits ne présentaient rien de désagréable; leurs

yeux nous parurent assez beaux, et leurs dents bien rangées, mais

très sales. Les cheveux et la barbe de la plupart étaient barbouillés

d’une espèce d’onguent rouge; le visage de quelques-uns se trouva

peint avec la même drogue.»

Cette description, pour concise qu’elle soit, n’en est pas moins

précieuse. En effet, le dernier des Tasmaniens est mort, il y a

quelques années, et cette race a complètement disparu.

Cook leva l’ancre le 30 janvier, et vint mouiller à son point de

relâche habituel, dans le canal de la Reine-Charlotte. Les pirogues

des indigènes ne tardèrent pas à environner les bâtiments; mais pas

un indigène n’osa monter à bord, tant ils étaient persuadés que

les Anglais n’étaient venus que pour venger le massacre de leurs

compatriotes. Lorsqu’ils furent convaincus que telle n’était pas

l’intention des Anglais, ils bannirent toute défiance et toute

réserve. Le commandant apprit bientôt, par l’intermédiaire de Maï, qui

comprenait le zélandais, quelle avait été la cause de cet épouvantable

événement.

Assis sur l’herbe, les Anglais prenaient leur repas du soir, lorsque

les indigènes volèrent différentes choses. L’un de ceux-ci fut surpris

et frappé par l’un des matelots. Aux cris du sauvage, ses compatriotes

se ruèrent sur les marins de l’_Aventure_, qui en tuèrent deux, mais

ne tardèrent pas à succomber sous le nombre. Plusieurs Zélandais

désignèrent au capitaine le chef qui avait présidé au carnage, et

l’engagèrent vivement à le mettre à mort. Cook s’y refusa, à la grande

surprise des naturels, et à la stupéfaction de Maï, qui lui dit: «En

Angleterre, on tue un homme qui en a assassiné un autre; celui-ci en a

tué dix, et vous ne vous vengez pas!»

[Illustration: Les îles de Kerguelen.]

Avant de partir, Cook mit à terre des cochons et des chèvres,

dans l’espoir que ces animaux finiraient par s’acclimater à la

Nouvelle-Zélande.

Maï avait formé le dessein d’emmener à Taïti un Néo-Zélandais. Deux

se présentèrent pour l’accompagner. Cook consentit à les recevoir,

en les prévenant toutefois qu’ils ne reverraient plus leur patrie.

Aussi, lorsque les bâtiments perdirent de vue les côtes de la

Nouvelle-Zélande, ces deux jeunes gens ne purent retenir leurs larmes.

A leur douleur vint se joindre le mal de mer. Toutefois leur chagrin

disparut avec lui, et il ne leur fallut pas longtemps pour s’attacher à

leurs nouveaux amis.

Le 29 mars fut découverte une île que ses habitants appellent Mangea.

Sur les représentations de Maï, ces indigènes se décidèrent à monter à

bord des vaisseaux.

[Illustration: Une fête aux îles des Amis. (Page 205.)]

Petits, mais vigoureux et bien proportionnés, ils portaient leur

chevelure nouée sur le dessus de la tête, leur barbe longue, et ils

étaient tatoués sur différentes parties du corps. Cook aurait vivement

désiré mettre pied à terre, mais les dispositions hostiles de la

population l’en empêchèrent.

Quatre lieues plus loin, une nouvelle île fut reconnue, en tout

semblable à la première. Ses habitants se montrèrent d’abord mieux

disposés que ceux de Mangea, et Cook en profita pour envoyer à terre

un détachement, sous les ordres du lieutenant Gore, avec Maï pour

interprète. Anderson le naturaliste, Gore, un autre officier, nommé

Burney, et Maï, débarquèrent, seuls et sans armes, au risque d’être

maltraités.

Reçus avec solennité, conduits, au milieu d’une haie d’hommes portant

la massue sur l’épaule, auprès de trois chefs dont les oreilles

étaient ornées de plumes rouges, ils aperçurent bientôt une vingtaine

de femmes, qui dansaient sur un air d’un mode grave et sérieux et ne

firent aucune attention à leur arrivée. Séparés les uns des autres,

les officiers ne tardèrent pas à s’apercevoir que les naturels

s’efforçaient de vider leurs poches, et ils commençaient à craindre

pour leur sûreté, lorsqu’ils furent rejoints par Maï. Ils furent ainsi

retenus toute la journée et mainte fois forcés d’ôter leurs vêtements

pour que les naturels pussent examiner de près la couleur de leur peau;

mais enfin la nuit arriva sans incident désagréable, et les visiteurs

regagnèrent leur chaloupe, où leur furent apportées des noix de coco,

des bananes et d’autres provisions. Peut-être les Anglais durent-ils

leur salut à la description que Maï avait faite de la puissance

des armes à feu, et à l’expérience qu’il fit devant les indigènes

d’enflammer la poudre d’une cartouche.

Maï avait rencontré trois de ses compatriotes au milieu de la foule

qui se pressait sur le rivage. Partis sur une pirogue, au nombre

de vingt, pour se rendre à Ulitea, ces Taïtiens avaient été jetés

hors de leur route par un vent impétueux. La traversée devant être

courte, ils n’avaient guère emporté de vivres. Aussi, la fatigue et

la faim avaient-elles réduit l’équipage à quatre hommes à demi morts,

lorsque la pirogue chavira. Ces naufragés eurent cependant la force

de saisir les bordages de l’embarcation et de s’y cramponner jusqu’à

ce qu’ils eussent été recueillis par les habitants de cette Wateroo.

Il y avait douze ans que les hasards de la mer les avaient jetés sur

cette côte, éloignée de plus de deux cents lieues de leur île. Ils

avaient contracté des liens de famille et des liaisons d’amitié avec

ces peuples, dont les mœurs et le langage étaient conformes aux leurs.

Aussi refusèrent-ils de regagner Taïti.

«Ce fait, dit Cook, peut servir à expliquer, mieux que tous les

systèmes, comment toutes les parties détachées du globe, et en

particulier les îles de la mer Pacifique, ont pu être peuplées,

surtout celles qui sont éloignées de tout continent, et à une grande

distance les unes des autres.»

Cette île Wateroo gît par 20° 1′ de latitude sud et 201° 45′ de

longitude orientale.

Les deux bâtiments gagnèrent ensuite une île voisine, appelée Wenooa,

sur laquelle M. Gore débarqua pour y prendre du fourrage. Elle était

inhabitée, quoiqu’on y vît des débris de huttes et des tombeaux.

Le 5 avril, Cook arriva en vue de l’île Harvay, qu’il avait découverte

en 1773, pendant son second voyage. Il lui avait semblé, à cette

époque, qu’elle était déserte. Aussi fut-il surpris de voir plusieurs

pirogues se détacher de la côte et se diriger vers les vaisseaux. Mais

ces indigènes ne purent se décider à monter à bord. Leur maintien

farouche et leurs propos bruyants n’annonçaient pas des dispositions

amicales. Leur idiome se rapprochait encore plus de la langue de Taïti

que celle des îles qu’on venait de rencontrer.

Le lieutenant King, qui avait été envoyé à la recherche d’un mouillage,

n’en put trouver un convenable. Les naturels, armés de piques et de

massues, semblaient prêts à repousser par la force toute tentative de

débarquement.

Cependant, Cook, ayant besoin d’eau et de fourrage, résolut alors

de gagner les îles des Amis, où il était certain de trouver des

rafraîchissements pour ses hommes et du fourrage pour ses bestiaux.

D’ailleurs, la saison était trop avancée, la distance qui séparait

ces parages du pôle trop considérable, pour pouvoir rien tenter dans

l’hémisphère septentrional.

Forcé par le vent de renoncer à atteindre Middelbourg ou Eoa, comme

il en avait d’abord l’intention, le commandant se dirigea vers l’île

Palmerston, où il arriva le 14 avril, et sur laquelle il trouva des

oiseaux en abondance, du cochléaria et des cocotiers. Cette île n’est

qu’une réunion de neuf ou dix îlots peu élevés, qui peuvent être

considérés comme les pointes du récif d’un même banc de corail.

Le 28 avril, les Anglais atteignirent l’île Komango, dont les naturels

apportèrent en foule des cocos, des bananes et d’autres provisions.

Puis, ils gagnèrent Annamooka, qui fait également partie de l’archipel

Tonga ou des Amis.

Cook reçut, le 6 mai, la visite d’un chef de Tonga-Tabou, nommé Finaou,

qui se donnait comme le roi de toutes les îles des Amis.

«Je reçus de ce grand personnage, dit-il, un présent de deux

poissons, que m’apporta un de ses domestiques, et j’allai lui faire

une visite l’après-dînée. Il s’approcha de moi, dès qu’il me vit

à terre. Il paraissait âgé d’environ trente ans; il était grand,

mais d’une taille mince, et je n’ai pas rencontré sur ces îles une

physionomie qui ressemblât davantage à la physionomie des Européens.»

Lorsque toutes les provisions de cette île furent épuisées, Cook visita

un groupe d’îlots appelé Hapaee, où la réception, grâce aux ordres de

Finaou, fut amicale, et dans laquelle il put se procurer des cochons,

de l’eau, des fruits et des racines. Des guerriers donnèrent aux

Anglais le spectacle de plusieurs combats singuliers, combats à coups

de massue et pugilat.

«Ce qui nous étonna le plus, dit la relation, ce fut de voir arriver

deux grosses femmes au milieu de la lice et se charger à coups

de poing, sans aucune cérémonie et avec autant d’adresse que les

hommes. Leur combat ne dura pas plus d’une demi-minute, et l’une

d’elles s’avoua vaincue. L’héroïne victorieuse reçut de l’assemblée

les applaudissements qu’on donnait aux hommes dont la force ou la

souplesse avait triomphé de leur rival.»

Les fêtes et les jeux ne s’arrêtèrent pas là. Une danse fut exécutée

par cent cinq acteurs au son de deux tambours ou plutôt de deux troncs

d’arbres creusés, auxquels se joignait un chœur de musique vocale.

Cook répondit à ces démonstrations en faisant faire l’exercice à feu

par ses soldats de marine et en tirant un feu d’artifice, qui causa

aux naturels un étonnement qu’on ne peut concevoir. Ne voulant pas se

montrer vaincus dans cette lutte de divertissements, les insulaires

donnèrent d’abord un concert, puis une danse exécutée par vingt femmes,

couronnées de guirlandes de roses de la Chine. Ce grand ballet fut

suivi d’un autre exécuté par quinze hommes. Mais nous n’en finirions

pas, si nous voulions raconter par le menu les merveilles de cette

réception enthousiaste, qui mérita à l’archipel de Tonga le nom d’îles

des Amis.

Le 23 mai, Finaou, qui s’était donné pour le roi de l’archipel tout

entier, vint annoncer à Cook son départ pour l’île voisine de Vavaoo.

Il avait de bonnes raisons pour cela, car il venait d’apprendre

l’arrivée du véritable souverain, qui s’appelait Futtafaihe ou Poulaho.

Tout d’abord, Cook refusa de reconnaître au nouveau venu le caractère

qu’il s’attribuait; mais il ne tarda pas à recueillir des preuves

irréfutables que le titre de roi lui appartenait.

Poulaho était d’un embonpoint extrême, ce qui le faisait, avec sa

petite taille, ressembler à un tonneau. Si le rang est proportionné

chez ces insulaires à la grosseur du corps, c’était assurément le plus

gros des chefs que les Anglais eussent rencontrés. Intelligent, grave,

posé, il examina en détail et avec beaucoup d’intérêt le vaisseau et

tout ce qui était nouveau pour lui, fit des questions judicieuses et

s’informa du motif de la venue des navires. Ses courtisans s’opposèrent

à ce qu’il descendît dans l’entrepont, parce qu’il était «tabou»,

disaient-ils, et qu’il n’était pas permis de marcher au-dessus de sa

tête. Cook fit répondre par l’intermédiaire de Maï, qu’il défendrait de

marcher au-dessus de sa chambre, et Poulaho dîna avec le commandant.

Il mangea peu, but encore moins, et engagea Cook à descendre à terre.

Les marques de respect que prodiguaient à Poulaho tous les insulaires

convainquirent le commandant qu’il avait réellement affaire au roi de

l’archipel.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 18 / 43 段