morales des insulaires de Mallicolo, il n’en était pas de même de leurs
qualités physiques. Petits et mal proportionnés, de couleur bronzée, le
visage plat, ces sauvages étaient hideux. Si les théories du darwinisme
eussent alors été connues, nul doute que Cook n’eût reconnu en eux
cet échelon perdu entre l’homme et le singe, qui fait le désespoir
des transformistes. Leurs cheveux noirs, gros, crépus et courts, leur
barbe touffue, étaient loin de les avantager. Mais, ce qui achevait de
les rendre grotesques, c’est qu’ils avaient l’habitude de se serrer le
ventre avec une corde, à ce point qu’ils ressemblaient à une grosse
fourmi. Des pendants d’oreille en écaille de tortue, des bracelets de
dents de cochon, de grands anneaux d’écaille, une pierre blanche et
plate qu’ils se passaient dans la cloison du nez, voilà quels étaient
leurs bijoux et leurs parures. Pour armes, ils portaient l’arc et la
flèche, la lance et la massue. Les pointes de leurs flèches, qui sont
quelquefois au nombre de deux ou de trois, étaient enduites d’une
substance que les Anglais crurent être venimeuse, à voir le soin avec
lequel les naturels les serraient toujours dans une sorte de carquois.
A peine la _Résolution_ venait-elle de quitter le port Sandwich, que
tout l’équipage fut pris de coliques, de vomissements et de violentes
douleurs dans la tête et les os. On avait pêché et mangé deux très
gros poissons, qui étaient peut-être sous l’influence de la drogue
narcotique dont nous avons parlé plus haut. Toujours est-il que dix
jours se passèrent avant que les malades fussent entièrement guéris. Un
perroquet et un chien, qui s’étaient nourris de ces poissons, moururent
le lendemain. Les compagnons de Quiros avaient éprouvé les mêmes
effets, et l’on a plus d’une fois constaté dans ces parages, depuis
cette époque, les mêmes symptômes d’empoisonnement.
En partant de Mallicolo, Cook gouverna sur l’île d’Ambrym, qui paraît
contenir un volcan, et découvrit bientôt un groupe de petites îles,
auxquelles il donna le nom de Shepherd, en l’honneur du professeur
d’astronomie de Cambridge. Puis il vit l’île des Deux-Collines,
Montagu, Hinchinbrook, et, la plus considérable de toutes, l’île
Sandwich, qu’il ne faut pas confondre avec le groupe de ce nom. Toutes
ces îles, reliées et protégées par des brisants, étaient couvertes
d’une riche végétation et comptaient de nombreux habitants.
Deux légers accidents vinrent troubler la tranquillité dont on
jouissait à bord. Un incendie se déclara, qui fut bientôt éteint, et
l’un des soldats de marine, tombé à la mer, fut sauvé presque aussitôt.
Le 3 août, fut découverte l’île de Koro-Mango, dont, le lendemain,
Cook gagna le rivage, dans l’espérance d’y trouver une aiguade et un
lieu de débarquement. La plupart de ceux qui avaient été empoisonnés
par les poissons de Mallicolo n’avaient pas encore recouvré la santé,
et ils espéraient obtenir une amélioration notable dans un séjour à
terre. Mais la réception qui leur fut faite par des indigènes, armés
de massues, de lances et d’arcs, semblait manquer de franchise. Aussi
le capitaine se tint-il sur ses gardes. Voyant qu’ils ne pouvaient
déterminer les Anglais à haler leur embarcation sur la plage, les
naturels voulurent les y contraindre. Un chef et plusieurs hommes
s’efforcèrent d’arracher les avirons des mains des matelots. Cook
voulut tirer un coup de fusil, mais l’amorce seule partit. Les Anglais
furent aussitôt accablés de pierres et de traits. Le capitaine
ordonna alors une décharge générale; heureusement, plus de la moitié
des mousquets ratèrent. Sans cette circonstance, le massacre eût été
épouvantable.
[Illustration: Types des îles Sandwich. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
«Ces insulaires, dit Forster, paraissent être une race différente de
celle qui habite Mallicolo; aussi ne parlent-ils pas la même langue.
Ils sont d’une médiocre stature, mais bien pris dans leur taille, et
leurs traits ne sont point désagréables; leur teint est très bronzé,
et ils se peignent le visage, les uns de noir et d’autres de rouge;
leurs cheveux sont bouclés et un peu laineux. Le peu de femmes que
j’ai aperçues semblaient être fort laides.... Je n’ai vu de pirogues
en aucun endroit de la côte; ils vivent dans des maisons couvertes
de feuilles de palmiers, et leurs plantations sont alignées et
entourées d’une haie de roseaux.»
[Illustration: Les indigènes eurent assez de confiance. (Page 187.)]
Il ne fallait pas songer à tenter une nouvelle descente. Cook, après
avoir donné à l’endroit où s’était produite cette collision le nom
de cap des Traîtres, gagna une île, reconnue la veille, et que les
indigènes appellent Tanna.
«La colline la plus basse de toutes celles de la même rangée, et
d’une forme conique, dit Forster, avait un cratère au milieu; elle
était d’un brun rouge et composée d’un amas de pierres brûlées
parfaitement stériles. Une épaisse colonne de fumée, pareille
à un grand arbre, en jaillissait de temps en temps, et sa tête
s’élargissait à mesure qu’elle montait.»
La _Résolution_ fut aussitôt entourée d’une vingtaine de pirogues, dont
les plus grandes portaient vingt-cinq hommes. Ceux-ci cherchèrent
aussitôt à s’approprier tout ce qui était à leur portée, bouées,
pavillons, gonds du gouvernail, qu’ils essayèrent de faire sauter. Il
fallut tirer une pièce de quatre au-dessus de leurs têtes pour les
déterminer à regagner la côte. On atterrit; mais, malgré toutes les
babioles qui furent distribuées, on ne put jamais faire quitter à ces
peuples leur attitude de défiance et de bravade. Il était évident que
le moindre malentendu eût suffi pour amener l’effusion du sang.
Cook crut comprendre que ces naturels étaient anthropophages, bien
qu’ils possédassent des cochons, des poules, des racines et des fruits
en abondance.
Pendant cette relâche, la prudence défendait de s’écarter du bord de la
mer. Cependant, Forster s’aventura quelque peu, et découvrit une source
d’eau si chaude, qu’on ne pouvait y tenir le doigt plus d’une seconde.
Malgré toute l’envie qu’en avaient les Anglais, il fut impossible
d’arriver jusqu’au volcan central, qui projetait jusqu’aux nues des
torrents de feu et de fumée, et lançait en l’air des pierres d’une
prodigieuse grosseur. Le nombre des solfatares était considérable dans
toutes les directions, et le sol était en proie à des convulsions
plutoniennes très accusées.
Cependant, sans jamais se départir de leur réserve, les Tanniens se
familiarisèrent un peu, et les relations devinrent moins difficiles.
«Ces peuples, dit Cook, se montrèrent hospitaliers, civils et d’un
bon naturel, quand nous n’excitions pas leur jalousie.... On ne
peut guère blâmer leur conduite, car, enfin, sous quel point de vue
devaient-ils nous considérer? Il leur était impossible de connaître
notre véritable dessein. Nous entrons dans leurs ports sans qu’ils
osent s’y opposer; nous tâchons de débarquer comme amis; mais nous
descendons à terre et nous nous y maintenons par la supériorité de
nos armes. En pareille circonstance, quelle opinion pouvaient prendre
de nous les insulaires? Il doit leur paraître bien plus plausible
que nous sommes venus pour envahir leur contrée que pour les visiter
amicalement. Le temps seul et les liaisons plus intimes leur
apprirent nos bonnes intentions.»
Quoi qu’il en soit, les Anglais ne purent deviner le motif pour lequel
les naturels les empêchèrent de pénétrer dans l’intérieur du pays.
Était-ce l’effet d’un caractère naturellement ombrageux? Les habitants
étaient-ils exposés à des incursions fréquentes de la part de leurs
voisins, comme auraient pu le faire supposer leur bravoure et leur
adresse à se servir de leur armes? On ne sait.
Comme les indigènes n’attachaient aucun prix aux objets que les Anglais
pouvaient leur offrir, ils ne leur apportèrent jamais en grande
abondance les fruits et les racines dont ceux-ci avaient besoin. Jamais
ils ne consentirent à se défaire de leurs cochons, même pour des
haches, dont ils avaient pu cependant constater l’utilité.
L’arbre à pain, les noix de coco, un fruit qui ressemble à la pêche et
qu’on nomme «pavie», l’igname, la patate, la figue sauvage, la noix
muscade, et plusieurs autres dont Forster ignorait les noms, telles
étaient les productions de cette île.
Cook quitta Tanna le 21 août et découvrit successivement les îles
Erronam et Annatom, prolongea l’île de Sandwich, et, passant devant
Mallicolo et la Terre du Saint-Esprit de Quiros, où il n’eut pas de
peine à reconnaître la baie de Saint-Jacques et Saint-Philippe, il
quitta définitivement cet archipel, après lui avoir donné le nom de
Nouvelles-Hébrides, sous lequel il est aujourd’hui connu.
Le 5 septembre, le commandant fit une nouvelle découverte. La terre
qu’il avait en vue n’avait jamais été foulée par le pied d’un Européen.
C’était l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Le premier
point aperçu fut appelé cap Colnett, du nom de l’un des volontaires qui
en eut le premier connaissance. La côte était bordée d’une ceinture de
brisants, derrière laquelle deux ou trois pirogues semblaient diriger
leur course, de manière à venir à la rencontre des étrangers. Mais, au
lever du soleil, elles carguèrent leurs voiles et on ne les vit plus.
Après avoir louvoyé pendant deux heures le long du récif extérieur,
Cook aperçut une échancrure, qui devait lui permettre d’accoster. Il y
donna, et débarqua à Balade.
Le pays paraissait stérile, uniquement couvert d’une herbe blanchâtre.
On n’y voyait que de loin en loin quelques arbres à la tige blanche,
dont la forme rappelait celle du saule. C’étaient des «niaoulis». En
même temps, on apercevait plusieurs maisons ressemblant à des ruches
d’abeilles.
L’ancre ne fut pas plus tôt jetée, qu’une quinzaine de pirogues
entourèrent le bâtiment. Les indigènes eurent assez de confiance
pour s’approcher et procéder à des échanges. Quelques-uns entrèrent
même dans le navire, dont ils visitèrent tous les coins avec une
extrême curiosité. Ils refusèrent de toucher aux différents mets qu’on
leur offrit, purée de pois, bœuf et porc salés; mais ils goûtèrent
volontiers aux ignames. Ce qui les surprit le plus, ce furent les
chèvres, les cochons, les chiens et les chats, animaux qui leur
étaient totalement inconnus, puisqu’ils n’avaient pas même de mots
pour les désigner. Les clous, en général tous les instruments de fer,
les étoffes rouges, semblaient avoir un grand prix pour eux. Grands
et forts, bien proportionnés, cheveux et barbe frisés, teint d’un
châtain foncé, ces indigènes parlaient une langue qui semblait n’avoir
aucun rapport avec toutes celles que les Anglais avaient entendues
jusqu’alors.
Lorsque le commandant débarqua, il fut reçu avec des démonstrations de
joie et la surprise naturelle à un peuple qui voit pour la première
fois des objets dont il n’a pas l’idée. Plusieurs chefs, ayant fait
faire silence, prononcèrent de courtes harangues, et Cook commença
sa distribution de quincaillerie habituelle. Puis, les officiers se
mêlèrent à la foule pour faire leurs observations.
Plusieurs de ces indigènes paraissaient affectés d’une sorte de lèpre,
et leurs bras ainsi que leurs jambes étaient prodigieusement enflés.
Presque entièrement nus, ils n’avaient pour vêtement qu’un cordon,
serré à la taille, auquel pendait un lambeau d’étoffe de figuier.
Quelques-uns portaient d’énormes chapeaux cylindriques, à jour des
deux côtés, qui ressemblaient aux bonnets des hussards hongrois. A
leurs oreilles, fendues et allongées, étaient suspendus des boucles en
écaille ou des rouleaux de feuilles de canne à sucre. On ne tarda pas à
rencontrer un petit village, au-dessus des mangliers qui bordaient le
rivage. Il était entouré de plantations de cannes à sucre, d’ignames et
de bananiers, arrosées par de petits canaux, très-habilement dérivés du
cours d’eau principal.
Cook n’eut pas de peine à constater qu’il ne devait rien attendre de ce
peuple, que la permission de visiter librement la contrée.
«Ces indigènes, dit-il, nous apprirent quelques mots de leur
langue, qui n’avait aucun rapport avec celles des autres îles. Leur
caractère était doux et pacifique, mais très indolent; ils nous
accompagnaient rarement dans nos courses. Si nous passions près de
leurs huttes, et si nous leur parlions, ils nous répondaient; mais,
si nous continuions notre route sans leur adresser la parole, ils ne
faisaient pas attention à nous. Les femmes étaient cependant un peu
plus curieuses, et elles se cachaient dans des buissons écartés pour
nous observer; mais elles ne consentaient à venir près de nous qu’en
présence des hommes.
«Ils ne parurent ni fâchés ni effrayés de ce que nous tuions des
oiseaux à coups de fusil; au contraire, quand nous approchions
de leurs maisons, les jeunes gens ne manquaient pas de nous en
montrer, pour avoir le plaisir de les voir tirer. Il semble qu’ils
étaient peu occupés à cette saison de l’année; ils avaient préparé
la terre et planté des racines et des bananes dont ils attendaient
la récolte l’été suivant; c’est peut-être pour cela qu’ils étaient
moins en état que dans un autre temps de vendre leurs provisions,
car, d’ailleurs, nous avions lieu de croire qu’ils connaissaient ces
principes d’hospitalité, qui rendent les insulaires de la mer du Sud
si intéressants pour les navigateurs.»
Ce que dit Cook de l’indolence des Néo-Calédoniens est parfaitement
exact. Quant à leur caractère, son séjour sur cette côte fut trop
court pour qu’il pût l’apprécier avec justesse, et, certainement, il
ne soupçonna jamais qu’ils étaient adonnés aux horribles pratiques de
l’anthropophagie. Il n’aperçut que fort peu d’oiseaux, bien que la
caille, la tourterelle, le pigeon, la poule sultane, le canard, la
sarcelle et quelques menus oiseaux vécussent là à l’état sauvage. Il
ne constata la présence d’aucun quadrupède, et ses efforts pour se
procurer des rafraîchissements furent continuellement infructueux.
A Balade, le commandant fit plusieurs courses dans l’intérieur et
escalada une chaîne de montagnes afin d’avoir une vue générale de la
contrée. Du sommet d’un rocher, il aperçut la mer des deux côtés et se
rendit compte que la Nouvelle-Calédonie, dans cet endroit, n’avait pas
plus de dix lieues de large. En général, le pays ressemblait beaucoup
à quelques cantons de la Nouvelle-Hollande, situés sous le même
parallèle. Les productions naturelles paraissaient être identiques, et
les forêts y manquaient encore de sous-bois, comme dans cette grande
île. Une autre observation qui fut faite, c’est que les montagnes
renfermaient des minéraux,--remarque qui s’est trouvée vérifiée par la
découverte récente de l’or, du fer, du cuivre, du charbon et du nickel.
Le même accident, qui avait failli être funeste à une partie de
l’équipage dans les parages de Mallicolo, se reproduisit pendant cette
relâche.
«Mon secrétaire, dit Cook, acheta un poisson qu’un Indien avait
harponné dans les environs de l’aiguade, et me l’envoya à bord. Ce
poisson, d’une espèce absolument nouvelle, avait quelque ressemblance
avec ceux qu’on nomme soleil; il était du genre que M. Linné nomme
_tetrodon_. Sa tête hideuse était grande et longue. Ne soupçonnant
point qu’il eût rien de venimeux, j’ordonnai qu’on le préparât pour
le servir le soir même à table. Mais, heureusement, le temps de le
dessiner et de le décrire ne permit pas de le cuire, et l’on n’en
servit que le foie. Les deux MM. Forster et moi en ayant goûté, vers
les trois heures du matin nous sentîmes une extrême faiblesse et une
défaillance dans tous les membres. J’avais presque perdu le sentiment
du toucher, et je ne distinguais plus les corps pesants des corps
légers quand je voulais les mouvoir. Un pot plein d’eau et une plume
étaient dans ma main du même poids. On nous fit d’abord prendre de
l’émétique, et ensuite on nous procura une sueur dont nous nous
sentîmes extrêmement soulagés. Le matin, un des cochons, qui avait
mangé les entrailles du poisson, fut trouvé mort. Quand les habitants
vinrent à bord, et qu’ils virent le poisson qu’on avait suspendu, ils
nous firent entendre aussitôt que c’était une nourriture malsaine;
ils en marquèrent de l’horreur; mais, au moment de le vendre et
même après qu’on l’eut acheté, aucun d’eux n’avait témoigné cette
aversion.»
Cook fit procéder au relèvement d’une grande partie de la côte
orientale. Pendant cette excursion, on aperçut un indigène aussi blanc
qu’un Européen, blancheur qui fut attribuée à quelque maladie. C’était
un albinos semblable à ceux qu’on avait déjà rencontrés à Taïti et aux
îles de la Société.
Le commandant, qui voulait acclimater les cochons à la
Nouvelle-Calédonie, eut beaucoup de peine à faire accepter aux
indigènes un vérat et une truie. Il eut besoin de vanter l’excellence
de ces animaux, la facilité de leur reproduction, et d’en exagérer même
la valeur, pour qu’ils consentissent à les lui laisser mettre à terre.
En résumé, Cook peint les Néo-Calédoniens comme grands, robustes,
actifs, civils, paisibles; il leur reconnaît une qualité bien rare:
ils ne sont pas voleurs. Ses successeurs en ce pays, et notamment
d’Entrecasteaux, se sont aperçus, à leurs dépens, que ces insulaires
n’avaient pas persévéré dans cette honnêteté.
Quelques-uns avaient les lèvres épaisses, le nez aplati, et tout à fait
l’aspect du nègre. Leurs cheveux, naturellement bouclés, contribuaient
aussi à leur donner cette ressemblance.
«S’il me fallait juger, dit Cook, de l’origine de cette nation, je la
prendrais pour une race mitoyenne entre les peuples de Tanna et des
îles des Amis, ou entre ceux de Tanna et de la Nouvelle-Zélande, ou
même entre les trois, par la raison que leur langue n’est à quelques
égards qu’un mélange de celles de ces différentes terres.»
La quantité des armes offensives de ces indigènes, massues, lances,
dards, frondes, était un indice de la fréquence de leurs guerres. Les
pierres qu’ils lançaient avec leurs frondes étaient polies et ovoïdes.
Quant aux maisons construites sur un plan circulaire, la plupart
ressemblaient à des ruches d’abeilles, et leur toit, d’une élévation
considérable, se terminait en pointe au sommet. Elles avaient un ou
deux foyers toujours allumés; mais, la fumée n’ayant d’autre issue que
la porte, il était presque impossible à des Européens d’y demeurer.
Ces naturels ne se nourrissaient que de poissons, de racines, entre
autres l’igname et le taro, et de l’écorce d’un arbre qui est fort peu
succulente. Les bananes, les cannes à sucre, le fruit à pain étaient
rares dans ce pays, et les cocotiers n’y poussaient pas aussi vigoureux
que dans les îles déjà visitées par la _Résolution_. Quant au nombre
des habitants, on aurait pu croire qu’il était considérable; mais Cook
remarque avec justesse, que son arrivée avait provoqué la réunion de
tous les indigènes voisins, et le lieutenant Pickersgill eut l’occasion
de constater, pendant sa reconnaissance hydrographique, que le pays
était très peu peuplé.
Les Néo-Calédoniens étaient dans l’usage d’enterrer leurs morts.
Plusieurs personnes de l’équipage visitèrent leurs cimetières, et
notamment le tombeau d’un chef, sorte de grande taupinière, décorée de
lances, de javelots, de pagaies et de dards, fichés autour.
Le 13 septembre, Cook quitta le havre de Balade et continua à ranger la
côte de la Nouvelle-Calédonie, sans pouvoir se procurer de nourriture
fraîche. Le pays présentait à peu près partout le même aspect de
stérilité. Enfin, tout à fait au sud de cette grande terre, on en
découvrit une plus petite, qui reçut le nom d’île des Pins, à cause du
grand nombre d’arbres de cette espèce qui l’ombrageaient.
C’était une espèce de pin de Prusse, très propre à faire les espars
dont la _Résolution_ avait besoin. Aussi, Cook envoya-t-il une
chaloupe et des travailleurs pour choisir et couper les arbres qui lui
étaient nécessaires. Quelques-uns avaient vingt pouces de diamètre et
soixante-dix pieds de haut, de sorte qu’on en aurait pu faire un mât
pour le navire, si cela eût été nécessaire. La découverte de cette
île parut donc précieuse, car, avec la Nouvelle-Zélande, elle était
la seule qui pût fournir des mâts et des vergues dans tout l’océan
Pacifique.
En faisant route au sud vers la Nouvelle-Zélande, Cook eut
connaissance, le 10 octobre, d’une petite île inhabitée, sur laquelle
les botanistes firent une ample moisson de végétaux inconnus. C’est
l’île Norfolk, ainsi nommée en l’honneur de la famille Howard, et que
devaient plus tard coloniser une partie des révoltés du _Bounty_.
Le 18, la _Résolution_ mouillait encore une fois dans le canal de la
Reine-Charlotte. Les jardins, que les Anglais avaient plantés avec
tant de zèle, avaient été entièrement négligés par les Zélandais, et,
cependant, plusieurs plantes s’y étaient merveilleusement développées.
Tout d’abord, les habitants ne se montrèrent qu’avec circonspection
et parurent peu désireux d’entamer de nouvelles relations. Cependant,
lorsqu’ils eurent reconnu leurs anciens amis, ils témoignèrent leur
joie par les démonstrations les plus extravagantes. Interrogés sur le
motif qui les avait poussés à garder tout d’abord cette réserve et
cette sorte de crainte, ils répondirent d’une façon évasive, et l’on
put comprendre qu’il était question de batailles et de meurtres.
Les craintes de Cook sur le sort de l’_Aventure_, dont il n’avait pas
eu de nouvelles depuis la dernière relâche en cet endroit, devinrent
alors fort vives; mais, quelque question qu’il pût faire, il ne parvint
pas à savoir la vérité. Il ne devait apprendre ce qui s’était passé
pendant son absence qu’au cap de Bonne-Espérance, où il trouva des
lettres du capitaine Furneaux.
[Illustration: Le toit, d’une élévation considérable... (Page 190.)]
Après avoir débarqué de nouveaux cochons, dont il tenait absolument
à doter la Nouvelle-Zélande, le commandant mit à la voile, le 10
novembre, et fit route pour le cap Horn.
La première terre qu’il aperçut, après une vaine croisière, fut la côte
occidentale de la Terre de Feu, près de l’entrée du détroit de Magellan.
«La partie de l’Amérique qui frappait nos regards, dit le capitaine
Cook, était d’un aspect fort triste; elle semblait découpée en
petites îles qui, quoique peu hautes, étaient cependant très noires
et presque entièrement stériles. Par derrière, nous apercevions de
hautes terres hachées, et couvertes de neige presque au bord de
l’eau.... C’est la côte la plus sauvage que j’aie jamais vue. Elle
paraît remplie entièrement de montagnes, de roches, sans la moindre
apparence de végétation. Ces montagnes aboutissent à d’horribles
précipices, dont les sommets escarpés s’élèvent à une grande hauteur.
Il n’y a peut-être rien dans la nature qui offre des points de vue
aussi sauvages. Les montagnes de l’intérieur étaient couvertes de
neige, mais celles de la côte de la mer ne l’étaient pas. Nous
jugeâmes que les premières appartenaient à la Terre de Feu et que les
autres étaient de petites îles rangées de manière qu’en apparence,
elles formaient une côte non interrompue.»
[Illustration: Vue du canal de Noël.]
Cependant, le commandant jugea bon de s’arrêter quelque temps dans
cette contrée désolée, afin de procurer à son équipage quelques vivres
frais. Il trouva un ancrage sûr dans le canal de Noël, dont il fit
avec son soin habituel la reconnaissance hydrographique.
La chasse procura quelques oiseaux, et M. Pickersgill rapporta au
navire trois cents œufs d’hirondelles de mer et quatorze oies. «Je pus
ainsi, dit Cook, en distribuer à tout l’équipage, ce qui fit d’autant
plus de plaisir aux matelots que Noël approchait; sans cette heureuse
circonstance, ils n’auraient eu pour régal que du bœuf et du porc
salés.»
Quelques naturels, appartenant à la nation que Bougainville avait
appelée Pécherais, montèrent à bord, sans qu’il fût besoin de beaucoup
les presser. Ces sauvages, Cook nous les dépeint sous des couleurs qui
rappellent celles qu’avait employées le navigateur français. De la
chair de veau marin pourrie dont ils se nourrissaient, ils préféraient
la partie huileuse, sans doute, remarque le capitaine, parce que cette
huile échauffe leur corps contre la rigueur du froid.