Si le commandant était favorablement impressionné par les qualités

morales des insulaires de Mallicolo, il n’en était pas de même de leurs

qualités physiques. Petits et mal proportionnés, de couleur bronzée, le

visage plat, ces sauvages étaient hideux. Si les théories du darwinisme

eussent alors été connues, nul doute que Cook n’eût reconnu en eux

cet échelon perdu entre l’homme et le singe, qui fait le désespoir

des transformistes. Leurs cheveux noirs, gros, crépus et courts, leur

barbe touffue, étaient loin de les avantager. Mais, ce qui achevait de

les rendre grotesques, c’est qu’ils avaient l’habitude de se serrer le

ventre avec une corde, à ce point qu’ils ressemblaient à une grosse

fourmi. Des pendants d’oreille en écaille de tortue, des bracelets de

dents de cochon, de grands anneaux d’écaille, une pierre blanche et

plate qu’ils se passaient dans la cloison du nez, voilà quels étaient

leurs bijoux et leurs parures. Pour armes, ils portaient l’arc et la

flèche, la lance et la massue. Les pointes de leurs flèches, qui sont

quelquefois au nombre de deux ou de trois, étaient enduites d’une

substance que les Anglais crurent être venimeuse, à voir le soin avec

lequel les naturels les serraient toujours dans une sorte de carquois.

A peine la _Résolution_ venait-elle de quitter le port Sandwich, que

tout l’équipage fut pris de coliques, de vomissements et de violentes

douleurs dans la tête et les os. On avait pêché et mangé deux très

gros poissons, qui étaient peut-être sous l’influence de la drogue

narcotique dont nous avons parlé plus haut. Toujours est-il que dix

jours se passèrent avant que les malades fussent entièrement guéris. Un

perroquet et un chien, qui s’étaient nourris de ces poissons, moururent

le lendemain. Les compagnons de Quiros avaient éprouvé les mêmes

effets, et l’on a plus d’une fois constaté dans ces parages, depuis

cette époque, les mêmes symptômes d’empoisonnement.

En partant de Mallicolo, Cook gouverna sur l’île d’Ambrym, qui paraît

contenir un volcan, et découvrit bientôt un groupe de petites îles,

auxquelles il donna le nom de Shepherd, en l’honneur du professeur

d’astronomie de Cambridge. Puis il vit l’île des Deux-Collines,

Montagu, Hinchinbrook, et, la plus considérable de toutes, l’île

Sandwich, qu’il ne faut pas confondre avec le groupe de ce nom. Toutes

ces îles, reliées et protégées par des brisants, étaient couvertes

d’une riche végétation et comptaient de nombreux habitants.

Deux légers accidents vinrent troubler la tranquillité dont on

jouissait à bord. Un incendie se déclara, qui fut bientôt éteint, et

l’un des soldats de marine, tombé à la mer, fut sauvé presque aussitôt.

Le 3 août, fut découverte l’île de Koro-Mango, dont, le lendemain,

Cook gagna le rivage, dans l’espérance d’y trouver une aiguade et un

lieu de débarquement. La plupart de ceux qui avaient été empoisonnés

par les poissons de Mallicolo n’avaient pas encore recouvré la santé,

et ils espéraient obtenir une amélioration notable dans un séjour à

terre. Mais la réception qui leur fut faite par des indigènes, armés

de massues, de lances et d’arcs, semblait manquer de franchise. Aussi

le capitaine se tint-il sur ses gardes. Voyant qu’ils ne pouvaient

déterminer les Anglais à haler leur embarcation sur la plage, les

naturels voulurent les y contraindre. Un chef et plusieurs hommes

s’efforcèrent d’arracher les avirons des mains des matelots. Cook

voulut tirer un coup de fusil, mais l’amorce seule partit. Les Anglais

furent aussitôt accablés de pierres et de traits. Le capitaine

ordonna alors une décharge générale; heureusement, plus de la moitié

des mousquets ratèrent. Sans cette circonstance, le massacre eût été

épouvantable.

[Illustration: Types des îles Sandwich. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

«Ces insulaires, dit Forster, paraissent être une race différente de

celle qui habite Mallicolo; aussi ne parlent-ils pas la même langue.

Ils sont d’une médiocre stature, mais bien pris dans leur taille, et

leurs traits ne sont point désagréables; leur teint est très bronzé,

et ils se peignent le visage, les uns de noir et d’autres de rouge;

leurs cheveux sont bouclés et un peu laineux. Le peu de femmes que

j’ai aperçues semblaient être fort laides.... Je n’ai vu de pirogues

en aucun endroit de la côte; ils vivent dans des maisons couvertes

de feuilles de palmiers, et leurs plantations sont alignées et

entourées d’une haie de roseaux.»

[Illustration: Les indigènes eurent assez de confiance. (Page 187.)]

Il ne fallait pas songer à tenter une nouvelle descente. Cook, après

avoir donné à l’endroit où s’était produite cette collision le nom

de cap des Traîtres, gagna une île, reconnue la veille, et que les

indigènes appellent Tanna.

«La colline la plus basse de toutes celles de la même rangée, et

d’une forme conique, dit Forster, avait un cratère au milieu; elle

était d’un brun rouge et composée d’un amas de pierres brûlées

parfaitement stériles. Une épaisse colonne de fumée, pareille

à un grand arbre, en jaillissait de temps en temps, et sa tête

s’élargissait à mesure qu’elle montait.»

La _Résolution_ fut aussitôt entourée d’une vingtaine de pirogues, dont

les plus grandes portaient vingt-cinq hommes. Ceux-ci cherchèrent

aussitôt à s’approprier tout ce qui était à leur portée, bouées,

pavillons, gonds du gouvernail, qu’ils essayèrent de faire sauter. Il

fallut tirer une pièce de quatre au-dessus de leurs têtes pour les

déterminer à regagner la côte. On atterrit; mais, malgré toutes les

babioles qui furent distribuées, on ne put jamais faire quitter à ces

peuples leur attitude de défiance et de bravade. Il était évident que

le moindre malentendu eût suffi pour amener l’effusion du sang.

Cook crut comprendre que ces naturels étaient anthropophages, bien

qu’ils possédassent des cochons, des poules, des racines et des fruits

en abondance.

Pendant cette relâche, la prudence défendait de s’écarter du bord de la

mer. Cependant, Forster s’aventura quelque peu, et découvrit une source

d’eau si chaude, qu’on ne pouvait y tenir le doigt plus d’une seconde.

Malgré toute l’envie qu’en avaient les Anglais, il fut impossible

d’arriver jusqu’au volcan central, qui projetait jusqu’aux nues des

torrents de feu et de fumée, et lançait en l’air des pierres d’une

prodigieuse grosseur. Le nombre des solfatares était considérable dans

toutes les directions, et le sol était en proie à des convulsions

plutoniennes très accusées.

Cependant, sans jamais se départir de leur réserve, les Tanniens se

familiarisèrent un peu, et les relations devinrent moins difficiles.

«Ces peuples, dit Cook, se montrèrent hospitaliers, civils et d’un

bon naturel, quand nous n’excitions pas leur jalousie.... On ne

peut guère blâmer leur conduite, car, enfin, sous quel point de vue

devaient-ils nous considérer? Il leur était impossible de connaître

notre véritable dessein. Nous entrons dans leurs ports sans qu’ils

osent s’y opposer; nous tâchons de débarquer comme amis; mais nous

descendons à terre et nous nous y maintenons par la supériorité de

nos armes. En pareille circonstance, quelle opinion pouvaient prendre

de nous les insulaires? Il doit leur paraître bien plus plausible

que nous sommes venus pour envahir leur contrée que pour les visiter

amicalement. Le temps seul et les liaisons plus intimes leur

apprirent nos bonnes intentions.»

Quoi qu’il en soit, les Anglais ne purent deviner le motif pour lequel

les naturels les empêchèrent de pénétrer dans l’intérieur du pays.

Était-ce l’effet d’un caractère naturellement ombrageux? Les habitants

étaient-ils exposés à des incursions fréquentes de la part de leurs

voisins, comme auraient pu le faire supposer leur bravoure et leur

adresse à se servir de leur armes? On ne sait.

Comme les indigènes n’attachaient aucun prix aux objets que les Anglais

pouvaient leur offrir, ils ne leur apportèrent jamais en grande

abondance les fruits et les racines dont ceux-ci avaient besoin. Jamais

ils ne consentirent à se défaire de leurs cochons, même pour des

haches, dont ils avaient pu cependant constater l’utilité.

L’arbre à pain, les noix de coco, un fruit qui ressemble à la pêche et

qu’on nomme «pavie», l’igname, la patate, la figue sauvage, la noix

muscade, et plusieurs autres dont Forster ignorait les noms, telles

étaient les productions de cette île.

Cook quitta Tanna le 21 août et découvrit successivement les îles

Erronam et Annatom, prolongea l’île de Sandwich, et, passant devant

Mallicolo et la Terre du Saint-Esprit de Quiros, où il n’eut pas de

peine à reconnaître la baie de Saint-Jacques et Saint-Philippe, il

quitta définitivement cet archipel, après lui avoir donné le nom de

Nouvelles-Hébrides, sous lequel il est aujourd’hui connu.

Le 5 septembre, le commandant fit une nouvelle découverte. La terre

qu’il avait en vue n’avait jamais été foulée par le pied d’un Européen.

C’était l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Le premier

point aperçu fut appelé cap Colnett, du nom de l’un des volontaires qui

en eut le premier connaissance. La côte était bordée d’une ceinture de

brisants, derrière laquelle deux ou trois pirogues semblaient diriger

leur course, de manière à venir à la rencontre des étrangers. Mais, au

lever du soleil, elles carguèrent leurs voiles et on ne les vit plus.

Après avoir louvoyé pendant deux heures le long du récif extérieur,

Cook aperçut une échancrure, qui devait lui permettre d’accoster. Il y

donna, et débarqua à Balade.

Le pays paraissait stérile, uniquement couvert d’une herbe blanchâtre.

On n’y voyait que de loin en loin quelques arbres à la tige blanche,

dont la forme rappelait celle du saule. C’étaient des «niaoulis». En

même temps, on apercevait plusieurs maisons ressemblant à des ruches

d’abeilles.

L’ancre ne fut pas plus tôt jetée, qu’une quinzaine de pirogues

entourèrent le bâtiment. Les indigènes eurent assez de confiance

pour s’approcher et procéder à des échanges. Quelques-uns entrèrent

même dans le navire, dont ils visitèrent tous les coins avec une

extrême curiosité. Ils refusèrent de toucher aux différents mets qu’on

leur offrit, purée de pois, bœuf et porc salés; mais ils goûtèrent

volontiers aux ignames. Ce qui les surprit le plus, ce furent les

chèvres, les cochons, les chiens et les chats, animaux qui leur

étaient totalement inconnus, puisqu’ils n’avaient pas même de mots

pour les désigner. Les clous, en général tous les instruments de fer,

les étoffes rouges, semblaient avoir un grand prix pour eux. Grands

et forts, bien proportionnés, cheveux et barbe frisés, teint d’un

châtain foncé, ces indigènes parlaient une langue qui semblait n’avoir

aucun rapport avec toutes celles que les Anglais avaient entendues

jusqu’alors.

Lorsque le commandant débarqua, il fut reçu avec des démonstrations de

joie et la surprise naturelle à un peuple qui voit pour la première

fois des objets dont il n’a pas l’idée. Plusieurs chefs, ayant fait

faire silence, prononcèrent de courtes harangues, et Cook commença

sa distribution de quincaillerie habituelle. Puis, les officiers se

mêlèrent à la foule pour faire leurs observations.

Plusieurs de ces indigènes paraissaient affectés d’une sorte de lèpre,

et leurs bras ainsi que leurs jambes étaient prodigieusement enflés.

Presque entièrement nus, ils n’avaient pour vêtement qu’un cordon,

serré à la taille, auquel pendait un lambeau d’étoffe de figuier.

Quelques-uns portaient d’énormes chapeaux cylindriques, à jour des

deux côtés, qui ressemblaient aux bonnets des hussards hongrois. A

leurs oreilles, fendues et allongées, étaient suspendus des boucles en

écaille ou des rouleaux de feuilles de canne à sucre. On ne tarda pas à

rencontrer un petit village, au-dessus des mangliers qui bordaient le

rivage. Il était entouré de plantations de cannes à sucre, d’ignames et

de bananiers, arrosées par de petits canaux, très-habilement dérivés du

cours d’eau principal.

Cook n’eut pas de peine à constater qu’il ne devait rien attendre de ce

peuple, que la permission de visiter librement la contrée.

«Ces indigènes, dit-il, nous apprirent quelques mots de leur

langue, qui n’avait aucun rapport avec celles des autres îles. Leur

caractère était doux et pacifique, mais très indolent; ils nous

accompagnaient rarement dans nos courses. Si nous passions près de

leurs huttes, et si nous leur parlions, ils nous répondaient; mais,

si nous continuions notre route sans leur adresser la parole, ils ne

faisaient pas attention à nous. Les femmes étaient cependant un peu

plus curieuses, et elles se cachaient dans des buissons écartés pour

nous observer; mais elles ne consentaient à venir près de nous qu’en

présence des hommes.

«Ils ne parurent ni fâchés ni effrayés de ce que nous tuions des

oiseaux à coups de fusil; au contraire, quand nous approchions

de leurs maisons, les jeunes gens ne manquaient pas de nous en

montrer, pour avoir le plaisir de les voir tirer. Il semble qu’ils

étaient peu occupés à cette saison de l’année; ils avaient préparé

la terre et planté des racines et des bananes dont ils attendaient

la récolte l’été suivant; c’est peut-être pour cela qu’ils étaient

moins en état que dans un autre temps de vendre leurs provisions,

car, d’ailleurs, nous avions lieu de croire qu’ils connaissaient ces

principes d’hospitalité, qui rendent les insulaires de la mer du Sud

si intéressants pour les navigateurs.»

Ce que dit Cook de l’indolence des Néo-Calédoniens est parfaitement

exact. Quant à leur caractère, son séjour sur cette côte fut trop

court pour qu’il pût l’apprécier avec justesse, et, certainement, il

ne soupçonna jamais qu’ils étaient adonnés aux horribles pratiques de

l’anthropophagie. Il n’aperçut que fort peu d’oiseaux, bien que la

caille, la tourterelle, le pigeon, la poule sultane, le canard, la

sarcelle et quelques menus oiseaux vécussent là à l’état sauvage. Il

ne constata la présence d’aucun quadrupède, et ses efforts pour se

procurer des rafraîchissements furent continuellement infructueux.

A Balade, le commandant fit plusieurs courses dans l’intérieur et

escalada une chaîne de montagnes afin d’avoir une vue générale de la

contrée. Du sommet d’un rocher, il aperçut la mer des deux côtés et se

rendit compte que la Nouvelle-Calédonie, dans cet endroit, n’avait pas

plus de dix lieues de large. En général, le pays ressemblait beaucoup

à quelques cantons de la Nouvelle-Hollande, situés sous le même

parallèle. Les productions naturelles paraissaient être identiques, et

les forêts y manquaient encore de sous-bois, comme dans cette grande

île. Une autre observation qui fut faite, c’est que les montagnes

renfermaient des minéraux,--remarque qui s’est trouvée vérifiée par la

découverte récente de l’or, du fer, du cuivre, du charbon et du nickel.

Le même accident, qui avait failli être funeste à une partie de

l’équipage dans les parages de Mallicolo, se reproduisit pendant cette

relâche.

«Mon secrétaire, dit Cook, acheta un poisson qu’un Indien avait

harponné dans les environs de l’aiguade, et me l’envoya à bord. Ce

poisson, d’une espèce absolument nouvelle, avait quelque ressemblance

avec ceux qu’on nomme soleil; il était du genre que M. Linné nomme

_tetrodon_. Sa tête hideuse était grande et longue. Ne soupçonnant

point qu’il eût rien de venimeux, j’ordonnai qu’on le préparât pour

le servir le soir même à table. Mais, heureusement, le temps de le

dessiner et de le décrire ne permit pas de le cuire, et l’on n’en

servit que le foie. Les deux MM. Forster et moi en ayant goûté, vers

les trois heures du matin nous sentîmes une extrême faiblesse et une

défaillance dans tous les membres. J’avais presque perdu le sentiment

du toucher, et je ne distinguais plus les corps pesants des corps

légers quand je voulais les mouvoir. Un pot plein d’eau et une plume

étaient dans ma main du même poids. On nous fit d’abord prendre de

l’émétique, et ensuite on nous procura une sueur dont nous nous

sentîmes extrêmement soulagés. Le matin, un des cochons, qui avait

mangé les entrailles du poisson, fut trouvé mort. Quand les habitants

vinrent à bord, et qu’ils virent le poisson qu’on avait suspendu, ils

nous firent entendre aussitôt que c’était une nourriture malsaine;

ils en marquèrent de l’horreur; mais, au moment de le vendre et

même après qu’on l’eut acheté, aucun d’eux n’avait témoigné cette

aversion.»

Cook fit procéder au relèvement d’une grande partie de la côte

orientale. Pendant cette excursion, on aperçut un indigène aussi blanc

qu’un Européen, blancheur qui fut attribuée à quelque maladie. C’était

un albinos semblable à ceux qu’on avait déjà rencontrés à Taïti et aux

îles de la Société.

Le commandant, qui voulait acclimater les cochons à la

Nouvelle-Calédonie, eut beaucoup de peine à faire accepter aux

indigènes un vérat et une truie. Il eut besoin de vanter l’excellence

de ces animaux, la facilité de leur reproduction, et d’en exagérer même

la valeur, pour qu’ils consentissent à les lui laisser mettre à terre.

En résumé, Cook peint les Néo-Calédoniens comme grands, robustes,

actifs, civils, paisibles; il leur reconnaît une qualité bien rare:

ils ne sont pas voleurs. Ses successeurs en ce pays, et notamment

d’Entrecasteaux, se sont aperçus, à leurs dépens, que ces insulaires

n’avaient pas persévéré dans cette honnêteté.

Quelques-uns avaient les lèvres épaisses, le nez aplati, et tout à fait

l’aspect du nègre. Leurs cheveux, naturellement bouclés, contribuaient

aussi à leur donner cette ressemblance.

«S’il me fallait juger, dit Cook, de l’origine de cette nation, je la

prendrais pour une race mitoyenne entre les peuples de Tanna et des

îles des Amis, ou entre ceux de Tanna et de la Nouvelle-Zélande, ou

même entre les trois, par la raison que leur langue n’est à quelques

égards qu’un mélange de celles de ces différentes terres.»

La quantité des armes offensives de ces indigènes, massues, lances,

dards, frondes, était un indice de la fréquence de leurs guerres. Les

pierres qu’ils lançaient avec leurs frondes étaient polies et ovoïdes.

Quant aux maisons construites sur un plan circulaire, la plupart

ressemblaient à des ruches d’abeilles, et leur toit, d’une élévation

considérable, se terminait en pointe au sommet. Elles avaient un ou

deux foyers toujours allumés; mais, la fumée n’ayant d’autre issue que

la porte, il était presque impossible à des Européens d’y demeurer.

Ces naturels ne se nourrissaient que de poissons, de racines, entre

autres l’igname et le taro, et de l’écorce d’un arbre qui est fort peu

succulente. Les bananes, les cannes à sucre, le fruit à pain étaient

rares dans ce pays, et les cocotiers n’y poussaient pas aussi vigoureux

que dans les îles déjà visitées par la _Résolution_. Quant au nombre

des habitants, on aurait pu croire qu’il était considérable; mais Cook

remarque avec justesse, que son arrivée avait provoqué la réunion de

tous les indigènes voisins, et le lieutenant Pickersgill eut l’occasion

de constater, pendant sa reconnaissance hydrographique, que le pays

était très peu peuplé.

Les Néo-Calédoniens étaient dans l’usage d’enterrer leurs morts.

Plusieurs personnes de l’équipage visitèrent leurs cimetières, et

notamment le tombeau d’un chef, sorte de grande taupinière, décorée de

lances, de javelots, de pagaies et de dards, fichés autour.

Le 13 septembre, Cook quitta le havre de Balade et continua à ranger la

côte de la Nouvelle-Calédonie, sans pouvoir se procurer de nourriture

fraîche. Le pays présentait à peu près partout le même aspect de

stérilité. Enfin, tout à fait au sud de cette grande terre, on en

découvrit une plus petite, qui reçut le nom d’île des Pins, à cause du

grand nombre d’arbres de cette espèce qui l’ombrageaient.

C’était une espèce de pin de Prusse, très propre à faire les espars

dont la _Résolution_ avait besoin. Aussi, Cook envoya-t-il une

chaloupe et des travailleurs pour choisir et couper les arbres qui lui

étaient nécessaires. Quelques-uns avaient vingt pouces de diamètre et

soixante-dix pieds de haut, de sorte qu’on en aurait pu faire un mât

pour le navire, si cela eût été nécessaire. La découverte de cette

île parut donc précieuse, car, avec la Nouvelle-Zélande, elle était

la seule qui pût fournir des mâts et des vergues dans tout l’océan

Pacifique.

En faisant route au sud vers la Nouvelle-Zélande, Cook eut

connaissance, le 10 octobre, d’une petite île inhabitée, sur laquelle

les botanistes firent une ample moisson de végétaux inconnus. C’est

l’île Norfolk, ainsi nommée en l’honneur de la famille Howard, et que

devaient plus tard coloniser une partie des révoltés du _Bounty_.

Le 18, la _Résolution_ mouillait encore une fois dans le canal de la

Reine-Charlotte. Les jardins, que les Anglais avaient plantés avec

tant de zèle, avaient été entièrement négligés par les Zélandais, et,

cependant, plusieurs plantes s’y étaient merveilleusement développées.

Tout d’abord, les habitants ne se montrèrent qu’avec circonspection

et parurent peu désireux d’entamer de nouvelles relations. Cependant,

lorsqu’ils eurent reconnu leurs anciens amis, ils témoignèrent leur

joie par les démonstrations les plus extravagantes. Interrogés sur le

motif qui les avait poussés à garder tout d’abord cette réserve et

cette sorte de crainte, ils répondirent d’une façon évasive, et l’on

put comprendre qu’il était question de batailles et de meurtres.

Les craintes de Cook sur le sort de l’_Aventure_, dont il n’avait pas

eu de nouvelles depuis la dernière relâche en cet endroit, devinrent

alors fort vives; mais, quelque question qu’il pût faire, il ne parvint

pas à savoir la vérité. Il ne devait apprendre ce qui s’était passé

pendant son absence qu’au cap de Bonne-Espérance, où il trouva des

lettres du capitaine Furneaux.

[Illustration: Le toit, d’une élévation considérable... (Page 190.)]

Après avoir débarqué de nouveaux cochons, dont il tenait absolument

à doter la Nouvelle-Zélande, le commandant mit à la voile, le 10

novembre, et fit route pour le cap Horn.

La première terre qu’il aperçut, après une vaine croisière, fut la côte

occidentale de la Terre de Feu, près de l’entrée du détroit de Magellan.

«La partie de l’Amérique qui frappait nos regards, dit le capitaine

Cook, était d’un aspect fort triste; elle semblait découpée en

petites îles qui, quoique peu hautes, étaient cependant très noires

et presque entièrement stériles. Par derrière, nous apercevions de

hautes terres hachées, et couvertes de neige presque au bord de

l’eau.... C’est la côte la plus sauvage que j’aie jamais vue. Elle

paraît remplie entièrement de montagnes, de roches, sans la moindre

apparence de végétation. Ces montagnes aboutissent à d’horribles

précipices, dont les sommets escarpés s’élèvent à une grande hauteur.

Il n’y a peut-être rien dans la nature qui offre des points de vue

aussi sauvages. Les montagnes de l’intérieur étaient couvertes de

neige, mais celles de la côte de la mer ne l’étaient pas. Nous

jugeâmes que les premières appartenaient à la Terre de Feu et que les

autres étaient de petites îles rangées de manière qu’en apparence,

elles formaient une côte non interrompue.»

[Illustration: Vue du canal de Noël.]

Cependant, le commandant jugea bon de s’arrêter quelque temps dans

cette contrée désolée, afin de procurer à son équipage quelques vivres

frais. Il trouva un ancrage sûr dans le canal de Noël, dont il fit

avec son soin habituel la reconnaissance hydrographique.

La chasse procura quelques oiseaux, et M. Pickersgill rapporta au

navire trois cents œufs d’hirondelles de mer et quatorze oies. «Je pus

ainsi, dit Cook, en distribuer à tout l’équipage, ce qui fit d’autant

plus de plaisir aux matelots que Noël approchait; sans cette heureuse

circonstance, ils n’auraient eu pour régal que du bœuf et du porc

salés.»

Quelques naturels, appartenant à la nation que Bougainville avait

appelée Pécherais, montèrent à bord, sans qu’il fût besoin de beaucoup

les presser. Ces sauvages, Cook nous les dépeint sous des couleurs qui

rappellent celles qu’avait employées le navigateur français. De la

chair de veau marin pourrie dont ils se nourrissaient, ils préféraient

la partie huileuse, sans doute, remarque le capitaine, parce que cette

huile échauffe leur corps contre la rigueur du froid.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 17 / 43 段