La _Résolution_ quitta la Nouvelle-Zélande, le 26 novembre, s’enfonçant

dans les régions glacées qu’elle avait déjà parcourues. Mais qu’elles

étaient plus pénibles, les circonstances dans lesquelles se faisait

cette seconde tentative! Si l’équipage était en bonne santé, les

hommes, très affaiblis par les fatigues, offriraient sans doute moins

de résistance aux maladies, d’autant plus qu’il n’y avait pas de vivres

frais à bord! La _Résolution_ n’avait plus sa conserve, et l’on était

maintenant persuadé de la non-existence du continent austral! C’était

donc, pour ainsi dire, un voyage «platonique». Il fallait prouver

jusqu’à la dernière évidence qu’on ne découvrirait pas de nouvelles

terres un peu importantes dans ces parages désolés.

Ce ne fut que le 12 décembre qu’on rencontra les premières glaces, et

beaucoup plus au sud que l’année précédente. Depuis ce moment, les

incidents propres aux navigations sous ces latitudes se reproduisirent

tous les jours. Œdidi était stupéfait de cette pluie blanche, de cette

neige qui lui fondait dans la main; mais son étonnement n’eut plus de

bornes, lorsqu’il découvrit la première glace, qu’il qualifia de terre

blanche.

«Un premier phénomène avait déjà frappé son esprit sous la zone

torride, dit la relation. Tant que les vaisseaux étaient restés dans

ces parages, nous n’avions eu presque point de nuit et nous avions pu

écrire à minuit à la lueur du soleil. Œdidi pouvait à peine en croire

ses yeux, et il nous assura que ses compatriotes le traiteraient de

menteur, quand il leur parlerait de la pluie pétrifiée et du jour

perpétuel.»

Le jeune Taïtien eut d’ailleurs le temps de s’habituer à ce phénomène,

car le navire s’avança jusqu’au 76e degré de latitude sud, au travers

des glaces flottantes. Alors, convaincu que, s’il existait un

continent, les glaces en rendaient l’accès presque impossible, Cook se

détermina à porter au nord.

La satisfaction fut générale, il n’était personne à bord qui ne

souffrît de rhumes tenaces et violents, ou qui ne fût attaqué du

scorbut. Le capitaine était lui-même très sérieusement atteint d’une

maladie bilieuse, qui le força de se mettre au lit. Pendant huit jours,

il fut en danger de mort, et sa convalescence devait être aussi longue

que pénible. La même route fut suivie jusqu’au 11 mars. Quelle joie,

lorsque, au soleil levant, la vigie cria: Terre! Terre!

C’était l’île de Pâques de Roggewein, la terre de Davis. En approchant

du rivage, la première chose qui frappa les regards des navigateurs,

ce furent ces gigantesques statues dressées sur la plage, qui avaient

autrefois excité l’étonnement des Hollandais.

«La latitude de l’île de Pâques, dit Cook, correspond, à une minute

ou deux près, avec celle qui est marquée dans le journal manuscrit de

Roggewein, et sa longitude n’est fautive que d’un degré.»

Ce rivage, composé de roches brisées à l’aspect noir et ferrugineux,

annonçait les traces d’une violente éruption souterraine. Au milieu

de cette île, stérile et déserte, on apercevait quelques plantations

éparses.

Singularité merveilleuse! Le premier mot que prononcèrent les

insulaires, en s’approchant du vaisseau pour demander une corde, fut un

terme taïtien. Tout, d’ailleurs, annonçait que les habitants avaient

la même origine. Comme les Taïtiens, ils étaient tatoués et vêtus

d’étoffes qui ressemblaient à celles des îles de la Société.

«L’action du soleil sur leur tête, dit la relation, les a contraints

d’imaginer différents moyens de s’en garantir. La plupart des hommes

portent un cercle d’environ deux pouces d’épaisseur tressé avec de

l’herbe d’un bord à l’autre et couvert d’une grande quantité de ces

longues plumes noires qui décorent le col des frégates. D’autres ont

d’énormes chapeaux de plumes de goëland brun, presque aussi larges

que les vastes perruques des jurisconsultes européens; et plusieurs,

enfin, un simple cerceau de bois, entouré de plumes blanches de

mouettes, qui se balancent dans l’air. Les femmes mettent un grand et

large chapeau d’une natte très propre, qui forme une pointe en avant,

un faîte le long du sommet et deux gros lobes derrière chaque côté.»

Toute la campagne, qui fut parcourue par plusieurs détachements, était

couverte de pierres noirâtres et poreuses, et offrait l’image de la

désolation. Deux ou trois espèces d’herbes ridées, qui croissaient

au milieu des rochers, de maigres arbrisseaux, notamment le mûrier

à papier, l’hibiscus, le mimosa, quelques bananiers, voilà toute la

végétation qui pouvait pousser au milieu de cet amas de lave.

Tout près du lieu de débarquement, s’élevait une muraille

perpendiculaire, de pierres de taille carrées, jointes suivant toutes

les règles de l’art, et s’emboîtant de manière à durer fort longtemps.

Plus loin, au milieu d’une aire bien pavée, se dressait un monolithe,

représentant une figure humaine à mi-corps, d’environ vingt pieds[2]

de haut et de plus de cinq de large, très grossièrement sculptée, dont

la tête était mal dessinée, les yeux, le nez et la bouche à peine

indiqués; seules les oreilles, très longues, comme il est de mode de

les porter dans le pays, étaient plus finies que le reste.

[2] Dans la première édition de la traduction française du

deuxième voyage de Cook (Paris, 1878, 7 vol. in-4), on n’a

donné que _deux_ pieds de haut à cette statue, évidemment

par suite d’un lapsus typographique. Cette faute, que nous

corrigeons ici, avait été reproduite dans les éditions

subséquentes.

Ces monuments, très nombreux, ne paraissaient pas avoir été dressés

et sculptés par la race que rencontraient les Anglais, ou cette race

s’était bien abâtardie. D’ailleurs, si les habitants ne rendaient aucun

culte à ces statues, ils les entouraient cependant d’une certaine

vénération, car ils témoignaient leur mécontentement lorsqu’on marchait

sur l’aire pavée qui les entoure. Ce n’était pas seulement sur le bord

de la mer que se voyaient ces sentinelles gigantesques. Sur les flancs

des montagnes, dans les anfractuosités des rochers, il s’en trouvait

d’autres, les unes debout ou tombées à terre à la suite de quelque

commotion, les autres encore imparfaitement dégagées du bloc dans

lequel elles étaient taillées. Quelle catastrophe subite a interrompu

ces travaux? Que représentent ces monolithes? A quelle époque lointaine

remontent ces témoignages de l’activité d’un peuple à jamais disparu ou

dont les souvenirs se sont perdus dans la nuit des âges? Problèmes à

jamais insolubles!

Les échanges s’étaient faits avec assez de facilité. On n’avait eu

qu’à réprimer l’adresse vraiment trop merveilleuse avec laquelle les

insulaires savaient vider les poches. Les quelques rafraîchissements

qu’on avait pu se procurer avaient été d’un grand secours; toutefois,

le manque d’eau potable empêcha Cook de faire un plus long séjour à

l’île de Pâques.

Il dirigea donc sa course vers l’archipel des Marquises de Mendana, qui

n’avait pas été revu depuis 1595. Mais son navire n’eut pas plus tôt

repris la mer, qu’il eut une nouvelle attaque de cette maladie bilieuse

dont il avait si grandement souffert. Les scorbutiques retombèrent

malades, et tous ceux qui avaient fait de longues courses à travers

l’île de Pâques avaient le visage brûlé par le soleil.

Le 7 avril 1774, Cook aperçut enfin le groupe des Marquises, après

avoir passé pendant cinq jours consécutifs sur les différentes

positions que les géographes lui avaient données. On mouilla à

Tao-Wati, la Santa-Cristina de Mendana. La _Résolution_ fut bientôt

entourée de pirogues, dont l’avant était chargé de pierres, et chaque

homme avait une fronde entortillée autour de la main. Cependant, les

relations amicales et les échanges commencèrent.

«Ces insulaires étaient bien faits, dit Forster, d’une jolie figure,

d’un teint jaunâtre ou tanné, et des piqûres répandues sur tout leur

corps les rendaient presque noirs.... Les vallées de notre havre

étaient remplies d’arbres, et tout y répondait à la description qu’en

ont faite les Espagnols. Nous voyions plusieurs feux à travers les

forêts, fort loin du rivage, et nous conclûmes que le pays était bien

peuplé.»

La difficulté de se procurer des vivres décida Cook à un prompt départ.

Il eut cependant le temps de réunir un certain nombre d’observations

intéressantes sur ce peuple, qu’il considère comme un des plus beaux

de l’Océanie. Ces naturels paraissent surpasser tous les autres par la

régularité de leurs traits. Cependant, la ressemblance de leur langue

avec celle que parlent les Taïtiens, semble dénoter une communauté

d’origine.

Les Marquises sont au nombre de cinq: la Magdalena, San-Pedro,

Dominica, la Santa-Cristina et l’île Hood, ainsi appelée du volontaire

qui la découvrit le premier. Santa-Cristina est coupée par une

chaîne de montagnes d’une élévation considérable, sur laquelle

viennent s’embrancher des collines qui sortent de la mer. Des vallées

resserrées, profondes, fertiles, ornées d’arbres fruitiers et arrosées

par des ruisseaux d’une eau excellente, coupent ces montagnes. Le port

de Madre-de-Dios, que Cook appela port de la Résolution, gît à peu près

au milieu de la côte occidentale de Santa-Cristina. On y trouve deux

anses sablonneuses, où viennent déboucher deux ruisseaux.

[Illustration: Homme et femme de l’île de Pâques. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

II

Nouvelle visite à Taïti et à l’archipel des Amis.--Exploration

des Nouvelles-Hébrides.--Découverte de la Nouvelle-Calédonie

et de l’île des Pins.--Relâche dans le détroit de la

Reine-Charlotte.--La Géorgie australe.--Catastrophe de

l’_Aventure_.

Cook avait quitté ces îles le 12 avril et faisait voile pour Taïti,

lorsque, cinq jours plus tard, il tomba au milieu de l’archipel des

Pomotou. Il aborda à l’île Tioukea de Byron, dont les habitants, qui

avaient eu à se plaindre de ce navigateur, accueillirent avec froideur

les avances des Anglais. Ceux-ci ne purent s’y procurer que deux

douzaines de cocos et cinq cochons, qui paraissaient abonder dans

cette île. Dans un autre canton, la réception fut plus amicale. Les

indigènes embrassèrent les étrangers et touchèrent leurs nez à la façon

des Néo-Zélandais. Œdidi acheta plusieurs chiens, dont le poil long et

blanc sert dans son pays à orner les cuirasses des guerriers.

[Illustration: Indigènes des îles Marquises.]

«Les indigènes, dit Forster, nous apprirent qu’ils brisent le

cochléaria, qu’ils le mêlent avec des poissons à coquille, et qu’ils

le jettent dans la mer lorsqu’ils aperçoivent un banc de poissons.

Cette amorce enivre les poissons pour quelque temps, et alors ils

viennent à la surface de l’eau, où on les prend très aisément.»

Le commandant vit ensuite plusieurs autres îles de cet immense

archipel, qu’il trouva semblables à celle qu’il venait de quitter, et

notamment le groupe des îles Pernicieuses, où Roggewein avait perdu sa

galère _l’Africaine_, et auxquelles Cook donna le nom d’îles Palliser.

Puis, il mit le cap sur Taïti, que ses matelots, assurés de la

bienveillance des indigènes, considéraient comme une nouvelle patrie.

La _Résolution_ jeta l’ancre, le 22 avril, dans la baie Matavaï, où la

réception fut aussi amicale qu’on l’espérait. Quelques jours plus tard,

le roi O-Too et plusieurs autres chefs rendirent visite aux Anglais

et leur apportèrent un présent de dix ou douze gros cochons avec des

fruits.

Cook avait d’abord eu l’intention de ne rester en cet endroit que

le temps nécessaire pour que l’astronome, M. Wales, fît plusieurs

observations, mais l’abondance des vivres l’engagea à y prolonger son

séjour.

Le 26 au matin, le capitaine, qui était allé à Oparrée avec

quelques-uns de ses officiers pour faire au roi une visite en forme,

aperçut une immense flotte de plus de trois cents pirogues, rangées

en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées. En même

temps se massait sur la plage un nombre considérable de guerriers. Cet

armement formidable, rassemblé en une seule nuit, excita tout d’abord

les soupçons des officiers; mais l’accueil qui leur fut fait les

rassura bientôt.

Cent soixante grosses doubles pirogues de guerre, décorées de pavillons

et de banderolles, cent soixante-dix autres plus petites destinées à

transporter les provisions, composaient cette flotte, qui ne comptait

pas moins de sept mille sept cent soixante hommes, guerriers ou

pagayeurs.

«Le spectacle de cette flotte, dit Forster, agrandissait encore les

idées de puissance et de richesse que nous avions de cette île, et

tout l’équipage était dans l’étonnement. En pensant aux outils que

possèdent ces peuples, nous admirions la patience et le travail

qu’il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir

les planches, et, enfin, porter ces lourds bâtiments à un si haut

degré de perfection. C’est avec une hache de pierre, un ciseau, un

morceau de corail et une peau de raie qu’ils avaient produit ces

ouvrages. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de

combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c’est-à-dire d’une

grande quantité d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques.

La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup

ceux qui les portaient. Tout leur équipement semblait mal imaginé

pour un jour de bataille, et plus propre à la représentation qu’au

service. Quoi qu’il en soit, il donnait sûrement de la grandeur à ce

spectacle, et ces guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le

point de vue le plus avantageux.»

En arrivant à Matavaï, Cook apprit que cet armement formidable était

destiné à l’attaque d’Eimeo, dont le chef avait secoué le joug de Taïti

et s’était rendu indépendant.

Les jours suivants, le capitaine reçut la visite de quelques-uns de ses

anciens amis. Tous se montrèrent très désireux de posséder des plumes

rouges, qui avaient une valeur considérable. Une seule formait un

présent très supérieur à un grain de verre et à un clou. L’empressement

était tel de la part des Taïtiens, qu’ils offrirent en échange ces

singuliers habits de deuil qu’ils avaient refusé de vendre pendant le

premier voyage de Cook.

«Ces vêtements, composés des productions les plus rares de l’île et

de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse

extrêmes, doivent être, parmi eux, d’un prix considérable. Nous n’en

achetâmes pas moins de dix, qu’on a rapportés en Angleterre.»

Œdidi, qui avait eu soin de se procurer un nombre considérable de ces

plumes, put se passer tous ses caprices. Les Taïtiens le regardaient

comme un prodige et semblaient écouter avidement toutes ses histoires.

Non seulement les principaux de l’île, mais encore la famille royale,

recherchaient sa société. Il épousa la fille du chef de Matavaï et

conduisit sa femme à bord, où chacun se plut à lui faire quelque

présent. Puis, il se décida à rester à Taïti, où il venait de retrouver

sa sœur mariée à un chef puissant.

Malgré les vols, qui troublèrent plus d’une fois ces relations, les

Anglais se procurèrent, pendant cette relâche, plus de provisions

qu’ils n’avaient fait jusque-là. La vieille Oberea, qui passait pour la

reine de l’île, pendant la relâche du _Dauphin_ en 1767, vint elle-même

apporter des cochons et des fruits, avec le projet secret de se

procurer de ces plumes rouges, qui avaient un si grand succès. On fut

très libéral dans les présents, et on amusa les Indiens par des feux

d’artifice et des manœuvres militaires.

Le capitaine fut, quelques jours avant son départ, témoin d’une

nouvelle revue maritime. O-Too ordonna un simulacre de combat; mais

il dura si peu de temps, qu’il fut impossible d’en suivre toutes les

péripéties. Cette flotte devait livrer bataille cinq jours après le

départ de Cook, et celui-ci avait envie de rester jusque-là; mais,

jugeant que les naturels craignaient qu’il n’écrasât vainqueurs et

vaincus, il se décida à partir.

A peine la _Résolution_ était-elle hors de la baie, qu’un

aide-canonnier, séduit par les délices de Taïti, et peut-être bien

aussi par les promesses d’O-Too, qui comptait qu’un Européen lui

procurerait de grands avantages, se jeta à la mer. Mais il ne tarda pas

à être repris par une embarcation que Cook dépêcha à sa poursuite. Le

capitaine regretta beaucoup que la discipline le forçât d’agir ainsi,

car, si cet homme, qui n’avait ni parents ni amis en Angleterre, lui

avait demandé la permission de rester à Taïti, il ne la lui aurait pas

refusée.

Le 15 mai, la _Résolution_ mouilla au havre O-Wharre, à l’île Huaheine.

Le vieux chef Orée fut un des premiers à féliciter les Anglais de leur

retour et à leur apporter les présents de bienvenue. Le capitaine

lui fit cadeau de plumes rouges; mais, ce que semblait préférer le

vieux chef, c’était le fer, les haches et les clous. Il semblait plus

indolent qu’à la première visite; sa tête était bien affaiblie, ce

qu’il faut sans doute attribuer au goût immodéré qu’il montrait pour

la boisson enivrante que ces naturels tirent du poivrier. Son autorité

semblait aussi de plus en plus méprisée; il fallut que Cook se mît à la

poursuite d’une bande de voleurs, réfugiés au centre de l’île, dans les

montagnes, qui ne craignaient pas de piller le vieux chef lui-même.

Orée se montra reconnaissant des bons procédés qu’avaient toujours

eus les Anglais à son égard. Il quitta le dernier le vaisseau quand

celui-ci mit à la voile, le 24 avril, et, lorsque Cook lui eut dit

qu’ils ne se reverraient plus, il se prit à pleurer, et répondit:

«Laissez venir ici vos enfants, nous les traiterons bien.»

Une autre fois, Orée avait demandé au capitaine le nom du lieu où il

serait enterré. «Stepney,» répondit Cook. Orée le pria de répéter

ce mot jusqu’à ce qu’il fût en état de le prononcer. Alors cent

individus s’écrièrent à la fois: «Stepney, moraï no Toote! Stepney, le

tombeau de Cook!» Le grand navigateur ne se doutait guère, en faisant

cette réponse, du triste sort qui l’attendait et de la peine que ses

compatriotes auraient à retrouver ses restes!

Œdidi, qui avait fini par venir à Huaheine avec les Anglais, n’avait

pas trouvé le même accueil empressé qu’à Taïti. D’ailleurs ses

richesses étaient singulièrement diminuées, et son crédit s’en

ressentait.

«Il vérifiait bien, dit la relation, la maxime qu’on n’est jamais

prophète dans sa patrie... Il nous quitta avec des regrets qui

montraient bien son estime pour nous; lorsqu’il fallut nous séparer,

il courut de chambre en chambre pour embrasser tout le monde. Enfin,

je ne puis pas décrire les angoisses qui remplirent l’âme de ce jeune

homme, quand il s’en alla; il regardait le vaisseau, il fondit en

larmes et se coucha de désespoir au fond de sa pirogue. En sortant

des récifs, nous le vîmes encore qui étendait ses bras vers nous.»

Le 6 juin, Cook reconnut l’île Hove de Wallis, appelée Mohipa par les

indigènes; puis, quelques jours après, un groupe de plusieurs îlots

inhabités, entourés d’une chaîne de brisants, auxquels on donna le nom

de Palmerston, en l’honneur d’un des lords de l’Amirauté.

Le 20, une île, escarpée et rocheuse, fut découverte. Tapissée de

grands bois et d’arbrisseaux, elle n’offrait qu’une grève sablonneuse

étroite, sur laquelle accoururent bientôt plusieurs naturels de couleur

très foncée. Une pique, une massue à la main, ils se livrèrent à des

démonstrations menaçantes, mais eurent soin de se retirer dès qu’ils

virent débarquer les Anglais. Des champions ne tardèrent pas à venir

provoquer les étrangers et les assaillir d’une grêle de flèches et de

pierres. Sparrman fut blessé au bras, et Cook faillit être traversé

par une javeline. Une décharge générale dispersa ces insulaires

inhospitaliers, et leur réception peu courtoise valut à leur patrie le

nom d’île Sauvage.

Quatre jours plus tard, Cook revoyait l’archipel des Tonga. Il

s’arrêta, cette fois, à Namouka, la Rotterdam de Tasman.

A peine le vaisseau avait-il laissé tomber l’ancre, qu’il était entouré

d’une multitude de pirogues, chargées de bananes et de fruits de toute

sorte, qu’on échangeait pour des clous et de vieux morceaux d’étoffe.

Cette réception amicale détermina les naturalistes à descendre à terre

et à s’enfoncer dans l’intérieur à la recherche de nouvelles plantes

et de productions inconnues. A leur retour, ils ne tarissaient pas sur

la beauté et le pittoresque des paysages romantiques qu’ils avaient

rencontrés, ni sur l’affabilité et l’empressement des indigènes.

Cependant, plusieurs vols avaient eu lieu, lorsqu’un larcin plus

important que les autres vint forcer le commandant à sévir. En cette

circonstance, un naturel, qui avait tenté de s’opposer à la capture

de deux pirogues que les Anglais voulaient garder jusqu’à ce qu’on

leur eût rendu des armes dérobées, fut grièvement blessé d’un coup

de feu. C’est durant cette seconde visite que Cook donna à ces îles

le nom d’archipel des Amis,--sans doute par antiphrase,--appellation

aujourd’hui remplacée par le vocable indigène Tonga.

Continuant à faire voile à l’ouest, l’infatigable explorateur

reconnut successivement l’île des Lépreux, Aurore, l’île Pentecôte,

et enfin Mallicolo, archipel qui avait reçu de Bougainville le nom de

Grandes-Cyclades.

Les ordres qu’avait donnés le capitaine étaient, comme toujours, de

tâcher de lier avec les naturels des relations de commerce et d’amitié.

La première journée s’était passée sans encombre, et les insulaires

avaient célébré par des jeux et des danses l’arrivée des Anglais,

lorsqu’un incident faillit, le lendemain, amener une collision générale.

Un des indigènes, qui se vit refuser l’entrée du bâtiment, fit mine

de lancer une flèche contre un des matelots. Ses compatriotes l’en

empêchèrent tout d’abord. A ce moment, Cook montait sur le pont, un

fusil à la main. Son premier soin fut d’interpeller l’insulaire, qui

visait une seconde fois le matelot. Sans l’écouter, le sauvage allait

décocher sa flèche contre lui, lorsqu’il le prévint et le blessa d’un

coup de fusil. Ce fut le signal d’une volée de flèches, qui tombèrent

sur le bâtiment sans faire grand mal. Cook dut alors faire tirer un

coup de canon par-dessus la tête des assaillants pour les disperser.

Cependant, quelques heures plus tard, les naturels entouraient de

nouveau le navire, et les échanges recommençaient, comme si rien ne

s’était passé.

Cook profita de ces bonnes dispositions pour descendre à terre avec

un détachement en armes, afin de faire du bois et de l’eau. Quatre ou

cinq insulaires armés étaient réunis sur la grève. Un chef se détacha

du groupe et vint au-devant du capitaine, tenant comme lui une branche

verte. Les deux rameaux furent échangés, la paix fut conclue, et

quelques menus présents achevèrent de la cimenter. Cook obtint alors

la permission de faire du bois, mais sans s’écarter du rivage, et les

naturalistes, qui voulaient s’enfoncer dans l’intérieur pour procéder à

leurs recherches ordinaires, furent ramenés sur la plage, malgré leurs

protestations.

Ces indigènes n’attachaient aucune valeur aux outils en fer. Aussi

fut-il très difficile de se procurer des rafraîchissements. Un petit

nombre consentit seulement à échanger des armes contre des étoffes et

fit preuve, dans ces transactions, d’une probité à laquelle les Anglais

n’étaient pas habitués. La _Résolution_ était déjà à la voile que les

échanges continuaient encore, et les naturels, sur leurs pirogues,

s’efforçaient de la suivre pour livrer les objets dont ils avaient

reçu le prix. L’un d’eux, après de très vigoureux efforts, parvint à

rejoindre le navire, apportant ses armes à un matelot qui les avait

payées et qui ne s’en souvenait plus, tant il y avait longtemps de

cela. Lorsque celui-ci voulut lui donner quelque chose, le sauvage s’y

refusa, faisant comprendre qu’il en avait déjà reçu le prix.

Cook donna à ce havre, qu’il quitta le 23 juillet au matin, le nom de

port Sandwich.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 16 / 43 段