dans les régions glacées qu’elle avait déjà parcourues. Mais qu’elles
étaient plus pénibles, les circonstances dans lesquelles se faisait
cette seconde tentative! Si l’équipage était en bonne santé, les
hommes, très affaiblis par les fatigues, offriraient sans doute moins
de résistance aux maladies, d’autant plus qu’il n’y avait pas de vivres
frais à bord! La _Résolution_ n’avait plus sa conserve, et l’on était
maintenant persuadé de la non-existence du continent austral! C’était
donc, pour ainsi dire, un voyage «platonique». Il fallait prouver
jusqu’à la dernière évidence qu’on ne découvrirait pas de nouvelles
terres un peu importantes dans ces parages désolés.
Ce ne fut que le 12 décembre qu’on rencontra les premières glaces, et
beaucoup plus au sud que l’année précédente. Depuis ce moment, les
incidents propres aux navigations sous ces latitudes se reproduisirent
tous les jours. Œdidi était stupéfait de cette pluie blanche, de cette
neige qui lui fondait dans la main; mais son étonnement n’eut plus de
bornes, lorsqu’il découvrit la première glace, qu’il qualifia de terre
blanche.
«Un premier phénomène avait déjà frappé son esprit sous la zone
torride, dit la relation. Tant que les vaisseaux étaient restés dans
ces parages, nous n’avions eu presque point de nuit et nous avions pu
écrire à minuit à la lueur du soleil. Œdidi pouvait à peine en croire
ses yeux, et il nous assura que ses compatriotes le traiteraient de
menteur, quand il leur parlerait de la pluie pétrifiée et du jour
perpétuel.»
Le jeune Taïtien eut d’ailleurs le temps de s’habituer à ce phénomène,
car le navire s’avança jusqu’au 76e degré de latitude sud, au travers
des glaces flottantes. Alors, convaincu que, s’il existait un
continent, les glaces en rendaient l’accès presque impossible, Cook se
détermina à porter au nord.
La satisfaction fut générale, il n’était personne à bord qui ne
souffrît de rhumes tenaces et violents, ou qui ne fût attaqué du
scorbut. Le capitaine était lui-même très sérieusement atteint d’une
maladie bilieuse, qui le força de se mettre au lit. Pendant huit jours,
il fut en danger de mort, et sa convalescence devait être aussi longue
que pénible. La même route fut suivie jusqu’au 11 mars. Quelle joie,
lorsque, au soleil levant, la vigie cria: Terre! Terre!
C’était l’île de Pâques de Roggewein, la terre de Davis. En approchant
du rivage, la première chose qui frappa les regards des navigateurs,
ce furent ces gigantesques statues dressées sur la plage, qui avaient
autrefois excité l’étonnement des Hollandais.
«La latitude de l’île de Pâques, dit Cook, correspond, à une minute
ou deux près, avec celle qui est marquée dans le journal manuscrit de
Roggewein, et sa longitude n’est fautive que d’un degré.»
Ce rivage, composé de roches brisées à l’aspect noir et ferrugineux,
annonçait les traces d’une violente éruption souterraine. Au milieu
de cette île, stérile et déserte, on apercevait quelques plantations
éparses.
Singularité merveilleuse! Le premier mot que prononcèrent les
insulaires, en s’approchant du vaisseau pour demander une corde, fut un
terme taïtien. Tout, d’ailleurs, annonçait que les habitants avaient
la même origine. Comme les Taïtiens, ils étaient tatoués et vêtus
d’étoffes qui ressemblaient à celles des îles de la Société.
«L’action du soleil sur leur tête, dit la relation, les a contraints
d’imaginer différents moyens de s’en garantir. La plupart des hommes
portent un cercle d’environ deux pouces d’épaisseur tressé avec de
l’herbe d’un bord à l’autre et couvert d’une grande quantité de ces
longues plumes noires qui décorent le col des frégates. D’autres ont
d’énormes chapeaux de plumes de goëland brun, presque aussi larges
que les vastes perruques des jurisconsultes européens; et plusieurs,
enfin, un simple cerceau de bois, entouré de plumes blanches de
mouettes, qui se balancent dans l’air. Les femmes mettent un grand et
large chapeau d’une natte très propre, qui forme une pointe en avant,
un faîte le long du sommet et deux gros lobes derrière chaque côté.»
Toute la campagne, qui fut parcourue par plusieurs détachements, était
couverte de pierres noirâtres et poreuses, et offrait l’image de la
désolation. Deux ou trois espèces d’herbes ridées, qui croissaient
au milieu des rochers, de maigres arbrisseaux, notamment le mûrier
à papier, l’hibiscus, le mimosa, quelques bananiers, voilà toute la
végétation qui pouvait pousser au milieu de cet amas de lave.
Tout près du lieu de débarquement, s’élevait une muraille
perpendiculaire, de pierres de taille carrées, jointes suivant toutes
les règles de l’art, et s’emboîtant de manière à durer fort longtemps.
Plus loin, au milieu d’une aire bien pavée, se dressait un monolithe,
représentant une figure humaine à mi-corps, d’environ vingt pieds[2]
de haut et de plus de cinq de large, très grossièrement sculptée, dont
la tête était mal dessinée, les yeux, le nez et la bouche à peine
indiqués; seules les oreilles, très longues, comme il est de mode de
les porter dans le pays, étaient plus finies que le reste.
[2] Dans la première édition de la traduction française du
deuxième voyage de Cook (Paris, 1878, 7 vol. in-4), on n’a
donné que _deux_ pieds de haut à cette statue, évidemment
par suite d’un lapsus typographique. Cette faute, que nous
corrigeons ici, avait été reproduite dans les éditions
subséquentes.
Ces monuments, très nombreux, ne paraissaient pas avoir été dressés
et sculptés par la race que rencontraient les Anglais, ou cette race
s’était bien abâtardie. D’ailleurs, si les habitants ne rendaient aucun
culte à ces statues, ils les entouraient cependant d’une certaine
vénération, car ils témoignaient leur mécontentement lorsqu’on marchait
sur l’aire pavée qui les entoure. Ce n’était pas seulement sur le bord
de la mer que se voyaient ces sentinelles gigantesques. Sur les flancs
des montagnes, dans les anfractuosités des rochers, il s’en trouvait
d’autres, les unes debout ou tombées à terre à la suite de quelque
commotion, les autres encore imparfaitement dégagées du bloc dans
lequel elles étaient taillées. Quelle catastrophe subite a interrompu
ces travaux? Que représentent ces monolithes? A quelle époque lointaine
remontent ces témoignages de l’activité d’un peuple à jamais disparu ou
dont les souvenirs se sont perdus dans la nuit des âges? Problèmes à
jamais insolubles!
Les échanges s’étaient faits avec assez de facilité. On n’avait eu
qu’à réprimer l’adresse vraiment trop merveilleuse avec laquelle les
insulaires savaient vider les poches. Les quelques rafraîchissements
qu’on avait pu se procurer avaient été d’un grand secours; toutefois,
le manque d’eau potable empêcha Cook de faire un plus long séjour à
l’île de Pâques.
Il dirigea donc sa course vers l’archipel des Marquises de Mendana, qui
n’avait pas été revu depuis 1595. Mais son navire n’eut pas plus tôt
repris la mer, qu’il eut une nouvelle attaque de cette maladie bilieuse
dont il avait si grandement souffert. Les scorbutiques retombèrent
malades, et tous ceux qui avaient fait de longues courses à travers
l’île de Pâques avaient le visage brûlé par le soleil.
Le 7 avril 1774, Cook aperçut enfin le groupe des Marquises, après
avoir passé pendant cinq jours consécutifs sur les différentes
positions que les géographes lui avaient données. On mouilla à
Tao-Wati, la Santa-Cristina de Mendana. La _Résolution_ fut bientôt
entourée de pirogues, dont l’avant était chargé de pierres, et chaque
homme avait une fronde entortillée autour de la main. Cependant, les
relations amicales et les échanges commencèrent.
«Ces insulaires étaient bien faits, dit Forster, d’une jolie figure,
d’un teint jaunâtre ou tanné, et des piqûres répandues sur tout leur
corps les rendaient presque noirs.... Les vallées de notre havre
étaient remplies d’arbres, et tout y répondait à la description qu’en
ont faite les Espagnols. Nous voyions plusieurs feux à travers les
forêts, fort loin du rivage, et nous conclûmes que le pays était bien
peuplé.»
La difficulté de se procurer des vivres décida Cook à un prompt départ.
Il eut cependant le temps de réunir un certain nombre d’observations
intéressantes sur ce peuple, qu’il considère comme un des plus beaux
de l’Océanie. Ces naturels paraissent surpasser tous les autres par la
régularité de leurs traits. Cependant, la ressemblance de leur langue
avec celle que parlent les Taïtiens, semble dénoter une communauté
d’origine.
Les Marquises sont au nombre de cinq: la Magdalena, San-Pedro,
Dominica, la Santa-Cristina et l’île Hood, ainsi appelée du volontaire
qui la découvrit le premier. Santa-Cristina est coupée par une
chaîne de montagnes d’une élévation considérable, sur laquelle
viennent s’embrancher des collines qui sortent de la mer. Des vallées
resserrées, profondes, fertiles, ornées d’arbres fruitiers et arrosées
par des ruisseaux d’une eau excellente, coupent ces montagnes. Le port
de Madre-de-Dios, que Cook appela port de la Résolution, gît à peu près
au milieu de la côte occidentale de Santa-Cristina. On y trouve deux
anses sablonneuses, où viennent déboucher deux ruisseaux.
[Illustration: Homme et femme de l’île de Pâques. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
II
Nouvelle visite à Taïti et à l’archipel des Amis.--Exploration
des Nouvelles-Hébrides.--Découverte de la Nouvelle-Calédonie
et de l’île des Pins.--Relâche dans le détroit de la
Reine-Charlotte.--La Géorgie australe.--Catastrophe de
l’_Aventure_.
Cook avait quitté ces îles le 12 avril et faisait voile pour Taïti,
lorsque, cinq jours plus tard, il tomba au milieu de l’archipel des
Pomotou. Il aborda à l’île Tioukea de Byron, dont les habitants, qui
avaient eu à se plaindre de ce navigateur, accueillirent avec froideur
les avances des Anglais. Ceux-ci ne purent s’y procurer que deux
douzaines de cocos et cinq cochons, qui paraissaient abonder dans
cette île. Dans un autre canton, la réception fut plus amicale. Les
indigènes embrassèrent les étrangers et touchèrent leurs nez à la façon
des Néo-Zélandais. Œdidi acheta plusieurs chiens, dont le poil long et
blanc sert dans son pays à orner les cuirasses des guerriers.
[Illustration: Indigènes des îles Marquises.]
«Les indigènes, dit Forster, nous apprirent qu’ils brisent le
cochléaria, qu’ils le mêlent avec des poissons à coquille, et qu’ils
le jettent dans la mer lorsqu’ils aperçoivent un banc de poissons.
Cette amorce enivre les poissons pour quelque temps, et alors ils
viennent à la surface de l’eau, où on les prend très aisément.»
Le commandant vit ensuite plusieurs autres îles de cet immense
archipel, qu’il trouva semblables à celle qu’il venait de quitter, et
notamment le groupe des îles Pernicieuses, où Roggewein avait perdu sa
galère _l’Africaine_, et auxquelles Cook donna le nom d’îles Palliser.
Puis, il mit le cap sur Taïti, que ses matelots, assurés de la
bienveillance des indigènes, considéraient comme une nouvelle patrie.
La _Résolution_ jeta l’ancre, le 22 avril, dans la baie Matavaï, où la
réception fut aussi amicale qu’on l’espérait. Quelques jours plus tard,
le roi O-Too et plusieurs autres chefs rendirent visite aux Anglais
et leur apportèrent un présent de dix ou douze gros cochons avec des
fruits.
Cook avait d’abord eu l’intention de ne rester en cet endroit que
le temps nécessaire pour que l’astronome, M. Wales, fît plusieurs
observations, mais l’abondance des vivres l’engagea à y prolonger son
séjour.
Le 26 au matin, le capitaine, qui était allé à Oparrée avec
quelques-uns de ses officiers pour faire au roi une visite en forme,
aperçut une immense flotte de plus de trois cents pirogues, rangées
en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées. En même
temps se massait sur la plage un nombre considérable de guerriers. Cet
armement formidable, rassemblé en une seule nuit, excita tout d’abord
les soupçons des officiers; mais l’accueil qui leur fut fait les
rassura bientôt.
Cent soixante grosses doubles pirogues de guerre, décorées de pavillons
et de banderolles, cent soixante-dix autres plus petites destinées à
transporter les provisions, composaient cette flotte, qui ne comptait
pas moins de sept mille sept cent soixante hommes, guerriers ou
pagayeurs.
«Le spectacle de cette flotte, dit Forster, agrandissait encore les
idées de puissance et de richesse que nous avions de cette île, et
tout l’équipage était dans l’étonnement. En pensant aux outils que
possèdent ces peuples, nous admirions la patience et le travail
qu’il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir
les planches, et, enfin, porter ces lourds bâtiments à un si haut
degré de perfection. C’est avec une hache de pierre, un ciseau, un
morceau de corail et une peau de raie qu’ils avaient produit ces
ouvrages. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de
combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c’est-à-dire d’une
grande quantité d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques.
La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup
ceux qui les portaient. Tout leur équipement semblait mal imaginé
pour un jour de bataille, et plus propre à la représentation qu’au
service. Quoi qu’il en soit, il donnait sûrement de la grandeur à ce
spectacle, et ces guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le
point de vue le plus avantageux.»
En arrivant à Matavaï, Cook apprit que cet armement formidable était
destiné à l’attaque d’Eimeo, dont le chef avait secoué le joug de Taïti
et s’était rendu indépendant.
Les jours suivants, le capitaine reçut la visite de quelques-uns de ses
anciens amis. Tous se montrèrent très désireux de posséder des plumes
rouges, qui avaient une valeur considérable. Une seule formait un
présent très supérieur à un grain de verre et à un clou. L’empressement
était tel de la part des Taïtiens, qu’ils offrirent en échange ces
singuliers habits de deuil qu’ils avaient refusé de vendre pendant le
premier voyage de Cook.
«Ces vêtements, composés des productions les plus rares de l’île et
de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse
extrêmes, doivent être, parmi eux, d’un prix considérable. Nous n’en
achetâmes pas moins de dix, qu’on a rapportés en Angleterre.»
Œdidi, qui avait eu soin de se procurer un nombre considérable de ces
plumes, put se passer tous ses caprices. Les Taïtiens le regardaient
comme un prodige et semblaient écouter avidement toutes ses histoires.
Non seulement les principaux de l’île, mais encore la famille royale,
recherchaient sa société. Il épousa la fille du chef de Matavaï et
conduisit sa femme à bord, où chacun se plut à lui faire quelque
présent. Puis, il se décida à rester à Taïti, où il venait de retrouver
sa sœur mariée à un chef puissant.
Malgré les vols, qui troublèrent plus d’une fois ces relations, les
Anglais se procurèrent, pendant cette relâche, plus de provisions
qu’ils n’avaient fait jusque-là. La vieille Oberea, qui passait pour la
reine de l’île, pendant la relâche du _Dauphin_ en 1767, vint elle-même
apporter des cochons et des fruits, avec le projet secret de se
procurer de ces plumes rouges, qui avaient un si grand succès. On fut
très libéral dans les présents, et on amusa les Indiens par des feux
d’artifice et des manœuvres militaires.
Le capitaine fut, quelques jours avant son départ, témoin d’une
nouvelle revue maritime. O-Too ordonna un simulacre de combat; mais
il dura si peu de temps, qu’il fut impossible d’en suivre toutes les
péripéties. Cette flotte devait livrer bataille cinq jours après le
départ de Cook, et celui-ci avait envie de rester jusque-là; mais,
jugeant que les naturels craignaient qu’il n’écrasât vainqueurs et
vaincus, il se décida à partir.
A peine la _Résolution_ était-elle hors de la baie, qu’un
aide-canonnier, séduit par les délices de Taïti, et peut-être bien
aussi par les promesses d’O-Too, qui comptait qu’un Européen lui
procurerait de grands avantages, se jeta à la mer. Mais il ne tarda pas
à être repris par une embarcation que Cook dépêcha à sa poursuite. Le
capitaine regretta beaucoup que la discipline le forçât d’agir ainsi,
car, si cet homme, qui n’avait ni parents ni amis en Angleterre, lui
avait demandé la permission de rester à Taïti, il ne la lui aurait pas
refusée.
Le 15 mai, la _Résolution_ mouilla au havre O-Wharre, à l’île Huaheine.
Le vieux chef Orée fut un des premiers à féliciter les Anglais de leur
retour et à leur apporter les présents de bienvenue. Le capitaine
lui fit cadeau de plumes rouges; mais, ce que semblait préférer le
vieux chef, c’était le fer, les haches et les clous. Il semblait plus
indolent qu’à la première visite; sa tête était bien affaiblie, ce
qu’il faut sans doute attribuer au goût immodéré qu’il montrait pour
la boisson enivrante que ces naturels tirent du poivrier. Son autorité
semblait aussi de plus en plus méprisée; il fallut que Cook se mît à la
poursuite d’une bande de voleurs, réfugiés au centre de l’île, dans les
montagnes, qui ne craignaient pas de piller le vieux chef lui-même.
Orée se montra reconnaissant des bons procédés qu’avaient toujours
eus les Anglais à son égard. Il quitta le dernier le vaisseau quand
celui-ci mit à la voile, le 24 avril, et, lorsque Cook lui eut dit
qu’ils ne se reverraient plus, il se prit à pleurer, et répondit:
«Laissez venir ici vos enfants, nous les traiterons bien.»
Une autre fois, Orée avait demandé au capitaine le nom du lieu où il
serait enterré. «Stepney,» répondit Cook. Orée le pria de répéter
ce mot jusqu’à ce qu’il fût en état de le prononcer. Alors cent
individus s’écrièrent à la fois: «Stepney, moraï no Toote! Stepney, le
tombeau de Cook!» Le grand navigateur ne se doutait guère, en faisant
cette réponse, du triste sort qui l’attendait et de la peine que ses
compatriotes auraient à retrouver ses restes!
Œdidi, qui avait fini par venir à Huaheine avec les Anglais, n’avait
pas trouvé le même accueil empressé qu’à Taïti. D’ailleurs ses
richesses étaient singulièrement diminuées, et son crédit s’en
ressentait.
«Il vérifiait bien, dit la relation, la maxime qu’on n’est jamais
prophète dans sa patrie... Il nous quitta avec des regrets qui
montraient bien son estime pour nous; lorsqu’il fallut nous séparer,
il courut de chambre en chambre pour embrasser tout le monde. Enfin,
je ne puis pas décrire les angoisses qui remplirent l’âme de ce jeune
homme, quand il s’en alla; il regardait le vaisseau, il fondit en
larmes et se coucha de désespoir au fond de sa pirogue. En sortant
des récifs, nous le vîmes encore qui étendait ses bras vers nous.»
Le 6 juin, Cook reconnut l’île Hove de Wallis, appelée Mohipa par les
indigènes; puis, quelques jours après, un groupe de plusieurs îlots
inhabités, entourés d’une chaîne de brisants, auxquels on donna le nom
de Palmerston, en l’honneur d’un des lords de l’Amirauté.
Le 20, une île, escarpée et rocheuse, fut découverte. Tapissée de
grands bois et d’arbrisseaux, elle n’offrait qu’une grève sablonneuse
étroite, sur laquelle accoururent bientôt plusieurs naturels de couleur
très foncée. Une pique, une massue à la main, ils se livrèrent à des
démonstrations menaçantes, mais eurent soin de se retirer dès qu’ils
virent débarquer les Anglais. Des champions ne tardèrent pas à venir
provoquer les étrangers et les assaillir d’une grêle de flèches et de
pierres. Sparrman fut blessé au bras, et Cook faillit être traversé
par une javeline. Une décharge générale dispersa ces insulaires
inhospitaliers, et leur réception peu courtoise valut à leur patrie le
nom d’île Sauvage.
Quatre jours plus tard, Cook revoyait l’archipel des Tonga. Il
s’arrêta, cette fois, à Namouka, la Rotterdam de Tasman.
A peine le vaisseau avait-il laissé tomber l’ancre, qu’il était entouré
d’une multitude de pirogues, chargées de bananes et de fruits de toute
sorte, qu’on échangeait pour des clous et de vieux morceaux d’étoffe.
Cette réception amicale détermina les naturalistes à descendre à terre
et à s’enfoncer dans l’intérieur à la recherche de nouvelles plantes
et de productions inconnues. A leur retour, ils ne tarissaient pas sur
la beauté et le pittoresque des paysages romantiques qu’ils avaient
rencontrés, ni sur l’affabilité et l’empressement des indigènes.
Cependant, plusieurs vols avaient eu lieu, lorsqu’un larcin plus
important que les autres vint forcer le commandant à sévir. En cette
circonstance, un naturel, qui avait tenté de s’opposer à la capture
de deux pirogues que les Anglais voulaient garder jusqu’à ce qu’on
leur eût rendu des armes dérobées, fut grièvement blessé d’un coup
de feu. C’est durant cette seconde visite que Cook donna à ces îles
le nom d’archipel des Amis,--sans doute par antiphrase,--appellation
aujourd’hui remplacée par le vocable indigène Tonga.
Continuant à faire voile à l’ouest, l’infatigable explorateur
reconnut successivement l’île des Lépreux, Aurore, l’île Pentecôte,
et enfin Mallicolo, archipel qui avait reçu de Bougainville le nom de
Grandes-Cyclades.
Les ordres qu’avait donnés le capitaine étaient, comme toujours, de
tâcher de lier avec les naturels des relations de commerce et d’amitié.
La première journée s’était passée sans encombre, et les insulaires
avaient célébré par des jeux et des danses l’arrivée des Anglais,
lorsqu’un incident faillit, le lendemain, amener une collision générale.
Un des indigènes, qui se vit refuser l’entrée du bâtiment, fit mine
de lancer une flèche contre un des matelots. Ses compatriotes l’en
empêchèrent tout d’abord. A ce moment, Cook montait sur le pont, un
fusil à la main. Son premier soin fut d’interpeller l’insulaire, qui
visait une seconde fois le matelot. Sans l’écouter, le sauvage allait
décocher sa flèche contre lui, lorsqu’il le prévint et le blessa d’un
coup de fusil. Ce fut le signal d’une volée de flèches, qui tombèrent
sur le bâtiment sans faire grand mal. Cook dut alors faire tirer un
coup de canon par-dessus la tête des assaillants pour les disperser.
Cependant, quelques heures plus tard, les naturels entouraient de
nouveau le navire, et les échanges recommençaient, comme si rien ne
s’était passé.
Cook profita de ces bonnes dispositions pour descendre à terre avec
un détachement en armes, afin de faire du bois et de l’eau. Quatre ou
cinq insulaires armés étaient réunis sur la grève. Un chef se détacha
du groupe et vint au-devant du capitaine, tenant comme lui une branche
verte. Les deux rameaux furent échangés, la paix fut conclue, et
quelques menus présents achevèrent de la cimenter. Cook obtint alors
la permission de faire du bois, mais sans s’écarter du rivage, et les
naturalistes, qui voulaient s’enfoncer dans l’intérieur pour procéder à
leurs recherches ordinaires, furent ramenés sur la plage, malgré leurs
protestations.
Ces indigènes n’attachaient aucune valeur aux outils en fer. Aussi
fut-il très difficile de se procurer des rafraîchissements. Un petit
nombre consentit seulement à échanger des armes contre des étoffes et
fit preuve, dans ces transactions, d’une probité à laquelle les Anglais
n’étaient pas habitués. La _Résolution_ était déjà à la voile que les
échanges continuaient encore, et les naturels, sur leurs pirogues,
s’efforçaient de la suivre pour livrer les objets dont ils avaient
reçu le prix. L’un d’eux, après de très vigoureux efforts, parvint à
rejoindre le navire, apportant ses armes à un matelot qui les avait
payées et qui ne s’en souvenait plus, tant il y avait longtemps de
cela. Lorsque celui-ci voulut lui donner quelque chose, le sauvage s’y
refusa, faisant comprendre qu’il en avait déjà reçu le prix.
Cook donna à ce havre, qu’il quitta le 23 juillet au matin, le nom de
port Sandwich.