voulant donner des grains de verre a un enfant de six ans, qui était
sur une pirogue, les laissa tomber dans la mer. L’enfant se précipita
aussitôt à l’eau, et il plongea jusqu’à ce qu’il les eût rapportés
du fond. Afin de récompenser son adresse, nous lui jetâmes d’autres
bagatelles; cette générosité tenta une foule d’hommes et de femmes,
qui nous amusèrent par des tours surprenants d’agilité au milieu des
flots. A voir leur position aisée dans l’eau et la souplesse de leurs
membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies.»
Cependant, les Taïtiens, montés à bord, furent surpris à voler
différents objets. L’un d’eux, qui était resté la plus grande partie de
la journée dans la chambre de Cook, s’empressa de sauter à la mer, et
le capitaine, outré de sa conduite, tira deux coups de feu par-dessus
sa tête. Un bateau, détaché pour saisir les pirogues des voleurs, fut
assailli de pierres, lorsqu’il arriva près du rivage, et il fallut
tirer un coup de canon pour déterminer les assaillants à la retraite.
Ces hostilités n’eurent pas de suite; les naturels revinrent à bord
comme si rien ne s’était passé. Cook apprit d’eux que la plupart de ses
anciens amis des environs de Matavaï avaient péri dans une bataille qui
avait eu lieu entre les habitants des deux péninsules.
Les officiers firent à terre plusieurs promenades; Forster, poussé par
son ardeur pour les recherches botaniques, n’en manqua aucune. Pendant
une de ces courses, il fut témoin de la façon dont les Taïtiennes
préparent leurs étoffes.
«A peine eûmes-nous marché quelques pas, dit-il, qu’un bruit venant
de la forêt frappa nos oreilles. En suivant le son, nous parvînmes à
un petit hangar, où cinq ou six femmes, assises sur les deux côtés
d’une longue pièce de bois carrée, battaient l’écorce fibreuse du
mûrier, afin d’en fabriquer leurs étoffes. Elles se servaient pour
cela d’un morceau de bois carré, qui avait des sillons longitudinaux
et parallèles, plus ou moins serrés selon les différents côtés.
Elles s’arrêtèrent un moment pour nous laisser examiner l’écorce,
le maillet et la poutre qui leur servait de table; elles nous
montrèrent aussi, dans une grosse noix de coco, une espèce d’eau
glutineuse, dont elles se servaient de temps à autre afin de
coller ensemble les pièces de l’écorce. Cette colle, qui, à ce que
nous comprîmes, vient de l’_hibiscus esculentus_, est absolument
nécessaire dans la fabrique de ces immenses pièces d’étoffe qui,
ayant quelquefois deux ou trois verges de large et cinquante de long,
sont composées de petits morceaux d’écorce d’arbre d’une très petite
épaisseur.... Les femmes occupées à ce travail portaient de vieux
vêtements sales et déguenillés, et leurs mains étaient très dures et
très calleuses.»
Le même jour, Forster aperçut un homme qui portait des ongles
extrêmement longs, ce dont il était très fier, comme d’une preuve qu’il
n’était pas obligé de travailler pour vivre. Dans l’empire d’Annam, en
Chine, dans bien d’autres contrées, cette manie singulière et puérile
a été signalée. Un seul doigt est pourvu d’un ongle moins long; c’est
celui qui sert à se gratter, occupation très fréquente dans tous les
pays d’extrême Orient.
Pendant une autre de ses promenades, Forster vit un insulaire mollement
étendu sur un tapis d’herbe épaisse, qui passait sa journée à se faire
gaver par ses femmes. Ce triste personnage, qui s’engraissait sans
rendre aucun service à la société, rappela au naturaliste anglais la
colère de sir John Mandeville, s’indignant de voir «un pareil glouton
qui consumait ses jours sans se distinguer par aucun fait d’armes, et
qui vivait dans le plaisir comme un cochon qu’on engraisse dans une
étable.»
Le 22 août, Cook, ayant appris que le roi Waheatua était dans le
voisinage et manifestait le désir de le voir, descendit à terre avec le
capitaine Furneaux, MM. Forster et plusieurs naturels. Il le rencontra
qui venait au-devant de lui avec une nombreuse suite, et le reconnut
aussitôt, car il l’avait vu plusieurs fois en 1769.
Ce roi était alors enfant et s’appelait Té-Arée, mais il avait changé
de nom à la mort de son père Waheatua. Il fil asseoir le capitaine
sur son tabouret, et s’informa avec sollicitude de plusieurs Anglais
qu’il avait fréquentés au précédent voyage. Cook, après les compliments
ordinaires, lui fit présent d’une chemise, d’une hache, de clous et
d’autres bagatelles; mais, de tous ces cadeaux, celui qui sembla
le plus précieux et qui excita de la part des naturels des cris
d’admiration, ce fut une touffe de plumes rouges, montée sur un fil
d’archal.
Waheatua, roi de la petite Taïti, pouvait être âgé de dix-sept ou
dix-huit ans. Grand, bien fait, il aurait eu l’air majestueux, si
l’expression habituelle de sa physionomie n’eût été celle de la crainte
et de la méfiance. Il était entouré de plusieurs chefs et nobles
personnages, remarquables par leur stature, et dont l’un, tatoué
d’une façon singulière, était d’une corpulence énorme. Le roi, qui
montrait pour lui beaucoup de déférence, le consultait à tout moment.
Cook apprit alors qu’un vaisseau espagnol avait relâché à Taïti,
quelques mois auparavant; il sut plus tard que c’était celui de Domingo
Buenechea, qui venait de Callao.
Tandis qu’Etée, le gros confident du roi, s’entretenait avec quelques
officiers de matières religieuses, et demandait aux Anglais s’ils
avaient un dieu, Waheatua s’amusait avec la montre du commandant.
Tout étonné du bruit qu’elle faisait, ce qu’il exprimait en disant:
«Elle parle,» il demandait à quoi elle pouvait servir. On lui expliqua
qu’elle mesurait le temps et qu’en cela elle ressemblait au soleil.
Waheatua lui donna aussitôt le nom de «petit soleil» pour montrer qu’il
avait compris l’explication.
Les bâtiments mirent à la voile le 24 au matin, et furent longtemps
suivis par une quantité de pirogues, chargées de noix de coco et
de fruits. Plutôt que de manquer cette occasion d’acquérir des
marchandises d’Europe, les indigènes vendirent leurs denrées très bon
marché. Il fut même possible de se procurer une douzaine des plus
belles noix de coco pour un seul grain de verre. Cette abondance de
rafraîchissements ne tarda pas à ramener la santé à bord des bâtiments,
et la plupart des matelots, qui, en arrivant à Osnabruck, pouvaient à
peine marcher, allaient et venaient au départ.
Le 26, la _Résolution_ et l’_Aventure_ atteignirent la baie de Matavaï.
Une foule de Taïtiens eut bientôt envahi les ponts. Le capitaine les
connaissait pour la plupart, et le lieutenant Pickersgill, qui avait
accompagné Wallis en 1767 et Cook deux ans plus tard, reçut un accueil
particulièrement empressé.
Cook fit dresser les tentes pour les malades, les tonneliers et les
voiliers; puis, il partit pour Oparrée avec le capitaine Furneaux
et les deux Forster. L’embarcation qui les portait ne tarda pas à
passer devant un moraï de pierre et un cimetière déjà connu sous le
nom de moraï de Tootahah. Lorsque Cook le désigna sous ce nom, un des
indigènes qui l’accompagnaient l’interrompit en lui disant que, depuis
la mort de Tootahah, on l’appelait moraï d’O-Too.
«Belle leçon pour les princes, qu’on fait souvenir ainsi pendant leur
vie qu’ils sont mortels, et qu’après leur mort le terrain qu’occupera
leur cadavre ne sera pas à eux! Le chef et sa femme ôtèrent, en
passant, leurs vêtements de dessus leurs épaules, marque de respect
que donnent les insulaires de tous les rangs devant un moraï, et qui
semble attacher à ces lieux une idée particulière de sainteté.»
Cook fut bientôt admis en présence du roi O-Too. Après quelques
compliments, il lui offrit tout ce qu’il pensait avoir du prix à ses
yeux, car il sentait combien il serait avantageux de gagner l’amitié
de cet homme, dont les moindres paroles dénotaient la timidité de
caractère. Grand et bien fait, ce roi pouvait avoir trente ans. Il
s’informa de Tupia et des compagnons de Cook, bien qu’il n’en eût
vu aucun. De nombreux présents furent ensuite distribués à ceux qui
parurent les plus influents dans son entourage.
Les femmes envoyèrent aussitôt leurs domestiques «chercher de grandes
pièces de leurs plus belles étoffes, teintes en écarlate, de couleur de
rose ou de paille, et parfumées de leur huile la plus odorante. Elles
les mirent sur nos premiers habits, et nous chargèrent si bien qu’il
nous était difficile de remuer.»
Le lendemain, O-Too vint rendre visite au capitaine. Il n’entra
dans le bâtiment qu’après que Cook eut été enveloppé d’une quantité
considérable d’étoffes indigènes des plus précieuses, et il n’osa
descendre dans l’entrepont que lorsque son frère l’eut d’abord visité.
On fit asseoir le roi et sa suite pour déjeuner, et tous les indigènes
s’extasièrent aussitôt sur la commodité des chaises. O-Too ne voulut
goûter à aucun plat, mais ses compagnons furent loin d’imiter sa
réserve. Il admira beaucoup un superbe épagneul qui appartenait à
Forster et témoigna le désir de l’avoir. On le lui donna immédiatement,
et il le fit dès lors porter derrière lui par un des seigneurs de sa
suite. Après le déjeuner, le commandant reconduisit lui-même dans sa
chaloupe O-Too, à qui le capitaine Furneaux avait fait présent d’une
chèvre et d’un bouc. Pendant une excursion qu’il fit dans l’intérieur,
M. Pickersgill rencontra la vieille Obéréa, qui avait montré tant
d’attachement à Wallis. Elle semblait avoir perdu toutes ses dignités,
et elle était si pauvre qu’elle fut dans l’impossibilité de faire un
présent à ses amis.
Lorsque Cook partit, le 1er septembre, un jeune Taïtien, nommé Poreo,
lui demanda la faveur de l’accompagner. Le commandant y consentit dans
l’espoir qu’il pourrait lui être utile. Au moment où il vit disparaître
la terre à l’horizon, Poreo ne put retenir ses larmes. Il fallut que
les officiers le consolassent en l’assurant qu’ils lui serviraient de
pères.
Cook se dirigea alors vers l’île d’Huaheine, qui n’était pas éloignée
de plus de vingt-cinq lieues, et y mouilla le 3 au matin. Les
insulaires apportèrent quantité de grosses volailles; elles firent
d’autant plus de plaisir, qu’il avait été impossible de s’en procurer a
Taïti. Bientôt affluèrent sur le marché les cochons, les chiens et les
fruits, qu’on échangea avec avantage pour des haches, des clous et de
la verroterie.
Cette île, comme Taïti d’ailleurs, présentait des traces d’éruptions
volcaniques, et le sommet d’une de ses collines rappelait beaucoup
la forme d’un cratère. L’aspect du pays est le même, mais en petit,
qu’à Taïti, car la circonférence de Huaheine n’est que de sept ou huit
lieues.
Cook alla rendre visite à son vieil ami Orée. Le roi, bannissant tout
cérémonial, se jeta au cou du capitaine en pleurant de joie; puis, il
lui présenta ses amis, auxquels le capitaine fit quelques présents.
Quant au roi, il lui offrit ce qu’il possédait de plus précieux, car
il considérait cet homme comme un père. Orée promit d’approvisionner
les Anglais de tout ce dont ils auraient besoin, et tint parole avec la
plus grande loyauté.
Cependant, le 6 au matin, les matelots qui présidaient aux échanges
furent insultés par un naturel couvert de rouge, en habit de guerre, et
qui, tenant une massue de chaque main, menaçait tout le monde. Cook,
arrivant à terre en ce moment-là, se jeta sur l’indigène, lutta avec
lui et finit par s’emparer de sa massue, qu’il brisa.
Le même jour, un autre incident se produisit. Sparrman avait
imprudemment pénétré dans l’intérieur de l’île pour y faire des
recherches de botanique. Quelques naturels, profitant du moment où il
examinait une plante, lui arrachèrent de la ceinture une dague, seule
arme qu’il portât sur lui, lui en donnèrent un coup sur la tête et,
se précipitant sur lui, arrachèrent par lambeaux une partie de ses
vêtements. Cependant, Sparrman parvint à se relever, et se mit à courir
vers la plage. Mais, embarrassé par des buissons et des ronces, il
fut rejoint par les naturels, qui allaient lui couper les mains pour
s’emparer de sa chemise, dont les manches étaient boutonnées, lorsqu’il
put déchirer les poignets avec ses dents. D’autres insulaires, le
voyant nu et meurtri, lui passèrent leurs vêtements et le conduisirent
sur la place du marché, où se trouvait une foule de naturels. Au moment
où Sparrman parut en cet état, tous prirent la fuite sans s’être
consultés. Cook crut d’abord qu’ils venaient de commettre quelque vol.
Détrompé en apercevant le naturaliste, il rappela aussitôt quelques
indigènes, les assura qu’il ne se vengerait pas sur des innocents, et
porta sa plainte immédiatement à Orée. Celui-ci, désolé et furieux de
ce qui s’était passé, accabla son peuple de reproches véhéments, et
promit de tout faire pour retrouver les voleurs et les objets volés.
En effet, malgré les supplications des naturels, le roi s’embarqua
dans la chaloupe du commandant, et se mit avec lui à la recherche des
coupables. Ceux-ci s’étaient dérobés, et, pour le moment, il fallut
renoncer à les atteindre. Orée accompagna donc Cook à son bord,
dîna avec lui, et, lorsqu’il revint à terre, fut accueilli avec les
démonstrations de joie les plus vives par ses sujets, qui n’espéraient
plus le revoir.
«C’est une des réflexions les plus agréables que nous ait suggérées
ce voyage, dit Forster, qu’au lieu de trouver les habitants de ces
îles entièrement plongés dans la volupté, comme l’ont dit faussement
les premiers voyageurs, nous avons remarqué parmi eux les sentiments
les plus humains et les plus délicats. Dans toutes les sociétés, il
y a des caractères vicieux; mais on comptera cinquante fois plus de
méchants en Angleterre ou dans tout autre pays civilisé que dans ces
îles.»
Au moment où les vaisseaux mettaient à la voile, Orée vint prévenir
le commandant que les voleurs étaient pris, et l’invita à descendre à
terre pour assister à leur supplice. C’était impossible. Le roi voulut
alors accompagner Cook pendant une demi-lieue en mer et lui fit les
plus tendres adieux.
Cette relâche avait été très productive. Les deux bâtiments emportaient
plus de trois cents cochons, sans compter les volailles et les fruits.
Nul doute qu’ils n’eussent pu s’en procurer bien davantage, si leur
séjour avait été plus long.
Le capitaine Furneaux avait consenti à prendre à son bord un jeune
homme nommé Omaï, dont la retenue et l’intelligence devaient donner
une haute idée des habitants des îles de la Société. A son arrivée en
Angleterre, ce Taïtien fut présenté au roi par le comte de Sandwich,
premier lord de l’Amirauté. En même temps, il trouva en MM. Banks et
Solander des protecteurs et des amis, qui lui ménagèrent une réception
amicale auprès des premières familles de la Grande-Bretagne. Il résida
deux ans dans ce pays, et s’embarqua avec Cook, à son troisième voyage,
pour regagner sa patrie.
Le commandant gagna ensuite Uliétea, où l’accueil que lui firent les
indigènes fut des plus sympathiques. Ils s’informèrent avec intérêt
de Tupia et des Anglais qu’ils avaient vus sur l’_Endeavour_. Le roi
Oreo s’empressa de renouer connaissance avec le capitaine, et lui
fournit tous les rafraîchissements que son île produisait. Durant cette
relâche, Poreo, qui s’était embarqué sur la _Résolution_, descendit
à terre avec une jeune Taïtienne, qui avait su le captiver, et ne
reparut plus à bord. Il y fut remplacé par un jeune homme de dix-sept
ou dix-huit ans, natif de Bolabola, appelé Œdidi, qui déclara vouloir
venir en Angleterre. La douleur que cet indigène montra en se séparant
de ses compatriotes fit bien augurer de son cœur.
Les bâtiments, encombrés de plus de quatre cents cochons, de volailles
et de fruits, quittèrent définitivement les îles de la Société, le 17
septembre, et cinglèrent à l’ouest. Six jours plus tard était reconnue
l’une des îles Harvey, et, le 1er octobre, l’ancre tombait devant Eoa,
l’île Middelbourg de Tasman et de Cook.
[Illustration: O-Too, roi de Taïti. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
L’accueil des naturels fut cordial. Un chef, nommé Taï-One, monta
à bord, toucha le nez du capitaine avec une racine de poivrier, et
s’assit sans mot dire. L’alliance était conclue et fut ratifiée par le
don de quelques babioles.
Taï-One guida les Anglais dans l’intérieur de l’île. Tant que dura
cette promenade, les nouveaux venus furent entourés d’une foule
compacte d’indigènes, qui leur offraient des étoffes et des nattes pour
des clous. Souvent même, les naturels poussèrent la libéralité jusqu’à
ne rien vouloir accepter en retour de leurs cadeaux.
Taï-One emmena ses nouveaux amis à son habitation, agréablement située
au fond d’une belle vallée, à l’ombre de quelques sadhecks. Il leur fit
servir une liqueur qui fut extraite devant eux du jus de l’«eava», et
dont l’usage est commun dans presque toutes les îles de la Polynésie.
[Illustration: Monuments de l’île de Pâques. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Voici de quelle manière elle fut préparée. On commença par mâcher des
morceaux de cette racine, qui est une sorte de poivrier, puis on la mit
dans un grand vase de bois, et l’on versa de l’eau dessus. Lorsque la
liqueur fut potable, les indigènes la transvasèrent dans des feuilles
vertes pliées en forme de coupe, qui contenaient plus d’une demi-pinte.
Cook fut le seul qui y goûta. La façon dont s’était faite la liqueur,
avait éteint la soif de ses compagnons; mais les naturels n’eurent pas
la même réserve, et le vase fut bientôt vide.
Les Anglais visitèrent ensuite plusieurs plantations ou jardins séparés
par des haies de roseaux entrelacés, qui communiquaient entre eux par
des portes formées de planches et pendues à des gonds. La perfection de
la culture, cet instinct si développé de la propriété, tout annonçait
un degré de civilisation supérieur à celui de Taïti.
Malgré l’affabilité de la réception qui lui fut faite, Cook, qui ne
pouvait obtenir à aucun prix ni cochons ni volailles, quitta cette île
pour gagner celle d’Amsterdam, la Tonga-Tabou des indigènes, où il
espérait obtenir les vivres dont il avait besoin.
Les navires ne tardèrent pas à mouiller dans la rade de Van-Diemen,
par dix-huit brasses d’eau, à une encâblure des brisants qui bordent
la côte. Les naturels, très confiants, apportèrent des étoffes, des
nattes, des outils, des armes, des ornements, et, bientôt après,
des cochons et des volailles. Œdidi leur acheta avec beaucoup
d’empressement des plumes rouges, qui, à ce qu’il assurait, auraient
une valeur extraordinaire à Taïti.
Cook descendit à terre avec un indigène, nommé Attago, qui s’était
attaché à lui dès le premier moment. Pendant cette promenade, il
remarqua un temple assez semblable aux moraïs, et qui était désigné
sous le nom générique de Faïtoka. Élevé sur une butte construite de
main d’homme à seize ou dix-huit pieds au-dessus du sol, ce temple
avait une forme oblongue, et l’on y parvenait par deux escaliers de
pierre. Construit comme les habitations des naturels, c’est-à-dire avec
des poteaux et des solives, il était couvert de feuilles de palmier.
Deux images en bois, grossièrement sculptées, longues de deux pieds, en
occupaient les coins.
«Comme je ne voulais offenser ni eux ni leurs dieux, dit le
commandant, je n’osai pas les toucher, mais je demandai à Attago si
c’étaient des «Eatuas» ou dieux. J’ignore s’il me comprit, mais à
l’instant il les mania et les retourna aussi grossièrement que s’il
avait touché un morceau de bois, ce qui me convainquit qu’elles ne
représentaient pas la divinité.»
Quelques vols se produisirent; mais ils ne troublèrent pas les
relations, et l’on put se procurer une quantité considérable de
rafraîchissements.
Avant son départ, le capitaine eut une entrevue avec un personnage
entouré d’un respect extraordinaire, et que tous les naturels
s’accordaient à qualifier de roi.
«Je le trouvai assis, dit Cook, avec une gravité si stupide et si
sombre, que, malgré tout ce qu’on m’en avait dit, je le pris pour un
idiot que le peuple adorait d’après quelques idées superstitieuses.
Je le saluai et je lui parlai, mais il ne me répondit point, et ne
fit pas même attention à moi... J’allais le quitter, lorsqu’un
naturel s’expliqua de manière à ne me laisser aucun doute que c’était
le roi. Je lui offris en présent une chemise, une hache, un morceau
d’étoffe rouge, un miroir, quelques clous, des médailles et des
verroteries. Il les reçut, ou plutôt souffrit qu’on les mît sur sa
personne et autour de lui, sans rien perdre de sa gravité, sans dire
un mot, sans même tourner la tête ni à droite ni à gauche.»
Cependant, le lendemain, ce chef envoya des paniers de bananes et un
cochon rôti, en disant que c’était un présent de l’«ariki» de l’île à
l’«ariki» du vaisseau.
Cet archipel reçut de Cook le nom d’îles des Amis. Ces îles avaient été
vues par Schouten et Tasman, qui les désignent sous les noms d’îles des
Cocos, des Traîtres, de l’Espérance, et de Horn.
Cook, qui n’avait pu se procurer d’eau douce, fut donc obligé de
quitter Tonga plus tôt qu’il l’aurait voulu. Il eut cependant le temps
de rassembler un certain nombre d’observations sur les productions
du pays et les mœurs des habitants. Nous allons en résumer les plus
saillantes.
La nature a semé avec prodigalité ses plus riches trésors sur les îles
Tonga et Eoa. Les cocotiers, les palmiers, les arbres à pain, les
ignames, les cannes à sucre sont les plus ordinaires. En fait d’animaux
comestibles, on n’y rencontre guère que les cochons et la volaille,
mais si le chien n’y existe pas, son nom est cependant connu. Les
poissons les plus délicats fourmillent sur les côtes.
De même taille, presque aussi blancs que les Européens, les habitants
de ces îles sont bien proportionnés et ont des traits agréables. Leurs
cheveux sont originairement noirs, mais ils ont l’habitude de les
teindre avec une poudre, de sorte qu’il y en a de blancs, de rouges, de
bleus, ce qui produit un assez singulier effet. La pratique du tatouage
est universelle. Quant aux vêtements, ils sont des plus simples. Une
pièce d’étoffe, enroulée autour de la ceinture et pendant jusqu’aux
genoux, en fait tous les frais. Mais les femmes, qui sont, à Tonga
comme ailleurs, plus coquettes que les hommes, se font un tablier en
fibres de cocos, qu’elles parsèment de coquillages, de bouts d’étoffes
de couleur et de plumes.
Ces naturels ont quelques coutumes singulières que les Anglais
n’avaient pas encore observées. C’est ainsi qu’ils mettent sur leur
tête tout ce qu’on leur donne et emploient cette pratique pour conclure
un marché. Lorsqu’un de leurs amis ou de leurs parents vient à mourir,
ils ont aussi l’habitude de se couper une ou plusieurs phalanges et
même plusieurs doigts. Enfin, leurs habitations ne sont pas réunies
en villages; elles sont éparses et semées au milieu des plantations.
Faites des mêmes matériaux et conçues sur le même plan que celles des
îles de la Société, elles sont seulement plus élevées au-dessus du sol.
L’_Aventure_ et la _Résolution_ appareillèrent le 7 octobre,
reconnurent le lendemain l’île Pylstart, découverte par Tasman,
et jetèrent l’ancre, le 21 du même mois, dans la baie Hawke, à la
Nouvelle-Zélande.
Cook débarqua un certain nombre d’animaux, qu’il voulait acclimater
dans le pays, et remit à la voile pour entrer dans le canal de la
Reine-Charlotte; mais, assailli par une violente tempête, il fut séparé
de l’_Aventure_ et ne la revit plus qu’en Angleterre.
Le 5 novembre, le commandant répara les avaries de son bâtiment, et,
avant d’entreprendre une nouvelle campagne dans les mers australes,
il voulut se rendre compte de la quantité et de la qualité de son
approvisionnement. Il constata que quatre mille cinq cents livres de
biscuit étaient entièrement gâtées, et que plus de trois milliers
n’étaient guère en un meilleur état.
Pendant son séjour en cet endroit, Cook eut une nouvelle preuve,
et plus complète que les précédentes, de l’anthropophagie des
Néo-Zélandais. Un officier ayant acheté la tête d’un jeune homme qui
venait d’être tué et mangé, plusieurs indigènes, qui l’aperçurent,
témoignèrent le désir d’en avoir quelque morceau. Cook la leur céda,
et, par l’avidité avec laquelle ils se jetèrent sur ce mets répugnant,
il put se convaincre du plaisir que ces cannibales éprouvent à se
repaître d’un aliment qu’il leur est difficile de se procurer.