«Elles me prescrivaient en outre, si le cap de la Circoncision

est une île, ou si je ne venais pas à bout de le retrouver, d’en

faire, dans le premier cas, le relèvement nécessaire, et, dans

tous les deux, de cingler au sud tant qu’il me resterait l’espoir

de rencontrer le continent; de marcher ensuite à l’est afin de

rechercher ce continent et de découvrir les îles qui pourraient être

situées dans cette partie de l’hémisphère austral; de tenir toujours

des latitudes élevées et de poursuivre mes découvertes, comme on l’a

dit ci-dessus, au plus près du pôle, jusqu’à ce que j’eusse fait le

tour du globe; de me rendre enfin au cap de Bonne-Espérance et de là

à Spithead.»

Le 13 juillet, Cook appareilla du canal de Plymouth et arriva, le 29

du même mois, à Funchal, dans l’île de Madère. Là, il prit quelques

rafraîchissements et continua sa route vers le sud. Mais, bientôt,

convaincu que l’approvisionnement d’eau ne pourrait suffire pour

atteindre le cap de Bonne-Espérance, il résolut de couper sa traversée

en s’arrêtant aux îles du Cap-Vert, et mouilla, le 10 août, dans le

port de Praya, qu’il quitta quatre jours plus tard.

Cook avait profité de sa relâche dans ce port pour réunir, comme il

avait l’habitude de le faire, tous les renseignements qui pouvaient

être utiles aux navigateurs. Sa description est aujourd’hui d’autant

plus précieuse que les lieux ont complètement changé, et que les

conditions de la relâche ont été modifiées par suite des travaux

accomplis dans le port.

Le 23 du même mois, à la suite de rafales violentes qui avaient forcé

tout le monde à se tenir sur le pont, Cook, connaissant les effets

pernicieux de l’humidité dans les climats chauds, et continuellement

préoccupé de maintenir son équipage en bonne santé, ordonna d’aérer

l’entrepont. Il y fit même allumer du feu, afin de le fumer et de

le sécher rapidement, et prit non seulement les précautions qui lui

avaient été recommandées par lord Sandwich et sir Hugh Palliser,

mais aussi celles qui lui étaient suggérées par l’expérience de sa

précédente campagne.

Aussi, grâce à cette prévoyance de tous les instants, n’y avait-il pas

un seul malade sur la _Résolution_ lorsqu’elle arriva, le 30 octobre,

au cap de Bonne-Espérance. Accompagné du capitaine Furneaux et de MM.

Forster, Cook alla rendre aussitôt visite au gouverneur hollandais,

le baron de Plettemberg, qui s’empressa de mettre à sa disposition

toutes les ressources de la colonie. Là, il apprit que deux vaisseaux

français, partis de l’île Maurice au mois de mars, avaient touché au

Cap avant de se diriger vers les mers australes, où ils allaient tenter

des découvertes sous le commandement du capitaine Marion.

Ce fut également pendant cette relâche, plus longue qu’on n’avait

compté, que Forster rencontra le botaniste suédois, Sparmann, élève

de Linné, et qu’il l’engagea à l’accompagner en lui promettant des

appointements élevés. On ne saurait trop louer, en cette circonstance,

le désintéressement de Forster, qui ne craignit pas de s’adjoindre

un rival, et qui le paya même de ses deniers, afin de rendre plus

complètes les études qu’il devait faire sur l’histoire naturelle des

pays à visiter.

Le 22 novembre, l’ancre fut levée, et les deux bâtiments reprirent

la route du sud, afin de se mettre à la recherche du cap de la

Circoncision, découvert par le capitaine Bouvet, le 1er janvier 1739.

Comme la température ne devait pas tarder à se refroidir, Cook fit

distribuer à ses matelots les vêtements chauds qui lui avaient été

fournis par l’Amirauté.

Du 29 novembre au 6 décembre, une terrible tempête se déchaîna. Les

bâtiments, jetés hors de leur route, furent entraînés dans l’est, à

ce point qu’il fallut renoncer à chercher le cap de la Circoncision.

Une autre conséquence de ce mauvais temps et du passage subit de la

chaleur à l’extrême froid, fut la perte de presque tous les animaux

vivants, embarqués au Cap. Enfin, l’humidité incommoda si gravement

les matelots, qu’il fallut augmenter les rations d’eau-de-vie pour les

exciter au travail.

[Illustration: Iles de glace.]

Le 10 décembre, par 50° 40′ de latitude australe, furent rencontrées

les premières glaces. La pluie, la neige, se succédaient sans

interruption. Le brouillard même ne tarda pas à devenir si intense, que

les bâtiments n’aperçurent un de ces écueils flottants que lorsqu’ils

en étaient à peine éloignés d’un mille. Une de ces îles, dit la

relation, n’avait pas moins de 200 pieds de haut, 400 de large et 2,000

de long.

«En supposant que ce morceau fût d’une forme absolument régulière,

sa profondeur au-dessous de l’eau devait être de 1,800 pieds, et sa

hauteur entière d’environ 2,000 pieds, et, d’après les dimensions

qu’on vient d’énoncer, toute sa masse devait contenir 1,600 millions

de pieds cubes de glace.»

[Illustration: Pirogue de guerre néo-zélandaise. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Plus on s’enfonçait dans le sud, plus le nombre de ces blocs

augmentait. La mer était si agitée, que les lames escaladaient ces

montagnes glacées et retombaient de l’autre côté, en une fine et

impalpable poussière. Le spectacle frappait l’âme d’admiration! Mais à

ce sentiment succédait aussitôt la terreur, quand on songeait que si le

bâtiment était frappé d’une de ces masses prodigieuses, il coulerait

immédiatement à pic! Cependant, l’habitude du danger ne tardait pas

à engendrer l’indifférence, et l’on ne pensait plus qu’aux sublimes

beautés de ces luttes du terrible élément.

Le 14 décembre, une énorme banquise, dont l’extrémité se perdait sous

l’horizon, empêcha les deux bâtiments de piquer plus longtemps au sud,

et il fallut la longer. Ce n’était pas une plaine unie, car on y voyait

çà et là des montagnes semblables à celles qu’on avait rencontrées les

jours précédents. Quelques personnes crurent apercevoir la terre sous

la glace. Cook, lui-même, y fut un instant trompé; mais le brouillard,

en se dissipant, rendit évidente une erreur facilement explicable.

On constata le lendemain que les bâtiments étaient entraînés par un

vif courant. Forster père et Wales, l’astronome, descendirent dans

une embarcation pour mesurer sa vitesse. Tandis qu’ils procédaient à

cette opération, le brouillard s’épaissit tellement, qu’ils perdirent

complètement de vue le navire. Dans une misérable chaloupe, sans

instruments et sans provisions, au milieu d’une mer immense, loin

de toute côte, environnés de glaces, leur situation était terrible.

Ils errèrent longtemps sur ce désert, ne pouvant parvenir à se faire

entendre. Puis, ils cessèrent de ramer afin de ne pas trop s’écarter.

Enfin, ils commençaient à perdre tout espoir, lorsque le son lointain

d’une cloche parvint à leurs oreilles. Ils firent aussitôt force de

rames dans cette direction; l’_Aventure_ répondit à leurs cris et les

recueillit, après quelques heures d’une terrible angoisse.

L’opinion alors généralement admise était que les glaces se formaient

dans les baies ou à l’embouchure des rivières. Aussi, les explorateurs

se croyaient-ils dans le voisinage d’une terre, située sans doute au

sud, derrière l’infranchissable banquise.

Déjà plus de trente lieues avaient été parcourues à l’ouest, sans qu’il

eût été possible de trouver dans la glace une ouverture qui conduisît

au sud. Le capitaine Cook résolut alors de faire une route aussi longue

dans l’est. S’il ne rencontrait pas la terre, il espérait du moins

doubler la banquise, pénétrer plus avant vers le pôle, et mettre fin

aux incertitudes des physiciens.

Cependant, bien qu’on fût au milieu de l’été pour cette partie du

globe, le froid devenait chaque jour plus intense. Les matelots s’en

plaignaient, et des symptômes de scorbut apparaissaient à bord. Des

distributions de vêtements plus chauds et le recours aux médicaments

indiqués en pareil cas, moût de bière et jus de citron, eurent bientôt

raison de la maladie et permirent aux équipages de supporter les

rigueurs de la température.

Le 29 décembre, Cook acquit la certitude que la banquise n’était jointe

à aucune terre. Il résolut alors de se porter dans l’est aussi loin que

le méridien de la Circoncision, à moins que quelque obstacle ne vînt

l’arrêter.

Tandis qu’il mettait ce projet à exécution, le vent devint si violent,

la mer si agitée, que la navigation, au milieu des glaces flottantes,

qui s’entrechoquaient avec un bruit effrayant, devint excessivement

périlleuse. Le danger s’accrut encore, lorsqu’on aperçut dans le nord

un champ de glace qui s’étendait à perte de vue. Le navire n’allait-il

pas être emprisonné pendant de longues semaines, «pincé», pour employer

la locution propre aux baleiniers, et ne courait-il pas risque d’être

immédiatement écrasé?

Cook n’essaya de fuir ni à l’ouest ni à l’est. Il s’enfonça droit dans

le sud. D’ailleurs, il était par la latitude attribuée au cap de la

Circoncision et à soixante-quinze lieues au sud du point où celui-ci

avait été relevé. Il était donc prouvé que, si la terre signalée par

Bouvet existait réellement,--ce dont on est certain aujourd’hui,--ce ne

pouvait être qu’une île peu importante et non pas un grand continent.

Le commandant n’avait plus de raisons pour rester dans les mêmes

parages. Par 67° 15′ de latitude sud, une nouvelle barrière de

glace, courant de l’est à l’ouest, lui fermait le passage, et il n’y

rencontrait aucune ouverture. Enfin, la prudence lui commandait de ne

pas demeurer plus longtemps dans cette région, car les deux tiers de

l’été étaient écoulés déjà. Il résolut donc de chercher, sans retard,

la terre récemment découverte par les Français.

Le 1er février 1773, les bâtiments étaient par 48°30′ de latitude et

38°7′ de longitude ouest, ce qui est presque le méridien attribué à

l’île Saint-Maurice. Après une vaine croisière à l’est et à l’ouest,

qui ne produisit aucun résultat, on fut amené à conclure que, s’il y

avait dans ces parages quelque terre, ce ne pouvait être qu’une très

petite île; autrement, elle n’aurait pas échappé à ses recherches.

Le 8 février, le capitaine constata avec peine que l’_Aventure_ ne

voguait plus de conserve avec lui. Pendant deux jours, il l’attendit

vainement, faisant tirer le canon à intervalles rapprochés et allumer

de grands feux sur le tillac durant toute la nuit. La _Résolution_ dut

continuer seule la campagne.

Dans la matinée du 17 février, entre minuit et trois heures, l’équipage

fut témoin d’un magnifique spectacle, que jamais jusqu’alors Européen

n’avait contemplé. C’était une aurore australe.

«L’officier de quart, dit la relation, observa que, de temps en

temps, il en partait des rayons en forme spirale et circulaire, et

qu’alors sa clarté augmentait et la faisait paraître extrêmement

belle. Elle semblait n’avoir aucune direction; au contraire, immobile

dans les cieux, elle en remplissait de temps en temps l’étendue en

versant sa lumière de toutes parts.»

Après une nouvelle tentative pour franchir le cercle

arctique,--tentative à laquelle les brouillards, la pluie, la neige

et les blocs énormes de glace flottante le forcèrent à renoncer,--Cook

reprit la route du nord, convaincu qu’il ne laissait aucune grande

terre derrière lui, et il regagna la Nouvelle-Zélande, où il avait

donné rendez-vous à l’_Aventure_, en cas de séparation.

Le 25 mars, il mouillait dans la baie Dusky, après cent soixante-dix

jours de mer consécutifs, pendant lesquels il n’avait pas fait moins de

trois mille six cent soixante lieues, sans voir la terre une seule fois.

Aussitôt qu’il eut trouvé un mouillage commode, le commandant

s’empressa de prodiguer à son équipage les nombreuses ressources que

fournissait le pays en volailles, poissons et végétaux, tandis que

lui-même parcourait, le plus souvent la sonde à la main, les environs

de la baie, où il ne rencontra qu’un petit nombre d’indigènes, avec

lesquels il n’eut que des rapports peu fréquents. Cependant, une

famille, se familiarisant un peu, s’établit à cent pas de l’aiguade.

Cook lui fit donner un concert, où le fifre et la cornemuse

rivalisèrent sans succès, les Néo-Zélandais donnant la palme au tambour.

Le 18 avril, un chef se rendit à bord avec sa fille. Mais, avant

d’entrer dans le bâtiment, il en frappa les flancs avec un rameau

vert qu’il tenait à la main, et adressa aux étrangers une sorte de

harangue ou d’invocation à cadence régulière--coutume générale chez les

insulaires de la mer du Sud. A peine eut-il mis le pied sur le pont,

qu’il offrit au commandant une pièce d’étoffe et une hache de talc

vert, générosité sans précédent chez les Zélandais.

Le chef visita le navire en détail; pour témoigner sa reconnaissance

au commandant, il plongea ses doigts dans un sac qu’il portait à sa

ceinture et voulut lui oindre les cheveux avec l’huile infecte qu’il

contenait. Cook eut toutes les peines du monde à se soustraire à cette

preuve d’affection, qui n’avait pas eu le don de plaire davantage à

Byron dans le détroit de Magellan; mais le peintre Hodges fut obligé de

subir l’opération, à la joie de tout l’équipage. Puis, ce chef disparut

pour ne plus revenir, emportant neuf haches et une trentaine de ciseaux

de menuisier, dont les officiers lui avaient fait présent. Plus riche

que tous les Zélandais réunis, il s’empressa, sans doute, d’aller

mettre en sûreté ses trésors, dans la crainte qu’on ne voulût les lui

reprendre.

Avant de partir, Cook lâcha cinq oies, les dernières de celles qu’il

avait apportées du Cap, pensant qu’elles pourraient se multiplier dans

cet endroit peu habité, et il fit défricher un terrain, où il sema

quelques graines potagères. C’était travailler à la fois pour les

naturels et pour les voyageurs futurs, qui pourraient trouver en ce

lieu des ressources précieuses.

Dès que Cook eut fini la reconnaissance hydrographique de la baie

Dusky, il mit le cap sur le détroit de la Reine-Charlotte, rendez-vous

assigné au capitaine Furneaux.

Le 17 mai, l’équipage fut témoin d’un spectacle magnifique. Six

trombes, dont l’une, large de soixante pieds à sa base, passa à

cent pieds du vaisseau, s’élevèrent successivement, mettant, par

une aspiration énergique, les nuages et la mer en communication. Ce

phénomène dura près de trois quarts d’heure, et, au sentiment de

frayeur dont il avait tout d’abord frappé l’équipage, avait bientôt

succédé l’admiration qu’excitaient, surtout à cette époque, ces

météores peu connus.

Le lendemain, au moment où la _Résolution_ pénétrait dans le canal de

la Reine-Charlotte, on aperçut l’_Aventure_, arrivée déjà depuis six

semaines. Après avoir atteint, le 1er mars, la Terre de Van-Diemen,

Furneaux l’avait suivie pendant dix-sept jours; mais il avait dû la

quitter avant d’avoir pu s’assurer, comme il le pensait, si elle

faisait partie de la Nouvelle-Hollande. Il était réservé au chirurgien

Bass de réfuter cette erreur. Le 9 avril, après avoir atteint le

détroit de la Reine-Charlotte, le commandant de l’_Aventure_ avait mis

à profit ses loisirs pour ensemencer un jardin et entretenir quelques

relations avec les Zélandais, qui lui avaient fourni des preuves

irréfutables de leur anthropophagie.

Avant de continuer son voyage de découvertes, Cook obéit à la même

pensée qui avait inspiré sa conduite à la baie Dusky. Il mit à terre

un bélier et une brebis, un bouc et une chèvre, un cochon et deux

truies pleines. Il planta aussi des pommes de terre, dont il n’existait

jusqu’alors des échantillons que sur la plus septentrionale des deux

îles qui composent la Nouvelle-Zélande.

Les indigènes ressemblaient beaucoup à ceux de la baie Dusky; mais

ils paraissaient plus insouciants, couraient d’une chambre à l’autre,

pendant le souper, et dévoraient tout ce qu’on leur offrait. Il fut

impossible de leur faire avaler une goutte de vin ou d’eau-de-vie, mais

ils étaient très sensibles à l’eau mélangée de sucre.

«Ils mettaient les mains, dit Cook, sur tout ce qu’ils voyaient,

mais ils le rendaient, du moment où on leur disait par signes que

nous ne voulions ou ne pouvions le leur donner. Ils estimaient

particulièrement les bouteilles de verre, qu’ils appelaient «Tawhaw»;

mais, lorsqu’on leur eut expliqué la dureté et l’usage du fer, ils

le préférèrent aux verroteries, aux rubans et au papier blanc. Parmi

eux se trouvaient plusieurs femmes, dont les lèvres étaient remplies

de petits trous peints en bleu noirâtre; un rouge vif, formé de craie

et d’huile, couvrait leurs joues. Elles avaient, comme celles de la

baie Dusky, les jambes minces et torses et de gros genoux, ce qui

provient sûrement du peu d’exercice qu’elles font, et de l’habitude

de s’asseoir les jambes croisées; l’accroupissement presque continuel

où elle se tiennent sur leurs pirogues y contribue d’ailleurs un peu.

Leur teint était d’un brun clair, leurs cheveux très noirs, leur

visage rond; le nez et les lèvres un peu épais, mais non aplatis, les

yeux noirs assez vifs et ne manquant pas d’expression... Placés de

file, les naturels se dépouillèrent de leurs vêtements supérieurs;

l’un d’eux chanta d’une manière grossière, et le reste accompagna

les gestes qu’il faisait. Ils étendaient leurs bras et frappaient

alternativement du pied contre terre, avec des contorsions de

frénétiques; ils répétaient en chœur les derniers mots, et nous y

distinguions aisément une sorte de mètre; mais je ne suis pas sûr

qu’il y eût de la rime; la musique était très sauvage et peu variée.»

Certains des Zélandais demandèrent des nouvelles de Tupia; lorsqu’ils

apprirent sa mort, ils exprimèrent leur douleur par une sorte de

lamentation plus factice que réelle.

Cook ne reconnut pas un seul des indigènes qu’il avait vus à son

premier voyage. Il en conclut, avec toute apparence de raison, que les

naturels qui habitaient le détroit en 1770 en avaient été chassés,

ou, de leur plein gré, s’étaient retirés ailleurs. Au surplus, le

nombre des habitants était diminué des deux tiers, et «l’i-pah» était

abandonné, ainsi qu’un grand nombre d’habitations le long du canal.

Les deux bâtiments étant prêts à remettre en mer, Cook donna ses

instructions au capitaine Furneaux. Il voulait s’avancer dans le sud

par 41° à 46° de latitude jusqu’à 140° de longitude ouest, et, s’il ne

trouvait pas de terre, cingler vers Taïti, où était fixé le lieu de

rendez-vous, puis revenir à la Nouvelle-Zélande, et reconnaître toutes

les parties inconnues de la mer entre cette île et le cap Horn.

Vers la fin de juillet, le scorbut commença à attaquer l’équipage de

l’_Aventure_, à la suite de quelques jours de chaleur. Celui de la

_Résolution_, grâce aux précautions dont Cook ne s’était pas départi

un seul jour, et à l’exemple que lui-même avait constamment donné de

manger du céleri et du cochléaria, échappa à la maladie.

Le 1er juillet, les deux navires étaient par 25°1′ de latitude et par

134°6′ de longitude ouest, situation attribuée par Carteret à l’île

Pitcairn. Cook la chercha sans la trouver. Il faut dire que l’état

des malades de l’_Aventure_ abrégea sa croisière, à son grand regret.

Il désirait vérifier ou rectifier la longitude de cette île, et, par

cela même, celles de toutes les terres environnantes, découvertes par

Carteret, et qui n’avaient pu être confirmées par des observations

astronomiques. Mais, n’ayant plus l’espoir de trouver un continent

austral, il fit voile au N.-O. et ne tarda pas à reconnaître plusieurs

des îles vues par Bougainville.

«Ces îles basses dont la mer du Sud est remplie entre les tropiques,

dit-il, sont de niveau avec les flots dans les parties inférieures,

et élevées à peine d’une verge ou deux dans les autres. Leur

forme est souvent circulaire; elles renferment à leur centre un

bassin d’eau de la mer, et la profondeur de l’eau tout autour est

incommensurable. Elles produisent peu de chose; les cocotiers sont

vraisemblablement ce qu’il y a de meilleur: malgré cette stérilité,

malgré leur peu d’étendue, la plupart sont habitées. Il n’est pas

aisé de dire comment ces petits cantons ont pu se peupler, et il

n’est pas moins difficile de déterminer d’où les îles les plus

élevées de la mer du Sud ont tiré leurs habitants.»

Le 15 août, Cook reconnut l’île d’Osnabruck ou Mairea, découverte

par Wallis, et fit route pour la baie d’Oaiti-Piha, où il comptait

embarquer le plus de rafraîchissements possible, avant de gagner

Matavaï.

«A la pointe du jour, dit Forster, nous jouîmes d’une de ces belles

matinées que les poètes de toutes les nations ont essayé de peindre.

Un léger souffle de vent nous apportait de la terre un parfum

délicieux et ridait la surface des eaux. Les montagnes, couvertes

de forêts, élevaient leurs têtes majestueuses, sur lesquelles nous

apercevions déjà la lumière du soleil naissant. Très près de nous, on

voyait une allée de collines, d’une pente plus douce, mais boisées

comme les premières, agréablement entremêlées de teintes vertes et

brunes; au pied, une plaine parée de fertiles arbres à pain, et par

derrière une quantité de palmiers, qui présidaient à ces bocages

ravissants. Tout semblait dormir encore. L’aurore ne faisait que

poindre, et une obscurité paisible enveloppait le paysage. Nous

distinguions cependant des maisons parmi les arbres et des pirogues

sur la côte. A un demi-mille du rivage, les vagues mugissaient

contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait

la tranquillité des flots dans l’intérieur du havre. L’astre du

jour commençait à éclairer la plaine; les insulaires se levaient et

animaient peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux,

plusieurs se hâtèrent de lancer leurs pirogues et ramèrent près de

nous, qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions

guère que nous allions courir le plus grand danger et que la

destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les

bords de cette rive fortunée.»

L’habile écrivain, l’heureux peintre, qui sait trouver des couleurs si

fraîches et si variées! Peu d’expressions ont vieilli dans ce tableau

enchanteur. On regrette de n’avoir pas accompagné ces hardis matelots,

ces savants qui comprenaient si bien la nature! Que n’avons-nous avec

eux visité ces populations innocentes et paisibles, dans cet âge d’or

dont notre siècle de fer nous rend la disparition plus pénible encore!

[Illustration: Ustensiles et armes des Néo-Zélandais. (_Fac-simile.

Gravure ancienne._)]

Les bâtiments étaient à une demi-lieue d’un récif, lorsque le vent

tomba. Malgré tous les efforts des chaloupes, ils allaient échouer

misérablement sur les écueils, en vue de cette terre si ardemment

désirée, quand une habile manœuvre du commandant, heureusement secondée

par la marée et par la brise de terre, vint les tirer du danger. Ils

avaient fait, cependant, quelques avaries, et l’_Aventure_ avait perdu

trois ancres.

[Illustration: Un insulaire qui passait sa journée à se faire gaver.

(Page 163.)]

Une foule de pirogues entouraient les navires, et des fruits de toute

espèce étaient échangés pour quelques grains de verre. Cependant,

les indigènes n’apportaient ni volailles ni cochons. Ceux qu’on

apercevait autour des cases appartenaient au roi, et ils n’avaient

pas la permission de les vendre. Beaucoup de Taïtiens demandaient des

nouvelles de Banks et des autres compagnons de Cook à son premier

voyage. Quelques-uns s’informèrent aussi de Tupia; mais ils ne

parlèrent plus de lui, dès qu’ils eurent appris les circonstances de sa

mort.

Le lendemain, les deux bâtiments mouillaient dans la rade d’Oaiti-Piha,

à deux encâblures du rivage, et furent encombrés de visiteurs et de

marchands. Quelques-uns profitèrent de l’encombrement pour rejeter

dans leurs pirogues les denrées qu’ils avaient vendues, afin de les

faire payer une seconde fois. Pour mettre fin à cette friponnerie,

Cook fit chasser les fripons, après les avoir fait fustiger, châtiment

qu’ils supportèrent, d’ailleurs, sans se plaindre.

L’après-midi, les deux capitaines descendirent à terre pour examiner

l’aiguade, qu’ils trouvèrent très convenable. Pendant cette petite

excursion, une foule d’indigènes vinrent à bord qui se plurent à

confirmer la fâcheuse réputation que leur avaient faite les récits

antérieurs de Bougainville et de Cook.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 14 / 43 段