ouest, lorsque Cook, voyant devant lui deux îlots bas et couverts de
bois, ordonna de tenir le large pendant la nuit, afin de chercher les
îles découvertes par Quiros dans ces parages, archipel que certains
géographes ont mal à propos réuni à la grande terre. A partir de neuf
heures du soir, la sonde accusa, de quart d’heure en quart d’heure, une
profondeur moins grande. Tout le monde était sur le pont, et l’ancre
était parée, lorsque l’eau devint plus profonde. On en conclut que
le bâtiment avait passé sur l’extrémité des bancs de sable aperçus
au coucher du soleil, et l’on se réjouit de voir ce danger évité. La
profondeur augmentant toujours, Cook et les officiers qui n’étaient pas
de quart rentrèrent dans leurs cabines.
Cependant, à onze heures, la sonde, après avoir marqué vingt brasses,
passa tout à coup à dix-sept, et, avant qu’on eût le temps de la
rejeter, l’_Endeavour_ avait touché, et, battu par les vagues,
talonnait sur les pointes d’un roc.
La situation était très grave. Enlevé par la lame par-dessus le bord
d’un récif de corail, l’_Endeavour_ était retombé dans un creux de
l’écueil. Déjà, à la clarté de la lune, on pouvait voir flotter autour
du bâtiment une partie de la fausse quille et du doublage.
Par malheur, l’échouage avait eu lieu à marée haute. Il ne fallait donc
pas compter sur le flot pour dégager le bâtiment. Sans perdre de temps,
on jeta par-dessus bord les six canons, les barils, les tonneaux, le
lest de fer et tout ce qui pouvait alléger le navire, qui continuait
à raguer contre le roc. La chaloupe fut mise à la mer, les vergues et
les huniers furent abattus, l’amarre de toue fut jetée à tribord, et
l’on allait laisser tomber du même côté l’ancre d’affourche, lorsqu’on
s’aperçut que l’eau était plus profonde à l’arrière. Mais, bien qu’on
virât avec ardeur au cabestan, il fut impossible de dégager le bâtiment.
Au jour naissant, la position apparut dans toute son horreur. Huit
lieues séparaient le bâtiment de la terre. Pas une île intermédiaire
où se réfugier, s’il venait à s’entr’ouvrir, comme c’était à craindre.
Bien qu’on se fût débarrassé de plus de cinquante tonneaux en poids,
la pleine mer ne fit gagner qu’un pied et demi de flot. Heureusement,
le vent s’était apaisé, sans quoi l’_Endeavour_ n’eût bientôt plus été
qu’une épave. Cependant, la voie d’eau augmentait rapidement, bien que
deux pompes fussent sans cesse en mouvement. Il fallut en monter une
troisième.
Terrible alternative! Si le bâtiment était dégagé, il coulait bas dès
qu’il cesserait d’être soutenu par le roc; s’il restait échoué, il
serait bientôt démoli par les lames qui en disjoignaient les membrures!
Et les embarcations étaient insuffisantes pour porter, à la fois, tout
l’équipage à terre!
N’y avait-il pas à craindre qu’en cette circonstance, la discipline ne
fût foulée aux pieds? Qui pouvait répondre qu’une lutte fratricide ne
rendrait pas le désastre irréparable? Et quand bien même une partie
des matelots gagnerait la côte, quel sort leur était réservé sur une
plage inhospitalière, où les filets et les armes à feu suffiraient à
peine à leur procurer la nourriture? Que deviendraient, enfin, ceux qui
auraient dû rester sur le navire? Ces réflexions terribles, tous les
faisaient alors. Mais, tant est grand le sentiment du devoir, si fort
le pouvoir d’un chef qui a su se faire aimer de son équipage, que ces
alarmes ne se traduisirent par aucun cri, par aucun désordre.
Les forces des hommes qui n’étaient pas employés aux pompes furent
sagement ménagées pour l’instant où allait se décider le sort commun.
Les mesures furent si habilement prises, qu’au moment où la mer battit
son plein, tout le monde s’attela au cabestan, et, le navire dégagé,
on constata qu’il ne faisait pas plus d’eau que lorsqu’il était sur le
récif.
Mais ces matelots qui, depuis vingt-quatre heures, avaient passé par
tant d’angoisses, étaient à bout de forces. On fut bientôt obligé de
les remplacer aux pompes toutes les cinq minutes, car ils tombaient
épuisés.
A ce moment, une mauvaise nouvelle vint porter le découragement à son
comble. L’homme chargé de mesurer la hauteur de l’eau dans la cale
annonça qu’elle avait monté de dix-huit pouces en quelques instants.
Fort heureusement, on s’aperçut presque aussitôt qu’il avait mal pris
ses mesures, et la joie de l’équipage fut telle, que tout danger lui
parut passé.
Un officier, nommé Monkhouse, eut alors une idée excellente. Sur le
flanc du navire, il fit appliquer une bonnette, dans laquelle on avait
mélangé du fil de caret, de la laine et les excréments des animaux
embarqués. On parvint de cette manière à aveugler en partie la voie
d’eau. De ce moment, les hommes qui parlaient d’échouer le navire sur
la côte, pour reconstruire avec ses débris une embarcation qui les
conduirait aux Indes-Orientales, ne songèrent plus qu’à trouver un
havre convenable pour le radouber.
Ce havre désiré, ils l’atteignirent le 17 juin, à l’embouchure d’un
cours d’eau que Cook appela rivière de l’Endeavour. Les travaux
nécessaires pour le carénage du bâtiment furent aussitôt entrepris et
menés le plus rapidement possible. Les malades furent débarqués, et
l’état-major descendit à terre, à plusieurs reprises, afin d’essayer de
tuer quelque gibier et de procurer aux scorbutiques un peu de viande
fraîche. Tupia aperçut un animal, que Banks, d’après sa description,
jugea devoir être un loup. Mais, quelques jours après, on en chassa
plusieurs autres, qui sautaient sur leurs deux pieds de derrière
et faisaient des bonds prodigieux. C’étaient des kanguroos, grands
marsupiaux qu’on ne rencontre qu’en Australie, et que n’avait encore
observés aucun Européen.
En cet endroit, les naturels se montrèrent bien moins farouches que
partout ailleurs sur cette côte. Non seulement, ils se laissèrent
approcher, mais, traités avec cordialité par les Anglais, ils
demeurèrent plusieurs jours dans leur société.
«Ils étaient, en général, dit la relation, d’une taille ordinaire,
mais ils avaient les membres d’une petitesse remarquable; leur peau
était couleur de suie ou de ce qu’on peut nommer couleur chocolat
foncé; leurs cheveux, noirs sans être laineux, étaient coupés courts;
les uns les avaient lisses, et les autres bouclés... Plusieurs
parties de leur corps avaient été peintes en rouge, et l’un d’eux
portait, sur la lèvre supérieure et sur la poitrine, des raies de
blanc qu’il appelait «carbanda». Les traits de leur visage étaient
bien loin d’être désagréables; ils avaient les yeux très vifs, les
dents blanches et unies, la voix douce et harmonieuse.»
Plusieurs portaient un ornement singulier, dont Cook n’avait encore
vu d’exemple qu’à la Nouvelle-Zélande: c’était un os d’oiseau de la
grosseur du doigt, passé dans le cartilage qui sépare les deux narines.
Un peu plus tard, une querelle éclata à propos de tortues, dont
l’équipage s’était emparé et dont les naturels prétendaient avoir leur
part, sans avoir, cependant le moins du monde participé à leur capture.
Voyant qu’on ne voulait pas accéder à leur demande, ils se retirèrent
furieux et mirent le feu aux herbes au milieu desquelles était assis le
campement des Anglais. Ceux-ci perdirent dans l’incendie tout ce qui
était combustible, et le feu, courant au loin sur les collines, leur
offrit durant la nuit un spectacle magnifique.
MM. Banks, Solander et plusieurs autres avaient fait, pendant ce temps,
des chasses heureuses; ils avaient tué des kanguroos, des opossums,
une espèce de putois, des loups, plusieurs sortes de serpents, dont
quelques-uns étaient venimeux. Ils virent aussi des volées d’oiseaux,
milans, faucons, cacatois, loriots, perroquets, pigeons, et nombre
d’autres qui leur étaient inconnus.
Dès qu’il fut sorti de la rivière Endeavour, Cook put juger de la
difficulté de la navigation dans ces parages. De tous côtés, ce
n’étaient qu’écueils et hauts fonds. Le soir même, on fut forcé de
jeter l’ancre, car il était impossible d’avancer pendant la nuit, à
travers ce dédale de brisants, sans risquer d’échouer. A l’extrême
portée de la vue, la mer semblait déferler sur une ligne d’écueils avec
plus de violence que sur les autres, et il semblait que ce dût être la
dernière.
Lorsque Cook y arriva, après cinq jours de lutte contre un vent
contraire, il découvrit trois îles, qui gisaient à quatre ou cinq
lieues dans le nord. Mais ses tribulations n’étaient pas près de leur
fin. Le navire se trouva de nouveau entouré de récifs et de chaînes
d’îlots bas et rapprochés, entre lesquels il semblait impossible de se
risquer. Cook se demanda s’il ne serait pas plus prudent de retourner
en arrière pour chercher un autre passage. Mais le retard que devait
occasionner un pareil détour l’aurait certainement empêché d’arriver
à temps dans les Indes. Enfin, il y avait à ce projet un obstacle
insurmontable: il ne restait que trois mois de provisions sur le
bâtiment.
Au moment où la situation semblait désespérée, Cook résolut de
s’éloigner le plus possible de la côte et de tenter de franchir la
barre extérieure des brisants. Il ne tarda pas à trouver un chenal, qui
le conduisit en peu de temps en pleine mer.
«Un si heureux changement de situation se fit vivement sentir, dit
Kippis. L’âme des Anglais en était remplie, et leur contenance
annonçait leur satisfaction. Ils avaient été près de trois mois
continuellement menacés de périr. Quand ils passaient la nuit à
l’ancre, ils entendaient autour d’eux une mer impétueuse qui se
brisait contre les rochers, et ils savaient que, si malheureusement
le câble de l’ancre cassait, ils n’échapperaient pas au naufrage. Ils
avaient parcouru trois cent soixante milles, obligés d’avoir sans
cesse un homme occupé à jeter le plomb et à sonder les écueils à
travers lesquels ils naviguaient, chose dont aucun autre vaisseau ne
pourrait peut-être fournir un aussi long exemple.»
S’ils ne venaient pas d’échapper à un danger si imminent, les Anglais
auraient encore eu plus d’un sujet d’inquiétude, en songeant à la
longueur de la route qu’il leur restait à parcourir, à travers des mers
peu connues, sur un navire qui faisait neuf pouces d’eau à l’heure,
avec des pompes en mauvais état et des provisions qui tiraient à leur
fin.
D’ailleurs, les navigateurs n’avaient échappé à ces dangers terribles
que pour être exposés, le 16 août, à un péril presque aussi grand.
Entraînés par la marée vers une ligne de brisants, au-dessus de
laquelle l’écume de la mer jaillissait à une hauteur prodigieuse,
dans l’impossibilité de jeter l’ancre, sans le moindre souffle de
vent, il ne leur restait d’autre ressource que de mettre les canots
à la mer pour remorquer le navire. Malgré les efforts des matelots,
l’_Endeavour_ n’était plus qu’à cent pas du récif, lorsqu’une brise
légère, si faible même qu’en toute autre circonstance on ne l’aurait
pas remarquée, s’éleva et suffit pour écarter le bâtiment. Mais, dix
minutes plus tard, elle tombait, les courants reprenaient leur force,
et l’_Endeavour_ était encore une fois emporté à deux cents pieds
des brisants. Après plusieurs alternatives non moins décevantes, une
ouverture étroite fut aperçue.
«Le danger qu’elle offrait était moins cruel que de demeurer dans
une situation si horrible, dit la relation. Un vent léger qui se
leva heureusement, le travail des canots et le flux conduisirent le
vaisseau devant l’ouverture, à travers laquelle il passa avec une
épouvantable rapidité. La force de ce torrent empêcha l’_Endeavour_
de dériver d’aucun côté du canal, qui n’avait pourtant pas plus d’un
mille de large, et dont la profondeur était extrêmement inégale,
donnant tantôt trente brasses, tantôt sept, d’un fond sale.»
[Illustration: Flotte d’Otaïti rassemblée à Oparée. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]
[Illustration: Trois Indiens sortirent du bois. (Page 146.)]
Si nous nous sommes arrêté un peu longuement sur les péripéties de
cette campagne, c’est qu’elle s’accomplissait sur des mers inexplorées,
au milieu de brisants et de courants, qui, dangereux encore pour
les marins, lorsqu’ils sont marqués sur les cartes, le deviennent
bien davantage, lorsqu’on s’avance, comme le faisait Cook depuis
qu’il suivait la côte de la Nouvelle-Hollande, au milieu d’obstacles
inconnus, que la sûreté du coup d’œil et l’instinct du marin ne
réussissent pas toujours à éviter.
Une dernière question restait à éclaircir: la Nouvelle-Hollande et
la Nouvelle-Guinée ne forment-elles qu’une seule terre? Sont-elles
séparées par un bras de mer ou par un détroit?
Cook se rapprocha donc de terre, malgré les dangers de cette route, et
suivit la côte de l’Australie vers le nord. Le 21 août, il doubla la
pointe la plus septentrionale de la Nouvelle-Hollande, à laquelle il
donna le nom de cap York, et s’engagea dans un chenal semé d’îles près
de la grande terre, ce qui lui fit concevoir l’espoir d’avoir enfin
découvert le passage de la mer de l’Inde. Puis, il atterrit encore
une fois, arbora le pavillon anglais, prit solennellement possession,
au nom du roi Georges III, de toute la côte orientale, depuis le
trente-huitième degré de latitude jusqu’à cet endroit, situé au dixième
et demi sud, donna à ce pays le nom de Nouvelle-Galles du Sud, et, pour
clore dignement cette cérémonie, fit tirer trois volées de canon.
Cook alors pénétra dans le détroit de Torrès, qu’il appela détroit de
l’_Endeavour_, découvrit et nomma les îles Wallis, situées au milieu de
l’entrée sud-ouest, l’île Booby, les îles du prince de Galles, et il se
dirigea vers la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, qu’il suivit
jusqu’au 3 septembre, sans pouvoir débarquer.
Ce jour-là, avec onze personnes bien armées, parmi lesquelles étaient
Solander, Banks et ses domestiques, Cook descendit à terre. A peine
étaient-ils éloignés du bateau d’un quart de mille, que trois Indiens
sortirent des bois en poussant de grands cris et coururent sus aux
Anglais.
«Celui qui s’approcha le plus, dit la relation, lança de sa main
quelque chose qui fut porté sur un de ses côtés et qui brûlait comme
de la poudre à canon; mais nous n’entendions point de bruit.»
Cook et ses compagnons furent obligés de tirer sur ces naturels pour
regagner leur embarcation, d’où ils purent les examiner à loisir.
Ils ressemblaient tout à fait aux Australiens, portaient comme eux
les cheveux courts et étaient entièrement nus; seulement, leur peau
paraissait un peu moins foncée,--sans doute parce qu’elle n’était pas
aussi sale.
«Pendant ce temps, les indigènes lâchaient leurs feux par
intervalles, quatre ou cinq à la fois. Nous ne pouvons imaginer ce
que c’est que ces feux, ni quel était leur but en les jetant; ils
avaient dans leurs mains un bâton court, peut-être une canne creuse,
qu’ils agitaient de côté et d’autre, et à l’instant nous voyions du
feu et de la fumée, exactement comme il en part d’un coup de fusil,
et qui ne duraient pas plus longtemps. On observa du vaisseau ce
phénomène surprenant, et l’illusion y fut si grande, que les gens
à bord crurent que les Indiens avaient des armes à feu; et nous
n’aurions pas douté nous-mêmes qu’ils ne tirassent sur nous des coups
de fusil, si notre bateau n’avait pas été assez près pour entendre
dans ce cas le bruit de l’explosion.»
C’est là un fait resté inexpliqué, malgré le grand nombre de
commentaires auxquels il a donné lieu, et que peut seul rendre croyable
le témoignage toujours véridique du grand navigateur.
Plusieurs des officiers anglais demandaient instamment à débarquer pour
récolter des noix de coco et certains autres fruits; mais le commandant
ne voulut pas risquer la vie de ses matelots pour une satisfaction
aussi futile. D’ailleurs, il avait hâte de gagner Batavia, afin d’y
faire caréner son navire. Enfin, il jugeait inutile de demeurer plus
longtemps dans des parages, depuis longtemps fréquentés par les
Espagnols et les Hollandais, où il n’y avait plus de découvertes à
faire.
Cependant, il rectifia, en passant, la position des îles Arrow
et Weasel; puis, il gagna Timor et relâcha à l’île de Savu, où
les Hollandais s’étaient établis depuis peu de temps. Là, Cook se
ravitailla, et, par une observation soigneuse, détermina sa position
par 10° 35′ de latitude sud et 237° 30′ de longitude ouest.
Après cette courte relâche, l’_Endeavour_ atteignit Batavia, où il
fut caréné. Mais, après tant de fatigues éprouvées, ce séjour dans
un pays malsain, où la fièvre est endémique, fut fatal à l’équipage.
Banks, Solander, Cook et la plupart des matelots tombèrent malades;
plusieurs moururent, notamment Monckhouse le chirurgien, Tupia et le
petit Tayeto. Dix hommes seulement n’éprouvèrent pas les atteintes de
la fièvre. Le 27 décembre, l’_Endeavour_ mit en mer, et s’arrêta, le 5
janvier 1771, à l’île du Prince, pour prendre des vivres.
Depuis ce moment, les maladies, qui avaient commencé à sévir parmi
l’équipage, s’aggravèrent. Vingt-trois personnes succombèrent, parmi
lesquelles on doit particulièrement regretter l’astronome Green.
Après avoir relâché au cap de Bonne-Espérance, où il reçut l’excellent
accueil dont il avait si grand besoin, Cook reprit la mer, toucha à
Sainte-Hélène, et mouilla aux Dunes, le 11 juin 1772, après une absence
qui avait duré près de quatre années.
Ainsi finit le premier voyage de Cook, «voyage, dit Kippis, dans
lequel il éprouva tant de dangers, découvrit tant de pays et montra
tant de fois qu’il possédait une âme supérieure, digne des périlleuses
entreprises et des efforts courageux auxquels il s’était exposé!»
CHAPITRE IV
SECOND VOYAGE DU CAPITAINE COOK
I
La recherche du continent austral.--Deuxième relâche à la
Nouvelle-Zélande.--L’archipel Pomotou.--Second séjour à
Taïti.--Reconnaissance des îles Tonga.--Troisième relâche
à la Nouvelle-Zélande.--Seconde croisière dans l’océan
Austral.--Reconnaissance de l’île de Pâques.--Visite aux îles
Marquises.
Quand bien même le gouvernement n’aurait pas voulu récompenser James
Cook pour la manière dont il venait de s’acquitter de la mission qui
lui avait été confiée, la voix publique se serait prononcée en sa
faveur. Nommé dans la marine royale au grade de «commander», à la
date du 29 août, le grand navigateur, fier des services qu’il avait
rendus à l’Angleterre et à la science, ne trouva pas la récompense à la
hauteur de son mérite. Il aurait vivement désiré le grade de capitaine
de vaisseau. Lord Sandwich, alors à la tête de l’Amirauté, lui fit
observer qu’on ne pouvait le lui donner sans déroger à tous les usages
admis et blesser l’ordre du service naval.
Quoi qu’il en fût, Cook s’occupait à réunir tous les matériaux
nécessaires à la rédaction de son voyage; mais, bientôt, chargé d’une
besogne trop importante, il remit ses notes et ses journaux entre les
mains du docteur Hawkesworth, qui devait se charger d’en mener à bien
la publication.
En même temps, les observations qu’il avait faites, de concert avec
M. Green, sur le passage de Vénus, ses calculs et ses relèvements
astronomiques, étaient soumis à la Société royale, qui ne tarda pas à
en reconnaître tout le mérite.
Les résultats si importants que le capitaine Cook avait obtenus
n’étaient cependant pas complets, en ce sens qu’ils ne détruisaient pas
d’une manière irrécusable la croyance à un continent austral. Cette
chimère tenait encore au cœur de bien des savants. Tout en étant forcés
de reconnaître que ni la Nouvelle-Zélande ni l’Australie ne faisaient
partie de ce continent, et que l’_Endeavour_ avait navigué par des
latitudes sous lesquelles on aurait dû le rencontrer, ils affirmaient
qu’il se trouvait plus au sud et déduisaient toutes les conséquences
que sa découverte devait produire.
Le gouvernement résolut alors de vider une question en suspens depuis
tant d’années et d’envoyer dans ce but une expédition, dont le
commandant était tout naturellement désigné. La nature de ce voyage
exigeait des bâtiments d’une construction particulière. L’_Endeavour_
ayant été envoyé aux îles Falkland, le bureau de la marine reçut
ordre d’acheter les deux navires qui lui paraîtraient le plus propres
à ce service. Cook, consulté, exigea qu’ils fussent solides, qu’ils
eussent un faible tirant d’eau, et cependant une capacité suffisante
pour contenir des vivres et des munitions proportionnés à la force de
l’équipage et à la durée de la campagne.
L’Amirauté acheta donc deux bâtiments, construits à Whitby par celui-là
même qui avait fait l’_Endeavour_. Le plus grand jaugeait 462 tonneaux
et fut nommé _la Résolution_. Le second n’en portait que 336, et
s’appela _l’Aventure_. Ils furent armés à Deptford et à Woolwich.
Cook reçut le commandement de _la Résolution_, et le capitaine Tobias
Furneaux, qui avait été second lieutenant de Wallis, fut élevé à
celui de _l’Aventure_. Les second et troisième lieutenants, ainsi que
plusieurs des bas officiers et des matelots embarqués, avaient déjà
fait la campagne de l’_Endeavour_.
Comme il est facile de le penser, tous les soins imaginables furent
donnés à l’armement. Lord Sandwich et le capitaine Palliser en
suivirent eux-mêmes les diverses phases.
Chaque vaisseau emportait pour deux ans et demi de provisions de toute
espèce. Des articles extraordinaires furent accordés à Cook, qui les
avait réclamés comme antiscorbutiques. C’étaient de la drèche, de la
choucroute, des choux salés, des tablettes de bouillon, du salep, de
la moutarde, ainsi que de la marmelade de carottes et du jus de moût
de bière épaissi, qu’on l’avait chargé d’essayer sur la recommandation
du baron Storch, de Berlin, et de M. Pelham, secrétaire du Bureau des
commissaires aux vivres.
On eut soin également d’embarquer sur chaque bâtiment les couples d’une
petite embarcation de vingt tonneaux, destinée à transporter l’équipage
pour le cas où les navires viendraient à périr.
Un peintre de paysage, William Hodges, deux naturalistes, Jean Reinhold
Forster et son fils Georges, deux astronomes, W. Wales et W. Bayley,
furent répartis sur les deux bâtiments avec les meilleurs instruments
d’observation.
Rien, en un mot, n’avait été négligé pour tirer parti de cette
expédition. Elle allait apporter, en effet, un immense contingent
d’informations nouvelles, qui devait singulièrement contribuer aux
progrès des sciences naturelles et physiques, de l’ethnographie, de la
navigation et de la géographie.
«Je reçus à Plymouth, dit Cook, mes instructions datées du 25 juin.
On m’enjoignit de me rendre avec promptitude à l’île Madère; d’y
embarquer du vin et de marcher au delà du cap de Bonne-Espérance,
où je devais rafraîchir les équipages et me fournir des provisions
et des autres choses dont j’aurais besoin; de m’avancer au sud, et
de tâcher de retrouver le cap de la Circoncision, qu’on dit avoir
été découvert par M. Bouvet dans le 54e parallèle sud et à environ
11° 20′ de longitude est du méridien de Greenwich; si je rencontrais
ce cap, de m’assurer s’il fait partie du continent ou si c’est une
île; dans le premier cas, de ne rien négliger pour en parcourir la
plus grande étendue possible; d’y faire les remarques et observations
de toute espèce qui seraient de quelque utilité à la navigation et au
commerce et qui tendraient au progrès des sciences naturelles.
«On me recommandait aussi d’observer le génie, le tempérament, le
caractère et le nombre des habitants, s’il y en avait, et d’employer
tous les moyens honnêtes afin de former avec eux une liaison
d’alliance et d’amitié.
«Mes instructions portaient ensuite de tenter des découvertes à
l’est ou à l’ouest, suivant la situation où je me trouverais, et de
m’approcher du pôle austral le plus qu’il me serait possible et aussi
longtemps que l’état des vaisseaux, la santé de l’équipage et les
provisions le permettraient; d’avoir soin de toujours réserver assez
de provisions pour atteindre quelque port connu, où j’en chargerais
de nouvelles pour le retour en Angleterre.