On était alors par 16 degrés de latitude sud et 214° 39′ de longitude

ouest, lorsque Cook, voyant devant lui deux îlots bas et couverts de

bois, ordonna de tenir le large pendant la nuit, afin de chercher les

îles découvertes par Quiros dans ces parages, archipel que certains

géographes ont mal à propos réuni à la grande terre. A partir de neuf

heures du soir, la sonde accusa, de quart d’heure en quart d’heure, une

profondeur moins grande. Tout le monde était sur le pont, et l’ancre

était parée, lorsque l’eau devint plus profonde. On en conclut que

le bâtiment avait passé sur l’extrémité des bancs de sable aperçus

au coucher du soleil, et l’on se réjouit de voir ce danger évité. La

profondeur augmentant toujours, Cook et les officiers qui n’étaient pas

de quart rentrèrent dans leurs cabines.

Cependant, à onze heures, la sonde, après avoir marqué vingt brasses,

passa tout à coup à dix-sept, et, avant qu’on eût le temps de la

rejeter, l’_Endeavour_ avait touché, et, battu par les vagues,

talonnait sur les pointes d’un roc.

La situation était très grave. Enlevé par la lame par-dessus le bord

d’un récif de corail, l’_Endeavour_ était retombé dans un creux de

l’écueil. Déjà, à la clarté de la lune, on pouvait voir flotter autour

du bâtiment une partie de la fausse quille et du doublage.

Par malheur, l’échouage avait eu lieu à marée haute. Il ne fallait donc

pas compter sur le flot pour dégager le bâtiment. Sans perdre de temps,

on jeta par-dessus bord les six canons, les barils, les tonneaux, le

lest de fer et tout ce qui pouvait alléger le navire, qui continuait

à raguer contre le roc. La chaloupe fut mise à la mer, les vergues et

les huniers furent abattus, l’amarre de toue fut jetée à tribord, et

l’on allait laisser tomber du même côté l’ancre d’affourche, lorsqu’on

s’aperçut que l’eau était plus profonde à l’arrière. Mais, bien qu’on

virât avec ardeur au cabestan, il fut impossible de dégager le bâtiment.

Au jour naissant, la position apparut dans toute son horreur. Huit

lieues séparaient le bâtiment de la terre. Pas une île intermédiaire

où se réfugier, s’il venait à s’entr’ouvrir, comme c’était à craindre.

Bien qu’on se fût débarrassé de plus de cinquante tonneaux en poids,

la pleine mer ne fit gagner qu’un pied et demi de flot. Heureusement,

le vent s’était apaisé, sans quoi l’_Endeavour_ n’eût bientôt plus été

qu’une épave. Cependant, la voie d’eau augmentait rapidement, bien que

deux pompes fussent sans cesse en mouvement. Il fallut en monter une

troisième.

Terrible alternative! Si le bâtiment était dégagé, il coulait bas dès

qu’il cesserait d’être soutenu par le roc; s’il restait échoué, il

serait bientôt démoli par les lames qui en disjoignaient les membrures!

Et les embarcations étaient insuffisantes pour porter, à la fois, tout

l’équipage à terre!

N’y avait-il pas à craindre qu’en cette circonstance, la discipline ne

fût foulée aux pieds? Qui pouvait répondre qu’une lutte fratricide ne

rendrait pas le désastre irréparable? Et quand bien même une partie

des matelots gagnerait la côte, quel sort leur était réservé sur une

plage inhospitalière, où les filets et les armes à feu suffiraient à

peine à leur procurer la nourriture? Que deviendraient, enfin, ceux qui

auraient dû rester sur le navire? Ces réflexions terribles, tous les

faisaient alors. Mais, tant est grand le sentiment du devoir, si fort

le pouvoir d’un chef qui a su se faire aimer de son équipage, que ces

alarmes ne se traduisirent par aucun cri, par aucun désordre.

Les forces des hommes qui n’étaient pas employés aux pompes furent

sagement ménagées pour l’instant où allait se décider le sort commun.

Les mesures furent si habilement prises, qu’au moment où la mer battit

son plein, tout le monde s’attela au cabestan, et, le navire dégagé,

on constata qu’il ne faisait pas plus d’eau que lorsqu’il était sur le

récif.

Mais ces matelots qui, depuis vingt-quatre heures, avaient passé par

tant d’angoisses, étaient à bout de forces. On fut bientôt obligé de

les remplacer aux pompes toutes les cinq minutes, car ils tombaient

épuisés.

A ce moment, une mauvaise nouvelle vint porter le découragement à son

comble. L’homme chargé de mesurer la hauteur de l’eau dans la cale

annonça qu’elle avait monté de dix-huit pouces en quelques instants.

Fort heureusement, on s’aperçut presque aussitôt qu’il avait mal pris

ses mesures, et la joie de l’équipage fut telle, que tout danger lui

parut passé.

Un officier, nommé Monkhouse, eut alors une idée excellente. Sur le

flanc du navire, il fit appliquer une bonnette, dans laquelle on avait

mélangé du fil de caret, de la laine et les excréments des animaux

embarqués. On parvint de cette manière à aveugler en partie la voie

d’eau. De ce moment, les hommes qui parlaient d’échouer le navire sur

la côte, pour reconstruire avec ses débris une embarcation qui les

conduirait aux Indes-Orientales, ne songèrent plus qu’à trouver un

havre convenable pour le radouber.

Ce havre désiré, ils l’atteignirent le 17 juin, à l’embouchure d’un

cours d’eau que Cook appela rivière de l’Endeavour. Les travaux

nécessaires pour le carénage du bâtiment furent aussitôt entrepris et

menés le plus rapidement possible. Les malades furent débarqués, et

l’état-major descendit à terre, à plusieurs reprises, afin d’essayer de

tuer quelque gibier et de procurer aux scorbutiques un peu de viande

fraîche. Tupia aperçut un animal, que Banks, d’après sa description,

jugea devoir être un loup. Mais, quelques jours après, on en chassa

plusieurs autres, qui sautaient sur leurs deux pieds de derrière

et faisaient des bonds prodigieux. C’étaient des kanguroos, grands

marsupiaux qu’on ne rencontre qu’en Australie, et que n’avait encore

observés aucun Européen.

En cet endroit, les naturels se montrèrent bien moins farouches que

partout ailleurs sur cette côte. Non seulement, ils se laissèrent

approcher, mais, traités avec cordialité par les Anglais, ils

demeurèrent plusieurs jours dans leur société.

«Ils étaient, en général, dit la relation, d’une taille ordinaire,

mais ils avaient les membres d’une petitesse remarquable; leur peau

était couleur de suie ou de ce qu’on peut nommer couleur chocolat

foncé; leurs cheveux, noirs sans être laineux, étaient coupés courts;

les uns les avaient lisses, et les autres bouclés... Plusieurs

parties de leur corps avaient été peintes en rouge, et l’un d’eux

portait, sur la lèvre supérieure et sur la poitrine, des raies de

blanc qu’il appelait «carbanda». Les traits de leur visage étaient

bien loin d’être désagréables; ils avaient les yeux très vifs, les

dents blanches et unies, la voix douce et harmonieuse.»

Plusieurs portaient un ornement singulier, dont Cook n’avait encore

vu d’exemple qu’à la Nouvelle-Zélande: c’était un os d’oiseau de la

grosseur du doigt, passé dans le cartilage qui sépare les deux narines.

Un peu plus tard, une querelle éclata à propos de tortues, dont

l’équipage s’était emparé et dont les naturels prétendaient avoir leur

part, sans avoir, cependant le moins du monde participé à leur capture.

Voyant qu’on ne voulait pas accéder à leur demande, ils se retirèrent

furieux et mirent le feu aux herbes au milieu desquelles était assis le

campement des Anglais. Ceux-ci perdirent dans l’incendie tout ce qui

était combustible, et le feu, courant au loin sur les collines, leur

offrit durant la nuit un spectacle magnifique.

MM. Banks, Solander et plusieurs autres avaient fait, pendant ce temps,

des chasses heureuses; ils avaient tué des kanguroos, des opossums,

une espèce de putois, des loups, plusieurs sortes de serpents, dont

quelques-uns étaient venimeux. Ils virent aussi des volées d’oiseaux,

milans, faucons, cacatois, loriots, perroquets, pigeons, et nombre

d’autres qui leur étaient inconnus.

Dès qu’il fut sorti de la rivière Endeavour, Cook put juger de la

difficulté de la navigation dans ces parages. De tous côtés, ce

n’étaient qu’écueils et hauts fonds. Le soir même, on fut forcé de

jeter l’ancre, car il était impossible d’avancer pendant la nuit, à

travers ce dédale de brisants, sans risquer d’échouer. A l’extrême

portée de la vue, la mer semblait déferler sur une ligne d’écueils avec

plus de violence que sur les autres, et il semblait que ce dût être la

dernière.

Lorsque Cook y arriva, après cinq jours de lutte contre un vent

contraire, il découvrit trois îles, qui gisaient à quatre ou cinq

lieues dans le nord. Mais ses tribulations n’étaient pas près de leur

fin. Le navire se trouva de nouveau entouré de récifs et de chaînes

d’îlots bas et rapprochés, entre lesquels il semblait impossible de se

risquer. Cook se demanda s’il ne serait pas plus prudent de retourner

en arrière pour chercher un autre passage. Mais le retard que devait

occasionner un pareil détour l’aurait certainement empêché d’arriver

à temps dans les Indes. Enfin, il y avait à ce projet un obstacle

insurmontable: il ne restait que trois mois de provisions sur le

bâtiment.

Au moment où la situation semblait désespérée, Cook résolut de

s’éloigner le plus possible de la côte et de tenter de franchir la

barre extérieure des brisants. Il ne tarda pas à trouver un chenal, qui

le conduisit en peu de temps en pleine mer.

«Un si heureux changement de situation se fit vivement sentir, dit

Kippis. L’âme des Anglais en était remplie, et leur contenance

annonçait leur satisfaction. Ils avaient été près de trois mois

continuellement menacés de périr. Quand ils passaient la nuit à

l’ancre, ils entendaient autour d’eux une mer impétueuse qui se

brisait contre les rochers, et ils savaient que, si malheureusement

le câble de l’ancre cassait, ils n’échapperaient pas au naufrage. Ils

avaient parcouru trois cent soixante milles, obligés d’avoir sans

cesse un homme occupé à jeter le plomb et à sonder les écueils à

travers lesquels ils naviguaient, chose dont aucun autre vaisseau ne

pourrait peut-être fournir un aussi long exemple.»

S’ils ne venaient pas d’échapper à un danger si imminent, les Anglais

auraient encore eu plus d’un sujet d’inquiétude, en songeant à la

longueur de la route qu’il leur restait à parcourir, à travers des mers

peu connues, sur un navire qui faisait neuf pouces d’eau à l’heure,

avec des pompes en mauvais état et des provisions qui tiraient à leur

fin.

D’ailleurs, les navigateurs n’avaient échappé à ces dangers terribles

que pour être exposés, le 16 août, à un péril presque aussi grand.

Entraînés par la marée vers une ligne de brisants, au-dessus de

laquelle l’écume de la mer jaillissait à une hauteur prodigieuse,

dans l’impossibilité de jeter l’ancre, sans le moindre souffle de

vent, il ne leur restait d’autre ressource que de mettre les canots

à la mer pour remorquer le navire. Malgré les efforts des matelots,

l’_Endeavour_ n’était plus qu’à cent pas du récif, lorsqu’une brise

légère, si faible même qu’en toute autre circonstance on ne l’aurait

pas remarquée, s’éleva et suffit pour écarter le bâtiment. Mais, dix

minutes plus tard, elle tombait, les courants reprenaient leur force,

et l’_Endeavour_ était encore une fois emporté à deux cents pieds

des brisants. Après plusieurs alternatives non moins décevantes, une

ouverture étroite fut aperçue.

«Le danger qu’elle offrait était moins cruel que de demeurer dans

une situation si horrible, dit la relation. Un vent léger qui se

leva heureusement, le travail des canots et le flux conduisirent le

vaisseau devant l’ouverture, à travers laquelle il passa avec une

épouvantable rapidité. La force de ce torrent empêcha l’_Endeavour_

de dériver d’aucun côté du canal, qui n’avait pourtant pas plus d’un

mille de large, et dont la profondeur était extrêmement inégale,

donnant tantôt trente brasses, tantôt sept, d’un fond sale.»

[Illustration: Flotte d’Otaïti rassemblée à Oparée. (_Fac-simile.

Gravure ancienne._)]

[Illustration: Trois Indiens sortirent du bois. (Page 146.)]

Si nous nous sommes arrêté un peu longuement sur les péripéties de

cette campagne, c’est qu’elle s’accomplissait sur des mers inexplorées,

au milieu de brisants et de courants, qui, dangereux encore pour

les marins, lorsqu’ils sont marqués sur les cartes, le deviennent

bien davantage, lorsqu’on s’avance, comme le faisait Cook depuis

qu’il suivait la côte de la Nouvelle-Hollande, au milieu d’obstacles

inconnus, que la sûreté du coup d’œil et l’instinct du marin ne

réussissent pas toujours à éviter.

Une dernière question restait à éclaircir: la Nouvelle-Hollande et

la Nouvelle-Guinée ne forment-elles qu’une seule terre? Sont-elles

séparées par un bras de mer ou par un détroit?

Cook se rapprocha donc de terre, malgré les dangers de cette route, et

suivit la côte de l’Australie vers le nord. Le 21 août, il doubla la

pointe la plus septentrionale de la Nouvelle-Hollande, à laquelle il

donna le nom de cap York, et s’engagea dans un chenal semé d’îles près

de la grande terre, ce qui lui fit concevoir l’espoir d’avoir enfin

découvert le passage de la mer de l’Inde. Puis, il atterrit encore

une fois, arbora le pavillon anglais, prit solennellement possession,

au nom du roi Georges III, de toute la côte orientale, depuis le

trente-huitième degré de latitude jusqu’à cet endroit, situé au dixième

et demi sud, donna à ce pays le nom de Nouvelle-Galles du Sud, et, pour

clore dignement cette cérémonie, fit tirer trois volées de canon.

Cook alors pénétra dans le détroit de Torrès, qu’il appela détroit de

l’_Endeavour_, découvrit et nomma les îles Wallis, situées au milieu de

l’entrée sud-ouest, l’île Booby, les îles du prince de Galles, et il se

dirigea vers la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, qu’il suivit

jusqu’au 3 septembre, sans pouvoir débarquer.

Ce jour-là, avec onze personnes bien armées, parmi lesquelles étaient

Solander, Banks et ses domestiques, Cook descendit à terre. A peine

étaient-ils éloignés du bateau d’un quart de mille, que trois Indiens

sortirent des bois en poussant de grands cris et coururent sus aux

Anglais.

«Celui qui s’approcha le plus, dit la relation, lança de sa main

quelque chose qui fut porté sur un de ses côtés et qui brûlait comme

de la poudre à canon; mais nous n’entendions point de bruit.»

Cook et ses compagnons furent obligés de tirer sur ces naturels pour

regagner leur embarcation, d’où ils purent les examiner à loisir.

Ils ressemblaient tout à fait aux Australiens, portaient comme eux

les cheveux courts et étaient entièrement nus; seulement, leur peau

paraissait un peu moins foncée,--sans doute parce qu’elle n’était pas

aussi sale.

«Pendant ce temps, les indigènes lâchaient leurs feux par

intervalles, quatre ou cinq à la fois. Nous ne pouvons imaginer ce

que c’est que ces feux, ni quel était leur but en les jetant; ils

avaient dans leurs mains un bâton court, peut-être une canne creuse,

qu’ils agitaient de côté et d’autre, et à l’instant nous voyions du

feu et de la fumée, exactement comme il en part d’un coup de fusil,

et qui ne duraient pas plus longtemps. On observa du vaisseau ce

phénomène surprenant, et l’illusion y fut si grande, que les gens

à bord crurent que les Indiens avaient des armes à feu; et nous

n’aurions pas douté nous-mêmes qu’ils ne tirassent sur nous des coups

de fusil, si notre bateau n’avait pas été assez près pour entendre

dans ce cas le bruit de l’explosion.»

C’est là un fait resté inexpliqué, malgré le grand nombre de

commentaires auxquels il a donné lieu, et que peut seul rendre croyable

le témoignage toujours véridique du grand navigateur.

Plusieurs des officiers anglais demandaient instamment à débarquer pour

récolter des noix de coco et certains autres fruits; mais le commandant

ne voulut pas risquer la vie de ses matelots pour une satisfaction

aussi futile. D’ailleurs, il avait hâte de gagner Batavia, afin d’y

faire caréner son navire. Enfin, il jugeait inutile de demeurer plus

longtemps dans des parages, depuis longtemps fréquentés par les

Espagnols et les Hollandais, où il n’y avait plus de découvertes à

faire.

Cependant, il rectifia, en passant, la position des îles Arrow

et Weasel; puis, il gagna Timor et relâcha à l’île de Savu, où

les Hollandais s’étaient établis depuis peu de temps. Là, Cook se

ravitailla, et, par une observation soigneuse, détermina sa position

par 10° 35′ de latitude sud et 237° 30′ de longitude ouest.

Après cette courte relâche, l’_Endeavour_ atteignit Batavia, où il

fut caréné. Mais, après tant de fatigues éprouvées, ce séjour dans

un pays malsain, où la fièvre est endémique, fut fatal à l’équipage.

Banks, Solander, Cook et la plupart des matelots tombèrent malades;

plusieurs moururent, notamment Monckhouse le chirurgien, Tupia et le

petit Tayeto. Dix hommes seulement n’éprouvèrent pas les atteintes de

la fièvre. Le 27 décembre, l’_Endeavour_ mit en mer, et s’arrêta, le 5

janvier 1771, à l’île du Prince, pour prendre des vivres.

Depuis ce moment, les maladies, qui avaient commencé à sévir parmi

l’équipage, s’aggravèrent. Vingt-trois personnes succombèrent, parmi

lesquelles on doit particulièrement regretter l’astronome Green.

Après avoir relâché au cap de Bonne-Espérance, où il reçut l’excellent

accueil dont il avait si grand besoin, Cook reprit la mer, toucha à

Sainte-Hélène, et mouilla aux Dunes, le 11 juin 1772, après une absence

qui avait duré près de quatre années.

Ainsi finit le premier voyage de Cook, «voyage, dit Kippis, dans

lequel il éprouva tant de dangers, découvrit tant de pays et montra

tant de fois qu’il possédait une âme supérieure, digne des périlleuses

entreprises et des efforts courageux auxquels il s’était exposé!»

CHAPITRE IV

SECOND VOYAGE DU CAPITAINE COOK

I

La recherche du continent austral.--Deuxième relâche à la

Nouvelle-Zélande.--L’archipel Pomotou.--Second séjour à

Taïti.--Reconnaissance des îles Tonga.--Troisième relâche

à la Nouvelle-Zélande.--Seconde croisière dans l’océan

Austral.--Reconnaissance de l’île de Pâques.--Visite aux îles

Marquises.

Quand bien même le gouvernement n’aurait pas voulu récompenser James

Cook pour la manière dont il venait de s’acquitter de la mission qui

lui avait été confiée, la voix publique se serait prononcée en sa

faveur. Nommé dans la marine royale au grade de «commander», à la

date du 29 août, le grand navigateur, fier des services qu’il avait

rendus à l’Angleterre et à la science, ne trouva pas la récompense à la

hauteur de son mérite. Il aurait vivement désiré le grade de capitaine

de vaisseau. Lord Sandwich, alors à la tête de l’Amirauté, lui fit

observer qu’on ne pouvait le lui donner sans déroger à tous les usages

admis et blesser l’ordre du service naval.

Quoi qu’il en fût, Cook s’occupait à réunir tous les matériaux

nécessaires à la rédaction de son voyage; mais, bientôt, chargé d’une

besogne trop importante, il remit ses notes et ses journaux entre les

mains du docteur Hawkesworth, qui devait se charger d’en mener à bien

la publication.

En même temps, les observations qu’il avait faites, de concert avec

M. Green, sur le passage de Vénus, ses calculs et ses relèvements

astronomiques, étaient soumis à la Société royale, qui ne tarda pas à

en reconnaître tout le mérite.

Les résultats si importants que le capitaine Cook avait obtenus

n’étaient cependant pas complets, en ce sens qu’ils ne détruisaient pas

d’une manière irrécusable la croyance à un continent austral. Cette

chimère tenait encore au cœur de bien des savants. Tout en étant forcés

de reconnaître que ni la Nouvelle-Zélande ni l’Australie ne faisaient

partie de ce continent, et que l’_Endeavour_ avait navigué par des

latitudes sous lesquelles on aurait dû le rencontrer, ils affirmaient

qu’il se trouvait plus au sud et déduisaient toutes les conséquences

que sa découverte devait produire.

Le gouvernement résolut alors de vider une question en suspens depuis

tant d’années et d’envoyer dans ce but une expédition, dont le

commandant était tout naturellement désigné. La nature de ce voyage

exigeait des bâtiments d’une construction particulière. L’_Endeavour_

ayant été envoyé aux îles Falkland, le bureau de la marine reçut

ordre d’acheter les deux navires qui lui paraîtraient le plus propres

à ce service. Cook, consulté, exigea qu’ils fussent solides, qu’ils

eussent un faible tirant d’eau, et cependant une capacité suffisante

pour contenir des vivres et des munitions proportionnés à la force de

l’équipage et à la durée de la campagne.

L’Amirauté acheta donc deux bâtiments, construits à Whitby par celui-là

même qui avait fait l’_Endeavour_. Le plus grand jaugeait 462 tonneaux

et fut nommé _la Résolution_. Le second n’en portait que 336, et

s’appela _l’Aventure_. Ils furent armés à Deptford et à Woolwich.

Cook reçut le commandement de _la Résolution_, et le capitaine Tobias

Furneaux, qui avait été second lieutenant de Wallis, fut élevé à

celui de _l’Aventure_. Les second et troisième lieutenants, ainsi que

plusieurs des bas officiers et des matelots embarqués, avaient déjà

fait la campagne de l’_Endeavour_.

Comme il est facile de le penser, tous les soins imaginables furent

donnés à l’armement. Lord Sandwich et le capitaine Palliser en

suivirent eux-mêmes les diverses phases.

Chaque vaisseau emportait pour deux ans et demi de provisions de toute

espèce. Des articles extraordinaires furent accordés à Cook, qui les

avait réclamés comme antiscorbutiques. C’étaient de la drèche, de la

choucroute, des choux salés, des tablettes de bouillon, du salep, de

la moutarde, ainsi que de la marmelade de carottes et du jus de moût

de bière épaissi, qu’on l’avait chargé d’essayer sur la recommandation

du baron Storch, de Berlin, et de M. Pelham, secrétaire du Bureau des

commissaires aux vivres.

On eut soin également d’embarquer sur chaque bâtiment les couples d’une

petite embarcation de vingt tonneaux, destinée à transporter l’équipage

pour le cas où les navires viendraient à périr.

Un peintre de paysage, William Hodges, deux naturalistes, Jean Reinhold

Forster et son fils Georges, deux astronomes, W. Wales et W. Bayley,

furent répartis sur les deux bâtiments avec les meilleurs instruments

d’observation.

Rien, en un mot, n’avait été négligé pour tirer parti de cette

expédition. Elle allait apporter, en effet, un immense contingent

d’informations nouvelles, qui devait singulièrement contribuer aux

progrès des sciences naturelles et physiques, de l’ethnographie, de la

navigation et de la géographie.

«Je reçus à Plymouth, dit Cook, mes instructions datées du 25 juin.

On m’enjoignit de me rendre avec promptitude à l’île Madère; d’y

embarquer du vin et de marcher au delà du cap de Bonne-Espérance,

où je devais rafraîchir les équipages et me fournir des provisions

et des autres choses dont j’aurais besoin; de m’avancer au sud, et

de tâcher de retrouver le cap de la Circoncision, qu’on dit avoir

été découvert par M. Bouvet dans le 54e parallèle sud et à environ

11° 20′ de longitude est du méridien de Greenwich; si je rencontrais

ce cap, de m’assurer s’il fait partie du continent ou si c’est une

île; dans le premier cas, de ne rien négliger pour en parcourir la

plus grande étendue possible; d’y faire les remarques et observations

de toute espèce qui seraient de quelque utilité à la navigation et au

commerce et qui tendraient au progrès des sciences naturelles.

«On me recommandait aussi d’observer le génie, le tempérament, le

caractère et le nombre des habitants, s’il y en avait, et d’employer

tous les moyens honnêtes afin de former avec eux une liaison

d’alliance et d’amitié.

«Mes instructions portaient ensuite de tenter des découvertes à

l’est ou à l’ouest, suivant la situation où je me trouverais, et de

m’approcher du pôle austral le plus qu’il me serait possible et aussi

longtemps que l’état des vaisseaux, la santé de l’équipage et les

provisions le permettraient; d’avoir soin de toujours réserver assez

de provisions pour atteindre quelque port connu, où j’en chargerais

de nouvelles pour le retour en Angleterre.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 13 / 43 段