L’île la plus septentrionale de la Nouvelle-Zélande, qui porte le nom

d’Eaheinomauwe, n’était cependant pas encore reconnue dans toutes ses

parties; il restait une quinzaine de lieues de côtes qu’on n’avait pas

relevées. Certains officiers profitèrent de cette circonstance pour

soutenir, malgré le sentiment de Cook, que ce n’était pas une île, mais

bien un continent. Quoique son opinion fût faite, le commandant dirigea

sa navigation de manière à éclaircir le doute qui pouvait subsister

dans l’esprit de ses officiers. Après deux jours de route, pendant

lesquels on dépassa le cap Palliser, il les appela sur le pont et leur

demanda s’ils étaient convaincus. Sur leur réponse affirmative, Cook,

renonçant à remonter jusqu’au point le plus méridional qu’il avait

atteint sur la côte orientale d’Eaheinomauwe, résolut de prolonger dans

toute sa longueur la terre dont il venait d’avoir connaissance, et qui

portait le nom de Tawai-Pounamou.

[Illustration: Une fia-toka. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

[Illustration: Une famille néo-zélandaise. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

La côte était le plus souvent stérile et ne paraissait pas habitée. Au

reste, il fallut presque toujours se tenir à quatre ou cinq lieues du

rivage.

Dans la nuit du 9 mars, l’_Endeavour_ passa sur quelques rochers, et

l’on reconnut, au matin, qu’il avait couru les plus grands dangers.

On donna le nom de «Pièges» à ces récifs, qui semblent placés pour

surprendre les navigateurs trop confiants.

Le même jour, Cook reconnut ce qui lui parut être l’extrémité

méridionale de la Nouvelle-Zélande, et l’appela cap Sud. C’était la

pointe de l’île Steward. Les grosses lames venant du sud-ouest, qui

frappèrent le bâtiment, tandis qu’il doublait ce cap, convainquirent

le capitaine Cook qu’il n’y avait pas de terre dans cette direction.

Aussi reprit-il la route du nord pour achever, par la rive occidentale,

le périple de la Nouvelle-Zélande.

Presque à l’extrémité méridionale de cette côte, on découvrit une baie

à laquelle fut donné le nom de Dusky. Cette région était stérile,

escarpée, couverte de neige. Mesurant à son entrée trois ou quatre

milles, la baie Dusky, qui semblait être aussi profonde que large,

renfermait plusieurs îles, derrière lesquelles un navire aurait trouvé,

sans doute, un excellent abri. Mais Cook crut prudent de ne pas s’y

arrêter, sachant que le vent nécessaire pour sortir ne souffle qu’une

fois par mois dans ces parages. Il ne fut pas d’accord, en cette

circonstance, avec plusieurs de ses officiers, qui, ne considérant que

l’avantage présent, ne songeaient pas aux inconvénients d’une relâche

dont on ne pouvait prévoir la durée.

Aucun incident ne marqua la reconnaissance du rivage occidental de

Tawai-Pounamou.

«Depuis la baie Dusky, dit Cook, jusqu’à 44° 20′ de latitude, il y a

une chaîne étroite de collines qui s’élèvent directement de la mer et

qui sont couvertes de forêts. Derrière et tout près de ces collines,

on voit des montagnes qui forment une autre chaîne d’une élévation

prodigieuse et qui est composée de rochers entièrement stériles

et dépouillés, excepté dans les endroits où ils sont couverts de

neige, qu’on aperçoit sur la plupart en grandes masses.... Il n’est

pas possible d’imaginer une perspective plus sauvage, plus brute et

plus effrayante que celle de ce pays, lorsqu’on le contemple de la

mer, car, dans toute la portée de la vue, on n’aperçoit rien que les

sommets des rochers, qui sont si près les uns des autres, qu’au lieu

de vallées, il n’y a que des fissures entre eux.»

De 44° 20′ jusqu’à 42° 81′, l’aspect change; les montagnes s’enfoncent

dans l’intérieur; la mer est bordée de collines et de vallées fertiles.

De 42° 8′ jusqu’à 41° 30′, il n’y a qu’une côte, qui surgit

verticalement de la mer et que coiffent de sombres forêts. D’ailleurs,

l’_Endeavour_ se tint trop loin du rivage, et le temps était trop

sombre pour qu’on pût distinguer les particularités du littoral. Après

avoir ainsi achevé le tour du pays, le navire regagna l’entrée de la

Reine-Charlotte.

Cook fit là provision d’eau et de bois; puis, il résolut de regagner

l’Angleterre, en suivant la route qui lui permettrait de mieux remplir

l’objet de son voyage. A son grand regret, car il aurait voulu décider

s’il existe ou non un continent austral; il lui était aussi impossible

de rentrer en Europe par le cap Horn que par le cap de Bonne-Espérance.

Au milieu de l’hiver, sous une latitude très méridionale, son bâtiment

n’était pas en état de mener à bonne fin cette entreprise. Il n’y

avait donc pas d’autre parti à prendre que de faire route par les

Indes-Orientales, et, dans ce but, de gouverner à l’ouest jusqu’à la

côte orientale de la Nouvelle-Hollande.

Mais, avant de raconter les péripéties de cette seconde partie de la

campagne, il est bon de jeter un regard en arrière, et de résumer les

observations que les voyageurs avaient recueillies sur la situation,

les productions et les habitants de la Nouvelle-Zélande.

Dans le volume précédent, on a vu que ce pays avait été découvert par

Abel Tasman, et nous avons rapporté les incidents qui en avaient marqué

d’un trait de sang la reconnaissance par le capitaine hollandais.

Jamais la Nouvelle-Zélande, sauf les côtes vues par Tasman en 1642,

n’avait été visitée par un navire européen. Elle était à ce point

inconnue, qu’on ne savait si elle ne faisait pas partie du continent

austral, ainsi que le croyait Tasman, qui lui avait donné le nom de

Terre des États. A Cook appartenait la gloire de déterminer la position

et de relever les côtes de ces deux grandes îles, situées entre 34° et

48° de latitude sud et 180° et 194° de longitude ouest.

Tawai-Pounamou était montueuse, stérile, et ne semblait que très

peu peuplée. Eaheinomauwe présentait un aspect plus engageant, des

collines, des montagnes et des vallées couvertes de bois, arrosées

par de gais ruisseaux. D’après les remarques faites par MM. Banks

et Solander, sur le climat et le sol, Cook formulait ainsi ses

conclusions, que les événements devaient confirmer: «Que, si les

Européens formaient un établissement dans ce pays, il leur en coûterait

peu de soins et de travaux pour y faire croître, en grande abondance,

tout ce dont on a besoin.»

En fait de quadrupèdes, la Nouvelle-Zélande ne nourrissait que des rats

et des chiens, ces derniers réservés pour la table. Mais si la faune

était pauvre, la flore semblait fort riche. Parmi les végétaux qui

frappèrent le plus vivement les Anglais, voici ce que dit la relation:

«Les habitants se servent, en guise de chanvre et de lin, d’une

plante qui surpasse toutes celles qu’on emploie aux mêmes usages dans

les autres pays.... L’habillement ordinaire des Néo-Zélandais est

composé de feuilles de cette plante sans beaucoup de préparations;

ils en fabriquent d’ailleurs leurs cordons, leurs lignes et leurs

cordages, qui sont beaucoup plus forts que tous ceux qu’on fait avec

du chanvre et auxquels ils ne peuvent être comparés. Ils tirent de la

même plante, préparée d’une autre manière, de longues fibres minces,

luisantes comme de la soie et aussi blanches que de la neige; ils

manufacturent leurs plus belles étoffes avec ces fibres, qui sont

aussi d’une force surprenante. Leurs filets, d’une grandeur énorme,

sont formés de ces feuilles; tout le travail consiste à les couper en

bandes de largeur convenable, qu’on noue ensemble.»

Cette plante merveilleuse, de laquelle on s’était tellement engoué,

après la description lyrique qu’on vient de lire et celle non

moins enthousiaste qu’en devait faire quelques années plus tard La

Billardière, est aujourd’hui connue sous le nom de «phormium tenax».

En effet, il a fallu rabattre des espérances que ces récits avaient

fait naître! Suivant l’opinion de l’éminent chimiste Duchartre,

l’action prolongée de la chaleur humide et surtout le blanchissage

désagrègent en peu de temps les cellules de cette plante, et, après

un ou deux lessivages, les tissus qui en sont fabriqués se réduisent

en étoupe. Cependant, elle donne lieu à un commerce d’exportation

considérable. M. Al. Kennedy, dans son très curieux ouvrage sur la

Nouvelle-Zélande, nous apprend que si, en 1865, on n’exportait que

quinze balles de phormium, quatre ans plus tard, ce qui est presque

invraisemblable, ce chiffre s’était élevé à 12,162 balles, pour monter,

en 1870, à 32,820 balles, dont la valeur était de 132,578 livres

sterling.

Quant aux habitants, grands et bien proportionnés, ils étaient alertes,

vigoureux et très adroits. Les femmes n’avaient pas cette délicatesse

d’organes, cette gracilité de formes qui les distinguent dans tout

autre pays. Vêtues de la même façon que les hommes, on ne pouvait les

reconnaître qu’à la douceur de leur voix et à la vivacité de leur

physionomie. Si les naturels d’une même tribu avaient entre eux les

relations les plus affectueuses, implacables envers leurs ennemis,

ils ne leur faisaient pas de quartier, et les cadavres servaient à

d’horribles festins, que le défaut de nourriture animale explique sans

les excuser.

«Peut-être, dit Cook, paraîtra-t-il étrange qu’il y ait des guerres

fréquentes dans un pays où il y a si peu d’avantages à obtenir la

victoire.»

Mais, outre la nécessité de se procurer de la viande, qui amène la

fréquence de ces guerres, ce qu’ignorait Cook, c’est que la population

était partagée en deux races distinctes, naturellement ennemies.

D’anciennes traditions rapportent que les Maoris sont venus, il y a

environ treize cents ans, des îles Sandwich. On a lieu de les croire

exactes, si l’on réfléchit que cette belle race polynésienne a peuplé

tous les archipels semés sur cette immense partie de l’océan Pacifique.

Partis de l’île Haouaïki, qui serait l’Havaï des îles Sandwich ou la

Saouaï de l’archipel des Navigateurs, les Maoris auraient refoulé ou

presque détruit la race autochtone.

En effet, les premiers colons ont observé chez les indigènes de la

Nouvelle-Zélande deux types parfaitement distincts; l’un, le plus

important, rappelait, à ne pouvoir s’y méprendre, les naturels des

Havaï, des Marquises, des Tonga, tandis que l’autre offrait la plus

grande ressemblance avec la race mélanésienne. Ces informations,

recueillies par Freycinet, et plus récemment confirmées par

Hochstetter, sont en parfait accord avec ce fait curieux, rapporté par

Cook, que Tupia, originaire de Taïti, put se faire comprendre sans

difficulté des Néo-Zélandais.

Les migrations des Polynésiens sont aujourd’hui bien connues, grâce

aux progrès de la linguistique et de l’anthropologie; mais elles

n’étaient que soupçonnées du temps de Cook, qui fut l’un des premiers à

recueillir les légendes relatives à ce sujet.

«Chacun de ces peuples, dit-il, croit par tradition que ses pères

vinrent, il y a longtemps, d’un autre pays, et ils pensent tous,

d’après cette même tradition, que ce pays s’appelait Heawise.»

Le sol ne nourrissait, à cette époque, aucun autre quadrupède que

le chien; encore avait-il dû être importé. Aussi les Néo-Zélandais

n’avaient-ils guère pour subsistance quotidienne que des végétaux

et certains volatiles, en petit nombre, qui restèrent inconnus aux

Anglais. Heureusement, les côtes étaient excessivement poissonneuses,

ce qui permettait aux habitants de ne pas mourir de faim.

Accoutumés à la guerre et regardant tout étranger comme un ennemi,

ne voyant peut-être en lui qu’un animal de boucherie, les indigènes

étaient tout naturellement portés à attaquer les Anglais. Mais, dès

qu’ils eurent été bien convaincus de la faiblesse de leurs moyens et de

la puissance de leurs adversaires dès qu’ils se furent rendu compte que

l’on évitait, le plus possible, de se servir des engins de mort dont

ils avaient vu les terribles effets, ils traitèrent les navigateurs en

amis, et se conduisirent toujours avec une loyauté qui n’était pas sans

surprendre.

Si les insulaires, que les navigateurs avaient fréquentés jusqu’alors,

n’avaient aucune idée de la décence et de la pudeur, il n’en était pas

de même des Néo-Zélandais, et Cook en donne plus d’une preuve curieuse.

Sans être aussi propres que les habitants de Taïti, dont le climat

est beaucoup plus chaud, sans se baigner aussi souvent, cependant,

ils avaient soin de leur personne, et faisaient preuve d’une certaine

coquetterie. C’est ainsi qu’ils oignaient leur chevelure avec une huile

ou graisse de poisson et d’oiseau, qui, devenue rance en peu de temps,

les rendait presque aussi désagréables à l’odorat que des Hottentots.

Ils avaient l’habitude de se tatouer, et certains de ces tatouages

dénotaient, en même temps qu’une habileté de main prodigieuse, un goût

qu’on ne s’attendait pas à rencontrer chez ces populations primitives.

A leur grande surprise, les Anglais constatèrent que les femmes

donnaient moins d’attention à leur toilette que les hommes. Leurs

cheveux étaient coupés court, sans ornements, et elles portaient

les mêmes vêtements que leurs maris. Pour toute coquetterie, elles

se passaient dans les oreilles les choses les plus extraordinaires,

étoffes, plumes, os de poisson, morceaux de bois, sans compter qu’elles

y suspendaient, au moyen d’un cordon, des aiguilles en talc vert, des

ongles ou des dents de leurs parents défunts, et généralement tous les

objets qu’elles pouvaient se procurer.

Ceci rappelle une aventure, arrivée à une Taïtienne, que Cook rapporte

dans sa relation. Envieuse de tous les objets qu’elle voyait, cette

femme voulut se faire passer un cadenas dans le lobe de l’oreille. On

y consentit, puis, devant elle, on jeta la clé à la mer. Au bout d’un

certain temps, soit qu’elle fût gênée par le poids de ce singulier

ornement, soit qu’elle voulût le remplacer par un autre, elle demanda

à plusieurs reprises qu’on le lui enlevât. En lui refusant d’accéder à

ce désir, on lui fit comprendre que sa demande avait été indiscrète, et

que, puisqu’elle avait désiré ce singulier pendant d’oreille, il était

juste qu’elle en supportât les inconvénients.

Quant aux vêtements des Zélandais, ils ne consistaient qu’en une

première pièce d’étoffe, tenant le milieu entre le roseau et le drap,

attachée aux épaules et pendant sur les genoux, et en une seconde

enroulée autour de la ceinture, qui descendait jusqu’à terre. Cette

dernière partie de leur costume n’était pas d’un usage habituel. Aussi,

lorsqu’ils n’avaient que la partie supérieure de cet habillement et

qu’ils s’accroupissaient, ils ressemblaient à une maison couverte de

chaume. Ces sortes de couvertures étaient quelquefois décorées d’une

façon très élégante, au moyen de franges de diverses couleurs, et, plus

rarement, de fourrure de chien, découpée par bandes.

C’était surtout la construction de leurs pirogues qui marquait

l’industrie de ces peuples. Les embarcations de guerre pouvaient porter

de quarante à cinquante hommes armés, et l’une d’elles, qui fut mesurée

à Ulaga, n’avait pas moins de soixante-huit pieds de long. Elles

étaient magnifiquement décorées d’ouvrages à jour et garnies de franges

flottantes en plumes noires. Ce sont ordinairement les plus petites qui

ont des balanciers. Il arrive aussi quelquefois que deux pirogues sont

jointes ensemble. Quant aux embarcations de pêche, elles étaient ornées

à la proue et à la poupe d’une figure d’homme grimaçante, au visage

hideux, à la langue pendante, aux yeux formés de deux coquillages

blancs. Souvent deux pirogues étaient accouplées, et les plus petites

portaient seules des balanciers destinés à assurer leur équilibre.

«Comme l’intempérance et le défaut d’exercice sont peut-être l’unique

principe des maladies, dit Cook, il ne paraîtra pas surprenant que

ces peuples jouissent sans interruption d’une santé parfaite. Toutes

les fois que nous sommes allés dans leurs bourgs, les enfants et

les vieillards, les hommes et les femmes se rassemblaient autour de

nous, excités par la même curiosité qui nous portait à les regarder;

nous n’en avons jamais aperçu un seul qui parût affecté de quelque

maladie, et, parmi ceux que nous avons vus entièrement nus, nous

n’avons jamais remarqué la plus légère éruption sur la peau, ni

aucune trace de pustules ou de boutons.»

II

Reconnaissance de la côte orientale de l’Australie.

--Observations sur les naturels et les productions de la

contrée.--Échouage de l’_Endeavour_.--Dangers continuels de la

navigation.--Traversée du détroit de Torrès.--Les indigènes de

la Nouvelle-Guinée.--Retour en Angleterre.

Ce fut le 31 mars 1770 que Cook quitta le cap Farewell et la

Nouvelle-Zélande, pour faire route à l’ouest. Le 19 avril, il aperçut

une terre qui s’étendait du nord-est à l’ouest par 37° 58′ de latitude

sud et 210° 39′ de longitude ouest. C’était, suivant lui, d’après la

carte de Tasman, le pays appelé par ce navigateur Terre de Van-Diemen.

En tout cas, il ne lui fut pas loisible de vérifier si la partie de la

côte qu’il avait devant lui se rattachait à la Tasmanie. En remontant

vers le nord, il en nomma tous les accidents: pointe de Hicks,

Ram-head, cap Howe, mont Dromadaire, pointe Upright, Pigeon-House, etc.

Cette portion de l’Australie était montagneuse et couverte d’arbres

espacés. Quelques fumées indiquaient que le littoral était habité; mais

la population, assez clairsemée, d’ailleurs, n’eut rien de plus pressé

que de s’enfuir, aussitôt que les Anglais se préparèrent à débarquer.

Les premiers naturels qui furent aperçus étaient armés de longues

piques et d’une pièce de bois dont la forme ressemblait assez à celle

d’un cimeterre. C’était le fameux «boomerang», arme de jet si terrible

dans la main des indigènes, si inoffensive entre celles des Européens.

Le visage de ces sauvages semblait être couvert d’une poudre blanche;

leur corps était zébré de larges raies de la même couleur, qui, passant

obliquement sur la poitrine, ressemblaient aux bandoulières des

soldats, et ils portaient, aux cuisses et aux jambes, des raies de

même nuance qu’on aurait prises à distance pour des jarretières, s’ils

n’eussent été complètement nus.

[Illustration: Tête de Néo-Zélandais tatouée. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Un peu plus loin, les Anglais essayèrent encore de débarquer. Mais

deux naturels qu’on avait d’abord essayé d’apprivoiser en leur jetant

des clous, de la verroterie et d’autres bagatelles, se livrèrent à

des démonstrations si menaçantes, qu’on se vit obligé de tirer un

coup de fusil au-dessus de leur tête. La détonation les frappa tout

d’abord de stupeur; mais, dès qu’ils ne se sentirent pas blessés, ils

commencèrent les hostilités, en lançant des pierres et des javelots.

Un coup de fusil, chargé à plomb, fut alors tiré dans les jambes du

plus âgé. Le pauvre sauvage s’enfuit sur-le-champ vers une des cases,

et revint aussitôt avec un bouclier pour recommencer le combat, qui

finit cependant, dès qu’il fut convaincu de son impuissance. Les

Anglais en profitèrent pour prendre terre et gagner les habitations,

où ils trouvèrent un grand nombre de lances. Dans cette même baie, on

débarqua un détachement avec des futailles pour faire de l’eau; mais

il fut impossible d’entrer en communication avec les indigènes, qui

s’enfuyaient, dès qu’on se dirigeait de leur côté.

[Illustration: C’étaient des Kanguros. (Page 141.)]

Pendant une excursion qu’ils firent à terre, Cook, Banks et Solander

aperçurent les traces de plusieurs animaux. Les oiseaux étaient

nombreux et d’une remarquable beauté. La grande quantité de plantes que

les naturalistes trouvèrent en cet endroit engagea Cook à lui donner

le nom de Botany-Bay (baie Botanique). Étendue, sûre et commode, cette

baie est située par 34° de latitude et 208° 37′ de longitude ouest. On

pouvait s’y procurer facilement de l’eau et du bois.

«Les arbres, dit Cook, sont pour le moins aussi grands que les chênes

d’Angleterre, et j’en vis un qui y ressemblait assez. C’est le même

qui distille une gomme rouge pareille au _sang de dragon_.»

Ce devait être, sans doute, une espèce d’eucalyptus. Parmi les

différentes sortes de poissons qui fourmillaient dans ces parages, il

faut citer la raie bouclée, dont l’une, après qu’on l’eut vidée, pesait

encore trois cent trente-six livres.

Le 6 mai, Cook quitta Botany-Bay et continua de remonter le littoral

vers le nord, en s’en tenant éloigné de deux ou trois milles. La

navigation, le long de cette côte, fut assez monotone. Les seuls

incidents qui vinrent un peu l’animer furent les différences subites et

imprévues des fonds de la mer et les lignes de brisants qu’il fallut

éviter.

Dans une descente qu’ils effectuèrent un peu plus loin, les

explorateurs reconnurent que le pays était manifestement plus mauvais

qu’aux environs de Botany-Bay. Le sol était sec et sablonneux, les

rampes des collines étaient couvertes d’arbres, clair-semés, isolés et

sans broussailles. Les matelots y tuèrent une outarde, qui fut déclarée

le meilleur gibier qu’on eût mangé depuis le départ d’Angleterre. C’est

pourquoi cet endroit reçut le nom de Bustard-Bay. On y recueillit

également une grande quantité d’huîtres de toute espèce et notamment de

petites huîtres perlières.

Le 25 mai, l’_Endeavour_ se trouva, à un mille de terre, vis-à-vis

d’une pointe qui coupait exactement le tropique du Capricorne. On

constata le lendemain que la marée monta et descendit de sept pieds.

Le flux portait à l’ouest et le reflux à l’est, juste le contraire de

ce qu’on avait éprouvé à Bustard-Bay. En cet endroit, les îles étaient

nombreuses, le chenal étroit et très peu profond.

Le 29, Cook, espérant trouver un endroit commode pour nettoyer la

quille et les fonds de son bâtiment, débarqua, avec Banks et Solander,

dans une large baie. Mais à peine furent-ils descendus à terre

qu’ils se trouvèrent fort empêchés dans leur marche par une herbe

épaisse, barbue et remplie de graines piquantes,--sans doute une sorte

de spinifex,--qui s’attachait aux vêtements, les transperçait et

pénétrait jusqu’à la chair. En même temps, des nuages de maringouins

et de moustiques s’abattaient sur eux et les accablaient de piqûres

douloureuses. On découvrit un lieu commode pour les réparations à

faire, mais ce fut inutilement que l’on chercha une aiguade. Des

gommiers, semés çà et là, perlaient d’énormes nids de fourmis

blanches, qui, s’attaquant aux bourgeons, les avaient bientôt vidés de

leur gomme. Des vols nombreux de papillons aux couleurs éclatantes se

jouaient autour des explorateurs.

C’étaient là, sans doute, des observations curieuses, intéressantes

à plus d’un point de vue; mais elles ne satisfaisaient guère le

commandant, qui ne trouvait pas à refaire sa provision d’eau. Ainsi se

décelait au premier abord ce qui forme le caractère le plus tranché de

ce nouveau monde, le manque de sources, de rivières et de fleuves.

Une seconde excursion, faite dans la soirée du même jour, ne fut

pas plus fructueuse. Toutefois, Cook constata que la baie était

très profonde, et il résolut d’en faire le tour dès le lendemain.

Il ne tarda pas à remarquer que la largeur du passage, où il était

entré, augmentait rapidement et finissait par former un vaste lac en

communication avec la mer par le nord-ouest. Un autre bras s’enfonçait

aussi dans l’est, et on pouvait penser que ce lac devait avoir une

autre communication avec la mer par le fond de la baie.

Cette partie de l’Australie reçut de Cook le nom de Nouvelle-Galles

du Sud. Stérile, sablonneuse, aride, elle était dépourvue de tout ce

qui est indispensable à l’établissement d’une colonie. Cet examen

superficiel, cette reconnaissance purement hydrographique, ne pouvait

apprendre aux Anglais que c’était là, cependant, au point de vue

minéralogique, une des parties les plus riches de ce nouveau monde.

Du 31 mai au 10 juin, la navigation se poursuivit aussi monotone.

A cette dernière date, l’_Endeavour_, qui venait de parcourir sans

accident, sur cette côte inconnue, au milieu des bas-fonds et des

brisants, un espace de vingt-deux degrés, soit treize cents milles, se

trouva tout à coup exposé au danger le plus grand qu’il soit possible

d’imaginer.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 12 / 43 段