d’Eaheinomauwe, n’était cependant pas encore reconnue dans toutes ses
parties; il restait une quinzaine de lieues de côtes qu’on n’avait pas
relevées. Certains officiers profitèrent de cette circonstance pour
soutenir, malgré le sentiment de Cook, que ce n’était pas une île, mais
bien un continent. Quoique son opinion fût faite, le commandant dirigea
sa navigation de manière à éclaircir le doute qui pouvait subsister
dans l’esprit de ses officiers. Après deux jours de route, pendant
lesquels on dépassa le cap Palliser, il les appela sur le pont et leur
demanda s’ils étaient convaincus. Sur leur réponse affirmative, Cook,
renonçant à remonter jusqu’au point le plus méridional qu’il avait
atteint sur la côte orientale d’Eaheinomauwe, résolut de prolonger dans
toute sa longueur la terre dont il venait d’avoir connaissance, et qui
portait le nom de Tawai-Pounamou.
[Illustration: Une fia-toka. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
[Illustration: Une famille néo-zélandaise. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
La côte était le plus souvent stérile et ne paraissait pas habitée. Au
reste, il fallut presque toujours se tenir à quatre ou cinq lieues du
rivage.
Dans la nuit du 9 mars, l’_Endeavour_ passa sur quelques rochers, et
l’on reconnut, au matin, qu’il avait couru les plus grands dangers.
On donna le nom de «Pièges» à ces récifs, qui semblent placés pour
surprendre les navigateurs trop confiants.
Le même jour, Cook reconnut ce qui lui parut être l’extrémité
méridionale de la Nouvelle-Zélande, et l’appela cap Sud. C’était la
pointe de l’île Steward. Les grosses lames venant du sud-ouest, qui
frappèrent le bâtiment, tandis qu’il doublait ce cap, convainquirent
le capitaine Cook qu’il n’y avait pas de terre dans cette direction.
Aussi reprit-il la route du nord pour achever, par la rive occidentale,
le périple de la Nouvelle-Zélande.
Presque à l’extrémité méridionale de cette côte, on découvrit une baie
à laquelle fut donné le nom de Dusky. Cette région était stérile,
escarpée, couverte de neige. Mesurant à son entrée trois ou quatre
milles, la baie Dusky, qui semblait être aussi profonde que large,
renfermait plusieurs îles, derrière lesquelles un navire aurait trouvé,
sans doute, un excellent abri. Mais Cook crut prudent de ne pas s’y
arrêter, sachant que le vent nécessaire pour sortir ne souffle qu’une
fois par mois dans ces parages. Il ne fut pas d’accord, en cette
circonstance, avec plusieurs de ses officiers, qui, ne considérant que
l’avantage présent, ne songeaient pas aux inconvénients d’une relâche
dont on ne pouvait prévoir la durée.
Aucun incident ne marqua la reconnaissance du rivage occidental de
Tawai-Pounamou.
«Depuis la baie Dusky, dit Cook, jusqu’à 44° 20′ de latitude, il y a
une chaîne étroite de collines qui s’élèvent directement de la mer et
qui sont couvertes de forêts. Derrière et tout près de ces collines,
on voit des montagnes qui forment une autre chaîne d’une élévation
prodigieuse et qui est composée de rochers entièrement stériles
et dépouillés, excepté dans les endroits où ils sont couverts de
neige, qu’on aperçoit sur la plupart en grandes masses.... Il n’est
pas possible d’imaginer une perspective plus sauvage, plus brute et
plus effrayante que celle de ce pays, lorsqu’on le contemple de la
mer, car, dans toute la portée de la vue, on n’aperçoit rien que les
sommets des rochers, qui sont si près les uns des autres, qu’au lieu
de vallées, il n’y a que des fissures entre eux.»
De 44° 20′ jusqu’à 42° 81′, l’aspect change; les montagnes s’enfoncent
dans l’intérieur; la mer est bordée de collines et de vallées fertiles.
De 42° 8′ jusqu’à 41° 30′, il n’y a qu’une côte, qui surgit
verticalement de la mer et que coiffent de sombres forêts. D’ailleurs,
l’_Endeavour_ se tint trop loin du rivage, et le temps était trop
sombre pour qu’on pût distinguer les particularités du littoral. Après
avoir ainsi achevé le tour du pays, le navire regagna l’entrée de la
Reine-Charlotte.
Cook fit là provision d’eau et de bois; puis, il résolut de regagner
l’Angleterre, en suivant la route qui lui permettrait de mieux remplir
l’objet de son voyage. A son grand regret, car il aurait voulu décider
s’il existe ou non un continent austral; il lui était aussi impossible
de rentrer en Europe par le cap Horn que par le cap de Bonne-Espérance.
Au milieu de l’hiver, sous une latitude très méridionale, son bâtiment
n’était pas en état de mener à bonne fin cette entreprise. Il n’y
avait donc pas d’autre parti à prendre que de faire route par les
Indes-Orientales, et, dans ce but, de gouverner à l’ouest jusqu’à la
côte orientale de la Nouvelle-Hollande.
Mais, avant de raconter les péripéties de cette seconde partie de la
campagne, il est bon de jeter un regard en arrière, et de résumer les
observations que les voyageurs avaient recueillies sur la situation,
les productions et les habitants de la Nouvelle-Zélande.
Dans le volume précédent, on a vu que ce pays avait été découvert par
Abel Tasman, et nous avons rapporté les incidents qui en avaient marqué
d’un trait de sang la reconnaissance par le capitaine hollandais.
Jamais la Nouvelle-Zélande, sauf les côtes vues par Tasman en 1642,
n’avait été visitée par un navire européen. Elle était à ce point
inconnue, qu’on ne savait si elle ne faisait pas partie du continent
austral, ainsi que le croyait Tasman, qui lui avait donné le nom de
Terre des États. A Cook appartenait la gloire de déterminer la position
et de relever les côtes de ces deux grandes îles, situées entre 34° et
48° de latitude sud et 180° et 194° de longitude ouest.
Tawai-Pounamou était montueuse, stérile, et ne semblait que très
peu peuplée. Eaheinomauwe présentait un aspect plus engageant, des
collines, des montagnes et des vallées couvertes de bois, arrosées
par de gais ruisseaux. D’après les remarques faites par MM. Banks
et Solander, sur le climat et le sol, Cook formulait ainsi ses
conclusions, que les événements devaient confirmer: «Que, si les
Européens formaient un établissement dans ce pays, il leur en coûterait
peu de soins et de travaux pour y faire croître, en grande abondance,
tout ce dont on a besoin.»
En fait de quadrupèdes, la Nouvelle-Zélande ne nourrissait que des rats
et des chiens, ces derniers réservés pour la table. Mais si la faune
était pauvre, la flore semblait fort riche. Parmi les végétaux qui
frappèrent le plus vivement les Anglais, voici ce que dit la relation:
«Les habitants se servent, en guise de chanvre et de lin, d’une
plante qui surpasse toutes celles qu’on emploie aux mêmes usages dans
les autres pays.... L’habillement ordinaire des Néo-Zélandais est
composé de feuilles de cette plante sans beaucoup de préparations;
ils en fabriquent d’ailleurs leurs cordons, leurs lignes et leurs
cordages, qui sont beaucoup plus forts que tous ceux qu’on fait avec
du chanvre et auxquels ils ne peuvent être comparés. Ils tirent de la
même plante, préparée d’une autre manière, de longues fibres minces,
luisantes comme de la soie et aussi blanches que de la neige; ils
manufacturent leurs plus belles étoffes avec ces fibres, qui sont
aussi d’une force surprenante. Leurs filets, d’une grandeur énorme,
sont formés de ces feuilles; tout le travail consiste à les couper en
bandes de largeur convenable, qu’on noue ensemble.»
Cette plante merveilleuse, de laquelle on s’était tellement engoué,
après la description lyrique qu’on vient de lire et celle non
moins enthousiaste qu’en devait faire quelques années plus tard La
Billardière, est aujourd’hui connue sous le nom de «phormium tenax».
En effet, il a fallu rabattre des espérances que ces récits avaient
fait naître! Suivant l’opinion de l’éminent chimiste Duchartre,
l’action prolongée de la chaleur humide et surtout le blanchissage
désagrègent en peu de temps les cellules de cette plante, et, après
un ou deux lessivages, les tissus qui en sont fabriqués se réduisent
en étoupe. Cependant, elle donne lieu à un commerce d’exportation
considérable. M. Al. Kennedy, dans son très curieux ouvrage sur la
Nouvelle-Zélande, nous apprend que si, en 1865, on n’exportait que
quinze balles de phormium, quatre ans plus tard, ce qui est presque
invraisemblable, ce chiffre s’était élevé à 12,162 balles, pour monter,
en 1870, à 32,820 balles, dont la valeur était de 132,578 livres
sterling.
Quant aux habitants, grands et bien proportionnés, ils étaient alertes,
vigoureux et très adroits. Les femmes n’avaient pas cette délicatesse
d’organes, cette gracilité de formes qui les distinguent dans tout
autre pays. Vêtues de la même façon que les hommes, on ne pouvait les
reconnaître qu’à la douceur de leur voix et à la vivacité de leur
physionomie. Si les naturels d’une même tribu avaient entre eux les
relations les plus affectueuses, implacables envers leurs ennemis,
ils ne leur faisaient pas de quartier, et les cadavres servaient à
d’horribles festins, que le défaut de nourriture animale explique sans
les excuser.
«Peut-être, dit Cook, paraîtra-t-il étrange qu’il y ait des guerres
fréquentes dans un pays où il y a si peu d’avantages à obtenir la
victoire.»
Mais, outre la nécessité de se procurer de la viande, qui amène la
fréquence de ces guerres, ce qu’ignorait Cook, c’est que la population
était partagée en deux races distinctes, naturellement ennemies.
D’anciennes traditions rapportent que les Maoris sont venus, il y a
environ treize cents ans, des îles Sandwich. On a lieu de les croire
exactes, si l’on réfléchit que cette belle race polynésienne a peuplé
tous les archipels semés sur cette immense partie de l’océan Pacifique.
Partis de l’île Haouaïki, qui serait l’Havaï des îles Sandwich ou la
Saouaï de l’archipel des Navigateurs, les Maoris auraient refoulé ou
presque détruit la race autochtone.
En effet, les premiers colons ont observé chez les indigènes de la
Nouvelle-Zélande deux types parfaitement distincts; l’un, le plus
important, rappelait, à ne pouvoir s’y méprendre, les naturels des
Havaï, des Marquises, des Tonga, tandis que l’autre offrait la plus
grande ressemblance avec la race mélanésienne. Ces informations,
recueillies par Freycinet, et plus récemment confirmées par
Hochstetter, sont en parfait accord avec ce fait curieux, rapporté par
Cook, que Tupia, originaire de Taïti, put se faire comprendre sans
difficulté des Néo-Zélandais.
Les migrations des Polynésiens sont aujourd’hui bien connues, grâce
aux progrès de la linguistique et de l’anthropologie; mais elles
n’étaient que soupçonnées du temps de Cook, qui fut l’un des premiers à
recueillir les légendes relatives à ce sujet.
«Chacun de ces peuples, dit-il, croit par tradition que ses pères
vinrent, il y a longtemps, d’un autre pays, et ils pensent tous,
d’après cette même tradition, que ce pays s’appelait Heawise.»
Le sol ne nourrissait, à cette époque, aucun autre quadrupède que
le chien; encore avait-il dû être importé. Aussi les Néo-Zélandais
n’avaient-ils guère pour subsistance quotidienne que des végétaux
et certains volatiles, en petit nombre, qui restèrent inconnus aux
Anglais. Heureusement, les côtes étaient excessivement poissonneuses,
ce qui permettait aux habitants de ne pas mourir de faim.
Accoutumés à la guerre et regardant tout étranger comme un ennemi,
ne voyant peut-être en lui qu’un animal de boucherie, les indigènes
étaient tout naturellement portés à attaquer les Anglais. Mais, dès
qu’ils eurent été bien convaincus de la faiblesse de leurs moyens et de
la puissance de leurs adversaires dès qu’ils se furent rendu compte que
l’on évitait, le plus possible, de se servir des engins de mort dont
ils avaient vu les terribles effets, ils traitèrent les navigateurs en
amis, et se conduisirent toujours avec une loyauté qui n’était pas sans
surprendre.
Si les insulaires, que les navigateurs avaient fréquentés jusqu’alors,
n’avaient aucune idée de la décence et de la pudeur, il n’en était pas
de même des Néo-Zélandais, et Cook en donne plus d’une preuve curieuse.
Sans être aussi propres que les habitants de Taïti, dont le climat
est beaucoup plus chaud, sans se baigner aussi souvent, cependant,
ils avaient soin de leur personne, et faisaient preuve d’une certaine
coquetterie. C’est ainsi qu’ils oignaient leur chevelure avec une huile
ou graisse de poisson et d’oiseau, qui, devenue rance en peu de temps,
les rendait presque aussi désagréables à l’odorat que des Hottentots.
Ils avaient l’habitude de se tatouer, et certains de ces tatouages
dénotaient, en même temps qu’une habileté de main prodigieuse, un goût
qu’on ne s’attendait pas à rencontrer chez ces populations primitives.
A leur grande surprise, les Anglais constatèrent que les femmes
donnaient moins d’attention à leur toilette que les hommes. Leurs
cheveux étaient coupés court, sans ornements, et elles portaient
les mêmes vêtements que leurs maris. Pour toute coquetterie, elles
se passaient dans les oreilles les choses les plus extraordinaires,
étoffes, plumes, os de poisson, morceaux de bois, sans compter qu’elles
y suspendaient, au moyen d’un cordon, des aiguilles en talc vert, des
ongles ou des dents de leurs parents défunts, et généralement tous les
objets qu’elles pouvaient se procurer.
Ceci rappelle une aventure, arrivée à une Taïtienne, que Cook rapporte
dans sa relation. Envieuse de tous les objets qu’elle voyait, cette
femme voulut se faire passer un cadenas dans le lobe de l’oreille. On
y consentit, puis, devant elle, on jeta la clé à la mer. Au bout d’un
certain temps, soit qu’elle fût gênée par le poids de ce singulier
ornement, soit qu’elle voulût le remplacer par un autre, elle demanda
à plusieurs reprises qu’on le lui enlevât. En lui refusant d’accéder à
ce désir, on lui fit comprendre que sa demande avait été indiscrète, et
que, puisqu’elle avait désiré ce singulier pendant d’oreille, il était
juste qu’elle en supportât les inconvénients.
Quant aux vêtements des Zélandais, ils ne consistaient qu’en une
première pièce d’étoffe, tenant le milieu entre le roseau et le drap,
attachée aux épaules et pendant sur les genoux, et en une seconde
enroulée autour de la ceinture, qui descendait jusqu’à terre. Cette
dernière partie de leur costume n’était pas d’un usage habituel. Aussi,
lorsqu’ils n’avaient que la partie supérieure de cet habillement et
qu’ils s’accroupissaient, ils ressemblaient à une maison couverte de
chaume. Ces sortes de couvertures étaient quelquefois décorées d’une
façon très élégante, au moyen de franges de diverses couleurs, et, plus
rarement, de fourrure de chien, découpée par bandes.
C’était surtout la construction de leurs pirogues qui marquait
l’industrie de ces peuples. Les embarcations de guerre pouvaient porter
de quarante à cinquante hommes armés, et l’une d’elles, qui fut mesurée
à Ulaga, n’avait pas moins de soixante-huit pieds de long. Elles
étaient magnifiquement décorées d’ouvrages à jour et garnies de franges
flottantes en plumes noires. Ce sont ordinairement les plus petites qui
ont des balanciers. Il arrive aussi quelquefois que deux pirogues sont
jointes ensemble. Quant aux embarcations de pêche, elles étaient ornées
à la proue et à la poupe d’une figure d’homme grimaçante, au visage
hideux, à la langue pendante, aux yeux formés de deux coquillages
blancs. Souvent deux pirogues étaient accouplées, et les plus petites
portaient seules des balanciers destinés à assurer leur équilibre.
«Comme l’intempérance et le défaut d’exercice sont peut-être l’unique
principe des maladies, dit Cook, il ne paraîtra pas surprenant que
ces peuples jouissent sans interruption d’une santé parfaite. Toutes
les fois que nous sommes allés dans leurs bourgs, les enfants et
les vieillards, les hommes et les femmes se rassemblaient autour de
nous, excités par la même curiosité qui nous portait à les regarder;
nous n’en avons jamais aperçu un seul qui parût affecté de quelque
maladie, et, parmi ceux que nous avons vus entièrement nus, nous
n’avons jamais remarqué la plus légère éruption sur la peau, ni
aucune trace de pustules ou de boutons.»
II
Reconnaissance de la côte orientale de l’Australie.
--Observations sur les naturels et les productions de la
contrée.--Échouage de l’_Endeavour_.--Dangers continuels de la
navigation.--Traversée du détroit de Torrès.--Les indigènes de
la Nouvelle-Guinée.--Retour en Angleterre.
Ce fut le 31 mars 1770 que Cook quitta le cap Farewell et la
Nouvelle-Zélande, pour faire route à l’ouest. Le 19 avril, il aperçut
une terre qui s’étendait du nord-est à l’ouest par 37° 58′ de latitude
sud et 210° 39′ de longitude ouest. C’était, suivant lui, d’après la
carte de Tasman, le pays appelé par ce navigateur Terre de Van-Diemen.
En tout cas, il ne lui fut pas loisible de vérifier si la partie de la
côte qu’il avait devant lui se rattachait à la Tasmanie. En remontant
vers le nord, il en nomma tous les accidents: pointe de Hicks,
Ram-head, cap Howe, mont Dromadaire, pointe Upright, Pigeon-House, etc.
Cette portion de l’Australie était montagneuse et couverte d’arbres
espacés. Quelques fumées indiquaient que le littoral était habité; mais
la population, assez clairsemée, d’ailleurs, n’eut rien de plus pressé
que de s’enfuir, aussitôt que les Anglais se préparèrent à débarquer.
Les premiers naturels qui furent aperçus étaient armés de longues
piques et d’une pièce de bois dont la forme ressemblait assez à celle
d’un cimeterre. C’était le fameux «boomerang», arme de jet si terrible
dans la main des indigènes, si inoffensive entre celles des Européens.
Le visage de ces sauvages semblait être couvert d’une poudre blanche;
leur corps était zébré de larges raies de la même couleur, qui, passant
obliquement sur la poitrine, ressemblaient aux bandoulières des
soldats, et ils portaient, aux cuisses et aux jambes, des raies de
même nuance qu’on aurait prises à distance pour des jarretières, s’ils
n’eussent été complètement nus.
[Illustration: Tête de Néo-Zélandais tatouée. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Un peu plus loin, les Anglais essayèrent encore de débarquer. Mais
deux naturels qu’on avait d’abord essayé d’apprivoiser en leur jetant
des clous, de la verroterie et d’autres bagatelles, se livrèrent à
des démonstrations si menaçantes, qu’on se vit obligé de tirer un
coup de fusil au-dessus de leur tête. La détonation les frappa tout
d’abord de stupeur; mais, dès qu’ils ne se sentirent pas blessés, ils
commencèrent les hostilités, en lançant des pierres et des javelots.
Un coup de fusil, chargé à plomb, fut alors tiré dans les jambes du
plus âgé. Le pauvre sauvage s’enfuit sur-le-champ vers une des cases,
et revint aussitôt avec un bouclier pour recommencer le combat, qui
finit cependant, dès qu’il fut convaincu de son impuissance. Les
Anglais en profitèrent pour prendre terre et gagner les habitations,
où ils trouvèrent un grand nombre de lances. Dans cette même baie, on
débarqua un détachement avec des futailles pour faire de l’eau; mais
il fut impossible d’entrer en communication avec les indigènes, qui
s’enfuyaient, dès qu’on se dirigeait de leur côté.
[Illustration: C’étaient des Kanguros. (Page 141.)]
Pendant une excursion qu’ils firent à terre, Cook, Banks et Solander
aperçurent les traces de plusieurs animaux. Les oiseaux étaient
nombreux et d’une remarquable beauté. La grande quantité de plantes que
les naturalistes trouvèrent en cet endroit engagea Cook à lui donner
le nom de Botany-Bay (baie Botanique). Étendue, sûre et commode, cette
baie est située par 34° de latitude et 208° 37′ de longitude ouest. On
pouvait s’y procurer facilement de l’eau et du bois.
«Les arbres, dit Cook, sont pour le moins aussi grands que les chênes
d’Angleterre, et j’en vis un qui y ressemblait assez. C’est le même
qui distille une gomme rouge pareille au _sang de dragon_.»
Ce devait être, sans doute, une espèce d’eucalyptus. Parmi les
différentes sortes de poissons qui fourmillaient dans ces parages, il
faut citer la raie bouclée, dont l’une, après qu’on l’eut vidée, pesait
encore trois cent trente-six livres.
Le 6 mai, Cook quitta Botany-Bay et continua de remonter le littoral
vers le nord, en s’en tenant éloigné de deux ou trois milles. La
navigation, le long de cette côte, fut assez monotone. Les seuls
incidents qui vinrent un peu l’animer furent les différences subites et
imprévues des fonds de la mer et les lignes de brisants qu’il fallut
éviter.
Dans une descente qu’ils effectuèrent un peu plus loin, les
explorateurs reconnurent que le pays était manifestement plus mauvais
qu’aux environs de Botany-Bay. Le sol était sec et sablonneux, les
rampes des collines étaient couvertes d’arbres, clair-semés, isolés et
sans broussailles. Les matelots y tuèrent une outarde, qui fut déclarée
le meilleur gibier qu’on eût mangé depuis le départ d’Angleterre. C’est
pourquoi cet endroit reçut le nom de Bustard-Bay. On y recueillit
également une grande quantité d’huîtres de toute espèce et notamment de
petites huîtres perlières.
Le 25 mai, l’_Endeavour_ se trouva, à un mille de terre, vis-à-vis
d’une pointe qui coupait exactement le tropique du Capricorne. On
constata le lendemain que la marée monta et descendit de sept pieds.
Le flux portait à l’ouest et le reflux à l’est, juste le contraire de
ce qu’on avait éprouvé à Bustard-Bay. En cet endroit, les îles étaient
nombreuses, le chenal étroit et très peu profond.
Le 29, Cook, espérant trouver un endroit commode pour nettoyer la
quille et les fonds de son bâtiment, débarqua, avec Banks et Solander,
dans une large baie. Mais à peine furent-ils descendus à terre
qu’ils se trouvèrent fort empêchés dans leur marche par une herbe
épaisse, barbue et remplie de graines piquantes,--sans doute une sorte
de spinifex,--qui s’attachait aux vêtements, les transperçait et
pénétrait jusqu’à la chair. En même temps, des nuages de maringouins
et de moustiques s’abattaient sur eux et les accablaient de piqûres
douloureuses. On découvrit un lieu commode pour les réparations à
faire, mais ce fut inutilement que l’on chercha une aiguade. Des
gommiers, semés çà et là, perlaient d’énormes nids de fourmis
blanches, qui, s’attaquant aux bourgeons, les avaient bientôt vidés de
leur gomme. Des vols nombreux de papillons aux couleurs éclatantes se
jouaient autour des explorateurs.
C’étaient là, sans doute, des observations curieuses, intéressantes
à plus d’un point de vue; mais elles ne satisfaisaient guère le
commandant, qui ne trouvait pas à refaire sa provision d’eau. Ainsi se
décelait au premier abord ce qui forme le caractère le plus tranché de
ce nouveau monde, le manque de sources, de rivières et de fleuves.
Une seconde excursion, faite dans la soirée du même jour, ne fut
pas plus fructueuse. Toutefois, Cook constata que la baie était
très profonde, et il résolut d’en faire le tour dès le lendemain.
Il ne tarda pas à remarquer que la largeur du passage, où il était
entré, augmentait rapidement et finissait par former un vaste lac en
communication avec la mer par le nord-ouest. Un autre bras s’enfonçait
aussi dans l’est, et on pouvait penser que ce lac devait avoir une
autre communication avec la mer par le fond de la baie.
Cette partie de l’Australie reçut de Cook le nom de Nouvelle-Galles
du Sud. Stérile, sablonneuse, aride, elle était dépourvue de tout ce
qui est indispensable à l’établissement d’une colonie. Cet examen
superficiel, cette reconnaissance purement hydrographique, ne pouvait
apprendre aux Anglais que c’était là, cependant, au point de vue
minéralogique, une des parties les plus riches de ce nouveau monde.
Du 31 mai au 10 juin, la navigation se poursuivit aussi monotone.
A cette dernière date, l’_Endeavour_, qui venait de parcourir sans
accident, sur cette côte inconnue, au milieu des bas-fonds et des
brisants, un espace de vingt-deux degrés, soit treize cents milles, se
trouva tout à coup exposé au danger le plus grand qu’il soit possible
d’imaginer.