Un mets qui est considéré comme des plus délicats, c’est le chien.

Tous ceux qu’on élève pour la table ne mangent jamais de viande, mais

seulement des fruits à pain, des noix de coco, des ignames et autres

végétaux. Étendu dans un trou sur des pierres brûlantes, recouvert de

feuilles vertes et de pierres chaudes sur lesquelles on rejette la

terre, en quatre heures l’animal est cuit à l’étuvée, et Cook, qui en

mangea, convient que c’est une chair délicieuse.

Le 7 juillet, on commença les préparatifs du départ. En peu de temps,

les portes et les palissades de la forteresse furent démontées, les

murailles abattues.

C’est à ce moment qu’un des naturels, qui avaient le plus familièrement

reçu les Européens, vint à bord de l’_Endeavour_ avec un jeune garçon

de treize ans qui lui servait de domestique. Il avait nom Tupia.

Autrefois premier ministre de la reine Oberea, il était alors un des

prêtres principaux de Taïti. Il demanda à partir pour l’Angleterre.

Plusieurs raisons décidèrent Cook à le prendre à bord. Très au courant

de tout ce qui regardait Taïti, par la haute situation qu’il avait

occupée, par les fonctions qu’il remplissait encore, cet indigène

était en état de donner les renseignements les plus circonstanciés sur

ses compatriotes, en même temps qu’il pourrait initier ceux-ci à la

civilisation européenne. Enfin, il avait visité les îles voisines et

connaissait parfaitement la navigation de ces parages.

Le 13 juillet, il y eut foule à bord de l’_Endeavour_. Les naturels

venaient prendre congé de leurs amis les Anglais et de leur compatriote

Tupia. Les uns, pénétrés d’une douleur modeste et silencieuse,

versaient des larmes; les autres semblaient, au contraire, se disputer

à qui pousserait les plus grands cris, mais il y avait dans leurs

démonstrations moins de véritable douleur que d’affectation.

Dans le voisinage immédiat de Taïti se trouvaient, au dire de Tupia,

quatre îles: Huaheine, Ulietea, Otaha et Bolabola, où il serait facile

de se procurer des cochons, des volailles et d’autres rafraîchissements

qui avaient un peu fait défaut pendant la dernière partie du séjour

à Matavaï. Cependant, Cook préférait visiter une petite île appelée

Tethuroa, placée à huit lieues dans le nord de Taïti; mais les

indigènes n’y avaient pas d’établissement fixe. Aussi jugea-t-on

inutile de s’y arrêter.

Lorsqu’on fut en vue d’Huaheine, des pirogues s’approchèrent de

l’_Endeavour_, et ce fut seulement après avoir vu Tupia, que les

naturels consentirent à monter à bord. Le roi Orée, qui se trouvait au

nombre des passagers, fut frappé de surprise à la vue de tout ce que

contenait le vaisseau. Bientôt calmé par l’accueil amical des Anglais,

il se familiarisa au point de vouloir changer de nom avec Cook; pendant

tout le temps de la relâche, il ne s’appela que Cookée et ne désignait

le commandant que sous son propre nom. L’ancre tomba dans un beau

havre, et l’état-major débarqua aussitôt. Mêmes mœurs, même langage,

mêmes productions qu’à Taïti.

A sept ou huit lieues dans le sud-ouest, se trouve Ulietea. Cook y

descendit également, et prit solennellement possession de cette île

et de ses trois voisines. En même temps, il mit à profit son séjour

en procédant au relevé hydrographique des côtes, pendant qu’on

aveuglait une voie d’eau qui s’était déclarée sous la sainte-barbe de

l’_Endeavour_. Puis, après avoir reconnu quelques autres petites îles,

il donna au groupe tout entier le nom d’îles de la Société.

Cook remit à la voile le 7 août. Six jours plus tard, il reconnaissait

l’île d’Oteroah. Les dispositions hostiles des habitants empêchèrent

l’_Endeavour_ de s’y arrêter, et il fit voile au sud.

Le 25 août, fut célébré par l’équipage l’anniversaire de son départ

d’Angleterre. Le 1er septembre, par 40° 22′ de latitude sud et

174° 29′ de longitude occidentale, la mer, que soulevait un violent

vent d’ouest, devint très forte; l’_Endeavour_ fut obligé de mettre le

cap au nord et de fuir devant la tempête. Jusqu’au 3, le temps fut le

même, puis il se rétablit, et il fut possible de reprendre la route de

l’ouest.

Pendant les derniers jours du mois, différents indices, pièces de

bois, paquets d’herbes flottantes, oiseaux de terre, annoncèrent le

voisinage d’une île ou d’un continent. Le 5 octobre, l’eau changea

de couleur, et, le 6 au matin, on aperçut une grande côte qui

courait à l’ouest quart nord-ouest. A mesure qu’on s’en approchait,

elle paraissait plus considérable. De l’avis unanime, ce fameux

continent, depuis si longtemps cherché et déclaré nécessaire pour

faire contrepoids au reste du monde, d’après les cosmographes, la

_Terra australis incognita_, était enfin découverte. C’était la côte

orientale de la plus septentrionale des deux îles qui ont reçu le nom

de Nouvelle-Zélande.

On ne tarda pas à apercevoir de la fumée qui s’élevait de différents

points du rivage, dont on discerna bientôt tous les détails. Les

collines étaient couvertes de bois, et, dans les vallées, on

distinguait de très gros arbres. Ensuite apparurent des maisons

petites, mais propres, des pirogues, puis des naturels, assemblés sur

la grève. Enfin, sur une petite éminence, on aperçut une palissade

haute et régulière qui enfermait tout le sommet de la colline. Les uns

voulurent y voir un parc à daims, les autres un enclos à bestiaux,

sans compter nombre de suppositions aussi ingénieuses, mais qui toutes

furent reconnues fausses, lorsqu’on sut plus tard ce qu’était un

«i-pah».

Le 8, vers les quatre heures de l’après-midi, l’ancre fut jetée dans

une baie à l’embouchure d’une petite rivière. De chaque côté, de hautes

roches blanches; au milieu, un sol brun qui se relevait par degrés et

paraissait, par une succession de croupes étagées, rejoindre une grande

chaîne de montagnes, qui semblait fort loin dans l’intérieur; tel était

l’aspect de cette partie de la côte.

Cook, Banks et Solander se jetèrent dans deux embarcations, montées

par un détachement de l’équipage. Lorsqu’ils approchèrent de l’endroit

où les naturels étaient rassemblés, ceux-ci prirent la fuite. Cela

n’empêcha pas les Anglais de débarquer en laissant quatre mousses à la

garde d’une des embarcations, tandis que l’autre restait au large.

A peine étaient-ils à quelque distance de la chaloupe, que quatre

hommes, armés de longues lances, sortirent des bois et se précipitèrent

pour s’en emparer. Ils y seraient arrivés facilement, si l’équipage

de l’embarcation, restée au large, ne les avait aperçus et n’eût crié

aux mousses de se laisser entraîner par le courant. Ceux-ci furent

poursuivis de si près, que le maître de la pinasse dut tirer un coup

de fusil au-dessus de la tête des indigènes. Après s’être arrêtés un

instant, les naturels reprirent leur poursuite, lorsqu’un second coup

de feu étendit l’un d’eux mort sur place. Ses compagnons essayèrent,

un instant, de l’emporter avec eux, mais ils durent l’abandonner pour

ne pas retarder leur fuite. Au bruit des détonations, les officiers

débarqués regagnèrent le vaisseau, d’où ils entendirent bientôt les

indigènes, revenus sur la plage, discuter avec animation sur ce qui

s’était passé.

[Illustration: Ceux-ci furent poursuivis de si près... (Page 119.)]

Cependant, Cook désirait entrer en relations avec eux. Il fit donc

équiper trois embarcations et descendit à terre avec MM. Banks,

Solander et Tupia. Une cinquantaine d’indigènes, assis sur la rive,

les attendaient. Pour armes, ils portaient de longues lances ou un

instrument de talc vert, bien poli, long d’un pied et qui pouvait peser

quatre ou cinq livres. C’était le «patou-patou» ou «toki», sorte de

hache de bataille en talc ou en os avec un tranchant très aigu. Tous se

levèrent aussitôt et firent signe aux Anglais de s’éloigner.

Dès que les soldats de marine furent descendus à terre, Cook et ses

compagnons s’avancèrent vers les naturels. Tupia leur dit que les

Anglais étaient venus avec des intentions pacifiques, qu’ils ne

voulaient que de l’eau et des provisions, qu’ils payeraient tout ce

qu’on leur apporterait avec du fer, dont il leur expliqua l’usage.

On vit avec plaisir que ces peuples l’entendaient parfaitement, leur

langue n’étant qu’un dialecte particulier de celle qu’on parle à Taïti.

[Illustration: Joueur de flûte taïtien. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Après différents pourparlers, une trentaine de sauvages traversèrent la

rivière. On leur donna de la verroterie et du fer, dont il ne parurent

pas faire grand cas. Mais l’un d’eux, étant parvenu à s’emparer par

surprise du coutelas de M. Green, et les autres recommençant leurs

démonstrations hostiles, il fallut tirer sur le voleur, qui fut

abattu, et tous se jetèrent à la nage pour regagner la rive opposée.

Ces diverses tentatives, pour entrer en relations commerciales avec

les naturels, étaient trop malheureuses pour que Cook y persévérât

plus longtemps. Il résolut donc de chercher ailleurs une aiguade. Sur

ces entrefaites, deux pirogues, qui tâchaient de regagner la côte,

furent aperçues. Cook prit ses dispositions pour leur en couper le

chemin. L’une échappa à force de rames, l’autre fut rattrapée, et,

bien que Tupia criât aux naturels que les Anglais venaient en amis,

ils saisirent leurs armes et commencèrent l’attaque. Une décharge en

tua quatre, et les trois autres, qui s’étaient jetés à la mer, furent

saisis malgré une vive résistance.

Les réflexions que ce fâcheux incident suggère à Cook sont trop à son

honneur, elles sont en contradiction trop flagrante avec la manière

de procéder alors en usage, pour que nous ne les rapportions pas

textuellement.

«Je ne peux pas me dissimuler, dit-il, que toutes les âmes humaines

et sensibles me blâmeront d’avoir fait tirer sur ces malheureux

Indiens, et il me serait impossible de ne pas blâmer moi-même une

telle violence, si je l’examinais de sang-froid. Sans doute, ils ne

méritaient pas la mort pour avoir refusé de se fier à mes promesses

et de venir à mon bord, quand même ils n’y eussent vu aucun danger;

mais la nature de ma commission m’obligeait à prendre connaissance

de leur pays, et je ne pouvais le faire qu’en y pénétrant à force

ouverte ou en obtenant la confiance et la bonne volonté des

habitants. J’avais déjà tenté, sans succès, la voie des présents; le

désir d’éviter de nouvelles hostilités m’avait fait entreprendre d’en

avoir quelques-uns à mon bord, comme l’unique moyen de les convaincre

que, loin de vouloir leur faire aucun mal, nous étions disposés à

leur être utiles. Jusque-là, mes intentions n’avaient certainement

rien de criminel; il est vrai que dans le combat, auquel je ne

m’étais pas attendu, notre victoire eût pu être également complète

sans ôter la vie à quatre de ces Indiens, mais il faut considérer

que, dans une semblable situation, quand l’ordre de faire feu a été

donné, on n’est plus le maître d’en prescrire ni d’en modérer les

effets.»

Accueillis à bord avec toutes les démonstrations nécessaires, sinon

pour leur faire oublier, du moins pour leur rendre moins pénible le

souvenir de leur capture, comblés de présents, parés de bracelets et

de colliers, on se disposait à débarquer ces naturels, lorsqu’ils

déclarèrent, en voyant les bateaux se diriger vers l’embouchure de la

rivière, que leurs ennemis habitaient en cet endroit et qu’ils seraient

bientôt tués et mangés. Cependant, ils furent débarqués, et l’on eut

lieu de penser que rien de fâcheux ne leur était advenu.

Le lendemain 11 octobre au matin, Cook quitta ce canton misérable. Il

lui donna le nom de «baie de la Pauvreté», parce que, de toutes les

choses dont il avait besoin, il n’avait pu s’y procurer que du bois.

Située par 38° 42′ de latitude sud et 181° 36′ de longitude ouest,

cette baie a la forme d’un fer à cheval et offre un bon mouillage, bien

qu’elle soit ouverte aux vents entre le sud et l’est.

Cook continua de longer la côte en descendant vers le sud, nommant les

points remarquables, et appelant Portland une île à laquelle il trouva

une grande ressemblance avec celle du même nom qui se trouve dans la

Manche. Les relations avec les naturels étaient toujours mauvaises;

si elles ne dégénéraient pas en lutte ouverte, c’est que les Anglais

montraient une patience à toute épreuve.

Un jour, plusieurs pirogues entouraient le vaisseau, on échangeait

des clous et de la verroterie pour du poisson, lorsque les naturels

s’emparèrent de Tayeto, le domestique de Tupia, et firent aussitôt

force de rames pour s’échapper. Il fallut tirer sur les ravisseurs; le

petit Taïtien profita du désordre, causé par la décharge, pour sauter à

la mer, où il fut recueilli par la pinasse de l’_Endeavour_.

Le 17 octobre, Cook n’ayant pu trouver de havre, et considérant que, la

mer devenant de plus en plus mauvaise, il perdrait un temps qui serait

mieux employé à reconnaître la côte au nord, vira de bord et reprit la

route qu’il venait de suivre.

Le 23 octobre, l’_Endeavour_ atteignit une baie, appelée Tolaga, où ne

se faisait sentir aucune houle. L’eau était excellente, et il était

facile d’y compléter les provisions, d’autant plus que les naturels

montraient des dispositions amicales.

Après avoir tout réglé pour la protection des travailleurs, MM. Banks

et Solander descendirent à terre afin de recueillir des plantes, et

ils virent dans leur promenade plusieurs choses dignes de remarque.

Au fond d’une vallée, encaissée au milieu de montagnes escarpées, se

dressait un rocher percé à jour, si bien que d’un côté on apercevait la

mer et de l’autre on découvrait une partie de la baie et les collines

environnantes. En revenant à bord, les excursionnistes furent arrêtés

par un vieillard, qui les fit assister aux exercices militaires du

pays avec la lance et le patou-patou. Pendant une autre promenade, le

docteur Solander acheta une toupie entièrement semblable aux toupies

européennes, et les indigènes lui firent entendre par signes qu’il

fallait la fouetter pour la faire aller.

Sur une île à gauche de l’entrée de la baie, les Anglais virent la plus

grande pirogue qu’ils eussent encore rencontrée. Elle n’avait pas moins

de soixante-huit pieds et demi de long, cinq de large, trois pieds six

pouces de haut, et portait à l’avant des sculptures en relief d’un goût

bizarre où dominaient les lignes en spirale et des figures étrangement

contournées.

Le 30 octobre, dès qu’il eut achevé ses provisions de bois et d’eau,

Cook remit à la voile et continua de suivre la côte vers le nord.

Dans les environs d’une île, à laquelle le capitaine donna le nom de

Maire, les naturels se montrèrent plus insolents et plus voleurs encore

qu’ils ne l’avaient été jusque-là. Cependant, il fallait s’arrêter cinq

ou six jours dans ce canton pour observer le passage de Mercure. Afin

de prouver à ces sauvages que les Anglais ne pouvaient être maltraités

impunément, on tira à plomb sur un voleur qui venait de dérober une

pièce de toile; mais la décharge, qu’il reçut dans le dos, ne lui fit

pas plus d’effet qu’un violent coup de rotin. Mais alors un boulet, qui

ricocha à la surface de l’eau et passa plusieurs fois par-dessus les

pirogues, frappa les indigènes d’une terreur telle, qu’ils regagnèrent

la côte à force de rames.

Le 9 novembre, Cook et Green descendirent à terre pour observer le

passage de Mercure. Green observa seul l’immersion, pendant que Cook

prenait la hauteur du soleil.

Notre intention n’est pas de suivre jour par jour, heure par heure,

les navigateurs anglais dans leur reconnaissance très approfondie de

la Nouvelle-Zélande. Les mêmes incidents sans cesse répétés, le récit

des mêmes luttes avec les habitants, les descriptions de beautés

naturelles, si attrayantes qu’elles soient, ne pourraient longtemps

plaire au lecteur. Il vaut donc mieux passer rapidement sur la partie

hydrographique du voyage, pour ne nous attacher qu’à la peinture des

mœurs des indigènes, aujourd’hui si profondément modifiées.

La baie Mercure est située à la base de la longue péninsule découpée

qui, courant de l’est au nord-est, forme l’extrémité septentrionale de

la Nouvelle-Zélande. Le 15 novembre, au moment où l’_Endeavour_ quitta

cette baie, plusieurs canots s’avancèrent à la fois vers le bâtiment.

«Deux d’entre eux, dit la relation, qui portaient environ soixante

hommes armés, s’approchèrent à portée de la voix, et les naturels

commencèrent à chanter leur chanson de guerre; mais, voyant qu’on

faisait peu d’attention à eux, ils commencèrent à jeter des pierres

aux Anglais, et pagayèrent du côté du rivage. Bientôt, ils revinrent

à la charge, en apparence résolus à combattre nos voyageurs, et

s’animant entre eux par leur chanson. Sans que personne l’y eût

excité, Tupia leur adressa quelques reproches et leur dit que les

Anglais avaient des armes en état de les foudroyer dans l’instant.

Mais ils répondirent en propres termes: «Venez à terre, et nous vous

tuerons tous.--A la bonne heure, dit Tupia, mais pourquoi venez-vous

nous insulter pendant que nous sommes en mer? Nous ne désirons pas

combattre et nous n’acceptons pas votre défi, parce qu’il n’y a

entre vous et nous aucun sujet de querelle. La mer ne vous appartient

pas plus qu’elle n’appartient à notre vaisseau.» Une éloquence

si simple et si juste n’avait point été suggérée à Tupia. Aussi

surprit-elle beaucoup Cook et les autres Anglais.»

Pendant qu’il était à la baie des îles, le capitaine reconnut une

rivière assez considérable, à laquelle il donna le nom de Tamise. Elle

était bordée de beaux arbres, de la même espèce que ceux qu’on avait

rencontrés dans la baie Pauvreté. L’un deux, à six pieds au-dessus

de terre, mesurait dix-neuf pieds de circonférence; un autre n’avait

pas moins de quatre-vingt-dix pieds depuis le sol jusqu’aux premières

branches.

Si les altercations avec les naturels étaient fréquentes, ces derniers

pourtant n’avaient pas toujours tort.

«Quelques hommes du vaisseau, dit Kippis, qui, dès que les Indiens

étaient surpris en faute, ne manquaient pas de montrer une sévérité

digne de Lycurgue, jugèrent à propos d’entrer dans une plantation

zélandaise et d’y dérober beaucoup de patates. M. Cook les condamna à

douze coups de verge. Deux d’entre eux les reçurent tranquillement;

mais le troisième soutint que ce n’était point un crime pour un

Anglais de piller les plantations des Indiens. La méthode que M. Cook

jugea convenable pour répondre à ce casuiste fut de l’envoyer à fond

de cale et de ne pas permettre qu’il en sortît jusqu’à ce qu’il eût

consenti à recevoir six coups de plus.»

Le 30 décembre, les Anglais doublèrent ce qu’ils jugèrent être le cap

Maria-Van-Diemen de Tasman, mais ils furent aussitôt assaillis par des

vents contraires, qui obligèrent Cook à ne faire que dix lieues en

trois semaines. Fort heureusement, il se tint, pendant tout ce temps, à

une certaine distance du rivage. Sans cela, nous n’aurions probablement

pas, aujourd’hui, à raconter ses aventures.

Le 16 janvier 1770, après avoir nommé un certain nombre d’accidents de

la côte occidentale, Cook arriva en vue d’un pic imposant et couvert

de neige, qu’il appela mont Egmont, en l’honneur du comte de ce nom.

A peine ce pic fut-il doublé, qu’on vit la côte décrire un grand arc

de cercle. Elle était découpée en un grand nombre de rades, où Cook

résolut d’entrer, afin de caréner et de réparer son bâtiment et de

faire provision d’eau et de bois. Il débarqua au fond d’une anse où

il trouva un beau ruisseau et des arbres en très grande abondance,

car la forêt ne finissait qu’au bord de la mer, là où le sol lui

manquait. Il profita des bonnes relations, qui furent entretenues en

cet endroit avec les naturels, pour leur demander s’ils avaient jamais

vu un vaisseau semblable à l’_Endeavour_. Mais il constata que toute

tradition relative à Tasman était effacée, bien qu’on fût seulement à

quinze milles au sud de la baie des Assassins.

Dans un des paniers à provisions des Zélandais, on aperçut deux os

à demi rongés. Il ne semblait pas que ce fussent des os de chien,

et lorsqu’on les examina de près, on reconnut que c’étaient des

débris humains. Les indigènes interrogés ne firent pas difficulté de

répondre qu’ils avaient l’habitude de manger leurs ennemis. Quelques

jours plus tard, ils apportèrent même à bord de l’_Endeavour_ sept

têtes d’hommes, auxquelles adhéraient encore les cheveux et la chair,

mais dont ils avaient tiré la cervelle, qu’ils considèrent comme un

mets très-délicat. La chair était molle, et, sans doute, on l’avait

préservée de la putréfaction au moyen de quelque ingrédient, car elle

n’avait point d’odeur désagréable. Banks acheta avec beaucoup de peine

une de ces têtes; mais il ne put décider le vieillard qui les avait

apportées à lui en céder une seconde, peut-être parce que les Zélandais

les considèrent comme un trophée et une preuve de leur bravoure.

Les jours suivants furent consacrés à la visite des environs et à

quelques promenades. Pendant l’une de ces excursions, Cook, ayant

gravi une très haute colline, aperçut distinctement tout le détroit,

auquel il avait donné le nom de canal de la Reine-Charlotte, et la côte

opposée, qui lui parut éloignée d’environ quatre lieues. A cause du

brouillard, il lui fut impossible de la découvrir au loin dans le S.-E.

Mais il en avait assez vu pour comprendre que là finissait la grande

île dont il venait de suivre tous les contours. Il lui restait donc à

explorer celle qu’il découvrait au sud. C’est ce qu’il se promit de

faire, aussitôt qu’il se serait assuré, en le parcourant dans toute sa

longueur, que le canal de la Reine-Charlotte était bien un détroit.

Dans les environs, Cook eut l’occasion de visiter un «i-pah». Bâti sur

une petite île ou un rocher d’accès très difficile, l’i-pah n’est autre

chose qu’un village fortifié.

Le plus souvent, les naturels ont ajouté aux difficultés naturelles des

fortifications qui en rendent l’abord des plus périlleux. Plusieurs

de ceux qu’on visita étaient défendus par un double fossé, dont

l’intérieur avait un parapet et une double palissade. Le second fossé

ne mesurait pas moins de vingt-quatre pieds de profondeur. En dedans

de la palissade intérieure s’élevait, à vingt pieds de haut, une

plate-forme de quarante pieds de long sur six de large. Soutenue par de

gros poteaux, elle était destinée à porter les défenseurs de la place,

qui, de là, pouvaient facilement accabler les agresseurs de dards et

de pierres, dont il y a toujours des tas énormes préparés en cas de

besoin. Ces places fortes sont impossibles à forcer pour les naturels,

à moins que, par un long blocus, la garnison ne soit obligée à se

rendre.

«Il est très surprenant, remarque Cook, que l’industrie et le soin

qu’ils ont employés à bâtir, presque sans instruments, des places

si propres à la défense, ne leur aient pas fait inventer, par la

même raison, une seule arme de trait, à l’exception de la lance

qu’ils jettent avec la main. Ils ne connaissent point l’arc pour

les aider à décocher un dard, ni la fronde pour lancer une pierre,

ce qui est d’autant plus étonnant que l’invention des frondes, des

arcs et des flèches est beaucoup plus simple que celle des ouvrages

que construisent ces peuples, et qu’on trouve d’ailleurs ces deux

armes dans presque tous les pays du monde, chez les nations les plus

sauvages.»

Le 6 février, Cook sortit de la baie et fit voile à l’est, dans

l’espérance de trouver l’entrée du détroit facile avant le reflux de

la marée. A sept heures du soir, le vaisseau fut entraîné, par la

violence du courant, jusqu’auprès d’une petite île en dehors du cap

Koamaroo. Des rochers très pointus s’élevaient du fond de la mer. A

chaque instant le danger augmentait. Un unique moyen restait de sauver

le vaisseau. On le tenta, il réussit. La longueur d’un câble séparait

seulement l’_Endeavour_ de l’écueil, lorsqu’on laissa tomber l’ancre

par soixante-quinze brasses d’eau. Par bonheur, l’ancre mordit, et le

courant, qui changeait de direction après avoir frappé l’île, entraîna

le navire au delà de l’écueil. Mais il n’était pas encore sauvé, car il

était toujours très-près des rocs, et le courant faisait cinq milles à

l’heure.

Cependant, lorsque le flux diminua, le bâtiment put se relever, et, le

vent devenant favorable, il fut rapidement entraîné dans la partie la

plus resserrée du détroit, qu’il franchit sans danger.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 11 / 43 段