Montevideo, l’_Étoile_ et la _Boudeuse_ arrivaient à Batavia, l’une
des plus belles colonies de l’univers. On peut dire que, dès lors,
le voyage était terminé. Après avoir touché à l’île de France, au
cap de Bonne-Espérance et à l’île de l’Ascension, près de laquelle
il rencontra Carteret, Bougainville rentra, le 16 février 1769, à
Saint-Malo, n’ayant perdu que sept hommes, depuis deux ans et quatre
mois qu’il avait quitté Nantes.
Le reste de la carrière de cet heureux navigateur ne rentre pas dans
notre cadre; aussi n’en dirons-nous que peu de mots. Il prit part à la
guerre d’Amérique et soutint, en 1781, un combat honorable devant le
Fort-Royal de la Martinique. Chef d’escadre depuis 1780, il fut chargé,
dix ans plus tard, de rétablir l’ordre dans la flottille mutinée de M.
d’Albert de Rions. Nommé vice-amiral en 1792, il ne crut pas devoir
accepter un grade éminent, qu’il considérait, suivant ses propres
expressions, comme un titre sans fonctions. Successivement appelé au
Bureau des longitudes et à l’Institut, élevé à la dignité de sénateur,
créé comte par Napoléon Ier, Bougainville mourut, le 31 août 1811,
chargé d’ans et d’honneurs.
Ce qui a rendu populaire le nom de Bougainville, c’est d’avoir été
le premier Français qui ait accompli le tour du monde. S’il eut le
mérite de découvrir et de reconnaître, sinon d’explorer, plusieurs
archipels ignorés ou peu connus avant lui, on peut dire qu’il dut sa
réputation bien plutôt au charme, à la facilité, à l’animation de son
récit de voyage qu’à ses travaux. S’il est plus connu que tant d’autres
marins français, ses émules, ce n’est pas qu’il ait fait plus ou mieux
qu’eux, c’est qu’il sut raconter ses aventures de manière à charmer ses
contemporains.
Quant à Guyot-Duclos, son poste secondaire dans l’entreprise et
sa roture ne lui valurent aucune récompense. S’il fut nommé plus
tard chevalier de Saint-Louis, il le mérita par son sauvetage de la
_Belle-Poule_. Bien qu’il fût né en 1722, et qu’il naviguât depuis
1734, il n’était encore que lieutenant de vaisseau en 1791. Il fallut
l’avènement de ministres imbus de l’esprit nouveau pour qu’il obtînt à
cette époque le grade de capitaine de vaisseau, tardive récompense de
longs et signalés services. Il mourut à Saint-Servan le 10 mars 1794.
CHAPITRE III
PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE COOK
I
Les commencements de sa carrière maritime.--Le commandement
de l’_Aventure_ lui est confié.--La Terre de Feu.--Découverte
de quelques îles de l’archipel Pomotou.--Arrivée à Taïti.
--Mœurs et coutumes des habitants.--Reconnaissance des
autres îles de l’archipel de la Société.--Arrivée à la
Nouvelle-Zélande.--Entrevues avec les naturels.--Découverte du
détroit de Cook.--Circumnavigation des deux grandes îles.--Mœurs
et productions du pays.
Lorsqu’il s’agit de raconter la carrière d’un homme célèbre, il est
bon de ne négliger aucun de ces petits faits qui paraîtraient d’un
mince intérêt chez tout autre. Ils prennent, alors, une importance
singulière, car on y découvre souvent les indices d’une vocation
qui s’ignore elle-même, et jettent toujours une vive lumière sur le
caractère du héros qu’on veut peindre. Aussi nous étendrons-nous
quelque peu sur les humbles commencements de l’un des plus illustres
navigateurs dont l’Angleterre puisse s’enorgueillir.
Le 27 octobre 1728, James Cook naquit à Morton, dans le Yorkshire.
Il était le neuvième enfant d’un valet de ferme et d’une paysanne
nommée Grace. A peine en sa huitième année, le petit James aidait son
père dans ses rudes travaux à la ferme d’Airy-Holme, près d’Ayton. Sa
gentillesse, son ardeur au travail intéressèrent le fermier, qui lui
fit apprendre à lire. Puis, lorsqu’il eut treize ans, il fut mis en
apprentissage chez William Sanderson, mercier à Staith, petit havre de
pêche assez important. Mais, d’être assidu derrière un comptoir, cela
ne pouvait plaire au jeune Cook, qui profitait de ses moindres instants
de liberté pour aller causer avec les marins du port.
Du consentement de ses parents, James quitta bientôt la boutique du
mercier, pour s’engager comme mousse, sous le patronage de Jean et
Henri Walker, dont les bâtiments servaient au transport du charbon sur
les côtes d’Angleterre et d’Irlande. Mousse, matelot, puis patron,
Cook se familiarisa rapidement avec tous les détails de sa nouvelle
profession.
Au printemps de 1755, lorsque éclatèrent les premières hostilités entre
la France et l’Angleterre, le bâtiment sur lequel Cook servait était
ancré dans la Tamise. La marine militaire recrutait alors ses équipages
au moyen de la «presse» des matelots. Cook commença par se cacher;
mais, poussé sans doute par quelque pressentiment, il alla s’engager
sur l’_Aigle_, navire de soixante canons, que devait presque aussitôt
commander le capitaine sir Hugues Palliser.
Intelligent, actif, au courant de tous les travaux du métier, Cook fut
en peu de temps remarqué de ses officiers et signalé à l’attention du
commandant. Ce dernier recevait, en même temps, une lettre du membre
du Parlement pour Scarborough qui lui recommandait chaudement, sur les
sollicitations pressantes de tous les habitants du village d’Ayton,
le jeune Cook, qui ne tarda pas à obtenir une commission de maître
d’équipage. Le 15 mai 1759, il embarqua sur le vaisseau le _Mercure_,
à destination du Canada, où il rejoignit l’escadre de sir Charles
Saunders, qui, de concert avec le général Wolf, faisait le siège de
Québec.
Ce fut pendant cette campagne que Cook trouva la première occasion de
se signaler. Chargé de sonder le Saint-Laurent entre l’île d’Orléans
et la rive septentrionale du fleuve, il remplit cette mission avec
habileté et put dresser une carte du canal, malgré les difficultés
et les dangers de l’entreprise. Si exacts et si complets furent
reconnus ces relevés hydrographiques, qu’il reçut l’ordre d’examiner
les passages de la rivière au-dessous de Québec. Il s’acquitta de
cette opération avec tant de soin et d’intelligence, que sa carte du
Saint-Laurent fut publiée par les soins de l’Amirauté anglaise.
Après la prise de Québec, Cook passa à bord du _Northumberland_,
commandé par lord Colville, et profita de sa station sur les côtes de
Terre-Neuve pour s’appliquer à l’étude de l’astronomie. Bientôt, des
travaux importants lui furent confiés. Il dressa le plan de Placentia
et releva les côtes de Saint-Pierre et Miquelon. Nommé en 1764
ingénieur de la marine pour Terre-Neuve et le Labrador, il fut employé
pendant trois années consécutives à des travaux hydrographiques, qui
appelèrent sur lui l’attention du ministère et servirent à relever
les innombrables erreurs des cartes de l’Amérique. En même temps, il
adressait à la Société royale de Londres un mémoire sur une éclipse
de soleil, dont il fit observation à Terre-Neuve en 1766, mémoire qui
parut dans les _Transactions philosophiques_. Cook ne devait pas tarder
à recevoir la récompense de tant de travaux si habilement conduits,
d’études patientes et d’autant plus méritoires, que l’instruction
première lui avait fait défaut, et qu’il avait dû se former sans le
secours d’aucun maître.
Une question scientifique d’une haute importance, le passage de Vénus
sur le disque du soleil, annoncé pour 1769, passionnait alors les
savants du monde entier. Le gouvernement anglais, persuadé que cette
observation ne pouvait être faite avec fruit que dans la mer du Sud,
avait résolu d’y envoyer une expédition scientifique. Le commandement
en fut offert au fameux hydrographe A. Dalrymple, aussi célèbre par ses
connaissances astronomiques que par ses recherches géographiques sur
les mers australes. Mais ses exigences, sa demande d’une commission
de capitaine de vaisseau, que lui refusait obstinément sir Edouard
Hawker, déterminèrent le secrétaire de l’Amirauté à proposer un
autre commandant pour l’expédition projetée. Son choix s’arrêta sur
James Cook, chaleureusement appuyé par sir Hugues Palliser, et qui
reçut, avec le rang de lieutenant de vaisseau, le commandement de
l’_Endeavour_.
Cook avait alors quarante ans. C’était son premier commandement dans
la marine royale. La mission qu’on lui confiait exigeait des qualités
multiples, qu’on trouvait alors rarement réunies chez un marin. En
effet, si l’observation du passage de Vénus était le principal objet du
voyage, il n’en était pas le seul, et Cook devait faire une campagne de
reconnaissance et de découverte dans l’océan Pacifique. L’humble enfant
du Yorkshire ne devait pas se trouver au-dessous de la tâche difficile
qu’on lui imposait.
Tandis qu’on procédait à l’armement de l’_Endeavour_, qu’on choisissait
les quatre-vingt-quatre hommes de son équipage, qu’on embarquait ses
dix-huit mois de vivres, ses dix canons et ses douze pierriers avec
les munitions nécessaires, le capitaine Wallis, qui venait de faire le
tour du monde, rentrait en Angleterre. Consulté sur le lieu le plus
favorable à l’observation du passage de Vénus, ce navigateur désigna
une île qu’il avait découverte, à laquelle il donnait le nom de Georges
III, et qu’on sut, depuis, être appelée Taïti par les indigènes. Ce fut
l’endroit fixé à Cook pour faire ses observations.
Avec lui s’embarquèrent Charles Green, assistant du docteur Bradley
à l’observatoire de Greenwich, à qui était confiée la partie
astronomique, le docteur Solander, médecin suédois, disciple de
Linné, professeur au British Museum, chargé de la partie botanique,
et enfin sir Joseph Banks, qui cherchait dans les voyages l’emploi de
son activité et de son immense fortune. En sortant de l’université
d’Oxford, cet homme du monde avait visité les côtes de Terre-Neuve
et du Labrador et pris, durant ce voyage, un goût très vif pour la
botanique. Il s’adjoignit deux peintres, l’un pour le paysage et
la figure, l’autre pour les objets d’histoire naturelle, plus un
secrétaire et quatre domestiques, dont deux nègres.
Le 26 août 1768, l’_Endeavour_ quitta Plymouth et relâcha, le 13
septembre, à Funchal, dans l’île de Madère, pour y prendre des vivres
frais et faire quelques recherches. L’accueil qu’y reçut l’expédition
fut des plus empressés. Pendant une visite que fit l’état-major de
l’_Endeavour_ à un couvent de religieuses Clarisses, ces pauvres et
ignorantes recluses les prièrent sérieusement de leur dire quand
il tonnerait et leur demandèrent de leur trouver dans l’enceinte
du couvent une source de bonne eau, dont elles avaient besoin.
Si instruits qu’ils fussent, Banks, Solander et Cook furent dans
l’impossibilité de répondre à ces naïves demandes.
De Madère à Rio-de-Janeiro, où l’expédition arriva le 13 novembre,
aucun incident ne marqua le voyage; mais l’accueil que Cook reçut des
Portugais ne fut pas celui qu’il attendait. Tout le temps de la relâche
se passa en altercations avec le vice-roi, homme fort peu instruit et
tout à fait hors d’état de comprendre l’importance scientifique de
l’expédition. Il ne put cependant se refuser à fournir aux Anglais les
vivres frais dont ils manquaient absolument. Toutefois, le 5 décembre,
au moment ou Cook passait devant le fort Santa-Cruz pour sortir de
la baie, on lui tira deux coups de canon à boulet, ce qui lui fit
immédiatement jeter l’ancre et demander raison de cette insulte. Le
vice-roi répondit que le commandant du fort avait ordre de ne laisser
sortir aucun bâtiment sans être prévenu, et que, bien que le vice-roi
eût reçu de Cook l’annonce de son départ, c’était par pure négligence
qu’on n’avait pas averti le commandant du fort. Était-ce un parti pris
extrêmement désobligeant de la part du vice-roi? Était-ce simplement
incurie? Si ce fonctionnaire était aussi négligent pour tous les
détails de son administration, la colonie portugaise devait être bien
gouvernée!
Ce fut le 14 janvier 1769, que Cook pénétra dans le détroit de Lemaire.
«La marée était alors si forte, dit Kippis dans sa _Vie du capitaine
Cook_, que l’eau s’élevait jusqu’au-dessus du cap San-Diego, et le
vaisseau, poussé avec violence, eut longtemps son beaupré sous les
flots. Le lendemain, on jeta l’ancre dans un petit havre, qu’on
reconnut pour le port Maurice, et, bientôt après, on alla mouiller
dans la baie de Bon-Succès. Pendant que l’_Endeavour_ était mouillé
en cet endroit, il arriva une singulière et fâcheuse aventure à MM.
Banks et Solander, au docteur Green, à M. Monkhouse, chirurgien du
vaisseau, et aux personnes de leur suite. Ils s’étaient acheminés
vers une montagne pour y chercher des plantes, ils la gravissaient,
lorsqu’ils furent surpris par un froid si vif et si imprévu, qu’ils
furent tous en danger de périr. Le docteur Solander éprouva un
engourdissement général. Deux domestiques nègres moururent sur la
place; enfin, ce ne fut qu’au bout de deux jours que ces messieurs
purent regagner le vaisseau. Ils se félicitèrent de leur délivrance,
avec une joie qui ne peut être comprise que par ceux qui ont échappé
à semblables dangers, tandis que Cook leur témoignait le plaisir
de voir cesser les inquiétudes que lui avait causées leur absence.
Cet événement leur donna une preuve de la rigueur du climat.
C’était alors le milieu de l’été pour cette partie du monde, et le
commencement du jour où le froid les surprit avait été aussi chaud
que le mois de mai l’est ordinairement en Angleterre.»
[Illustration: Intérieur d’un Moraï d’Otooi. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
James Cook put faire aussi quelques curieuses observations sur les
sauvages habitants de ces terres désolées. Dépourvus de toutes les
commodités de l’existence, sans vêtements, sans abri sérieux contre
les intempéries presque continuelles de ces climats glacés, sans
armes, sans industrie qui leur permette de fabriquer les ustensiles
les plus nécessaires, ils mènent une vie misérable, et ne peuvent qu’à
grand’peine pourvoir à leur existence. Cependant, de tous les objets
d’échange qu’on leur offrit, ce furent ceux qui pouvaient leur être le
moins utiles qu’ils préférèrent. Ils acceptèrent avec empressement les
bracelets et les colliers, en laissant de côté les haches, les couteaux
et les hameçons. Insensibles au bien-être qui nous est si précieux, le
superflu était pour eux le nécessaire.
[Illustration: Un «i-pah.» (_Fac-simile. Gravure ancienne._) (Page
119.)]
Cook n’eut qu’à s’applaudir d’avoir suivi cette route. En effet, il
ne mit que trente jours à doubler la Terre de Feu, depuis l’entrée du
détroit de Lemaire, jusqu’à trois degrés au nord de celui de Magellan.
Nul doute qu’il lui eût fallu un temps bien plus considérable pour
traverser les passes sinueuses du détroit de Magellan. Les très-exactes
observations astronomiques qu’il fit, de concert avec Green, les
instructions qu’il rédigea pour cette navigation dangereuse, ont rendu
plus facile la tâche de ses successeurs, et rectifié les cartes de
L’Hermite, de Lemaire et de Schouten.
Depuis le 21 janvier, jour où il doubla le cap Horn, jusqu’au 1er mars,
sur un espace de six cent soixante lieues de mer, Cook ne remarqua
aucun courant sensible. Il découvrit un certain nombre d’îles de
l’archipel Dangereux, auxquelles il donna les noms d’îles du Lagon, du
Bonnet, de l’Arc, des Groupes, des Oiseaux et de la Chaîne. La plupart
étaient habitées, couvertes d’une végétation qui parut luxuriante à
des marins habitués depuis trois mois à ne voir que le ciel, l’eau et
les rocs glacés de la Terre de Feu. Puis, ce fut l’île Maïtea, que
Wallis avait appelée Osnabruck, et, le lendemain 11 juin au matin, fut
découverte l’île de Taïti.
Deux jours plus tard, l’_Endeavour_ jeta l’ancre dans le port de
Matavaï, appelé par Wallis baie de Port-Royal, et où ce capitaine avait
dû lutter contre les indigènes, dont il n’avait, d’ailleurs, pas eu de
peine à triompher. Cook, connaissant les incidents qui avaient marqué
la relâche de son prédécesseur à Taïti, voulut à tout prix éviter le
retour des mêmes scènes. De plus, il importait à la réussite de ses
observations de n’être troublé par aucune inquiétude, ni distrait par
aucune préoccupation. Aussi, son premier soin fut-il de lire à son
équipage un règlement, qu’il était défendu d’enfreindre sous les peines
les plus sévères.
Cook déclara tout d’abord qu’il chercherait, par tous les moyens en
son pouvoir, à gagner l’amitié des naturels; puis, il désigna ceux
qui devaient acheter les provisions nécessaires et défendit à qui que
ce fût d’entreprendre aucune espèce d’échange sans une permission
spéciale. Enfin, les hommes débarqués ne devaient, sous aucun prétexte,
s’éloigner de leur poste, et si un ouvrier ou un soldat se laissait
enlever son outil ou son arme, non seulement le prix lui en serait
retenu sur la paye, mais il serait puni suivant l’exigence des cas.
De plus, pour garantir les observateurs contre toute attaque, Cook
résolut de construire une sorte de fort, dans lequel ils seraient
renfermés à portée de canon de l’_Endeavour_. Il descendit donc à terre
avec MM. Banks, Solander et Green, trouva bientôt l’endroit favorable
et traça immédiatement devant les indigènes l’enceinte du terrain
qu’il entendait occuper. Un de ceux-ci, nommé Owhaw, qui avait eu de
bons rapports avec Wallis, se montra particulièrement prodigue de
démonstrations amicales. Aussitôt que le plan du fort eut été tracé,
Cook laissa treize hommes avec un officier pour garder les tentes et
s’enfonça avec ses compagnons dans l’intérieur du pays. Des détonations
d’armes à feu les rappelèrent presque aussitôt.
Un incident très pénible, et dont les conséquences pouvaient être fort
graves, venait de se produire.
Un des naturels qui rôdaient autour des tentes avait surpris une
sentinelle et s’était emparé de son fusil. Une décharge générale
fut aussitôt faite sur la foule inoffensive, mais qui heureusement
n’atteignit personne. Toutefois, le voleur, ayant été poursuivi, fut
pris et tué.
Il est facile de comprendre l’émotion qui s’ensuivit. Cook dut
prodiguer ses protestations pour ramener les indigènes. Il leur paya
tout ce dont il avait besoin pour la construction de son fort, et ne
permit pas qu’on touchât à un arbre sans leur autorisation. Enfin,
il fit attacher au mât et frapper de coups de garcette le boucher de
l’_Endeavour_, qui avait menacé de mort la femme de l’un des principaux
chefs. Ces procédés firent oublier ce qu’avait eu de pénible le premier
incident, et, sauf quelques larcins commis par les insulaires, les
relations ne cessèrent d’être amicales.
Cependant, le moment d’exécuter le principal objet du voyage
approchait. Cook prit aussitôt ses mesures pour mettre à exécution les
instructions qu’il avait reçues. A cet effet, il expédia une partie des
observateurs avec Joseph Banks à Eimeo, l’une des îles voisines. Quatre
autres gagnèrent un endroit commode et assez éloigné du fort, où Cook
lui-même se proposait d’attendre le passage de la planète, et qui a
gardé le nom de «pointe de Vénus».
La nuit qui précéda l’observation s’écoula dans la crainte que le temps
ne fût pas favorable; mais, le 3 juin, le soleil se montra dès le matin
dans tout son éclat, et pas un nuage ne vint pendant toute la journée
gêner les observateurs.
«L’observation fut très fatigante pour les astronomes, dit M. W. de
Fonvielle dans un article de la _Nature_ du 28 mars 1874, car elle
commença à 9 heures 21 minutes du matin et se termina à 3 heures
10 minutes du soir, à un moment où la chaleur était étouffante. Le
thermomètre marquait 120 degrés Fahrenheit. Cook nous avertit, et
on le croit facilement, qu’il n’était pas sûr lui-même de la fin de
son observation. Dans de pareilles circonstances thermométriques,
l’organisme humain, cet admirable instrument, perd toujours de sa
puissance.»
En entrant sur le soleil, le bord de Vénus s’allongea comme s’il
avait été attiré par l’astre; il se forma un point noir ou ligament
obscur un peu moins noir que le corps de l’astre. Le même phénomène se
produisit lors du second contact intérieur.
«En somme, dit Cook, l’observation fut faite avec un égal succès au
fort et par les personnes que j’avais envoyées à l’est de l’île.
Depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, il n’y eut pas un
seul nuage au ciel, et nous observâmes, M. Green, le Dr Solander
et moi, tout le passage de Vénus avec la plus grande facilité. Le
télescope de M. Green et le mien étaient de la même force, et celui
du Dr Solander était plus grand. Nous vîmes tout autour de la planète
une atmosphère ou brouillard lumineux qui rendait moins distinct les
temps des contacts et surtout des contacts intérieurs, ce qui nous
fit différer les uns des autres dans nos observations plus qu’on ne
devait l’attendre.»
Tandis que les officiers et les savants étaient occupés de cette
observation importante, quelques gens de l’équipage, enfonçant la porte
du magasin aux marchandises, volèrent un quintal de clous. C’était là
un fait grave, qui pouvait avoir des conséquences désastreuses pour
l’expédition. Le marché se trouvait tout d’un coup encombré de cet
article d’échange, que les indigènes montraient le plus vif désir de
posséder, et il y avait à craindre de voir augmenter leurs exigences.
Un des voleurs fut découvert, mais on ne lui trouva que soixante-dix
clous, et, bien qu’on lui appliquât vingt-quatre coups de verge, il ne
voulut pas dénoncer ses complices.
D’autres incidents du même genre se produisirent encore, mais les
relations ne furent pas sérieusement troublées. Les officiers purent
donc faire quelques promenades dans l’intérieur de l’île, pour se
rendre compte des mœurs des habitants et se livrer aux recherches
scientifiques.
Ce fut pendant l’une de ces excursions que Joseph Banks rencontra une
troupe de musiciens ambulants et d’improvisateurs. Il ne s’aperçut pas
sans étonnement que la venue des Anglais et les diverses particularités
de leur séjour formaient le sujet des chansons indigènes. Banks
remonta assez loin dans l’intérieur la rivière qui se jetait dans la
mer à Matavaï, et put distinguer plusieurs traces d’un volcan depuis
longtemps éteint. Il planta et distribua aux indigènes un grand nombre
de graines potagères, telles que melons d’eau, oranges, limons, etc.,
et fit tracer près du fort un jardin, où il sema quantité de graines
qu’il avait prises à Rio-de-Janeiro.
Avant de lever l’ancre, Cook et ses principaux collaborateurs voulurent
accomplir le périple entier de l’île, à laquelle ils donnèrent une
trentaine de lieues de tour. Pendant ce voyage, ils se mirent en
relations avec les chefs des différents districts et recueillirent une
foule d’observations intéressantes sur les mœurs et les coutumes des
naturels.
L’une des plus curieuses consiste à laisser les morts se décomposer à
l’air libre et à n’enterrer que les ossements. Le cadavre est placé
sous un hangar de quinze pieds de long sur onze de large, avec une
hauteur proportionnée; l’un des bouts est ouvert, et les trois autres
côtés sont enfermés par un treillage d’osier. Le plancher sur lequel
repose le corps est élevé d’environ cinq pieds au-dessus de terre. Là,
le cadavre est étendu enveloppé d’étoffes, avec sa massue et une hache
de pierre. Quelques noix de coco, enfilées en chapelet, sont suspendues
à l’extrémité ouverte du hangar; une moitié de noix de coco, placée à
l’extérieur, est remplie d’eau douce, et un sac, renfermant quelques
morceaux de l’arbre à pain tout grillé, est attaché à un poteau. Cette
espèce de monument porte le nom de «toupapow». Comment a été introduit
cet usage singulier d’élever le mort au-dessus de la terre jusqu’à ce
que la chair soit consumée par la putréfaction? C’est ce qu’il fut
impossible de savoir. Cook remarqua seulement que les cimetières,
appelés «moraï», sont des lieux où les indigènes vont rendre une sorte
de culte religieux, et que jamais ceux-ci ne les virent s’en approcher
sans inquiétude.