par laquelle s’estimait être Abel Tasman, lorsqu’il découvrit les
îles d’Amsterdam et de Rotterdam, des Pilstaars, du Prince-Guillaume,
et les bas-fonds de Fleemskerk. C’est aussi celle qu’on assigne, à
peu de chose près, aux îles de Salomon. D’ailleurs, les pirogues que
nous avons vues voguer au large et dans le sud semblent indiquer
d’autres îles dans cette partie. Ainsi, ces terres paraissent former
une chaîne étendue sous le même méridien. Les îles qui composent cet
archipel des Navigateurs gisent sous le quatorzième parallèle austral
entre 171 et 172 degrés de longitude à l’ouest de Paris.»
Le scorbut commençait à reparaître avec l’épuisement des vivres
frais. Il fallait donc songer à relâcher de nouveau. Le 22 du
même mois et les jours suivants, furent reconnues les îles de
la Pentecôte, Aurore et l’île des Lépreux, qui font partie de
l’archipel des Nouvelles-Hébrides, qu’avait découvert Quiros en
1606. L’abordage paraissant facile, le commandant résolut d’envoyer
à terre un détachement qui rapporterait des cocos et d’autres fruits
antiscorbutiques. Pendant la journée, Bougainville alla le rejoindre.
Les matelots coupaient du bois, et les indigènes les aidaient à
l’embarquer. Malgré ces bonnes dispositions apparentes, ces derniers
n’avaient pas abandonné toute méfiance et conservaient leurs armes à
la main; ceux mêmes qui n’en avaient pas, tenaient de grosses pierres,
qu’ils étaient prêts à lancer. Quand les bateaux furent chargés de bois
et de fruits, Bougainville fit rembarquer tout son monde. Les indigènes
s’approchèrent à ce moment en troupe nombreuse, firent voler une grêle
de flèches, de lances et de zagaies; quelques-uns entrèrent même dans
l’eau pour mieux ajuster les Français. Plusieurs coups de fusil tirés
en l’air n’ayant produit aucun effet, une décharge bien nourrie fit
fuir les naturels.
[Illustration: CARTE de la côte orientale de la NOUVELLE HOLLANDE
d'après COOK. Gravé par E. Morieu.]
Quelques jours plus tard, un canot, qui cherchait un mouillage
sur la côte de l’île aux Lépreux, se mit dans le cas d’être attaqué.
Deux flèches, qui lui furent tirées, servirent de prétexte à la
première décharge, bientôt suivie d’un feu si nourri, que Bougainville
crut son embarcation en grand danger. Le nombre des victimes fut
considérable; les indigènes poussaient des cris épouvantables dans
les bois où ils s’étaient réfugiés. Ce fut un véritable massacre.
Le commandant, très inquiet de cette mousquetade prolongée, allait
détacher au secours de son canot une nouvelle embarcation, lorsqu’il le
vit doubler une pointe. Il lui fit aussitôt le signal de ralliement.
«Je pris, dit-il, des mesures pour que nous ne fussions plus déshonorés
par un pareil abus de la supériorité de nos forces.»
[Illustration: L’aventure de Barré. (Page 99.)]
Qu’elle est triste, cette facilité de tous les navigateurs à abuser
de leur puissance! Cette manie de la destruction, sans aucun mobile,
sans nécessité, sans attrait même, ne soulève-t-elle pas l’indignation?
A quelque nation qu’appartiennent les explorateurs, nous les voyons
commettre les mêmes actes. Ce n’est donc pas à tel ou tel peuple qu’il
faut faire ce reproche de cruauté, mais bien à l’humanité tout entière.
Après s’être procuré les ressources dont il avait besoin, Bougainville
reprit la mer.
Il semble que ce navigateur ait tenu surtout à faire beaucoup de
découvertes, car toutes les terres qu’il rencontre, il les reconnaît
très superficiellement, à la hâte, et de toutes les cartes, pourtant
assez nombreuses, qui illustrent sa relation de voyage, il n’en est
aucune qui embrasse en entier un archipel, qui résolve les diverses
questions que peut faire naître une nouvelle découverte. Ce n’est pas
ainsi que devait procéder le capitaine Cook. Ses explorations, toujours
conduites avec soin, avec une persévérance très rare, l’ont, par cela
même, classé bien au-dessus du navigateur français.
Ces terres, que les Français venaient de rencontrer, n’étaient autres
que les îles du Saint-Esprit, de Mallicolo, avec Saint-Barthélemy
et les îlots qui en dépendent. Bien qu’il eût parfaitement reconnu
l’identité de ce groupe avec la _Tierra del Espiritu-Santo_ de Quiros,
Bougainville ne put se dispenser de lui donner un nouveau nom, et
l’appela archipel des «Grandes-Cyclades»,--dénomination à laquelle on a
préféré celle de «Nouvelles-Hébrides».
«Je croirais volontiers, dit-il, que c’est son extrémité
septentrionale que Roggewein a vue sous le onzième parallèle, et
qu’il a nommée _Thienhoven_ et _Groningue_. Pour nous, quand nous y
atterrîmes, tout devait nous persuader que nous étions à la _Terre
australe du Saint-Esprit_. Les apparences semblaient se conformer au
récit de Quiros, et ce que nous découvrions chaque jour encourageait
nos recherches. Il est bien singulier que, précisément par la même
latitude et la même longitude où Quiros place sa grande baie de
_Saint-Jacques et Saint-Philippe_, sur une côte qui paraissait,
au premier coup d’œil, celle d’un continent, nous ayons trouvé un
passage de largeur égale à celle qu’il donne à l’ouverture de sa
baie. Le navigateur espagnol a-t-il mal vu? A-t-il voulu masquer
ses découvertes? Les géographes avaient-ils deviné, en faisant de
la Terre du Saint-Esprit un même continent avec la Nouvelle-Guinée?
Pour résoudre ce problème, il fallait suivre encore le même parallèle
pendant plus de 350 lieues. Je m’y déterminai, quoique l’état et la
quantité de nos vivres nous avertissent d’aller promptement chercher
quelque établissement européen. On verra qu’il s’en est peu fallu
que nous n’ayons été les victimes de notre constance.»
Tandis que Bougainville était dans ces parages, certaines affaires de
service l’ayant appelé sur sa conserve l’_Étoile_, il y vérifia un fait
singulier, objet, depuis quelque temps déjà, des conversations de tout
l’équipage. M. de Commerson, le naturaliste, avait pour domestique un
nommé Barré. Infatigable, intelligent, déjà botaniste très exercé, on
avait vu Barré prendre part à toutes les herborisations, porter les
boîtes, les provisions, les armes et les cahiers de plantes avec un
courage qui lui avait mérité du botaniste le surnom de sa «bête de
somme». Or, depuis quelque temps déjà, Barré passait pour être une
femme. Son visage glabre, le son de sa voix, sa réserve, et certains
autres indices semblaient justifier cette supposition, lorsqu’un fait,
arrivé à Taïti, vint changer les soupçons en certitude.
M. de Commerson était descendu à terre pour herboriser, et, suivant sa
coutume, Barré le suivait avec les boîtes, lorsqu’il est entouré par
les indigènes, qui, criant que c’est une femme, se mettent en devoir
de vérifier leurs assertions. Un enseigne, M. de Bournand, eut toutes
les peines du monde à le tirer des mains des naturels et à l’escorter
jusqu’à l’embarcation.
Durant sa visite à l’_Étoile_, Bougainville reçut la confession de
Barré. Tout en pleurs, l’aide naturaliste lui avoua son sexe, et
s’excusa d’avoir trompé son maître, en se présentant sous des habits
d’homme, au moment même de l’embarquement. N’ayant plus de famille,
ruinée par un procès, cette fille avait pris le vêtement masculin pour
se faire respecter. Elle savait, d’ailleurs, en s’embarquant, qu’elle
devait faire un voyage de circumnavigation, et cette perspective, loin
de l’effrayer, l’avait affermie dans sa résolution.
«Elle sera la première femme qui ait fait le tour du monde, dit
Bougainville, et je lui dois la justice qu’elle s’est toujours
conduite à bord avec la plus scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide
ni jolie, et n’a pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut
convenir que, si les deux vaisseaux eussent fait naufrage sur quelque
île déserte, la chance eût été fort singulière pour Barré.»
Ce fut le 29 mai que l’expédition cessa de voir la terre. La route fut
dirigée à l’ouest. Le 4 juin, par 15° 50′ de latitude et 148° 10′ de
longitude est, fut aperçu un très dangereux écueil, qui émerge si peu
de l’eau, qu’à deux lieues de distance on ne le voit pas du haut des
mâts. La rencontre d’autres brisants, de quantité de troncs d’arbres,
de fruits et de goémons, la tranquillité de la mer, tout indiquait le
voisinage d’une grande terre au sud-est. C’était la Nouvelle-Hollande.
Bougainville résolut alors de sortir de ces parages dangereux, où il
n’avait chance de rencontrer qu’une région ingrate, une mer semée
d’écueils et de bas-fonds. Une autre raison le pressait de changer de
route: ses provisions tiraient à leur fin, la viande salée infectait,
et l’on préférait se nourrir des rats que l’on pouvait prendre. Il ne
restait plus que pour deux mois de pain et quarante jours de légumes.
Tout commandait de remonter au nord.
Malheureusement, les vents du sud cessèrent, et, lorsqu’ils se
rétablirent, ce fut pour mettre l’expédition à deux doigts de sa perte.
Le 10 juin, la terre fut aperçue au nord. C’était le fond du golfe de
la Louisiade qui a reçu le nom de Cul-de-Sac-de-l’Orangerie. Le pays
était splendide. Au bord de la mer, une plaine basse, couverte d’arbres
et de bosquets, dont les senteurs embaumées parvenaient jusqu’aux
navires, se relevait en amphithéâtre vers les montagnes qui perdaient
leur cime dans les nues.
Bientôt, il devint impossible de visiter cette riche et fertile
contrée, tout autant que de chercher, dans l’ouest, un passage au
sud de la Nouvelle-Guinée, qui, par le golfe de Carpentarie, aurait
rapidement conduit aux Moluques. D’ailleurs, ce passage existait-il?
Rien n’était plus problématique, car on croyait avoir vu la terre
s’étendre au loin dans l’ouest. Il fallait sortir au plus tôt du golfe
où l’on s’était imprudemment engagé.
Mais il y a loin du désir à la réalité. Jusqu’au 21 juin, les deux
bâtiments s’efforcèrent, vainement, de s’éloigner, dans l’ouest, de
cette côte semée d’écueils et de brisants, sur laquelle le vent et les
courants semblaient vouloir les affaler. La brume et la pluie se mirent
si bien de la partie qu’il n’y avait moyen de marcher de conserve
avec l’_Étoile_ qu’en tirant des coups de canon. Si le vent venait à
changer, on en profitait aussitôt pour prendre du large; mais il ne
tardait pas à souffler encore de l’est-sud-est, et le chemin qu’on
avait gagné était bientôt reperdu. Pendant cette rude croisière, il
fallut diminuer la ration de pain et de légumes, défendre, sous des
peines sévères, de manger les vieux cuirs, et sacrifier la dernière
chèvre qui fût à bord.
Le lecteur, tranquillement assis au coin de son feu, se figure
difficilement avec quelles inquiétudes on naviguait sur ces mers
inconnues, menacé de toutes parts de la rencontre inopinée d’écueils
et de brisants, avec des vents contraires, des courants ignorés et un
brouillard qui cachait la vue des dangers.
Ce fut seulement le 26 que fut doublé le cap de la Délivrance. Il était
désormais possible de faire route au nord-nord-est.
Deux jours plus tard, on avait fait à peu près soixante lieues dans le
nord, lorsqu’on aperçut plusieurs terres à l’avant. Bougainville, dans
sa pensée, les rattachait au groupe de la Louisiade; mais elles sont
plus ordinairement considérées comme dépendant de l’archipel Salomon,
que Carteret, qui les avait vues l’année précédente, ne croyait pas
plus avoir retrouvées que le navigateur français.
De nombreuses pirogues sans balancier ne tardèrent pas à entourer les
deux navires. Elles étaient montées par des hommes aussi noirs que des
Africains, aux cheveux crépus, longs et de couleur rousse. Armés de
zagaies, ils poussaient de grands cris et annonçaient des dispositions
peu pacifiques. Au reste, il fallut renoncer à accoster. La lame
brisait partout avec violence, et la plage était si étroite qu’à peine
semblait-il y en avoir.
Entouré d’îles de tous côtés, noyé dans une brume épaisse, Bougainville
donna, d’instinct, dans un passage large de quatre ou cinq lieues,
où la mer était si mauvaise que l’_Étoile_ fut forcée de fermer ses
écoutilles. Sur la côte orientale fut aperçue une jolie baie, qui
promettait un bon mouillage. Des embarcations furent envoyées pour
sonder. Tandis qu’elles étaient occupées à ce travail, une dizaine de
pirogues, sur lesquelles pouvaient être embarqués cent cinquante hommes
armés de boucliers, de lances et d’arcs, s’avancèrent contre elles.
Ces pirogues se séparèrent bientôt en deux bandes pour envelopper
les embarcations françaises. Les naturels, dès qu’ils furent arrivés
à portée, firent pleuvoir sur les bateaux une nuée de flèches et de
javelots. Une première décharge ne les arrêta pas. Il en fallut une
seconde pour les mettre en fuite. Deux pirogues, dont l’équipage
s’était jeté à la mer, furent capturées. Longues et bien travaillées,
elles étaient décorées, à l’avant, d’une tête d’homme sculptée, dont
les yeux étaient de nacre, les oreilles d’écaille de tortue, les lèvres
peintes en rouge. Le cours d’eau où cette attaque s’était produite
reçut le nom de rivière des Guerriers, et l’île prit celui de Choiseul,
en l’honneur du ministre de la marine.
A la sortie de ce passage, une nouvelle terre fut découverte: c’est
l’île Bougainville, dont l’extrémité septentrionale ou cap de Laverdy
semble se joindre à l’île de Bouka. Cette dernière, que Carteret
avait vue l’année précédente et qu’il avait appelée Winchelsea,
paraissait excessivement peuplée, si l’on en juge d’après le nombre
de cases dont elle était couverte. Les habitants, que Bougainville
qualifie de nègres, sans doute pour les distinguer des Polynésiens
et des Malais, sont des Papuas, de la même race que les indigènes de
la Nouvelle-Guinée. Leurs cheveux crépus et courts étaient teints
de rouge, leurs dents avaient emprunté la même couleur au bétel,
qu’ils mâchent constamment. La côte, plantée de cocotiers et d’autres
arbres, promettait des rafraîchissements en abondance; mais les vents
contraires et les courants entraînèrent rapidement les deux navires.
Le 6 juillet, Bougainville jetait l’ancre sur la côte méridionale de la
Nouvelle-Irlande, qui avait été découverte par Schouten, dans le port
Praslin, à l’endroit même où Carteret s’était arrêté.
«Nous envoyâmes à terre nos pièces à l’eau, dit la relation; nous y
dressâmes quelques tentes, et l’on commença à faire l’eau, le bois et
les lessives, toutes choses de première nécessité. Le débarquement
était magnifique, sur un sable fin, sans aucune roche ni vague;
l’intérieur du port, dans un espace de quatre cents pas, contenait
quatre ruisseaux. Nous en prîmes trois pour notre usage; un destiné
à faire l’eau de la _Boudeuse_, un second pour celle de l’_Étoile_,
le troisième pour laver. Le bois se trouvait au bord de la mer, et
il y en avait de plusieurs espèces, toutes très bonnes à brûler,
quelques-unes superbes pour les ouvrages de charpente, de menuiserie
et même de tabletterie. Les deux vaisseaux étaient à portée de la
voix l’un de l’autre et de la rive. D’ailleurs, le port et ses
environs, fort au loin, étaient inhabités, ce qui nous procurait
une paix et une liberté précieuses. Ainsi, nous ne pouvions désirer
un ancrage plus sûr, un lieu plus commode pour faire l’eau, le bois
et les diverses réparations dont les navires avaient le plus urgent
besoin, et pour laisser errer à leur fantaisie nos scorbutiques dans
les bois. Tels étaient les avantages de cette relâche; elle avait
aussi ses inconvénients. Malgré les recherches que l’on en fit, on
n’y découvrit ni cocos, ni bananes, ni aucune des ressources qu’on
aurait pu, de gré ou de force, tirer d’un pays habité. Si la pêche
n’était pas abondante, on ne devait attendre, ici, que la sûreté et
le strict nécessaire. Il y avait alors tout lieu de craindre que les
malades ne s’y rétablissent pas. A la vérité, nous n’en avions pas
qui fussent attaqués fortement; mais plusieurs étaient atteints, et,
s’ils ne s’amendaient point ici, le progrès du mal ne pouvait plus
être que rapide.»
Il y avait à peine quelques jours que les Français étaient arrêtés en
cet endroit, lorsqu’un matelot trouva un morceau de plaque de plomb,
sur lequel se lisait encore un fragment d’inscription en anglais.
On n’eut pas de peine à retrouver l’endroit où Carteret avait campé
l’année précédente.
Les ressources que le pays offrait aux chasseurs étaient des plus
médiocres. Ils aperçurent bien quelques sangliers ou cochons marrons,
mais il leur fut impossible de les tirer. En revanche, ils abattirent
des pigeons de la plus grande beauté, au ventre et au cou d’un gris
blanc, au plumage vert doré, des tourterelles, des veuves, des
perroquets, des oiseaux couronnés et une espèce de corbeau dont le
cri ressemble, à s’y méprendre, à l’aboiement d’un chien. Les arbres
étaient grands et magnifiques; c’étaient le bétel, l’arec, le jonc, le
poivrier, etc.
Les reptiles malfaisants fourmillaient dans ces terrains marécageux,
au milieu de ces forêts vierges, serpents, scorpions et quantité
d’autres animaux venimeux. Il n’y en avait malheureusement pas que sur
terre. Un matelot qui cherchait des «marteaux», molusque bivalve très
rare, fut piqué par une espèce de serpent. Après cinq ou six heures
de souffrances terribles et de convulsions effrayantes, les douleurs
diminuèrent, et enfin, la thériaque et l’eau de lusse, qu’on lui avait
administrées après la morsure, le remirent sur pied. Cet accident
ralentit singulièrement le zèle des amateurs de conchyliologie.
Le 22, après une grosse tourmente, les navires ressentirent plusieurs
secousses de tremblement de terre, la mer haussa et baissa plusieurs
fois de suite, ce qui effraya terriblement les matelots occupés
à pêcher. Malgré la pluie et les orages, qui se succédaient sans
discontinuer, tous les jours, un détachement partait à la recherche des
lataniers, des palmistes et des tourterelles. On se promettait monts et
merveilles; mais, le plus souvent, on revenait les mains vides et sans
autre résultat que d’être trempé jusqu’aux os. Une curiosité naturelle,
mille fois plus belle que les merveilles inventées pour l’ornement des
palais des souverains, attirait chaque jour, à quelque distance du
mouillage, de nombreux visiteurs qui ne se lassaient pas de l’admirer.
«C’était une cascade. La décrire serait impossible. Il faudrait, pour
en faire comprendre toute la beauté, reproduire par le pinceau les
feux étincelants des nappes frappées par le soleil, l’ombre vaporeuse
des arbres tropicaux qui s’élançaient de l’eau même, et les jeux
fantastiques de la lumière sur un paysage grandiose, que la main de
l’homme n’avait pas encore gâté.»
Dès que le temps changea, les vaisseaux quittèrent le port Praslin et
continuèrent à suivre la côte de la Nouvelle-Bretagne, jusqu’au 3 août.
L’_Étoile_, attaquée en route par une multitude de pirogues, avait été
obligée de répondre aux pierres et aux flèches par quelques coups de
fusil qui avaient mis en fuite les assaillants. Le 4, furent aperçues
les terres nommées par Dampier île Mathias et île Orageuse. Trois jours
plus tard fut reconnue l’île des Anachorètes, ainsi nommée parce qu’un
grand nombre de pirogues, occupées à la pêche, ne se dérangèrent pas à
la vue de l’_Étoile_ et de la _Boudeuse_, dédaignant de nouer aucune
relation avec ces étrangers.
Après une série d’îlots à demi submergés, sur lesquels les bâtiments
faillirent s’échouer, et que Bougainville nomma l’Échiquier, la côte de
la Nouvelle-Guinée fut aperçue. Haute et montueuse, elle courait dans
l’ouest-nord-ouest. Le 12, fut découverte une grande baie; mais les
courants qui, jusqu’alors, avaient été contraires, ne tardèrent pas à
entraîner les bâtiments loin de cette baie, signalée, à plus de vingt
lieues au large, par deux sentinelles gigantesques, les monts Cyclope
et Bougainville.
[Illustration: GOLFE ET ILES DE LA LOUISIADE (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Les îles Arimoa, dont la plus grande n’a que quatre milles d’étendue,
furent reconnues ensuite; mais le mauvais temps et les courants
obligèrent les deux navires à tenir la haute mer et à cesser toute
exploration. Il fallut cependant se rapprocher de la terre pour ne
pas commettre quelque erreur dangereuse, et manquer le débouquement
dans la mer des Indes. Les îles Mispulu et Waigiou, cette dernière
à l’extrémité nord-est de la Nouvelle-Guinée, furent successivement
dépassées.
Le canal des Français, qui permit aux bâtiments de quitter cet amas
de petites îles et de rochers, fut heureusement franchi. Dès lors,
Bougainville pénétrait dans l’archipel des Moluques, où il comptait
trouver les rafraîchissements nécessaires pour les quarante-cinq
scorbutiques qu’il comptait à son bord.
[Illustration: Portrait de Cook. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Dans l’ignorance absolue des événements qui avaient pu se passer en
Europe depuis son départ, Bougainville ne voulait pas se risquer dans
une colonie où il n’aurait pas été le plus fort. Le petit comptoir que
les Hollandais avaient établi sur l’île de Boero ou Bourou, convenait
parfaitement à ses projets, d’autant mieux qu’il était facile de
s’y procurer des rafraîchissements. Les équipages reçurent, avec la
joie la plus vive, l’ordre de pénétrer dans le golfe de Cajeti. Il
n’était personne à bord qui n’eût ressenti les atteintes du scorbut,
et la moitié des équipages se trouvait, dit Bougainville, dans
l’impossibilité absolue de faire son service.
«Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si
cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées
étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments
dégoûtants et malsains. Combien cette situation embellissait encore
à nos yeux le charmant paysage des îles Boero! Dès le milieu de la
nuit, une odeur agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les
îles Moluques sont couvertes, s’était fait sentir à plusieurs lieues
en mer et avait semblé l’avant-coureur qui annonçait la fin de nos
maux. L’aspect du bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui
des vaisseaux à l’ancre, la vue des bestiaux errant dans les prairies
qui environnent le bourg, causèrent des transports, que j’ai partagés
sans doute, et que je ne saurais dépeindre.»
A peine la _Boudeuse_ et l’_Étoile_ avaient-elles mouillé, que le
résident du comptoir envoya deux soldats s’informer, auprès du
commandant français, des motifs qui le faisaient s’arrêter en cet
endroit, alors qu’il devait savoir que l’entrée n’en était permise
qu’aux seuls navires de la Compagnie des Indes. Bougainville lui
dépêcha aussitôt un officier chargé d’expliquer que, pressé par la
faim et la maladie, il était forcé d’entrer dans le premier port qu’il
rencontrait sur sa route. D’ailleurs, il quitterait Boero dès qu’il
aurait reçu les secours dont il avait le plus urgent besoin, et qu’il
réclamait au nom de l’humanité. Le résident lui renvoya alors l’ordre
du gouverneur d’Amboine qui lui défendait expressément de recevoir dans
son port aucun navire étranger, et pria Bougainville de vouloir bien
consigner par écrit les motifs de sa relâche, afin de pouvoir prouver à
son supérieur qu’il n’avait enfreint ses ordres que sous la pression de
la plus impérieuse nécessité.
Lorsque Bougainville eut signé ce certificat, la plus franche
cordialité présida aux rapports qui s’établirent aussitôt avec les
Hollandais. Le résident voulut recevoir à sa table l’état-major des
deux navires, et une convention fut conclue pour la fourniture de la
viande fraîche. Le pain fut remplacé par le riz, nourriture ordinaire
des Hollandais, et les légumes frais, qui ne sont point communément
cultivés dans cette île, furent fournis aux équipages par le résident,
qui les tira du jardin de la Compagnie. Certes, il eût été à souhaiter
pour le rétablissement des malades qu’on pût prolonger cette relâche;
mais la fin de la mousson d’est pressait Bougainville de partir pour
Batavia.
Ce fut le 7 septembre que le commandant quitta Boero, avec la
persuasion que la navigation dans cet archipel n’était pas aussi
difficile que les Hollandais voulaient bien le dire. Quant à se fier
aux cartes françaises, il n’y fallait pas compter; elles étaient plus
propres à faire perdre les navires qu’à les guider. Bougainville
dirigea donc sa route par les détroits de Button et de Saleyer. Ce
chemin, fréquenté par les Hollandais, était très peu connu des autres
nations. Aussi la relation décrit-elle avec le plus grand soin et de
cap en cap le chemin qu’il a suivi. Nous n’insisterons pas sur cette
partie du voyage, bien qu’elle ait été très instructive; mais, par cela
même, elle s’adresse spécialement aux hommes du métier.