Les Français reconnurent ensuite plusieurs baies, caps et havres où

ils entrèrent en relâche. Ce sont la baie Bougainville, où l’_Étoile_

fut radoubée, le port Beau-Bassin, la baie de la Cormandière, à la

côte de la Terre de Feu, le cap Forward, qui forme la pointe la plus

méridionale du détroit et de la Patagonie, la baie de la Cascade, sur

la Terre de Feu, dont la sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité

à faire de l’eau et du bois font un asile qui ne laisse rien à désirer

aux navigateurs. Ces ports, que Bougainville venait de découvrir, sont

précieux en ce qu’ils permettent de prendre des bordées avantageuses

pour doubler le cap Forward, un des points les plus redoutés des

marins à cause des vents impétueux et contraires qu’on y rencontre

ordinairement.

L’année 1768 fut commencée dans la baie Fortescue, au fond de laquelle

s’ouvre le port Galant, dont le plan avait été autrefois très

exactement levé par M. de Gennes. Un temps détestable, dont le plus

mauvais hiver de Paris ne peut donner une idée, y retint l’expédition

française pendant plus de trois semaines. Elle y fut visitée par une

bande de «Pécherais», habitants de la Terre de Feu, qui montèrent à

bord des navires.

«On les fit chanter, dit la relation, danser, entendre des

instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent avec

grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils

dévoraient tout ce qu’on leur présentait..... Ils ne témoignèrent

aucune surprise, ni à la vue des navires, ni à celle des objets

divers qu’on offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour

être surpris de l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées

élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de

l’industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et

ses phénomènes.... Ces sauvages sont petits, vilains, maigres, et

d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant pour

vêtement que de mauvaises peaux de loups marins, trop petites pour

les envelopper...... Leurs femmes sont hideuses, et les hommes

semblent avoir pour elles peu d’égards.... Ces sauvages habitent

pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans des cabanes, au milieu

desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de

coquillages; cependant, ils ont des chiens et des lacs faits de barbe

de baleine... Au reste, ils paraissent assez bonnes gens, mais ils

sont si faibles, qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré... De

tous les sauvages que j’ai vus, les Pécherais sont les plus dénués de

tout.»

La relâche en cet endroit fut attristée par un pénible événement. Un

enfant d’une douzaine d’années était venu à bord, où on lui avait

donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas l’usage

qu’il en devait faire. Ces sauvages ont, paraît-il, l’habitude de

s’enfoncer dans la gorge des morceaux de talc en guise de talisman. Ce

garçon en avait, sans doute, voulu faire autant avec le verre; aussi,

lorsque les Français débarquèrent, ils le trouvèrent en proie à des

vomissements violents et à des crachements de sang. Son gosier et ses

gencives étaient coupés et ensanglantés. Malgré les enchantements et

les frictions enragées d’un jongleur, ou peut-être même à cause de ce

massage par trop énergique, l’enfant souffrait énormément, et il ne

tarda pas à mourir. Ce fut pour les Pécherais le signal d’une fuite

précipitée. Ils craignaient sans doute que les Français ne leur eussent

jeté un sort et qu’ils ne vinssent tous à mourir de la même manière.

Le 16 janvier, alors qu’elle essayait de gagner l’île Rupert, la

_Boudeuse_ fut entraînée par le courant à une demi-encâblure du rivage.

L’ancre, qui avait été aussitôt jetée, cassa, et, sans une petite brise

de terre, la frégate échouait. Il fallut regagner le havre Galant.

C’était à propos, car, le lendemain, se déchaînait un épouvantable

ouragan.

«Après avoir essuyé pendant vingt-six jours, au port Galant, des

vents constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un

bon vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi

pour nous amener dans la mer Pacifique, exemple que je crois unique

d’une navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au

débouquement. J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap

des Vierges jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues.

Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire.... Malgré les

difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de

Magellan (et ici Bougainville est absolument d’accord avec Byron),

je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap

Horn, depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. Pendant

les autres mois de l’année, je prendrais le parti de passer à mer

ouverte. Le vent contraire et la grosse mer ne sont pas des dangers,

au lieu qu’il n’est pas sage de se mettre à tâtons entre des terres.

On sera sans doute retenu quelque temps dans le détroit, mais ce

retard n’est pas en pure perte. On y trouve en abondance de l’eau, du

bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons, et

assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans

un équipage qui serait parvenu à la mer Occidentale en doublant le

cap Horn que dans celui qui y sera entré par le détroit de Magellan.

Lorsque nous en sortîmes, nous n’avions personne sur les cadres.»

Cette opinion de Bougainville a, jusqu’à ces derniers temps, rencontré

de nombreux contradicteurs, et la route qu’il avait si chaudement

recommandée demeura tout à fait abandonnée des navigateurs. A plus

forte raison en est-il de même aujourd’hui que la vapeur a transformé

complètement la marine et changé toutes les conditions de l’art

nautique.

A peine avait-il pénétré dans la mer du Sud, que Bougainville, à sa

grande surprise, trouva les vents du sud. Aussi dut-il renoncer à

gagner l’île de Juan-Fernandez, comme il l’avait résolu.

Il avait été convenu avec le commandant de l’_Étoile_, M. de La

Giraudais, que, dans le but de découvrir un plus grand espace de mer,

les deux bâtiments se tiendraient aussi éloignés l’un de l’autre

qu’il serait nécessaire pour ne pas se perdre de vue, et que chaque

soir la flûte rallierait la frégate en se tenant à la distance d’une

demi-lieue, de façon que, si la _Boudeuse_ venait à rencontrer quelque

danger, l’_Étoile_ pût facilement l’éviter.

Bougainville chercha quelque temps l’île de Pâques sans la trouver.

Puis, il gagna, pendant le mois de mars, le parallèle des terres et des

îles marquées par erreur, sur la carte de M. Bellin, sous le nom d’îles

de Quiros. Le 22 du même mois, il eut connaissance de quatre îlots,

auxquels il donna le nom des Quatre-Facardins, et qui faisaient partie

de cet archipel Dangereux, amas d’îlots madréporiques, bas et noyés,

que tous les navigateurs, qui pénétraient dans l’océan Pacifique par le

détroit de Magellan ou le cap Horn, semblaient s’être donné le mot pour

rencontrer. Un peu plus loin fut découverte une île fertile, habitée

par des sauvages entièrement nus et armés de longues piques qu’ils

brandissaient avec des démonstrations de menace, ce qui lui valut le

nom d’île des Lanciers.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons eu déjà l’occasion de dire

à plusieurs reprises au sujet de la nature de ces îles, de leur

difficulté d’accès, de leur population sauvage et inhospitalière.

Cette même île des Lanciers fut appelée par Cook Thrum-Cap; et l’île

de la Harpe, que Bougainville reconnut le 24, est l’île Bow du même

navigateur.

[Illustration: L’île des Lanciers. (Page 87.)]

Le commandant, sachant que Roggewein avait failli périr en visitant ces

parages et pensant que l’intérêt de leur exploration ne valait pas les

dangers qu’on pourrait courir, marcha au sud et perdit bientôt de vue

cet immense archipel, qui s’étend sur une longueur de cinq cents lieues

et ne comprend pas moins de soixante îles ou groupes d’îles.

Le 2 avril, Bougainville aperçut une montagne haute et escarpée, à

laquelle il imposa le nom de pic de la Boudeuse. C’était l’île Maïtea,

que Quiros avait déjà nommée la Dezana. Le 4, au lever du soleil, les

navires étaient en présence de Taïti, longue île composée de deux

presqu’îles réunies par une langue de terre qui n’a pas plus d’un mille

de large.

[Illustration: Pirogues des îles Marquises. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Plus de cent pirogues à balancier ne tardèrent pas à entourer les deux

bâtiments; elles étaient chargées de cocos et d’une foule de fruits

délicieux, qu’on échangea facilement contre toute sorte de bagatelles.

Lorsque la nuit survint, le rivage s’éclaira de mille feux, auxquels on

répondit du bord en lançant quelques fusées.

«L’aspect de cette côte, élevée en amphithéâtre, dit Bougainville,

nous offrait le plus riant spectacle. Quoique les montagnes y soient

d’une grande hauteur, le rocher n’y montre nulle part son aride

nudité; tout y est couvert de bois. A peine en crûmes nous nos yeux,

lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres jusqu’à sa cime

isolée, qui s’élevait au niveau des montagnes, dans l’intérieur de

la partie méridionale de l’île; il ne paraissait pas avoir plus de

trente toises de diamètre et il diminuait de grosseur en montant;

on l’eût pris de loin pour une pyramide immense, que la main d’un

décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillage. Les

terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets,

et, dans toute l’étendue de la côte, il règne sur les bords de

la mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie

couverte de plantations. C’est là que, au milieu des bananiers, des

cocotiers et d’autres arbres chargés de fruits, nous aperçûmes les

maisons des insulaires.»

Toute la journée du lendemain se passa en échanges. Outre des fruits,

les indigènes offraient des poules, des pigeons, des instruments de

pêche, des outils, des étoffes, des coquilles, pour lesquels ils

demandaient des clous et des pendants d’oreilles.

Le 6 au matin, après trois jours passés à louvoyer pour reconnaître la

côte et y chercher une rade, Bougainville se détermina à mouiller dans

la baie qu’il avait vue le jour de son arrivée.

«L’affluence des pirogues, dit-il, fut si grande autour des

vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au

milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant «Tayo!» qui

veut dire «ami», et nous donnant mille témoignages d’amitié....

Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas pour

l’agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et

qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec

avantage.»

Le cuisinier de Bougainville avait trouvé moyen de s’échapper, malgré

les défenses qui avaient été faites, et de gagner le rivage. Mais il

ne fut pas plus tôt arrivé à terre, qu’il se vit entouré d’une foule

considérable, qui le déshabilla entièrement pour considérer toutes

les parties de son corps. Il ne savait ce qu’on allait faire de lui

et déjà il se croyait perdu, lorsque les indigènes lui remirent ses

habits et le ramenèrent à bord plus mort que vif. Bougainville voulait

le réprimander; mais le pauvre homme lui avoua qu’il aurait beau le

menacer, jamais il ne lui ferait autant de peur qu’il venait d’en avoir

à terre.

Dès que le bâtiment fut amarré, Bougainville descendit sur le rivage

avec quelques officiers pour reconnaître l’aiguade. Une foule énorme ne

tarda pas à les entourer et à les considérer avec une extrême curiosité

tout en criant: «Tayo! tayo!» Un indigène les reçut dans sa maison

et leur fit servir des fruits, des poissons grillés et de l’eau. En

regagnant la plage, les Français furent arrêtés par un insulaire d’une

belle figure qui, couché sous un arbre, leur offrit de partager le

gazon qui lui servait de siège.

«Nous l’acceptâmes, dit Bougainville. Cet homme alors se pencha vers

nous, et d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle

un autre Indien soufflait avec le nez, il nous chanta lentement

une chanson, sans doute anacréontique; scène charmante et digne du

pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper

et coucher à bord. Nous leur fîmes entendre flûte, basse, violon,

et nous leur donnâmes un feu d’artifice composé de fusées et de

serpenteaux. Ce spectacle leur causa une surprise mêlée d’effroi.»

Avant d’aller plus loin et de reproduire d’autres extraits du récit

de Bougainville, nous croyons à propos de prévenir le lecteur de ne

pas prendre au pied de la lettre ces tableaux dignes des _Bucoliques_.

L’imagination fertile du narrateur veut tout embellir. Les scènes

ravissantes qu’il a sous les yeux, cette nature pittoresque ne lui

suffisent pas, et il croit ajouter de nouveaux agréments au tableau,

quand il ne fait que le charger. Ce travail, il l’accomplit de bonne

foi, presque inconsciemment. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne

faut accepter toutes ces descriptions qu’avec une extrême réserve.

De cette tendance générale à cette époque, nous trouvons un exemple

assez singulier dans le récit du second voyage de Cook. Le peintre

qui avait été attaché à l’expédition, M. Hodges, voulant représenter

le débarquement des Anglais dans l’île de Middelbourg, nous peint

des individus qui n’ont pas le moins du monde l’air océanien, et

qu’avec leur toge on prendrait bien plutôt pour des contemporains de

César ou d’Auguste. Et, cependant, il avait eu les originaux sous

les yeux, et rien ne lui eût été plus facile que de représenter avec

fidélité une scène dont il avait été témoin! Comme nous savons mieux

aujourd’hui respecter la vérité! Nulle broderie, nul enjolivement

dans les relations de nos voyageurs! Si quelque fois ce n’est qu’un

procès-verbal un peu sec, qui ne plaît que médiocrement à l’homme du

monde, le savant y trouve presque toujours les éléments d’une étude

sérieuse, les bases d’un travail utile à l’avancement de la science.

Ces réserves faites, continuons à suivre le narrateur.

Sur les bords de la petite rivière qui débouchait au fond de la baie,

Bougainville fit installer ses malades et ses pièces à eau avec une

garde pour leur sûreté. Ces dispositions ne furent pas sans éveiller

la susceptibilité et la méfiance des indigènes. Ceux-ci voulaient bien

permettre aux étrangers de débarquer et de se promener dans leur île

pendant le jour, mais à la condition de les voir coucher à bord des

bâtiments. Bougainville insista, et, finalement, il dut fixer la durée

de son séjour.

Dès ce moment, la bonne harmonie se rétablit. Un hangar très vaste fut

désigné pour recevoir les scorbutiques, au nombre de trente-quatre,

et leur garde, qui se composait de trente hommes. Ce hangar fut

soigneusement fermé de tous les côtés, et l’on n’y laissa qu’une issue

devant laquelle les indigènes apportaient en masse les objets qu’ils

voulaient échanger. Le seul ennui qu’on eut à supporter, ce fut d’avoir

constamment l’œil sur tout ce qui avait été débarqué, car «il n’y a

point en Europe de plus adroits filous que ces gens-là.» Suivant une

louable coutume qui commençait à se généraliser, Bougainville fit

cadeau au chef de ce canton d’un couple de dindes et de canards mâles

et femelles, puis il fit défricher un terrain, où il sema du blé, de

l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons, etc.

Le 10, un insulaire fut tué d’un coup de feu, sans que Bougainville,

malgré les plus exactes perquisitions, pût connaître l’auteur de

cet abominable assassinat. Les naturels crurent sans doute que leur

compatriote s’était mis dans son tort, car ils continuèrent à alimenter

le marché avec leur confiance accoutumée. Cependant, le capitaine

savait que la rade n’était pas bien abritée; de plus, le fond était

d’un gros corail.

Le 12, pendant un coup de vent, la _Boudeuse_, dont le grelin d’une

ancre avait été coupé par le corail, faillit causer de grosses avaries

à l’_Étoile_, sur laquelle elle avait dérivé. Tandis que les hommes

restés à bord étaient occupés à réparer les avaries, et qu’un canot

était allé à la recherche d’une seconde passe qui aurait permis aux

bâtiments de sortir par tous les vents, Bougainville apprit que trois

insulaires avaient été tués ou blessés dans leurs cases à coups de

bayonnette, et que, l’alarme s’étant répandue, tous les naturels

avaient fui dans l’intérieur du pays.

Malgré le danger que pouvaient courir les bâtiments, le capitaine

descendit aussitôt à terre et fit mettre aux fers les auteurs présumés

d’un crime qui aurait pu soulever contre les Français toute la

population. Grâce à cette mesure rigoureuse et immédiate, les indigènes

se calmèrent et la nuit se passa sans incident.

D’ailleurs, les inquiétudes les plus vives de Bougainville n’étaient

pas de ce côté. Il rentra donc à son bord dès que ce fut possible.

Pendant un fort grain accompagné de rafales, d’une grosse houle et de

tonnerre, les deux navires eussent été jetés à la côte sans un vent de

terre qui s’éleva fort à propos. Les grelins des ancres se rompirent,

et peu s’en fallut que les bâtiments ne s’échouassent sur des brisants,

où ils n’auraient pas tardé à être démolis. Par bonheur, l’_Étoile_ put

prendre le large, et bientôt la _Boudeuse_ fit de même, abandonnant sur

cette rade foraine six ancres, qui lui eussent été d’un grand secours

pendant le reste de la campagne.

Dès qu’ils s’étaient aperçus du prochain départ des Français, les

insulaires étaient venus, en foule, avec des rafraîchissements de

toute sorte. En même temps, un indigène, appelé Aotourou, demanda

et finit par obtenir la permission de suivre Bougainville dans son

voyage. Arrivé en Europe, Aotourou demeura onze mois à Paris, où il

trouva, auprès de la meilleure société, l’accueil le plus empressé

et le plus bienveillant. En 1770, lorsqu’il voulut retourner dans sa

patrie, le gouvernement saisit une occasion pour le faire passer à

l’Ile de France. Il devait se rendre à Taïti aussitôt que la saison le

permettrait; mais il mourut dans cette île, sans avoir pu transporter

dans son pays l’immense cargaison d’outils de première nécessité, de

graines et de bestiaux qui lui avait été remise par le gouvernement

français.

Taïti, qui reçut de Bougainville le nom de Nouvelle-Cythère, à cause de

la beauté de ses femmes, est la plus grande du groupe de la Société.

Bien qu’elle ait été visitée par Wallis, comme nous l’avons dit plus

haut, nous reproduirons certains des renseignements que nous devons à

Bougainville.

Les principales productions étaient alors le coco, la banane, l’arbre

à pain, l’igname, le curassol, la canne à sucre, etc. M. de Commerson,

naturaliste, embarqué sur l’_Étoile_, y reconnaissait la flore des

Indes. Les seuls quadrupèdes étaient les cochons, les chiens et les

rats, qui pullulaient.

«Le climat est si sain, dit Bougainville, que, malgré les travaux

forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent

continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent

sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade.

Les scorbutiques que nous y avions débarqués et qui n’y ont pas

eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont

rétablis en très peu de temps, au point que quelques-uns ont été

depuis parfaitement guéris à bord. Au reste, la santé et la force

des insulaires, qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents,

et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de

lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune

incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière

de leurs dents, qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles

meilleures preuves et de la salubrité de l’air et de la bonté du

régime que suivent les habitants!»

Le caractère de ces peuples parut doux et bon. S’il ne semble pas qu’il

y ait chez eux de guerres civiles, bien que le pays soit partagé en

petits cantons dont les chefs sont indépendants les uns des autres, ils

sont toutefois assez fréquemment en guerre avec les habitants des îles

voisines. Non contents de massacrer les hommes et les enfants mâles

pris les armes à la main, ils leur enlèvent la peau du menton avec la

barbe, et conservent précieusement ce hideux trophée. Bougainville

ne recueillit sur leur religion et leurs cérémonies, que des notions

extrêmement vagues. Il fut cependant à même de constater le culte

qu’ils rendent aux morts. Ils conservent longtemps les cadavres à

l’air libre, sur une sorte d’échafaud abrité par un hangar. Malgré

la puanteur qu’exhalent ces corps en décomposition, les femmes vont

pleurer dans le voisinage de ces monuments une partie du jour, et

arrosent de leurs larmes et d’huile de coco les dégoûtantes reliques de

leur affection.

Les productions du sol sont tellement abondantes, elles exigent si

peu de travail, que les hommes et les femmes vivent dans une oisiveté

presque continuelle. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le soin de

plaire soit l’unique occupation de ces dernières. La danse, les

chants, les longues conversations où règne la plus franche gaieté,

avaient développé chez les Taïtiens une mobilité d’impressions, une

légèreté d’esprit qui surprirent même les Français, peuple qui ne passe

cependant pas pour sérieux, sans doute parce qu’il est plus vif, plus

gai, plus spirituel que ceux qui lui font ce reproche. Impossible de

fixer l’attention de ces indigènes. Un rien les frappait, mais rien ne

les occupait. Malgré ce manque de réflexion, ils étaient industrieux

et adroits. Leurs pirogues étaient construites d’une façon aussi

ingénieuse que solide. Leurs hameçons et tous leurs instruments de

pêche étaient délicatement travaillés. Leurs filets ressemblaient

aux nôtres. Leurs étoffes, faites avec l’écorce d’un arbre, étaient

habilement tissées et teintes de diverses couleurs.

Nous croyons résumer les impressions de Bougainville, en disant que les

Taïtiens sont un peuple de «lazzaroni».

Le 16 avril, à huit heures du matin, Bougainville était à dix lieues

environ dans le nord de Taïti, lorsqu’il aperçut une terre sous le

vent. Bien qu’elle parût former trois îles séparées, ce n’en était

qu’une en réalité. Elle se nommait Oumaitia, suivant Aotourou. Le

commandant, ne jugeant pas à propos de s’y arrêter, dirigea sa route de

manière à éviter les îles Pernicieuses, que le désastre de Roggewein

lui commandait de fuir. Pendant tout le reste du mois d’avril, le temps

fut très beau, mais avec peu de vent.

Le 3 mai, Bougainville fit porter sur une nouvelle terre, qu’il venait

de découvrir, et ne tarda pas, dans la même journée, à en apercevoir

plusieurs autres. Les côtes de la plus grande étaient partout

escarpées; ce n’était, à vrai dire, qu’une montagne couverte d’arbres

jusqu’à son sommet, sans vallées ni plage. On y vit quelques feux, des

cabanes construites à l’ombre des cocotiers et une trentaine d’hommes

qui couraient au bord de la mer.

Le soir, plusieurs pirogues s’approchèrent des navires, et, après

quelques instants d’une hésitation bien naturelle, les échanges

commencèrent. Les insulaires, pour des cocos, des ignames et des

étoffes moins belles que celles de Taïti, exigeaient des morceaux

de drap rouge, et repoussaient avec mépris le fer, les clous et ces

pendants d’oreilles qui venaient pourtant d’obtenir un si grand

succès dans l’archipel Bourbon, nom sous lequel Bougainville désigne

le groupe taïtien. Les naturels avaient la poitrine, et les cuisses,

jusqu’au-dessus du genou, peintes d’un bleu foncé; ils ne portaient pas

de barbe, et leurs cheveux étaient relevés en touffe sur le haut de la

tête.

Le jour suivant, de nouvelles îles, qui appartenaient au même archipel,

furent reconnues. Leurs habitants, qui semblaient assez sauvages, ne

voulurent jamais accoster les navires.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 8 / 43 段