à l’époque où elles furent recueillies, et nous penchons à croire
que, bien que vieilles de plus de cent ans, elles présentent encore
aujourd’hui un certain fond de vérité.
Aucun incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Batavia. Après
plusieurs retards, causés par le désir qu’avait la Compagnie
hollandaise de se faire délivrer par le commandant un _satisfecit_ de
la conduite qu’avait tenue à son égard le gouverneur de Macassar, et
qu’il refusa avec beaucoup de fermeté, Carteret obtint la permission de
faire réparer son bâtiment.
Le 15 septembre, le _Swallow_, radoubé tant bien que mal, mit à la
voile. Il était muni d’un supplément de matelots anglais, sans lesquels
il lui eût été impossible de regagner l’Europe. Vingt-quatre hommes de
son équipage primitif étaient morts, et vingt-quatre autres étaient
dans un tel état, que sept d’entre eux périrent avant d’atteindre le
Cap.
Après un séjour dans ce port, séjour très salutaire à l’équipage,
qui se prolongea jusqu’au 6 janvier 1769, Carteret reprit la mer, et
rencontra, un peu plus haut que l’Ascension, où il avait touché, un
bâtiment français. C’était la frégate _la Boudeuse_, sur laquelle
Bougainville venait de faire le tour du monde.
Le 20 mars 1769, le _Swallow_ jetait l’ancre sur la rade de Spithead,
après trente et un mois d’un voyage aussi pénible que dangereux.
Il avait fallu toute l’habileté nautique, tout le sang-froid,
toute l’ardeur de Carteret pour ne pas périr sur un bâtiment aussi
insuffisant, et pour faire des découvertes importantes, dans de telles
conditions. Si sa gloire tire un nouveau lustre des obstacles qu’il dut
surmonter, la honte d’un si misérable armement retombe tout entière sur
l’Amirauté anglaise, qui, au mépris des représentations de l’habile
capitaine, exposa sa vie et celle de tant de braves marins dans un si
long voyage.
III
Bougainville.--Les métamorphoses d’un fils de notaire.
--Colonisation des Malouines.--Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro.
--Remise des Malouines aux Espagnols.--Hydrographie du détroit
de Magellan.--Les Pécherais.--Les Quatre-Facardins.--Taïti.
--Incidents de la relâche.--Productions du pays et mœurs
des habitants.--Les Samoa.--La Terre du Saint-Esprit ou les
Nouvelles-Hébrides.--La Louisiade.--Les îles des Anachorètes.
--La Nouvelle-Guinée.--Bourou.--De Batavia à Saint-Malo.
Tandis que Wallis achevait de faire le tour du monde, pendant que
Carteret continuait sa longue et pénible circumnavigation, une
expédition française était armée dans le but de faire des découvertes
dans la mer du Sud.
Sous l’ancien régime, où tout était arbitraire, les titres, les grades
et les places se donnaient à la faveur. Il n’était donc pas étonnant
qu’un militaire, qui venait de quitter depuis quatre ans à peine le
service de terre et le grade de colonel, pour entrer dans la marine
avec celui de capitaine de vaisseau, reçût cet important commandement.
Par extraordinaire, cette singulière mesure se trouva justifiée, grâce
aux talents de celui qui en fut l’objet.
Louis-Antoine de Bougainville était né à Paris, le 13 novembre 1729.
Fils d’un notaire, il fut d’abord destiné au barreau et se fit
recevoir avocat. Mais, sans goût pour la profession paternelle, il
s’adonnait particulièrement aux sciences et publiait un _Traité de
calcul intégral_, tandis qu’il se faisait recevoir aux mousquetaires
noirs. Des trois carrières qu’il avait commencé à parcourir, il
abandonna sans retour les deux premières, fit quelques infidélités à
la troisième pour une quatrième, la diplomatie, jusqu’à ce qu’il la
quittât définitivement pour une cinquième, la marine. Il devait mourir
sénateur, après un sixième avatar.
Aide de camp de Chevert, puis secrétaire d’ambassade à Londres, où il
fut reçu membre de la Société royale, il partit de Brest, en 1756,
avec le grade de capitaine de dragons, pour rejoindre Montcalm au
Canada. Aide de camp de ce général, il se fit remarquer en différentes
occasions, qui lui méritèrent la confiance de son chef, et fut envoyé
en France demander des renforts.
Notre malheureuse patrie ne comptait plus ses revers en Europe, où
elle avait besoin de toutes ses ressources. Aussi, lorsque le jeune
Bougainville exposa à M. de Choiseul l’objet de sa mission, le ministre
répondit-il avec brusquerie:
«Lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe guère des
écuries.--Au moins, monsieur, répondit Bougainville, on ne dira pas
que vous parlez comme un cheval.»
Cette saillie était trop spirituelle et trop mordante pour lui
concilier la bienveillance du ministre. Heureusement, Mme de Pompadour
aimait les gens d’esprit; elle présenta au roi Bougainville, qui, s’il
ne put rien obtenir pour son général, eut le talent de se faire nommer
colonel et chevalier de Saint-Louis, bien qu’il n’eût que sept ans de
service. De retour au Canada, il eut à cœur de justifier la confiance
de Louis XV et se fit remarquer dans plusieurs affaires. Après la perte
de cette colonie, il servit en Allemagne sous M. de Choiseul-Stainville.
La paix de 1763 vint arrêter sa carrière militaire. La vie de garnison
ne pouvait convenir à un esprit aussi actif, aussi amoureux du
mouvement que celui de Bougainville. Il conçut alors le singulier
projet de coloniser les îles Falkland, à l’extrémité méridionale
de l’Amérique du Sud, et d’y transporter, de bonne volonté, les
colons canadiens qui avaient émigré en France, pour échapper au joug
tyrannique de l’Angleterre. Enthousiasmé de cette idée, il s’adressa
à certains armateurs de Saint-Malo, qui, depuis le commencement du
siècle, fréquentaient cet archipel et lui avaient donné le nom d’îles
Malouines.
Dès qu’il eut gagné leur confiance, Bougainville fit miroiter aux
yeux du ministère les avantages, cependant bien problématiques, de
cet établissement, qui, par son heureuse situation, pouvait servir de
relâche aux bâtiments allant dans la mer du Sud. Fortement épaulé,
il obtint l’autorisation qu’il demandait et enleva sa nomination de
capitaine de vaisseau.
On était en 1763. Il y a peu d’apparence que les officiers de marine,
qui avaient conquis leur avancement en passant par tous les grades,
aient vu d’un bon œil une nomination que rien n’avait justifiée
jusqu’alors. Peu importait, d’ailleurs, au ministre de la marine, M.
de Choiseul-Stainville. Il avait eu Bougainville sous ses ordres, et
était trop grand seigneur pour ne pas mépriser les criailleries du
corps des officiers de vaisseau.
Bougainville, après avoir converti à ses projets MM. de Nerville et
d’Arboulin, son cousin et son oncle, fit aussitôt construire et armer à
Saint-Malo, par les soins de M. Guyot-Duclos, l’_Aigle_, de 20 canons,
et le _Sphinx_, de 12, sur lesquels il embarqua plusieurs familles
canadiennes. Parti de Saint-Malo le 15 septembre 1763, il relâcha à
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, à Montevideo, où il prit
beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes, et débarqua aux Malouines,
dans une grande baie qui lui parut tout à fait propre à ses projets;
mais il ne lui fallut pas longtemps pour voir que ce qui avait été pris
par tous les navigateurs pour des bois de moyenne hauteur n’était que
roseaux. Pas un arbre, pas un arbrisseau ne poussait sur ces îles. On
pouvait heureusement les remplacer comme combustible par une excellente
tourbe. La pêche et la chasse y offraient aussi d’abondantes ressources.
La colonie ne fut d’abord composée que de vingt-neuf personnes,
auxquelles on bâtit des cases et un magasin aux vivres. En même temps,
on traçait et on commençait un fort capable de contenir quatorze
pièces de canon. M. de Nerville consentit à rester à la tête de
l’établissement, tandis que Bougainville repartait pour la France,
le 5 avril. Là, il racola de nouveaux colons et prit un chargement
considérable de provisions de toute espèce, qu’il débarqua le 5
janvier 1765. Puis, il alla chercher dans le détroit de Magellan une
cargaison de bois, et rencontra, comme nous l’avons dit plus haut, les
bâtiments du Commodore Byron, qu’il suivit jusqu’au port Famine. Il y
embarqua plus de dix mille plants d’arbres de différents âges, qu’il
avait l’intention de transporter aux Malouines. Lorsqu’il quitta cet
archipel, le 27 avril suivant, la colonie se composait de quatre-vingts
personnes, en y comprenant un état-major payé par le roi. Vers la fin
de 1765, les deux mêmes bâtiments furent renvoyés avec des vivres et de
nouveaux habitants.
L’établissement commençait alors à prendre figure, lorsque les Anglais
vinrent s’établir au port Egmont reconnu par Byron. En même temps,
le capitaine Macbride essayait de se faire livrer l’établissement en
prétendant que ces terres appartenaient au roi d’Angleterre, bien que
Byron n’eût reconnu les Malouines qu’en 1765, alors que les Français
y étaient établis depuis deux ans. Sur ces entrefaites, l’Espagne les
revendiqua à son tour, comme une dépendance de l’Amérique méridionale.
L’Angleterre, pas plus que la France, ne voulut rompre la paix pour
la possession de cet archipel sans grande importance commerciale, et
Bougainville fut obligé d’abandonner son entreprise, sous la condition
que la cour de Madrid l’indemniserait de ses frais. Bien plus, il fut
chargé par le gouvernement français d’effectuer la remise des Malouines
aux commissaires espagnols.
Cette tentative insensée de colonisation fut l’origine et la source de
la fortune de Bougainville, car, pour utiliser ce dernier armement,
le ministère le chargea de revenir par la mer du Sud et d’y faire des
découvertes.
Dans les premiers jours de novembre 1766, Bougainville se rendit à
Nantes, où son second, M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot et habile
marin vieilli dans les rangs inférieurs parce qu’il n’était pas noble,
surveillait les détails de l’armement de la frégate _la Boudeuse_, de
26 canons.
Ce fut le 15 novembre que Bougainville partit de la rade de Mindin, à
l’embouchure de la Loire, pour la rivière de la Plata, où il devait
trouver les deux frégates espagnoles _la Esmeralda_ et _la Liebre_.
Mais à peine la _Boudeuse_ avait-elle pris le large, qu’une horrible
tempête s’éleva. La frégate, dont le gréement était neuf, fit des
avaries assez sérieuses pour être obligée de venir se réparer à
Brest, où elle entra le 21 novembre. Cette épreuve avait suffi à son
commandant pour se rendre compte que la _Boudeuse_ était peu propre au
service qu’on en attendait. Il fit donc diminuer la hauteur des mâts,
changea son artillerie pour une autre plus légère; mais, malgré ces
modifications, _la Boudeuse_ ne convenait nullement pour les grosses
mers et les tempêtes du cap Horn. Cependant, le rendez-vous était fixé
avec les Espagnols, et Bougainville dut reprendre la mer. L’état-major
de la frégate se composait de onze officiers et trois volontaires,
au nombre desquels était le prince de Nassau-Sieghen. L’équipage
comprenait deux cent trois matelots, mousses ou domestiques.
Jusqu’à la Plata, la mer fut assez calme pour permettre à Bougainville
de faire nombre d’observations sur les courants, causes fréquentes des
erreurs commises par les navigateurs dans leur estime.
Le 31 janvier, la _Boudeuse_ mouilla dans la baie de Montevideo, où
l’attendaient, depuis un mois, les deux frégates espagnoles, sous le
commandement de D. Philippe Ruis-Puente. Le séjour de Bougainville
sur cette rade et bientôt à Buenos-Ayres, où il alla s’entendre avec
le gouverneur au sujet de sa mission, le mit à même de recueillir
sur la ville et les mœurs de ses habitants des renseignements trop
curieux pour que nous les passions sous silence. Buenos-Ayres lui parut
beaucoup trop grand pour le nombre de ses habitants, qui ne dépassait
pas 20,000. Cela tient à ce que les maisons n’ont qu’un seul étage
avec une grande cour et un jardin. Non seulement cette ville n’a pas
de port, mais pas même de môle. Aussi les navires sont-ils forcés de
décharger leur cargaison sur des allèges, qui entrent dans une petite
rivière où des chariots viennent prendre les ballots pour les porter à
la ville.
Ce qui donne à Buenos-Ayres un caractère original, c’est le grand
nombre de ses communautés d’hommes et de femmes.
«L’année y est remplie, dit Bougainville, des fêtes de saints qu’on
célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies
du culte tiennent lieu de spectacles.... Les jésuites offraient à
la piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les
précédents. Il avaient, attenant à leur couvent, une maison nommée
_casa de los ejercicios de las mujeres_, c’est-à-dire maison des
exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement
des maris ni des parents, venaient s’y sanctifier par une retraite
de douze jours. Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la
compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire, s’il n’était
revêtu de l’habit de Saint-Ignace; les domestiques, même du sexe
féminin, n’y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices
dans ce lieu saint étaient la méditation, la prière, les catéchismes,
la confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs
de la chapelle encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit,
rejaillir les disciplines dont la pénitence armait les mains de ces
Madeleines.»
Les environs de la ville étaient bien cultivés et égayés par un grand
nombre de maisons de campagne appelées «quintas». Mais, à deux ou trois
lieues seulement de Buenos-Ayres, ce n’étaient plus que des plaines
immenses, sans une ondulation, abandonnées aux taureaux et aux chevaux,
qui en sont à peu près les seuls habitants. Ces animaux étaient en
telle abondance, dit Bougainville, «que les voyageurs, lorsqu’ils
ont faim, tuent un bœuf, en prennent ce qu’ils peuvent manger et
abandonnent le reste, qui devient la proie des chiens sauvages et des
tigres».
[Illustration: NOUVELLE ZÉLANDE. Gravé par E. Morieu.]
Les Indiens qui habitent les deux rives de la Plata n’avaient encore pu
être soumis par les Espagnols. Ils portaient le nom d’«Indios bravos.»
«Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux.
Leur couleur est très basanée, et la graisse, dont ils se frottent
continuellement, les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre
vêtement qu’un grand manteau de peau de chevreuil qui leur descend
jusqu’aux talons et dans lequel ils s’enveloppent.... Ces Indiens
passent leur vie à cheval, du moins auprès des établissements
espagnols. Ils viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter
de l’eau-de-vie, et ils ne cessent d’en boire que quand l’ivresse les
laisse absolument sans mouvement.... Quelquefois, ils s’assemblent
en troupe de deux ou trois cents pour venir enlever des bestiaux sur
les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes de
voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est
un mal sans remède; comment dompter une nation errante, dans un pays
immense et inculte, où il serait même difficile de la rencontrer?»
[Illustration: On les fit danser. (Page 85.)]
Quant au commerce, il était loin d’être florissant depuis qu’il
était défendu de faire passer, par terre, au Pérou et au Chili, les
marchandises d’Europe. Cependant, Bougainville vit encore sortir de
Buenos-Ayres un vaisseau porteur d’un million de piastres, «et si tous
les habitants de ce pays, ajoute-t-il, avaient le débouché de leurs
cuirs en Europe, ce commerce seul suffirait à les enrichir.»
Le mouillage de Montevideo est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des
«pamperos», tourmentes du sud-ouest accompagnées d’orages affreux. La
ville n’offre rien d’intéressant; ses environs sont si incultes, qu’il
faut faire venir de Buenos-Ayres la farine, le biscuit et tout ce qui
est nécessaire aux bâtiments. On y trouve cependant en abondance des
fruits, tels que figues, pêches, pommes, coings, etc., ainsi que la
même quantité de viande de boucherie que dans le reste du pays.
Ces documents, qui datent de cent ans, sont curieux à rapprocher de
ceux que nous fournissent les voyageurs contemporains, et notamment M.
Émile Daireaux, dans son livre sur la Plata. Sous bien des rapports, ce
tableau est encore exact; mais il est certains autres détails,--tels
que l’instruction, dont Bougainville n’avait pas à parler puisqu’elle
n’existait pas,--qui ont fait des progrès immenses.
Lorsque les vivres, les provisions d’eau et de viande sur pied furent
embarqués, les trois bâtiments firent voile, le 28 février 1767,
pour les îles Malouines. La traversée ne fut pas heureuse. Des vents
variables, un gros temps et une mer démontée causèrent quelques avaries
à la _Boudeuse_. Ce fut le 23 mars qu’elle jeta l’ancre dans la baie
Française, où elle fut rejointe le lendemain par les deux bâtiments
espagnols, qui avaient été sérieusement éprouvés par la tempête.
Le 1er avril eut lieu la remise solennelle de l’établissement aux
Espagnols. Peu de Français profitèrent de la permission que le roi leur
donnait de rester aux Malouines; presque tous préférèrent s’embarquer
sur les frégates espagnoles en partance pour Montevideo. Quant à
Bougainville, il était obligé d’attendre la flûte _l’Étoile_, qui
devait lui apporter des provisions et l’accompagner dans son voyage
autour du monde.
Cependant, les mois de mars, d’avril et de mai s’écoulèrent sans que
_l’Étoile_ parût. Il était impossible de traverser l’océan Pacifique
avec les six mois de vivres seulement que portait la _Boudeuse_.
Bougainville se détermina donc, le 2 juin, à gagner Rio-de-Janeiro,
qu’il avait indiqué à M. de La Giraudais, commandant de l’_Étoile_,
comme lieu de réunion, dans le cas où des circonstances imprévues
l’empêcheraient de se rendre aux Malouines.
La traversée se fit par un temps si favorable, qu’il ne fallut que
dix-huit jours pour gagner cette colonie portugaise. L’_Étoile_, qui
l’y attendait depuis quatre jours, avait quitté la France plus tard
qu’on ne l’espérait. Elle avait dû chercher un refuge contre la tempête
à Montevideo, d’où elle avait gagné Rio, suivant ses instructions.
Fort bien accueillis par le comte d’Acunha, vice-roi du Brésil,
les Français purent voir, à l’Opéra, les comédies de Métastase
représentées par une troupe de mulâtres, et entendre les chefs-d’œuvre
des grands maîtres italiens, exécutés par un mauvais orchestre, que
dirigeait un abbé bossu, en costume ecclésiastique.
Mais les bons procédés du comte d’Acunha ne durèrent pas. Bougainville,
qui, avec la permission du vice-roi, avait acheté un senau, s’en vit,
sans motifs, refuser la livraison. Il lui fut défendu de prendre
dans le chantier royal les bois qui lui étaient nécessaires et pour
lesquels il avait conclu un marché; enfin, on l’empêcha de se loger
avec son état-major, pendant le temps que durèrent les réparations
de la _Boudeuse_, dans une maison voisine de la ville, qu’un
particulier avait mise à sa disposition. Pour éviter toute altercation,
Bougainville fit à la hâte ses préparatifs de départ.
Avant de quitter la capitale du Brésil, le commandant français entre
dans quelques détails sur la beauté du port et le pittoresque de ses
environs, et termine par une très-curieuse digression sur les richesses
prodigieuses du pays, dont le port est l’entrepôt.
«Les mines appelées _générales_, dit-il, sont les plus voisines
de la ville, dont elles sont distantes d’environ soixante-quinze
lieues. Elles rendent au roi tous les ans, pour son droit de quint,
au moins cent douze arobes d’or; l’année 1762, elles en rapportèrent
cent dix-neuf. Sous la capitainerie des mines générales, on
comprend celles de _Rio-des-Morts_, de _Sabara_ et de _Sero-Frio_.
Cette dernière, outre l’or qu’on en retire, produit encore tous
les diamants qui viennent du Brésil. Toutes ces pierres, excepté
les diamants, ne sont point de contrebande; elles appartiennent
aux entrepreneurs, qui sont obligés de donner un compte exact des
diamants trouvés et de les remettre entre les mains de l’intendant
préposé par le roi à cet effet. Cet intendant les dépose aussitôt
dans une cassette cerclée de fer et fermée avec trois serrures. Il
a une des clés, le vice-roi une autre et le _Provedor de hacienda
reale_ la troisième. Cette cassette est renfermée dans une seconde,
où sont posés les cachets des trois personnes mentionnées ci-dessus
et qui contient les trois clefs de la première. Le vice-roi n’a pas
le pouvoir de visiter ce qu’elle renferme. Il consigne seulement le
tout à un troisième coffre-fort, qu’il envoie à Lisbonne, après avoir
apposé son cachet sur la serrure.»
Malgré toutes ces précautions et la sévérité avec laquelle étaient
punis les voleurs de diamants, il se faisait une contrebande effrénée.
Mais ce n’était pas la seule branche de revenus, et Bougainville
calcule qu’en défalquant l’entretien des troupes, la solde des
officiers civils et toutes les dépenses d’administration, le revenu
que le roi de Portugal tirait du Brésil dépassait dix millions de
livres.
De Rio à Montevideo, aucun incident ne se produisit; mais, sur la
Plata, pendant une tourmente, l’_Étoile_ fut abordée par un bâtiment
espagnol, qui lui rompit son beaupré, sa poulaine et quantité de
manœuvres. Les avaries et la violence du choc qui avait augmenté la
voie d’eau du navire, le forcèrent à remonter à Enceñada de Baragan,
où il était plus facile qu’à Montevideo de faire les réparations
nécessaires. Il ne fut donc possible de sortir de la rivière que le 14
novembre.
Treize jours plus tard, les deux bâtiments étaient en vue du cap des
Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan, où ils ne tardèrent pas à
pénétrer. La baie Possession, la première qu’on y rencontre, est un
grand enfoncement ouvert à tous les vents et n’offrant que de très
mauvais mouillages. Du cap des Vierges au cap d’Orange, on compte
près de quinze lieues, et le détroit est partout large de cinq à sept
lieues. Le premier goulet fut franchi sans difficulté, et l’ancre fut
alors jetée dans la baie Boucault, où une dizaine d’officiers et de
matelots descendirent à terre.
Ils ne tardèrent pas à lier connaissance avec les Patagons et à
échanger quelques bagatelles, précieuses pour ceux-ci, contre des peaux
de vigogne et de guanaco. Ces naturels étaient d’une taille élevée,
mais pas un n’avait six pieds.
«Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, dit Bougainville, c’est
leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de
leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris; leurs nerfs sont
tendus, leur chair est ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à
la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l’accroissement
dont il est susceptible.»
Du premier au second goulet, qui fut passé aussi heureusement, il
peut y avoir six ou sept lieues. Ce goulet n’a qu’une lieue et demie
de largeur et quatre de longueur. Dans cette partie du détroit, les
bâtiments ne tardèrent pas à rencontrer les îles Saint-Barthélemy et
Sainte-Élisabeth. Les Français descendirent sur cette dernière. Ils n’y
trouvèrent ni bois ni eau. C’est une terre absolument stérile.
A partir de cet endroit, la côte américaine du détroit est abondamment
garnie de bois. Si les premiers pas difficiles avaient été franchis
avec bonheur, Bougainville allait cependant trouver à exercer sa
patience. En effet, le caractère distinctif de ce climat, c’est que les
variations de l’atmosphère s’y succèdent avec une telle promptitude
qu’il est impossible de prévoir leurs brusques et dangereuses
révolutions. De là des avaries qu’il est impossible de prévenir, qui
retardent les bâtiments, lorsqu’elles ne les forcent pas à chercher un
abri à la côte pour se réparer.
La baie Guyot-Duclos est un excellent mouillage, où l’on trouve, avec
un bon fond, six ou huit brasses d’eau. Bougainville s’y arrêta pour
remplir quelques futailles et tâcher de s’y procurer un peu de viande
fraîche; mais il n’y rencontra qu’un petit nombre d’animaux sauvages.
La pointe Sainte-Anne fut ensuite relevée. C’est là qu’avait été
établie, en 1581, la colonie de Philippeville par Sarmiento. Nous avons
raconté dans un volume précédent l’épouvantable catastrophe qui a valu
à ce lieu le nom de port Famine.