Carteret ignorait que les Espagnols eussent fortifié cette île. Aussi

fut-il fort surpris de voir un grand nombre d’hommes sur le rivage,

d’apercevoir au bord de l’eau une batterie de quatre pièces, et, sur

une colline, un fort percé de vingt embrasures, qui portait pavillon

espagnol. Des coups de vent l’empêchèrent d’entrer dans la baie

Cumberland, et, après avoir croisé une journée entière, il dut se

résigner à gagner Mas-a-fuero. Mais les mêmes obstacles et la houle qui

brisait au rivage contrarièrent ses opérations; ce fut à grand’peine

qu’il parvint à embarquer quelques futailles pleines d’eau. Plusieurs

de ses hommes, que l’état de la mer avait contraints de rester à terre,

tuèrent assez de pintades pour régaler tout l’équipage. Ce furent,

avec des veaux marins et quantité de poissons, les seuls avantages d’un

séjour marqué par une série de rafales et d’orages, qui mirent plus

d’une fois le vaisseau en perdition sur cette côte.

Carteret, qui, chassé par des vents impétueux, eut, chaque fois qu’il

la regagnait, l’occasion d’observer l’île de Mas-a-fuero, relève

plusieurs erreurs du rédacteur du voyage de l’amiral Anson et fournit

quelques détails précieux pour les navigateurs.

A son départ de Mas-a-fuero, Carteret porta dans le nord avec l’espoir

de rencontrer l’alizé du sud-est. Emporté plus loin qu’il ne comptait,

il résolut de chercher les îles Saint-Ambroise et Saint-Félix ou

Saint-Paul. Maintenant que Juan-Fernandez était occupée et fortifiée

par les Espagnols, ces îles pouvaient être utiles aux Anglais en cas

de guerre. Mais les cartes de M. Green et les _Éléments de navigation_

de Robertson n’étaient pas d’accord sur leur position. Carteret,

plus confiant dans ce dernier ouvrage, les chercha dans le nord et

les manqua. En relisant la description qu’en avait donnée Waser, le

chirurgien de Davis, il pensa que ces deux îles étaient la terre

rencontrée par ce flibustier dans sa route au sud des îles Galapagos,

et que la Terre de Davis n’existait point. C’était une double erreur,

d’identifier les îles Saint-Félix avec la Terre de Davis et de nier

l’existence de cette dernière, qui n’est autre que l’île de Pâques.

«Nous eûmes, dit Carteret, dans ce parallèle (à 18° à l’ouest de son

point de départ), de petites fraîcheurs, un fort courant au nord et

d’autres raisons de conjecturer que nous étions près de cette Terre

de Davis que nous recherchions avec grand soin. Mais, un bon vent

s’élevant de rechef, nous gouvernâmes 1/4 S.-O. et nous arrivâmes au

28e degré et demi de latitude sud; d’où il suit que, si cette terre

ou quelque chose de semblable existait, je l’aurais infailliblement

rencontrée, ou qu’au moins je l’aurais vue. Je me tins ensuite au

28e degré de latitude sud, 40° à l’ouest de mon point de départ, et,

suivant mon estime, à 121° ouest de Londres.»

Tous les navigateurs continuant à admettre l’existence d’un continent

austral, Carteret ne pouvait s’imaginer que la Terre de Davis ne

fût qu’une petite île, un point perdu au milieu de l’immensité de

l’Océan. De ce qu’il ne rencontrait pas de continent, il concluait à la

non-existence de cette Terre de Davis. C’est encore en cela qu’il se

trompait.

[Illustration: =CARTE= _DE L’ISLE_ =D’OTAHITI= PAR _LE LIEUTENANT

J. COOK_. 1769.]

Jusqu’au 7 juin, Carteret continua sa recherche. Il était par 28° de

latitude sud et 112° de longitude ouest, c’est-à-dire qu’il se trouvait

dans le voisinage immédiat de l’île de Pâques. On était alors au milieu

de l’hiver. La mer était continuellement grosse, les vents violents

et variables, le temps sombre, brumeux et froid, avec accompagnement

de tonnerre, de pluie et de neige. C’est sans doute cette obscurité

prodigieuse, ce brouillard épais sous lequel le soleil se cacha pendant

plusieurs jours, qui empêcha Carteret d’apercevoir l’île de Pâques, car

certains indices, la multitude des oiseaux, les algues flottantes, lui

avaient dénoncé le voisinage de quelque terre.

[Illustration: Combat du _Swallow_ et d’un prao malais. (Page 71.)]

Ces troubles atmosphériques étaient faits pour ralentir encore le

voyage. En outre le _Swallow_, était aussi mauvais voilier que

possible, et l’on peut juger de l’ennui, des préoccupations, de

l’angoisse même du capitaine, qui voyait son équipage à la veille de

mourir de faim. Quoi qu’il en soit, la route fut continuée toutes

voiles dehors, de jour et de nuit, dans la direction de l’ouest,

jusqu’au 2 juillet.

Ce jour-là, une terre fut aperçue dans le nord, et, le lendemain,

Carteret la rangea d’assez près pour la reconnaître. Ce n’était qu’un

grand rocher de cinq milles de circonférence, couvert d’arbres, qui

paraissait inhabité, et que la houle, très violente en cette saison,

l’empêcha d’accoster. On l’appela Pitcairn, du nom de celui qui l’avait

découverte le premier. Ce fut dans ces parages que les matelots,

jusqu’alors en bonne santé, ressentirent les premières atteintes du

scorbut.

Le 11, une nouvelle terre fut aperçue par 22° de latitude sud et

141° 34′ de longitude. On lui donna le nom d’Osnabruck, en l’honneur du

second fils du roi.

Le lendemain, Carteret expédia un détachement sur deux autres îles,

où l’on ne trouva ni végétaux comestibles ni eau. On y prit à la main

plusieurs oiseaux, si peu sauvages, qu’ils ne fuyaient pas à l’approche

de l’homme.

Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel Dangereux, longue

chaîne d’îles basses, d’attolls, qui firent le désespoir de tous les

navigateurs par le peu de ressources qu’elles leur offraient. Carteret

crut reconnaître la terre vue par Quiros; mais cette dernière, qui

porte le nom indigène de Taïti, est située plus au nord.

Cependant, la maladie faisait tous les jours de nouveaux progrès. Les

sautes de vent, et, par-dessus tout, les avaries du vaisseau rendant la

marche très lente, Carteret jugea nécessaire de prendre la route sur

laquelle il avait chance de rencontrer les rafraîchissements et les

facilités de réparations dont il avait un si pressant besoin.

«J’avais dessein, dit Carteret, si le vaisseau pouvait être réparé,

de poursuivre mon voyage dans le sud au retour de la saison

convenable, pour faire de nouvelles, découvertes dans cette partie

du globe. Je projetais enfin, si je découvrais un continent, et que

je pusse y trouver une quantité suffisante de provisions, de me

maintenir le long de la côte du sud jusqu’à ce que le soleil eût

passé l’équateur, de gagner alors une latitude sud fort avancée et de

tirer à l’ouest vers le cap de Bonne-Espérance ou de m’en revenir à

l’est, après avoir touché aux îles Falkland, s’il était nécessaire,

et de partir promptement de là pour aborder en Europe.»

Ces louables projets, qui dénotent en Carteret le véritable

explorateur, plutôt stimulé qu’intimidé par le péril, il allait être

dans l’impuissance absolue de les mettre à exécution.

En effet, il ne rencontra l’alizé que par 16°, et le temps continua

d’être détestable. Aussi, quoi qu’il naviguât dans le voisinage de

l’île du Danger, découverte par Byron en 1765, et de certaines autres,

il ne vit aucune terre.

«Nous passâmes probablement, dit-il, près de quelqu’une, que la

brume nous empêcha de voir, car, dans cette traversée, un grand

nombre d’oiseaux de mer voltigèrent souvent autour du vaisseau. Le

commodore Byron, dans son dernier voyage, avait dépassé les limites

septentrionales de cette partie de l’Océan, dans laquelle on dit que

les îles Salomon sont situées; et, comme j’ai été moi-même au delà

des limites sud sans les voir, j’ai de grandes raisons de conclure

que, si ces îles existent, leur situation est mal déterminée dans

toutes les cartes.»

Cette dernière supposition était exacte; mais les îles Salomon

existaient si bien, que Carteret allait, quelques jours plus tard, y

atterrir sans les reconnaître.

Cependant, les vivres étaient presque entièrement consommés ou

corrompus, les manœuvres et les voiles hachées par la tempête, les

rechanges épuisées, la moitié de l’équipage clouée sur les cadres,

lorsque survint, pour le capitaine, un nouveau sujet d’alarmes. Une

voie d’eau fut signalée. Placée au-dessous de la ligne de flottaison,

il était, impossible de l’aveugler tant qu’on serait en pleine mer.

Par une chance inespérée, le lendemain, la terre fut découverte. Dire

de quels cris de joie, de quelles acclamations elle fut saluée, ce

serait superflu. Le sentiment de surprise et de soulagement qu’éprouva

l’équipage ne peut être comparé, suivant les expressions mêmes de

Carteret, qu’à celui que ressent le criminel qui reçoit sur l’échafaud

l’annonce de sa grâce. C’était l’île de Nitendit, déjà vue par Mendana.

A peine l’ancre avait-elle touché le fond, qu’une embarcation fut

expédiée à la recherche d’une aiguade. Des indigènes, noirs, à la tête

laineuse, entièrement nus, parurent sur le rivage et s’enfuirent avant

que le canot pût accoster. Un beau courant d’eau douce au milieu d’une

forêt impénétrable d’arbres et d’arbustes qui poussaient jusque dans la

mer même, une contrée sauvage, hérissée de montagnes, voilà le tableau

que fit du pays le patron de l’embarcation.

Le lendemain, le maître fut renvoyé à la recherche d’un lieu de

débarquement plus facile, avec l’ordre de gagner par des cadeaux la

bienveillance des naturels. Il lui était expressément recommandé de ne

pas s’exposer, de regagner le bord si plusieurs pirogues se dirigeaient

vers lui, de ne point quitter lui-même l’embarcation, et de ne laisser

descendre à terre que deux hommes à la fois, tandis que les autres se

tiendraient sur la défensive. De son côté, Carteret envoya son canot

à terre pour faire de l’eau. Quelques naturels lui décochèrent des

flèches, qui n’atteignirent heureusement personne. Pendant ce temps, la

chaloupe regagnait le _Swallow_. Le maître avait trois flèches dans le

corps, et la moitié de son équipage était si dangereusement blessée,

que lui-même ainsi que trois matelots moururent quelques jours après.

Voici ce qui s’était passé. Débarqué, lui cinquième, dans un endroit où

il avait aperçu plusieurs cabanes, le maître était entré en relations

d’échange avec les indigènes. Bientôt le nombre de ceux-ci augmenta, et

plusieurs grandes pirogues se dirigeant vers sa chaloupe, il n’avait pu

la rejoindre qu’au moment où l’attaque commençait. Poursuivi à coups de

flèches par les naturels, qui entrèrent dans l’eau jusqu’aux épaules,

chassé par les pirogues, il n’était parvenu à s’échapper qu’après avoir

tué plusieurs indigènes et coulé une de leurs embarcations.

Cette tentative, à la recherche d’un endroit plus favorable pour

échouer le _Swallow_, avait été si malheureuse, que Carteret fit

abattre son navire en carène, à l’endroit même où il était, et là, on

travailla à boucher la voie d’eau. Si le charpentier, seul homme de

l’équipage dont la santé fût passable, ne put parvenir à l’aveugler

entièrement, il la diminua cependant beaucoup. Tandis qu’une nouvelle

embarcation était dirigée vers l’aiguade, on balaya les bois, du

vaisseau à coups de canon, de la chaloupe à coups de mousquet.

Cependant, les matelots travaillaient depuis un quart d’heure,

lorsqu’ils furent assaillis par une volée de flèches, qui blessa

grièvement l’un d’eux à la poitrine. Il fallut recourir aux mêmes

mesures toutes les fois qu’on voulut faire de l’eau.

A ce moment, trente hommes étaient incapables de faire leur service. Le

maître se mourait de ses blessures. Le lieutenant Gower était très mal.

Carteret, lui-même, attaqué d’une maladie bilieuse et inflammatoire,

était obligé de garder le lit. Ces trois officiers étaient seuls

capables de reconduire le _Swallow_ en Angleterre, et ils étaient sur

le point de succomber!

Si l’on voulait enrayer les progrès de la maladie, il fallait à tout

prix se procurer des rafraîchissements, et il était impossible de le

faire en cet endroit. Carteret leva donc l’ancre le 17 août, après

avoir donné à cette île le nom d’Egmont, en l’honneur du lord de

l’Amirauté, et appelé baie Swallow celle où il avait mouillé. Persuadé

que c’était la terre à laquelle les Espagnols ont donné le nom de

Santa-Cruz, le navigateur n’en céda pas moins à la manie, alors à

la mode, d’imposer de nouveaux vocables à tous les endroits qu’on

visitait. Puis il longea la côte à peu de distance, constata que la

population était très nombreuse, et eut, mainte fois, maille à partir

avec ses habitants. Ces obstacles, ainsi que l’impossibilité de se

procurer des rafraîchissements, empêchèrent Carteret de reconnaître

les autres îles de ce groupe, auquel il imposa le nom d’îles de la

Reine-Charlotte.

«Les habitants de l’île d’Egmont, dit-il, sont extrêmement agiles,

vigoureux, actifs. Ils semblent aussi propres à vivre dans l’eau que

sur terre, car ils sautent de leurs pirogues dans la mer presque à

toutes les minutes... Une des flèches qu’ils tirèrent traversa les

planches du bateau et blessa dangereusement un officier de poupe à la

cuisse. Ces flèches ont une pointe de pierre, et nous ne vîmes parmi

eux aucune espèce de métal. Le pays, en général, est couvert de bois

et de montagnes et entrecoupé d’un grand nombre de vallées.»

Ce fut le 18 août 1767 que Carteret quitta cet archipel, avec le projet

de gagner la Nouvelle-Bretagne. Avant de l’atteindre, il comptait bien

rencontrer quelques îles où il serait plus heureux. En effet, le 20,

il découvrit une petite île basse qu’il appela Gower, où il put se

procurer quelques cocos. Le lendemain, il reconnut les îles Simpson et

Carteret, plus un groupe de neuf îles qu’il estima être les Ohang-Java,

découvertes par Tasman; puis, successivement, celles de sir Charles

Hardy, Winchelsea, qu’il ne supposa pas faire partie de l’archipel des

Salomon, l’île Saint-Jean de Schouten, et enfin la Nouvelle-Bretagne,

qu’il atteignit le 28 août.

Carteret longea la côte de cette île, cherchant un port commode et sûr,

et s’arrêta en diverses baies, où il se procura du bois, de l’eau, des

cocos, des muscades, de l’aloès, des cannes à sucre, des bambous et des

choux palmistes.

«Ce chou, dit-il, est blanc, frisé, d’une substance remplie de suc;

lorsqu’on le mange cru, il a une saveur ressemblant à celle de la

châtaigne, et, quand il est bouilli, il est supérieur au meilleur

panais. Nous le coupâmes en petites tranches dans du bouillon fait

avec nos tablettes, et ce bouillon, épaissi ensuite avec du gruau

d’avoine, nous fournit un très bon mets.»

Les bois étaient animés par des vols nombreux de pigeons, de

tourterelles, de perroquets et de divers oiseaux inconnus. Les Anglais

visitèrent plusieurs habitations abandonnées. S’il est permis de

juger de la civilisation d’un peuple par ses demeures, ces insulaires

devaient être au dernier degré de l’échelle, car ils habitaient les

plus misérables huttes que Carteret eût jamais rencontrées.

Le commandant profita de son séjour en ce lieu pour mettre encore

une fois le _Swallow_ à la bande et visiter sa voie d’eau, que les

charpentiers arrêtèrent de leur mieux. Le doublage étant fort usé et la

quille toute rongée des vers, on l’enduisit de poix et de goudron chaud

mêlés ensemble.

Le 7 septembre, Carteret accomplit cette ridicule cérémonie de la

prise de possession du pays au nom de Georges III; puis il expédia en

reconnaissance une de ses embarcations, qui rapporta quantité de cocos

et de choux palmistes, rafraîchissements des plus précieux pour les

nombreux malades du bord.

Bien que la mousson dût continuer à souffler de l’est longtemps encore,

le commandant, qui appréciait le mauvais état de son vaisseau, résolut

de partir aussitôt pour Batavia, où il espérait pouvoir refaire son

équipage et réparer le _Swallow_. Il quitta donc, le 9 septembre, le

havre de Carteret, le meilleur qu’il eût rencontré depuis son départ du

détroit de Magellan.

Il pénétra bientôt dans un golfe que Dampier avait appelé baie

Saint-Georges et qu’il ne tarda pas à reconnaître pour un détroit qui

séparait la Nouvelle-Bretagne de la Nouvelle-Irlande. Il reconnut ce

canal, auquel il laissa le nom de Saint-Georges, et le décrit, dans sa

relation, avec un soin que durent hautement apprécier les navigateurs

de son temps. Puis il suivit la côte de la Nouvelle-Irlande jusqu’à son

extrémité occidentale. Près d’une petite île, qu’il nomma Sandwich, le

capitaine Carteret eut quelques relations avec les indigènes.

«Ces insulaires, dit-il, sont noirs et ont de la laine à la tête

comme les nègres, mais ils n’ont pas le nez plat et les lèvres

grosses. Nous pensâmes que c’était la même race d’hommes que les

habitants de l’île d’Egmont. Comme eux, ils sont entièrement nus, si

l’on excepte quelques parures de coquillages qu’ils attachent à leurs

bras et à leurs jambes. Ils ont pourtant adopté une pratique sans

laquelle nos dames et nos petits-maîtres ne sont pas supposés être

habillés complètement. Leurs cheveux, ou plutôt la laine de leurs

têtes, étaient chargés de poudre blanche, d’où il suit que la mode

de se poudrer est probablement d’une plus haute antiquité et d’un

usage plus étendu qu’on ne le croit communément..... Ils sont armés

de piques et de grands bâtons en forme de massue, mais nous n’avons

aperçu parmi eux ni arcs ni flèches.»

A l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Irlande, Carteret reconnut

encore une terre, à laquelle il donna le nom de Nouvelle-Hanovre, puis,

bientôt après, l’archipel du Duc-de-Portland.

Bien que toute cette partie de sa relation de voyage, dans des contrées

inconnues avant lui, abonde en détails précieux, Carteret, navigateur

bien plus exact, bien plus zélé que ses prédécesseurs Byron et Wallis,

s’excuse encore de n’avoir pu en réunir davantage.

«La description du pays, dit-il, de ses productions et de ses

habitants aurait été beaucoup plus complète et plus détaillée, si je

n’avais pas été tellement affaibli et épuisé par la maladie que je

succombais presque sous les fonctions qui retombaient sur moi faute

d’officiers. Lorsque je pouvais à peine me traîner, j’étais obligé

de faire quart sur quart et de partager d’autres travaux avec mon

lieutenant, dont la santé était aussi en fort mauvais état.»

En débouquant du canal Saint-Georges, la route fut faite à l’ouest.

Carteret découvrit encore plusieurs îles; mais, la maladie l’ayant,

pendant plusieurs jours, empêché de monter sur le pont, il ne put en

déterminer exactement la position. Il leur donna le nom d’îles de

l’Amirauté et se vit contraint d’employer, à deux reprises, les armes

à feu pour repousser les attaques des naturels. Il reconnut ensuite

l’île Durour, Matty et les Cuèdes, dont les habitants furent tout

joyeux de recevoir quelques morceaux d’un cercle de fer. Carteret

déclare que, pour quelques instruments de ce métal, il aurait acheté

toutes les productions du pays. Bien qu’ils fussent voisins de la

Nouvelle-Guinée et des archipels qu’il venait d’explorer, ces peuples

n’étaient pas noirs, mais cuivrés. Ils avaient de beaux cheveux

noirs très longs, les traits réguliers et des dents d’une blancheur

éclatante. De taille moyenne, forts et agiles, ils étaient gais,

familiers, et montèrent sans crainte à bord du bâtiment. L’un d’eux

demanda même à Carteret de l’accompagner dans son voyage, et, malgré

tout ce que ses compatriotes et le capitaine lui-même purent lui dire,

il refusa de quitter le _Swallow_. Carteret, devant une volonté aussi

ferme, céda, mais le pauvre Indien, qui avait reçu le nom de Joseph

Freewill, ne tarda pas à dépérir et mourut à Célèbes.

Le 29 octobre, les Anglais atteignirent la partie nord-est de Mindanao.

Toujours à la poursuite d’eau et de vivres frais, Carteret chercha,

vainement, la baie que Dampier avait signalée comme très giboyeuse. Un

peu plus loin, il rencontra une aiguade, mais les dispositions hostiles

des habitants le forcèrent encore une fois à reprendre la mer.

En quittant Mindanao, le commandant fit voile pour gagner le détroit

de Macassar, entre les îles Bornéo et Célèbes. Il l’embouqua le 14

novembre. Le vaisseau marchait alors si mal qu’il mit quinze jours à

faire vingt-huit lieues.

«Malades, dit-il, affaiblis, mourants, voyant des terres où nous

ne pouvions pas arriver, exposés à des tempêtes qu’il nous était

impossible de surmonter, nous fûmes attaqués par un pirate.»

Celui-ci, espérant trouver l’équipage anglais endormi, attaqua le

_Swallow_ au milieu de la nuit. Mais, loin de se laisser abattre par ce

nouveau danger, les matelots se défendirent avec tant de vaillance et

d’habileté, qu’ils coulèrent bas le prao malais.

Le 12 décembre, Carteret eut le chagrin de voir que la mousson d’ouest

avait commencé. Le _Swallow_ n’était pas en état de lutter contre

ce vent et le courant pour atteindre Batavia par l’ouest. Il fallut

donc se résigner à gagner Macassar, qui était alors le principal

établissement des Hollandais dans les Célèbes. Lorsque les Anglais y

arrivèrent, il y avait trente-cinq semaines qu’ils avaient quitté le

détroit de Magellan.

A peine l’ancre fut-elle jetée en vue du port, qu’un Hollandais,

dépêché par le gouverneur, monta à bord du _Swallow_. En apprenant

que ce bâtiment appartenait à la marine militaire anglaise, il parut

très alarmé. Aussi, le lendemain, lorsque Carteret envoya son

lieutenant, M. Gower, demander l’accès du port, afin d’y acheter des

rafraîchissements pour son équipage mourant, d’y réparer son bâtiment

délabré, et d’attendre le renversement de la mousson, non seulement

on ne lui permit pas de descendre à terre, mais les Hollandais

s’empressèrent de réunir leurs troupes et d’armer leurs bâtiments.

Enfin, au bout de cinq heures, la réponse du gouverneur fut apportée à

bord. C’était un refus aussi peu poli que peu déguisé. En même temps,

il était fait défense aux Anglais de débarquer dans aucun endroit

soumis au gouvernement hollandais.

[Illustration: Poursuivis à coups de flèches. (Page 67.)]

Toutes les représentations de Carteret, qui fit remarquer l’inhumanité

de ce refus, ses démonstrations hostiles mêmes, n’amenèrent d’autres

résultats que la vente de quelques provisions et l’autorisation de

gagner une petite baie voisine. Il y trouverait, disait-on, un abri

assuré contre la mousson; il pourrait y installer un hôpital pour ses

malades; enfin, il s’y procurerait des rafraîchissements plus abondants

qu’à Macassar, d’où on lui enverrait, d’ailleurs, tout ce dont il

pourrait avoir besoin. Sous peine de mourir de faim et de couler bas,

il fallut en passer par ces exigences, et Carteret dut se résoudre à

gagner la rade de Bonthain.

[Illustration: Portrait de Bougainville. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Là, les malades, installés dans une maison, se virent refuser la

permission de s’écarter à plus de trente verges de leur hôpital. Ils

étaient gardés à vue et ne pouvaient communiquer avec les naturels.

Enfin, il leur était défendu de rien acheter que par l’entremise des

soldats hollandais, qui abusèrent étrangement de leur pouvoir, car ils

faisaient quelquefois plus de mille pour cent de profit. Toutes les

plaintes des Anglais furent inutiles; ils durent se soumettre, pendant

tout leur séjour, à une surveillance humiliante au suprême degré.

Ce fut seulement le 22 mai 1768, au retour de la mousson, que le

capitaine Carteret put quitter Bonthain, après une longue série

d’ennuis, de vexations et d’alarmes qu’il nous est impossible de

raconter en détail, et qui avaient mis sa patience à une rude épreuve.

«Célèbes, dit-il, est la clé des Moluques, ou îles à Épiceries, qui

sont nécessairement sous la domination du peuple qui est maître de

cette île. La ville de Macassar est bâtie sur une pointe de terre, et

elle est arrosée par une rivière ou deux, qui la traversent ou qui

coulent dans son voisinage. Le terrain est uni et d’une très belle

apparence. Il y a beaucoup de plantations et de bois de cocotiers,

entremêlés d’un grand nombre de maisons, qui font juger que le pays

est bien peuplé.... A Bonthain, le bœuf est excellent, mais il

serait difficile d’en trouver pour approvisionner une escadre. On

peut s’y procurer autant de riz, de volailles et de fruits qu’on

le désirera; il y a aussi, dans les bois, une grande abondance de

cochons sauvages, qu’il est facile d’avoir à bon marché, parce que

les naturels du pays, qui sont mahométans, n’en mangent jamais...»

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 6 / 43 段