nouvelle terre dont le _Dauphin_ rangea la côte sans trouver de fond.
Basse, couverte d’arbres, sans cocotiers, sans trace d’habitations,
elle ne semblait servir que de rendez-vous de chasse et de pêche aux
naturels des îles voisines. Aussi Wallis ne jugea-t-il pas à propos
de s’y arrêter. Il lui donna le nom d’Egmont, en l’honneur du comte
d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.
Les jours suivants, nouvelles découvertes. Ce furent tour à tour les
îles Glocester, Cumberland, Guillaume-Henri et Osnabruck. Le lieutenant
Furneaux, sans débarquer sur cette dernière, put se procurer quelques
rafraîchissements. Ayant aperçu sur la grève plusieurs pirogues
doubles, il jugea qu’il devait y avoir, à peu de distance, des îles
plus étendues où l’on pourrait sans doute trouver des provisions en
abondance, et dont l’accès serait, peut-être, moins difficile.
Ces prévisions n’allaient pas tarder à se réaliser. Le 19, au lever du
soleil, les marins anglais furent fort étonnés de se voir environnés
de plusieurs centaines de pirogues, grandes et petites, montées par
plus de huit cents individus. Après s’être concertés quelque temps
à l’écart, quelques-uns des indigènes s’approchèrent, tenant à la
main des rameaux de bananier. Ils s’étaient décidés à monter sur le
bâtiment, et les échanges avaient commencé, lorsqu’un incident assez
grotesque faillit compromettre ces relations amicales.
Un des naturels, qui se tenait sur le passavant, fut heurté par une
chèvre. Il se retourne, aperçoit cet animal inconnu dressé sur ses
pieds de derrière, qui se prépare à l’assaillir de nouveau. Frappé de
terreur, il se précipite à la mer, et tous les autres en font autant.
On eût dit des moutons de Panurge! Ils se remirent cependant de cette
alarme, remontèrent à bord et firent appel à toute leur adresse et à
leur subtilité pour dérober quelques objets. Seul, un officier eut son
chapeau volé. Pendant ce temps, le bâtiment continuait à suivre le
rivage, à la recherche d’un havre sûr et bien abrité, tandis que les
embarcations côtoyaient la terre au plus près, pour sonder.
Jamais, durant ce voyage, les Anglais n’avaient vu pays si pittoresque
et si attrayant. Sur le bord de la mer, des bosquets de bois, d’où
émergeaient les gracieux panaches des cocotiers, ombrageaient les
cabanes des naturels. Dans l’intérieur, une série de collines, aux
croupes plantureuses, s’élevaient par étages, et l’on distinguait, au
milieu de la verdure, les sillons argentés d’une multitude de ruisseaux
qui descendaient jusqu’à la mer.
A l’entrée d’une large baie, les chaloupes, qui s’étaient éloignées
pour sonder, furent tout à coup entourées d’une multitude de pirogues.
Afin d’éviter une collision, Wallis fit tirer neuf coups de pierriers
par-dessus la tête des indigènes; mais, malgré la frayeur que leur
causèrent les détonations, ceux-ci continuèrent à se rapprocher. Le
capitaine fit alors signal à ses embarcations de rallier le bord.
Quelques naturels, se voyant à portée, commencèrent à lancer des
pierres qui blessèrent plusieurs matelots. Mais le patron de la
chaloupe répondit à cette agression par un coup de fusil chargé à
plomb, qui atteignit l’un des assaillants et mit tous les autres en
fuite.
Le lendemain, à l’embouchure d’une belle rivière, le _Dauphin_ put
jeter l’ancre par vingt brasses d’eau. La joie fut universelle parmi
les matelots. Tout d’abord, les pirogues entourèrent en foule le
bâtiment, apportant des cochons, de la volaille et quantité de fruits,
bientôt échangés contre de la quincaillerie et des clous. Mais une des
embarcations envoyées pour sonder près de terre fut assaillie à coups
de pagaie et de bâton, et les matelots furent forcés de se servir de
leurs armes. Un des naturels fut tué, un second grièvement blessé; les
autres se jetèrent à l’eau. Voyant qu’on ne les poursuivait pas, ayant
conscience qu’eux-mêmes s’étaient attiré ce châtiment, ils revinrent
trafiquer auprès du _Dauphin_, comme si rien ne s’était passé.
En rentrant à bord, les officiers rapportèrent que les indigènes les
avaient pressés de descendre à terre, les femmes surtout, dont les
gestes n’étaient pas équivoques. D’ailleurs, près de la côte, il y
avait un bon mouillage, à portée de l’aiguade. Le seul inconvénient
était une houle assez forte. Le _Dauphin_ releva donc ses ancres, et
il prenait le large pour gagner le dessus du vent, lorsque s’ouvrit, à
sept ou huit milles, une baie où Wallis résolut d’atterrir. Un dicton
veut que le mieux soit l’ennemi du bien. Le capitaine en devait faire
l’expérience.
Bien que les chaloupes marchassent devant pour sonder, le _Dauphin_
toucha sur un récif, et l’avant fut engagé. Les mesures recommandées en
pareille circonstance furent prises sans retard. Mais, en dehors de la
chaîne des roches madréporiques, on ne trouva pas de fond. Impossible,
par conséquent, de laisser tomber les ancres et de se touer sur elles
en virant au cabestan. Que faire en cette situation critique? Le
bâtiment battait sur l’écueil avec violence, et plusieurs centaines
de pirogues semblaient attendre un naufrage certain pour se ruer à
la curée. Au bout d’une heure, heureusement, une brise favorable,
soufflant de terre, dégagea le _Dauphin_, qui put gagner sans accident
un bon ancrage. Les avaries n’étaient pas sérieuses. On les eut aussi
vite oubliées que réparées.
Wallis, que les tentatives réitérées des naturels engageaient à la
prudence, répartit son monde en quatre quarts, dont l’un devait être
toujours armé, et il fit charger les canons. Cependant, après quelques
échanges, le nombre des pirogues augmenta. Au lieu d’être chargées de
volailles, de cochons et de fruits, elles ne semblaient porter que des
pierres. Les plus grandes avaient des équipages plus nombreux.
Tout à coup, à un signal donné, une grêle de cailloux tomba sur le
bâtiment. Wallis ordonna une décharge générale, et fit tirer deux
pièces chargées à mitraille. Après un peu de désordre et d’hésitation,
les assaillants revinrent deux fois à la charge avec une grande
bravoure, et le capitaine, voyant la multitude toujours plus serrée
des combattants, n’était pas sans crainte sur l’issue de la lutte,
lorsqu’un incident inattendu vint y mettre fin.
Parmi les pirogues qui attaquaient avec le plus d’ardeur l’avant du
_Dauphin_, il en était une qui semblait porter quelque chef, car
c’était d’elle qu’était venu le signal du combat. Un coup de canon
bien dirigé vint séparer en deux cette pirogue double. Il n’en fallut
pas davantage pour décider les naturels à la retraite. Ils l’opérèrent
même avec une telle précipitation, qu’une demi-heure plus tard, pas
une seule embarcation ne restait en vue. Le navire fut alors toué dans
le port et disposé pour protéger le débarquement. A la tête d’un fort
détachement de matelots et de soldats de marine, le lieutenant Furneaux
prit terre, planta le pavillon anglais et prit possession de l’île
au nom du roi d’Angleterre, en l’honneur duquel elle reçut le nom de
Georges III. C’est la Taïti des indigènes.
Après s’être prosternés et avoir donné des marques de leur repentir,
les naturels semblaient vouloir nouer avec les étrangers un commerce
amical et de bonne foi, lorsque Wallis, qu’une grave indisposition
retenait à bord, s’aperçut qu’une attaque simultanée par terre et par
mer se préparait contre ses hommes occupés à faire de l’eau. Plus
courte serait la lutte, moins elle serait meurtrière. Aussi, quand il
vit les naturels à portée du canon, il fit tirer quelques volées qui
suffirent à disperser leur flottille.
Pour éviter le retour de ces tentatives, il fallait faire un exemple.
Wallis s’y détermina à regret. Il expédia immédiatement à terre un
fort détachement avec ses charpentiers, pour détruire toutes les
pirogues qui avaient été hâlées sur le rivage. Plus de cinquante, dont
quelques-unes longues de soixante pieds, furent mises en pièces. Cette
exécution détermina les Taïtiens à se soumettre. Ils déposèrent des
cochons, des chiens, des étoffes et des fruits sur le rivage, puis
se retirèrent. On leur laissa en échange des haches et des babioles,
qu’ils emportèrent dans les forêts avec de grandes démonstrations de
joie. La paix était faite, et dès le lendemain s’établit un commerce
régulier et abondant, qui procura à discrétion des vivres frais aux
équipages.
Il y avait lieu d’espérer que les relations amicales se continueraient
durant le séjour des Anglais, maintenant que les naturels avaient
éprouvé la puissance et la portée des armes des étrangers. Wallis fit
donc dresser une tente près de l’aiguade et débarqua ses nombreux
scorbutiques, pendant que les hommes valides s’occupaient à raccommoder
les agrès, à rapiécer les voiles, à calfater, à repeindre le navire, à
le mettre, en un mot, en état de fournir la longue course qui devait le
ramener en Angleterre.
A ce moment, la maladie de Wallis prit un caractère alarmant. Le
premier lieutenant n’était guère en meilleure santé. Toute la
responsabilité retomba donc sur le lieutenant Furneaux, qui ne resta
pas au-dessous de sa tâche. Au bout de quinze jours, pendant lesquels
la paix n’avait pas été troublée, Wallis retrouva tout son monde remis
sur pied et bien portant.
[Illustration: Coiffures des habitants de Taïti. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]
Cependant, les vivres se faisaient plus rares. Les naturels,
rendus plus difficiles par l’abondance des clous et des haches, se
montraient plus exigeants. Le 15 juillet, une grande femme, d’environ
quarante-cinq ans, au port majestueux, et à laquelle les indigènes
témoignaient un grand respect, vint à bord du _Dauphin_. Wallis, à
la dignité de son maintien, à cette liberté d’allures qui distingue
les personnes habituées à commander, reconnut qu’elle devait occuper
une haute situation. Il lui fit présent d’un grand manteau bleu,
d’un miroir et d’autres babioles, qu’elle reçut avec les marques
d’un profond contentement. En quittant le navire, elle engagea le
commandant à descendre à terre et à lui rendre visite. Wallis n’y
manqua pas le lendemain, bien qu’il fût encore très-faible. Il fut
admis dans une grande case, qui occupait un espace de terrain long de
327 pieds et large de 42; elle était couverte d’un toit en feuilles
de palmiers que supportaient cinquante-trois piliers. Une foule
considérable, réunie pour la circonstance, faisait la haie sur le
passage de Wallis, et le reçut respectueusement. Cette visite fut
égayée par un incident assez comique. Le chirurgien du bâtiment, que la
marche avait mis tout en sueur, enleva sa perruque pour se rafraîchir.
[Illustration: (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
«Une exclamation subite d’un des Indiens, à cette vue, attira
l’attention de tous les autres sur ce prodige, qui fixa tous les
yeux. Toute l’assemblée demeura quelque temps sans mouvement, et
dans le silence de l’étonnement, qui n’eût pas été plus grand, s’ils
eussent vu un des membres de notre compagnon séparé de son corps.»
Le lendemain, un messager, qui allait porter un présent à la reine
Obéroa, en remerciement de sa gracieuse réception, la trouva qui
donnait un festin à un millier de personnes.
«Ses domestiques lui portaient les mets tout préparés, la viande
dans des noix de coco, et les coquillages dans des espèces d’augets
de bois, semblables à ceux dont nos bouchers se servent; elle les
distribuait de ses propres mains à tous ses hôtes, qui étaient assis
et rangés autour de la grande maison. Quand cela fut fait, elle
s’assit elle-même sur une espèce d’estrade, et deux femmes placées
à ses côtés lui donnèrent à manger. Les femmes lui présentaient les
mets avec leurs doigts, et elle n’avait que la peine d’ouvrir la
bouche.»
Le contre-coup de cet échange de procédés amicaux ne tarda pas à se
faire sentir, et le marché fut encore une fois amplement approvisionné,
mais sans que les prix redevinssent aussi bas qu’à l’arrivée des
Anglais.
Une reconnaissance fut opérée par le lieutenant Furneaux, le long de
la côte, à l’ouest, pour prendre une idée de l’île, et voir ce qu’il
serait possible d’en tirer. Partout les Anglais furent bien reçus. Ils
virent un pays agréable, très peuplé, dont les habitants ne semblaient
pas pressés de vendre leurs denrées. Tous les outils étaient de pierre
ou d’os, ce qui fit conjecturer au lieutenant Furneaux que les Taïtiens
ne connaissaient aucun métal. Ne possédant pas de vases de terre,
ils ne se faisaient, par cela même, aucune idée que l’eau pût être
chauffée. On s’en aperçut un jour que la reine déjeunait à bord. Un des
principaux personnages de sa suite, ayant vu le chirurgien verser l’eau
de la bouilloire dans la théière, tourna le robinet et reçut le liquide
bouillant sur la main. Se sentant brûlé, il jeta des cris épouvantables
et se mit à courir autour de la cabine, en faisant les contorsions
les plus extravagantes. Ses compagnons, ne pouvant concevoir ce qui
lui était arrivé, restaient les yeux fixés sur lui, avec un mélange
d’étonnement et de frayeur. Le chirurgien s’empressa d’intervenir, mais
il se passa quelque temps avant que le pauvre Taïtien pût être soulagé.
Quelques jours plus tard, Wallis s’aperçut que les matelots dérobaient
des clous pour les donner aux femmes. Ils en étaient même venus à
soulever et à détacher les planches du vaisseau afin de se procurer les
vis, les clous, les tenons et tous les morceaux de fer qui les fixaient
à la membrure. Wallis eut beau sévir, rien n’y fit, et, malgré la
précaution qu’il prit de ne laisser personne descendre à terre avant
d’être fouillé, ces faits se renouvelèrent à plusieurs reprises.
Une expédition, envoyée dans l’intérieur de l’île, reconnut une
large vallée qu’arrosait une belle rivière. Partout le terrain était
cultivé avec un soin extrême, et des saignées avaient été pratiquées
pour arroser les jardins et les plantations d’arbres fruitiers. Plus
on s’enfonçait dans l’intérieur, plus les sinuosités de la rivière
devenaient capricieuses; la vallée se rétrécissait, les collines
tournaient à la montagne, la route devenait de plus en plus difficile.
Un pic, éloigné d’environ six milles du lieu du débarquement, fut
escaladé dans l’espoir que l’on découvrirait l’île tout entière jusque
dans ses moindres replis. Mais la vue était bornée par des montagnes
encore plus élevées. Du côté de la mer, cependant, aucun obstacle ne
venait cacher le tableau enchanteur qui se développait sous les yeux:
partout des collines tapissées de bois magnifiques; sur leur verdure,
les cases des indigènes se détachaient en clair; dans les vallées, le
spectacle était encore plus riant, avec cette multitude de cabanes et
de jardins entourés de haies vives. La canne à sucre, le gingembre,
le tamarin, des fougères arborescentes, telles étaient, avec les
cocotiers, les principales essences de ce pays fertile.
Wallis, qui voulait enrichir cette contrée de plusieurs productions de
nos climats, fit planter des noyaux de pêches, de cerises et de prunes,
ainsi que des pépins de citron, d’orange et de limon, et semer les
graines d’une quantité de légumes. En même temps, il faisait présent
à la reine d’une chatte pleine, de deux coqs, de poules, d’oies et
de plusieurs autres animaux, qu’il supposait pouvoir se reproduire
facilement.
Cependant, le temps pressait, et Wallis dut se résoudre au départ.
Lorsqu’il annonça sa résolution à la reine, celle-ci se jeta dans un
fauteuil et pleura longtemps, avec tant de sensibilité, que rien ne
pouvait la calmer. Elle resta jusqu’au dernier moment sur le vaisseau,
et quand il eut mis à la voile, «elle nous embrassa de la manière la
plus tendre, dit Wallis, en versant beaucoup de pleurs, et nos amis
les Taïtiens nous dirent adieu avec tant de regret et d’une façon si
touchante, que j’eus le cœur serré et que mes yeux se remplirent de
larmes.»
La façon peu courtoise dont les Anglais avaient été accueillis,
les tentatives réitérées des indigènes pour s’emparer du bâtiment,
n’étaient pas pour faire soupçonner une séparation si pénible; mais,
dit le proverbe, tout est bien qui finit bien.
Des renseignements que Wallis recueillit sur les mœurs et les habitudes
des Taïtiens, nous ne retiendrons que les suivants, car nous aurons
l’occasion d’y revenir en racontant les voyages de Bougainville et de
Cook.
Grands, bien faits, agiles, le teint un peu basané, ces indigènes sont
vêtus d’une espèce d’étoffe blanche fabriquée avec l’écorce d’un arbre.
Des deux pièces d’étoffe qui composent tout leur costume, l’une est
carrée et ressemble à une couverture. Percée d’un trou au centre pour
passer la tête, elle rappelle le «zarape» des Mexicains et le «poncho»
des indigènes de l’Amérique du Sud. L’autre s’enroule autour du corps,
sans être serrée. Presque tous, hommes et femmes, ont l’habitude de se
tatouer de lignes noires très rapprochées, qui représentent différentes
figures. Cette opération se pratique de la manière suivante: la peau
est piquée, et les trous sont remplis d’une sorte de pâte, composée
d’huile et de suif, qui laisse une trace indélébile.
La civilisation était peu avancée. Nous avons dit plus haut que les
Taïtiens ne connaissaient pas les vases de terre. Aussi, Wallis fit-il
présent à la reine d’une marmite que tout le monde vint voir avec une
extrême curiosité.
Quant à la religion de ces indigènes, le commandant n’en constata nulle
trace. Il lui sembla seulement qu’ils entraient dans certains lieux,
qu’il supposa être des cimetières, avec une contenance respectueuse et
l’appareil de la douleur.
Un des Taïtiens, qui semblait plus disposé que ses compagnons à
imiter et à adopter les manières anglaises, reçut un habillement
complet qui lui allait très bien. Jonathan,--c’est ainsi qu’on l’avait
nommé,--était tout fier de sa nouvelle parure. Pour mettre le comble
à la distinction de ses manières, il voulut apprendre à se servir de
la fourchette; mais il ne put parvenir à manier ce dernier instrument.
Emporté par la force de l’habitude, il portait toujours sa main à sa
bouche, et le morceau, piqué aux dents de la fourchette, passait à côté
de son oreille.
Ce fut le 27 juillet que Wallis quitta l’île de Georges III. Après
avoir rangé la côte de l’île du duc d’York, il découvrit successivement
plusieurs îles ou îlots, sur lesquels il n’atterrit pas. Telles sont
les îles de Charles-Saunders, de Lord-Howe, de Scilly, de Boscawen et
de Keppel, où les dispositions hostiles des indigènes et la difficulté
du débarquement l’empêchèrent de prendre terre.
L’hiver allait commencer dans la région australe. Le bâtiment faisait
eau de toutes parts, l’arrière surtout était très-fatigué par le
gouvernail. Était-il bien prudent, dans ces conditions, de faire voile
pour le cap Horn ou le détroit de Magellan? Ne serait-ce pas courir
au-devant d’un naufrage certain? Ne vaudrait-il pas mieux gagner Tinian
ou Batavia, où l’on pourrait se réparer, et rentrer en Europe par le
cap de Bonne-Espérance? C’est à ce dernier parti que Wallis s’arrêta.
Il gouverna donc dans le nord-ouest, et, le 19 septembre, après une
navigation trop heureuse pour avoir une histoire, il jeta l’ancre dans
le havre de Tinian.
Les incidents qui avaient marqué la relâche de Byron en cet endroit
se reproduisirent avec une beaucoup trop grande régularité. Pas
plus que son prédécesseur, Wallis n’eut à se louer des facilités
d’approvisionnement et de la température du pays. Si les scorbutiques
guérirent en peu de jours, si les voiles purent être raccommodées, si
le bâtiment put être radoubé et calfaté, l’équipage eut le bonheur
inattendu de ne pas contracter de fièvres.
Le 16 octobre 1767, le _Dauphin_ reprit la mer; mais, cette fois, il
essuya une série d’épouvantables tempêtes qui déchirèrent les voiles,
rouvrirent la voie d’eau, démolirent en partie le gouvernail et
emportèrent les dunettes avec tout ce qui se trouvait sur le château
d’avant.
Les Bashees furent cependant doublées et le détroit de Formose franchi.
Les îles Sandy, Small-Key, Long-Island, New-Island, furent reconnues,
ainsi que Condor, Timor, Aros et Pisang, Pulo-Taya, Pulo-Toté et
Sumatra, avant d’arriver à Batavia, le 30 novembre.
La dernière partie du voyage s’accomplit dans des localités dont nous
avons eu déjà plusieurs fois occasion de parler. Il nous suffira donc
de dire que, de Batavia, où l’équipage avait pris les fièvres, Wallis
gagna le Cap, puis Sainte-Hélène, et arriva, le 20 mai 1768, aux Dunes,
après six cent trente-sept jours de navigation.
Il est regrettable qu’Hawkesworth n’ait pas reproduit les instructions
données à Wallis par l’Amirauté. Faute de les connaître, nous ne
pouvons décider si ce hardi marin exécuta rigoureusement les ordres
qui lui avaient été remis. Nous voyons qu’il suivit, sans guère s’en
écarter, la route tracée par ses prédécesseurs dans l’océan Pacifique.
En effet, presque tous abordent à l’archipel Dangereux, laissant de
côté la partie de l’Océanie où les îles sont le plus nombreuses et
où Cook devait faire tant et de si importantes découvertes. Habile
navigateur, Wallis sut tirer d’un armement hâtif, et par cela même
incomplet, des ressources imprévues, qui lui permirent de mener à bien
une entreprise aventureuse. Il faut également le louer de son humanité
et des efforts qu’il fit pour rassembler des documents sérieux sur
les populations qu’il visita. S’il eût possédé, à son bord, quelques
savants spéciaux, nul doute que la moisson scientifique n’eût été plus
abondante. La faute en revient à l’Amirauté.
Nous avons dit que, le 10 avril 1767, au moment où le _Dauphin_ et
le _Swallow_ débouchaient dans l’océan Pacifique, le premier de ces
bâtiments, emporté par une bonne brise, n’avait pas tardé à perdre
de vue le second, incapable de le suivre. Cette séparation fut très
pénible au capitaine Carteret. Mieux que personne de son équipage, il
connaissait le lamentable état de son bâtiment et l’insuffisance des
provisions. Il savait, enfin, qu’il ne devait plus espérer revoir le
_Dauphin_ qu’en Angleterre, puisque aucun plan d’opérations n’avait été
concerté, puisque aucun lieu de rendez-vous n’avait été fixé,--faute
très grave de la part de Wallis, qui était cependant instruit du
délabrement de sa conserve. Néanmoins, Carteret ne laissa rien
soupçonner de ses inquiétudes à son équipage.
D’ailleurs, le temps détestable qui accueillit le _Swallow_ dans
l’océan Pacifique, au nom trompeur, ne permettait guère aux hommes de
réfléchir. Les dangers du moment présent, auxquels il fallait parer
sous peine d’être englouti, leur cachaient les périls de l’avenir.
Carteret gouverna au nord, en longeant la côte du Chili. Lorsqu’il
se rendit compte de la quantité d’eau douce qui restait à bord,
il reconnut qu’elle était insuffisante pour la traversée qu’il
entreprenait. Aussi, avant de faire voile dans l’ouest, il résolut de
faire provision d’eau à l’île Juan-Fernandez ou à Mas-a-fuero.
Cependant, le temps continuait à être mauvais. Le 27, dans la soirée,
une rafale très forte fit tout à coup sauter le vent, qui prit le
vaisseau droit au cap. La violence de l’ouragan manqua d’emporter les
mâts et de faire sombrer le bâtiment. La tempête continuait dans toute
sa fureur, et les voiles, étant extrêmement mouillées, se collèrent
si bien aux mâts et aux agrès, qu’il était à peine possible de les
manœuvrer.
Le lendemain, un coup de mer rompit la vergue d’artimon à l’endroit où
la voile était risée et mit, pendant quelques minutes, tout le bâtiment
sous l’eau. La tempête ne s’apaisa que pour donner à l’équipage du
_Swallow_ le temps de se reposer un peu et de réparer les avaries du
bâtiment; puis elle recommença et continua par violentes bourrasques
jusqu’au 7 mai. Le vent devint alors favorable, et, trois jours plus
tard, l’île Juan-Fernandez fut découverte.