Six jours plus tard, l’île du Duc d’York fut découverte. Les Anglais

n’y rencontrèrent pas d’habitants, mais en tirèrent deux cents noix de

coco, qui leur parurent d’un prix inestimable.

Un peu plus loin, par 1° 18′ de latitude sud et 173° 46′ de longitude

ouest, une île isolée, située à l’est de l’archipel Gilbert,

reçut le nom de Byron. La chaleur était alors accablante, et les

matelots, affaiblis par ce long voyage, ne mangeant qu’une nourriture

insuffisante et malsaine, ne buvant qu’une eau putride, furent presque

tous attaqués de la dysenterie.

Enfin, le 28 juillet, Byron reconnut avec joie les îles Saypan et

Tinian, qui font partie de l’archipel des Mariannes ou des Larrons,

et il vint mouiller dans l’endroit même où le lord Anson avait jeté

l’ancre avec le _Centurion_.

Aussitôt furent dressées les tentes pour les scorbutiques. Presque tous

les matelots avaient ressenti les atteintes de cette terrible maladie,

plusieurs même étaient à toute extrémité. Le commandant entreprit alors

de pénétrer dans les bois épais qui descendaient jusqu’à l’extrême

limite du rivage, pour y chercher ces paysages délicieux dont on lit

les descriptions enchanteresses dans le récit du chapelain de lord

Anson. Qu’ils étaient loin de la réalité, ces récits enthousiastes!

De tous côtés, c’étaient des forêts impénétrables, des fouillis

de plantes, de ronces ou d’arbustes enchevêtrés, qu’on ne pouvait

traverser sans laisser, à chaque pas, des lambeaux de ses vêtements. En

même temps, des nuées de moustiques s’abattaient sur les explorateurs

et les piquaient cruellement. Le gibier était rare, farouche, l’eau

détestable, la rade on ne peut plus dangereuse en cette saison.

La relâche s’annonçait donc sous de mauvais auspices. Cependant, on

finit par découvrir des limons, des oranges amères, des cocos, le fruit

à pain, des goyaves et quelques autres fruits. Si ces productions

offraient des ressources excellentes pour les scorbutiques, qu’elles

eurent bientôt remis sur pied, l’air, chargé d’émanations marécageuses,

détermina des accès de fièvre si violents, que deux matelots en

moururent. De plus, la pluie ne cessait de tomber, et la chaleur était

accablante. «J’avais été, dit Byron, sur les côtes de Guinée, aux Indes

Occidentales et dans l’île Saint-Thomas, qui est sous la ligne, et

jamais je n’avais éprouvé une si vive chaleur.»

Toutefois, on parvenait à se procurer assez facilement de la volaille

et des cochons sauvages, pesant ordinairement deux cents livres; mais

il fallait consommer ces viandes sur place, sinon elles étaient

pourries au bout d’une heure. Enfin, le poisson qu’on prenait sur cette

côte était si malsain, que tous ceux qui en mangèrent, même sobrement,

furent très dangereusement malades et coururent risque de la vie.

Le 1er octobre, les deux bâtiments, amplement pourvus de

rafraîchissements et de provisions, quittèrent la rade de Tinian, après

un séjour de neuf semaines. Byron reconnut l’île d’Anatacan, déjà

vue par Anson, et continua à faire route au nord, dans l’espoir de

rencontrer la mousson du N.-E. avant d’arriver aux Bashees, archipel

qui forme l’extrémité nord des Philippines. Le 22, il aperçut l’île

Grafton, la plus septentrionale de ce groupe, et, le 3 novembre, il

atteignit l’île de Timoan, que Dampier avait signalée comme un lieu

où l’on pouvait se procurer facilement des rafraîchissements. Mais

les habitants, qui sont de race malaise, repoussèrent avec mépris les

haches, les couteaux et les instruments de fer qu’on leur offrait en

échange de quelques volailles. Ils voulaient des roupies. Ils finirent

cependant par se contenter de quelques mouchoirs pour prix d’une

douzaine de volailles, d’une chèvre et de son chevreau. Par bonheur, la

pêche fut abondante, car il fut à peu près impossible de se procurer

des vivres frais.

Byron remit donc à la voile le 7 novembre, passa au large de

Poulo-Condor, relâcha à Poulo-Taya, où il rencontra un sloop portant

pavillon hollandais, mais sur lequel ne se trouvaient que des Malais.

Puis, il atteignit Sumatra, dont il rangea la côte, et laissa tomber

l’ancre, le 28 novembre, à Batavia, siège principal de la puissance

hollandaise aux Indes Orientales.

Sur la rade, il y avait alors plus de cent vaisseaux, grands ou

petits, tant florissait, à cette époque, le commerce de la Compagnie

des Indes. La ville était dans toute sa prospérité. Ses rues larges

et bien percées, ses canaux admirablement entretenus et bordés de

grands arbres, ses maisons régulières, lui donnaient un aspect qui

rappelait singulièrement les villes des Pays-Bas. Portugais, Chinois,

Anglais, Hollandais, Persans, Maures et Malais s’y croisaient sur les

promenades et dans les quartiers d’affaires. Les fêtes, les réceptions,

les plaisirs de tout genre donnaient à l’étranger une haute idée

de la prospérité de cette ville, et contribuaient à en rendre le

séjour agréable. Le seul inconvénient,--et il était considérable pour

des équipages qui venaient de faire une si longue campagne,--était

l’insalubrité du lieu, où les fièvres sont endémiques. Byron, qui le

savait, se hâta d’embarquer ses approvisionnements et remit à la voile,

après douze jours de relâche.

Si court qu’eût été ce séjour, il avait encore été trop long. Les

bâtiments venaient à peine de franchir le détroit de la Sonde, qu’une

terrible fièvre putride coucha sur les cadres la moitié de l’équipage

et détermina la mort de trois matelots.

Le 10 février, après quarante-huit jours de navigation, Byron aperçut

la côte d’Afrique, et jeta l’ancre trois jours plus tard dans la baie

de la Table.

La ville du Cap lui fournit toutes les ressources dont on pouvait avoir

besoin. Vivres, eau, médicaments, tout fut embarqué avec une rapidité

qu’expliquait l’impatience du retour, et la proue des navires fut enfin

dirigée vers les rives de la patrie.

Deux incidents marquèrent la traversée de l’Atlantique:

«A la hauteur de Sainte-Hélène, dit Byron, par un beau temps et un

vent frais, à une distance considérable de la terre, le vaisseau

reçut une secousse aussi rude que s’il eût donné sur un banc.

La violence de ce mouvement nous alarma tous, et nous courûmes

sur le pont. Nous vîmes la mer se teindre de sang sur une très

grande étendue, ce qui dissipa nos craintes. Nous en conclûmes

que nous avions touché sur une baleine ou sur un grampus, et que,

vraisemblablement, notre vaisseau n’en avait reçu aucun dommage, ce

qui était vrai.»

Enfin, quelques jours plus tard, la _Tamar_ se trouvait dans un tel

état de délabrement, des avaries si graves étaient survenues à son

gouvernail, qu’on fut obligé d’inventer une machine pour le remplacer

et l’aider à gagner les Antilles, car c’eût été trop risquer que de lui

faire continuer le voyage.

Le 9 mai 1766, le _Dauphin_ jetait l’ancre aux Dunes, après un voyage

autour du monde qui avait duré près de vingt-trois mois.

De toutes les circumnavigations qu’avaient tentées les Anglais,

celle-ci était la plus heureuse. Jusqu’à cette époque, aucun voyage

purement scientifique n’avait été essayé. Si les résultats n’en furent

pas aussi féconds qu’on pouvait l’espérer, il faut s’en prendre, non

au commandant qui fit preuve d’habileté, mais bien plutôt aux lords

de l’Amirauté, dont les instructions ne furent pas assez précises et

qui n’eurent pas le soin d’embarquer, comme on le fit plus tard, des

savants spéciaux pour les diverses branches de la science.

Au reste, pleine justice fut rendue à Byron. On lui conféra le titre

d’amiral, et on lui donna un commandement important dans les Indes

Orientales. Mais cette dernière partie de sa vie, qui finit en 1686,

n’est pas de notre ressort. Nous n’en parlerons donc pas.

II

Wallis et Carteret.--Préparatifs de l’expédition.--Pénible

navigation dans le détroit de Magellan. Séparation du

_Dauphin_ et du _Swallow_.--L’île Whitsunday.--L’île de la

Reine-Charlotte.--Iles Cumberland, Henri, etc.--Tahiti.--Les

îles Howe, Boskaven et Keppel.--L’île Wallis.--Batavia.--Le

Cap.--Les Dunes.--Découverte des îles Pitcairn, Osnabruck,

Glocester, par Carteret.--L’archipel Santa-Cruz.--Les îles

Salomon.--Le canal Saint-Georges et la Nouvelle-Irlande.--Les

îles Portland et de l’Amirauté.--Macassar et Batavia.

--Rencontre de Bougainville dans l’Atlantique.

L’élan était enfin donné, et l’Angleterre entrait dans la voie de ces

grandes expéditions scientifiques qui devaient être si fécondes et

porter si haut la réputation de sa marine. Quelle admirable école,

que ces voyages de circumnavigation, où les équipages, officiers

et matelots, sont à toute heure en présence de l’imprévu, où les

qualités du marin, du militaire, de l’homme même trouvent à s’exercer!

Si, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la marine

anglaise nous écrasa presque toujours de sa supériorité, ne faut-il pas

l’attribuer autant à ce que ses matelots s’étaient formés à cette rude

besogne qu’aux déchirements de notre patrie, qui nous avaient privés

des services de presque tout l’état-major maritime?

Quoiqu’il en soit, l’Amirauté anglaise organisa, aussitôt le retour de

Byron, une nouvelle expédition. Il semble même qu’elle ait mis beaucoup

trop de hâte dans ses préparatifs. Le _Dauphin_ était rentré aux Dunes

au commencement de mai, et six semaines après, le 19 juin, le capitaine

Samuel Wallis en recevait le commandement.

Cet officier, après avoir conquis tous ses grades dans la marine

militaire, avait exercé un important commandement au Canada et

contribué à la prise de Louisbourg. Quelles furent les qualités qui

le recommandèrent, plus que tel autre de ses compagnons d’armes, au

choix de l’Amirauté pour une expédition de ce genre? nous ne le savons;

mais les nobles lords n’eurent pas lieu de se repentir du choix qu’ils

avaient fait.

Wallis procéda sans retard aux réparations dont le _Dauphin_ avait

besoin, et, le 21 août, c’est-à-dire moins d’un mois après avoir

reçu sa commission, il rejoignit, sur la rade de Plymouth, le sloop

_Swallow_ et la flûte _Prince-Frédéric_. De ces deux bâtiments, le

second était commandé par le lieutenant Brine; le premier avait pour

capitaine Philippe Carteret, officier des plus distingués, qui venait

d’accomplir le tour du monde avec le commodore Byron, et dont ce second

voyage allait tout particulièrement accroître la réputation.

Malheureusement, le _Swallow_ semblait peu propre à la campagne

qu’on allait exiger de lui. Ayant déjà trente ans de services, ce

bâtiment était très légèrement doublé, sa quille n’était même pas

garnie de clous qui, à défaut d’un doublage, auraient pu le défendre

des vers; enfin, les vivres et les marchandises d’échange furent si

singulièrement répartis, que le _Swallow_ n’en reçut qu’une quantité

bien moindre que le _Dauphin_. Vainement Carteret réclama du fil

de caret, une forge, du fer et différents objets qu’il savait par

expérience lui devoir être indispensables. L’Amirauté répondit que

le vaisseau et l’armement étaient très propres à l’usage qu’on en

attendait. Cette réponse confirma Carteret dans l’idée qu’il n’irait

pas plus loin que les îles Falkland. Il n’en prit pas moins toutes les

mesures que son expérience lui dictait.

Dès que le chargement fut complet, c’est-à-dire le 22 août 1766,

les navires mirent à la voile. Il ne fallut pas longtemps à Wallis

pour s’apercevoir que le _Swallow_ était aussi mauvais voilier que

possible et qu’il lui réservait plus d’un embarras pendant la campagne.

Cependant, nul incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Madère,

où les bâtiments s’arrêtèrent pour remplacer les provisions déjà

consommées.

En quittant ce port, le commandant remit à Carteret copie de ses

instructions et lui assigna le port Famine, dans le détroit de

Magellan, pour lieu de rendez-vous, dans le cas où ils viendraient à

être séparés. Le séjour au port Praya, dans l’île Santiago, fut abrégé,

parce que la petite vérole y faisait de grands ravages, et Wallis

empêcha même ses équipages de descendre à terre. Peu de temps après

avoir passé l’équateur, le _Prince-Frédéric_ fit signal d’avarie, et

il fallut lui envoyer le charpentier pour aveugler une voie d’eau sous

la joue de bâbord. Ce bâtiment, dont les vivres étaient de mauvaise

qualité, comptait déjà un grand nombre de malades.

Le 19 novembre, vers 8 heures du soir, les équipages aperçurent dans

le N.-E. un météore d’une apparence très extraordinaire, qui courut

horizontalement vers le S.-O. avec une prodigieuse rapidité. Pendant

près d’une minute, il fut visible, et il laissa derrière lui une

traînée de lumière si vive, que le tillac en fut éclairé comme en plein

midi.

Le 8 décembre fut enfin reconnue la côte de la Patagonie. Wallis la

longea jusqu’au cap de la Vierge-Marie, où il descendit à terre avec

des détachements armés du _Swallow_ et du _Prince-Frédéric_. Une

troupe d’indigènes, qui les attendait sur le rivage, reçut, avec des

témoignages de satisfaction, les couteaux, les ciseaux et les autres

bagatelles qu’on a l’habitude de distribuer en semblable occurrence;

mais ils ne voulurent céder à aucun prix les guanaques, les autruches

et le peu de gibier qu’on vit entre leurs mains.

«Nous prîmes, dit Wallis, la mesure de ceux qui étaient les plus

grands. L’un d’eux avait six pieds six pouces, plusieurs avaient cinq

pieds cinq pouces, mais la taille du plus grand nombre était de cinq

pieds six pouces ou six pieds.»

Notez qu’il s’agit ici de pieds anglais, qui ne sont que de 305

millimètres. Si la taille de ces naturels n’égalait pas celle des

géants dont avaient parlé les premiers voyageurs, elle n’en était pas

moins très extraordinaire.

«Chacun, ajoute la relation, avait à sa ceinture une arme de trait

singulière: c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant

chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts

d’une corde d’environ huit pieds de long. Ils s’en servent comme

d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et en faisant

tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une

force suffisante; alors, ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent

atteindre. Ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance

de quinze verges, ils peuvent frapper des deux pierres à la fois un

but qui n’est pas plus grand qu’un shilling. Ce n’est cependant pas

leur usage d’en frapper le guanaque ni l’autruche quand ils font la

chasse à ces animaux.»

Wallis emmena huit de ces Patagons à son bord. Ces sauvages ne se

montrèrent pas aussi surpris qu’on l’aurait cru, à la vue de tant

d’objets extraordinaires et nouveaux pour eux. Seul, un miroir eut le

don d’exciter leur étonnement. Ils avançaient, reculaient, faisaient

mille tours et grimaces devant la glace, riaient aux éclats et se

parlaient avec animation les uns aux autres. Les cochons vivants

les arrêtèrent un moment; mais ils s’amusèrent surtout à regarder

les poules de Guinée et les dindons. On eut beaucoup de peine à les

décider à quitter le vaisseau. Ils regagnèrent pourtant le rivage, en

chantant et en faisant des signes de joie à leurs compatriotes qui les

attendaient sur la grève.

[Illustration: CARTE DE LA =POLYNÉSIE=. Gravé par E. Morieu.]

Le 17 décembre, Wallis fit signal au _Swallow_ de prendre la tête

de l’escadrille pour pénétrer dans le détroit de Magellan. Au port

Famine, le commandant fit dresser à terre deux grandes tentes pour les

malades, les coupeurs de bois et les voiliers. Du poisson en quantité

suffisante pour en faire un repas chaque jour, une grande abondance

de céleri et des fruits acides semblables à la canneberge et à

l’épine-vinette, telles furent les ressources qu’offrit cette relâche,

et qui, en moins de quinze jours, remirent complètement sur pied les

nombreux scorbutiques du bord. Quant aux bâtiments, ils furent radoubés

et calfatés en partie, les voiles raccommodées, les agrès et les

manœuvres, qui avaient considérablement fatigué, dépassés et visités,

et l’on fut bientôt en état de reprendre la mer.

Mais, auparavant, Wallis fit couper une grande quantité de bois, que

l’on chargea sur le _Prince-Frédéric_ pour être transporté aux

îles Falkland, où il n’en pousse pas. Il fit en même temps arracher

avec le plus grand soin plusieurs milliers de jeunes arbres, dont

les racines furent entourées d’une motte de terre afin de faciliter

leur transplantation au port Egmont,--ce qui devait fournir, s’ils

reprenaient, comme il y avait lieu de l’espérer, une ressource

précieuse pour cet archipel déshérité. Enfin, les provisions de la

flûte furent réparties sur le _Dauphin_ et le _Swallow_. Le premier en

prit pour un an et le second pour dix mois.

[Illustration: Des indigènes tenaient à la main des rameaux de

bananiers. (Page 53.)]

Nous ne nous étendrons pas sur les divers incidents qui marquèrent

la navigation des deux bâtiments dans le détroit de Magellan, tels

que coups de vent imprévus, tempêtes et rafales de neige, courants

incertains et rapides, grandes marées et brouillards, qui mirent plus

d’une fois les deux navires à deux doigts de leur perte. Le _Swallow_,

surtout, était dans un état de délabrement si fâcheux, que le capitaine

Carteret pria Wallis de considérer que son navire ne pouvait plus

être utile à l’expédition, et de lui prescrire ce qui serait le plus

avantageux au bien public.

«Les ordres de l’Amirauté sont formels, répondit Wallis, vous

devez vous y conformer et accompagner le _Dauphin_ tant qu’il sera

possible. Je sais que le _Swallow_ est mauvais voilier, je prendrai

donc son temps et suivrai ses mouvements, car il importe que, si l’un

des deux bâtiments éprouve quelque accident, l’autre soit à portée de

lui donner toute l’assistance en son pouvoir.»

Carteret n’avait rien à répondre; il se tut, mais il augurait mal de la

fin de l’expédition.

Lorsque les bâtiments s’approchèrent de l’ouverture du détroit sur le

Pacifique, le temps devint détestable. Une brume épaisse, des rafales

de neige et de pluie, des courants qui chassaient les navires sur des

brisants, une mer démontée, tels furent les obstacles qui retinrent les

navigateurs dans le détroit jusqu’au 10 avril. Ce jour-là, à la hauteur

du cap Pilar, le _Dauphin_ et le _Swallow_ furent séparés et ne se

retrouvèrent plus, Wallis ayant négligé de fixer un lieu de rendez-vous

en cas de séparation.

Avant de suivre Wallis dans son voyage à travers le Pacifique, nous

donnerons avec lui quelques détails sur les misérables habitants de la

Terre de Feu et sur l’aspect général du pays. Aussi grossiers, aussi

misérables que possible, ces naturels se nourrissaient de la chair crue

des veaux marins et des pingouins.

«Un de nos gens, qui pêchait à la ligne, dit Wallis, donna à l’un de

ces Américains un poisson vivant qu’il venait de prendre et qui était

un peu plus gros qu’un hareng. L’Américain le prit avec l’avidité

d’un chien à qui on donne un os. Il tua d’abord le poisson en lui

donnant un coup de dents près des ouïes et se mit à le manger en

commençant par la tête et en allant jusqu’à la queue, sans rejeter

les arêtes, les nageoires, les écailles ni les boyaux.»

Au reste, ces indigènes avalaient tout ce qu’on leur donnait, que ce

fût cru ou cuit, frais ou salé, mais ils ne voulurent jamais boire

que de l’eau. Ils n’avaient pour se couvrir qu’une misérable peau de

phoque, leur tombant jusqu’aux genoux. Leurs armes n’étaient que des

javelines armées d’un os de poisson. Tous avaient les yeux malades, ce

que les Anglais attribuèrent à leur habitude de vivre au milieu de la

fumée pour se garantir des moustiques. Enfin, ils exhalaient une odeur

insupportable, comparable à celle des renards, et qui provenait, sans

doute, de leur excessive malpropreté.

Pour n’être pas engageant, ce tableau n’en est pas moins d’une

ressemblance frappante, comme tous les voyageurs ont pu le constater.

Il semble, pour ces sauvages si voisins de la brute, que le monde n’ait

pas marché. Les progrès de la civilisation sont pour eux lettre morte,

et ils continuent à végéter misérablement comme leurs pères, sans souci

d’améliorer leur existence, sans éprouver le besoin d’un plus grand

confortable.

«Nous quittâmes ainsi, dit Wallis, cette sauvage et inhabitable

région, où, pendant près de quatre mois, nous fûmes presque sans

cesse en danger de faire naufrage, où, au milieu de l’été, le temps

était nébuleux, froid et orageux, où presque partout les vallées

étaient sans verdure et les montagnes sans bois, enfin, où la terre

qui se présente à la vue ressemble plus aux ruines d’un monde qu’à

l’habitation d’êtres animés.»

A peine hors du détroit, Wallis fit route à l’ouest avec des vents

impétueux, des brouillards intenses et une si grosse mer, que, pendant

plusieurs semaines de suite, il n’y eut pas un seul endroit sec sur le

vaisseau. Cette humidité constante engendra des rhumes et de grosses

fièvres, auxquelles succéda bientôt le scorbut. Lorsqu’il eut atteint

32° de latitude sud et 100° de longitude ouest, le navigateur piqua

droit au nord.

Le 6 juin, deux îles furent découvertes à la joie générale. Les canots,

aussitôt armés et équipés, gagnèrent le rivage sous la conduite du

lieutenant Furneaux.

Quelques cocos et une grande quantité de plantes antiscorbutiques

furent recueillis; mais les Anglais, s’ils virent des huttes et des

hangars, ne rencontrèrent pas un seul habitant. Cette île, découverte

la veille de la Pentecôte, dont elle prit le nom--_Whitsunday_--et

située par 19° 26′ de latitude S. et 137° 56′ de longitude O,

appartient, comme les suivantes, à l’archipel des Pomotou.

Le lendemain, les Anglais essayèrent d’entrer en relations avec les

habitants d’une autre île; mais les dispositions des indigènes parurent

si hostiles, le rivage était tellement accore, qu’il fut impossible

de débarquer. Après avoir louvoyé toute la nuit, Wallis renvoya les

embarcations, avec ordre de ne faire aucun mal aux habitants, à moins

d’y être forcé par la nécessité.

En approchant de la terre, le lieutenant Furneaux fut surpris de

voir sept grandes pirogues à deux mâts, dans lesquelles tous les

indigènes allaient s’embarquer. Aussitôt après leur départ, les Anglais

descendirent sur la plage et parcoururent l’île en tous sens. Ils y

trouvèrent plusieurs citernes remplies de très bonne eau. Le sol était

uni, sablonneux, couvert d’arbres, surtout de palmiers et de cocotiers,

et parsemé de végétaux antiscorbutiques.

«Les habitants de cette île, dit la relation, étaient d’une taille

moyenne, leur teint était brun et ils avaient de longs cheveux noirs,

épars sur les épaules. Les hommes étaient bien faits et les femmes

belles. Leur vêtement était une espèce d’étoffe grossière, attachée

à la ceinture, et qui paraissait faite pour être relevée autour des

épaules.»

L’après-midi, Wallis renvoya le lieutenant à terre pour faire de l’eau

et prendre possession de cette nouvelle découverte au nom de Georges

III, en lui donnant le nom d’île de la Reine-Charlotte, en l’honneur de

la reine d’Angleterre.

Après avoir opéré en personne une reconnaissance, Wallis résolut de

s’arrêter en cet endroit pendant une semaine, à cause des facilités

d’approvisionnement qu’il y rencontrait.

Durant leurs promenades, les marins anglais ramassèrent des outils de

coquilles et de pierres aiguisées, façonnées et emmanchées en forme de

doloires, de ciseaux et d’alènes. Ils aperçurent également plusieurs

canots, en construction, faits de planches cousues ensemble. Mais, ce

qui les surprit le plus, ce fut des tombeaux où les cadavres étaient

exposés sous une sorte de toit et pourrissaient à l’air libre. En

partant, ils laissèrent des haches, des clous, des bouteilles et

d’autres objets, en réparation des torts qu’ils avaient causés aux

indigènes.

Si le XVIIIe siècle afficha de grandes prétentions à la philanthropie,

on voit, par les récits de tous les voyageurs, que ces théories, si

fort à la mode, furent pratiquées presque en toute circonstance.

L’humanité avait fait un grand pas. La différence de couleur

n’empêchait plus de voir un frère en tout homme, et la Convention

allait, à la fin du siècle, en décrétant l’affranchissement des noirs,

consacrer définitivement une idée qui rencontrait de nombreux adeptes.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 4 / 43 段