n’y rencontrèrent pas d’habitants, mais en tirèrent deux cents noix de
coco, qui leur parurent d’un prix inestimable.
Un peu plus loin, par 1° 18′ de latitude sud et 173° 46′ de longitude
ouest, une île isolée, située à l’est de l’archipel Gilbert,
reçut le nom de Byron. La chaleur était alors accablante, et les
matelots, affaiblis par ce long voyage, ne mangeant qu’une nourriture
insuffisante et malsaine, ne buvant qu’une eau putride, furent presque
tous attaqués de la dysenterie.
Enfin, le 28 juillet, Byron reconnut avec joie les îles Saypan et
Tinian, qui font partie de l’archipel des Mariannes ou des Larrons,
et il vint mouiller dans l’endroit même où le lord Anson avait jeté
l’ancre avec le _Centurion_.
Aussitôt furent dressées les tentes pour les scorbutiques. Presque tous
les matelots avaient ressenti les atteintes de cette terrible maladie,
plusieurs même étaient à toute extrémité. Le commandant entreprit alors
de pénétrer dans les bois épais qui descendaient jusqu’à l’extrême
limite du rivage, pour y chercher ces paysages délicieux dont on lit
les descriptions enchanteresses dans le récit du chapelain de lord
Anson. Qu’ils étaient loin de la réalité, ces récits enthousiastes!
De tous côtés, c’étaient des forêts impénétrables, des fouillis
de plantes, de ronces ou d’arbustes enchevêtrés, qu’on ne pouvait
traverser sans laisser, à chaque pas, des lambeaux de ses vêtements. En
même temps, des nuées de moustiques s’abattaient sur les explorateurs
et les piquaient cruellement. Le gibier était rare, farouche, l’eau
détestable, la rade on ne peut plus dangereuse en cette saison.
La relâche s’annonçait donc sous de mauvais auspices. Cependant, on
finit par découvrir des limons, des oranges amères, des cocos, le fruit
à pain, des goyaves et quelques autres fruits. Si ces productions
offraient des ressources excellentes pour les scorbutiques, qu’elles
eurent bientôt remis sur pied, l’air, chargé d’émanations marécageuses,
détermina des accès de fièvre si violents, que deux matelots en
moururent. De plus, la pluie ne cessait de tomber, et la chaleur était
accablante. «J’avais été, dit Byron, sur les côtes de Guinée, aux Indes
Occidentales et dans l’île Saint-Thomas, qui est sous la ligne, et
jamais je n’avais éprouvé une si vive chaleur.»
Toutefois, on parvenait à se procurer assez facilement de la volaille
et des cochons sauvages, pesant ordinairement deux cents livres; mais
il fallait consommer ces viandes sur place, sinon elles étaient
pourries au bout d’une heure. Enfin, le poisson qu’on prenait sur cette
côte était si malsain, que tous ceux qui en mangèrent, même sobrement,
furent très dangereusement malades et coururent risque de la vie.
Le 1er octobre, les deux bâtiments, amplement pourvus de
rafraîchissements et de provisions, quittèrent la rade de Tinian, après
un séjour de neuf semaines. Byron reconnut l’île d’Anatacan, déjà
vue par Anson, et continua à faire route au nord, dans l’espoir de
rencontrer la mousson du N.-E. avant d’arriver aux Bashees, archipel
qui forme l’extrémité nord des Philippines. Le 22, il aperçut l’île
Grafton, la plus septentrionale de ce groupe, et, le 3 novembre, il
atteignit l’île de Timoan, que Dampier avait signalée comme un lieu
où l’on pouvait se procurer facilement des rafraîchissements. Mais
les habitants, qui sont de race malaise, repoussèrent avec mépris les
haches, les couteaux et les instruments de fer qu’on leur offrait en
échange de quelques volailles. Ils voulaient des roupies. Ils finirent
cependant par se contenter de quelques mouchoirs pour prix d’une
douzaine de volailles, d’une chèvre et de son chevreau. Par bonheur, la
pêche fut abondante, car il fut à peu près impossible de se procurer
des vivres frais.
Byron remit donc à la voile le 7 novembre, passa au large de
Poulo-Condor, relâcha à Poulo-Taya, où il rencontra un sloop portant
pavillon hollandais, mais sur lequel ne se trouvaient que des Malais.
Puis, il atteignit Sumatra, dont il rangea la côte, et laissa tomber
l’ancre, le 28 novembre, à Batavia, siège principal de la puissance
hollandaise aux Indes Orientales.
Sur la rade, il y avait alors plus de cent vaisseaux, grands ou
petits, tant florissait, à cette époque, le commerce de la Compagnie
des Indes. La ville était dans toute sa prospérité. Ses rues larges
et bien percées, ses canaux admirablement entretenus et bordés de
grands arbres, ses maisons régulières, lui donnaient un aspect qui
rappelait singulièrement les villes des Pays-Bas. Portugais, Chinois,
Anglais, Hollandais, Persans, Maures et Malais s’y croisaient sur les
promenades et dans les quartiers d’affaires. Les fêtes, les réceptions,
les plaisirs de tout genre donnaient à l’étranger une haute idée
de la prospérité de cette ville, et contribuaient à en rendre le
séjour agréable. Le seul inconvénient,--et il était considérable pour
des équipages qui venaient de faire une si longue campagne,--était
l’insalubrité du lieu, où les fièvres sont endémiques. Byron, qui le
savait, se hâta d’embarquer ses approvisionnements et remit à la voile,
après douze jours de relâche.
Si court qu’eût été ce séjour, il avait encore été trop long. Les
bâtiments venaient à peine de franchir le détroit de la Sonde, qu’une
terrible fièvre putride coucha sur les cadres la moitié de l’équipage
et détermina la mort de trois matelots.
Le 10 février, après quarante-huit jours de navigation, Byron aperçut
la côte d’Afrique, et jeta l’ancre trois jours plus tard dans la baie
de la Table.
La ville du Cap lui fournit toutes les ressources dont on pouvait avoir
besoin. Vivres, eau, médicaments, tout fut embarqué avec une rapidité
qu’expliquait l’impatience du retour, et la proue des navires fut enfin
dirigée vers les rives de la patrie.
Deux incidents marquèrent la traversée de l’Atlantique:
«A la hauteur de Sainte-Hélène, dit Byron, par un beau temps et un
vent frais, à une distance considérable de la terre, le vaisseau
reçut une secousse aussi rude que s’il eût donné sur un banc.
La violence de ce mouvement nous alarma tous, et nous courûmes
sur le pont. Nous vîmes la mer se teindre de sang sur une très
grande étendue, ce qui dissipa nos craintes. Nous en conclûmes
que nous avions touché sur une baleine ou sur un grampus, et que,
vraisemblablement, notre vaisseau n’en avait reçu aucun dommage, ce
qui était vrai.»
Enfin, quelques jours plus tard, la _Tamar_ se trouvait dans un tel
état de délabrement, des avaries si graves étaient survenues à son
gouvernail, qu’on fut obligé d’inventer une machine pour le remplacer
et l’aider à gagner les Antilles, car c’eût été trop risquer que de lui
faire continuer le voyage.
Le 9 mai 1766, le _Dauphin_ jetait l’ancre aux Dunes, après un voyage
autour du monde qui avait duré près de vingt-trois mois.
De toutes les circumnavigations qu’avaient tentées les Anglais,
celle-ci était la plus heureuse. Jusqu’à cette époque, aucun voyage
purement scientifique n’avait été essayé. Si les résultats n’en furent
pas aussi féconds qu’on pouvait l’espérer, il faut s’en prendre, non
au commandant qui fit preuve d’habileté, mais bien plutôt aux lords
de l’Amirauté, dont les instructions ne furent pas assez précises et
qui n’eurent pas le soin d’embarquer, comme on le fit plus tard, des
savants spéciaux pour les diverses branches de la science.
Au reste, pleine justice fut rendue à Byron. On lui conféra le titre
d’amiral, et on lui donna un commandement important dans les Indes
Orientales. Mais cette dernière partie de sa vie, qui finit en 1686,
n’est pas de notre ressort. Nous n’en parlerons donc pas.
II
Wallis et Carteret.--Préparatifs de l’expédition.--Pénible
navigation dans le détroit de Magellan. Séparation du
_Dauphin_ et du _Swallow_.--L’île Whitsunday.--L’île de la
Reine-Charlotte.--Iles Cumberland, Henri, etc.--Tahiti.--Les
îles Howe, Boskaven et Keppel.--L’île Wallis.--Batavia.--Le
Cap.--Les Dunes.--Découverte des îles Pitcairn, Osnabruck,
Glocester, par Carteret.--L’archipel Santa-Cruz.--Les îles
Salomon.--Le canal Saint-Georges et la Nouvelle-Irlande.--Les
îles Portland et de l’Amirauté.--Macassar et Batavia.
--Rencontre de Bougainville dans l’Atlantique.
L’élan était enfin donné, et l’Angleterre entrait dans la voie de ces
grandes expéditions scientifiques qui devaient être si fécondes et
porter si haut la réputation de sa marine. Quelle admirable école,
que ces voyages de circumnavigation, où les équipages, officiers
et matelots, sont à toute heure en présence de l’imprévu, où les
qualités du marin, du militaire, de l’homme même trouvent à s’exercer!
Si, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la marine
anglaise nous écrasa presque toujours de sa supériorité, ne faut-il pas
l’attribuer autant à ce que ses matelots s’étaient formés à cette rude
besogne qu’aux déchirements de notre patrie, qui nous avaient privés
des services de presque tout l’état-major maritime?
Quoiqu’il en soit, l’Amirauté anglaise organisa, aussitôt le retour de
Byron, une nouvelle expédition. Il semble même qu’elle ait mis beaucoup
trop de hâte dans ses préparatifs. Le _Dauphin_ était rentré aux Dunes
au commencement de mai, et six semaines après, le 19 juin, le capitaine
Samuel Wallis en recevait le commandement.
Cet officier, après avoir conquis tous ses grades dans la marine
militaire, avait exercé un important commandement au Canada et
contribué à la prise de Louisbourg. Quelles furent les qualités qui
le recommandèrent, plus que tel autre de ses compagnons d’armes, au
choix de l’Amirauté pour une expédition de ce genre? nous ne le savons;
mais les nobles lords n’eurent pas lieu de se repentir du choix qu’ils
avaient fait.
Wallis procéda sans retard aux réparations dont le _Dauphin_ avait
besoin, et, le 21 août, c’est-à-dire moins d’un mois après avoir
reçu sa commission, il rejoignit, sur la rade de Plymouth, le sloop
_Swallow_ et la flûte _Prince-Frédéric_. De ces deux bâtiments, le
second était commandé par le lieutenant Brine; le premier avait pour
capitaine Philippe Carteret, officier des plus distingués, qui venait
d’accomplir le tour du monde avec le commodore Byron, et dont ce second
voyage allait tout particulièrement accroître la réputation.
Malheureusement, le _Swallow_ semblait peu propre à la campagne
qu’on allait exiger de lui. Ayant déjà trente ans de services, ce
bâtiment était très légèrement doublé, sa quille n’était même pas
garnie de clous qui, à défaut d’un doublage, auraient pu le défendre
des vers; enfin, les vivres et les marchandises d’échange furent si
singulièrement répartis, que le _Swallow_ n’en reçut qu’une quantité
bien moindre que le _Dauphin_. Vainement Carteret réclama du fil
de caret, une forge, du fer et différents objets qu’il savait par
expérience lui devoir être indispensables. L’Amirauté répondit que
le vaisseau et l’armement étaient très propres à l’usage qu’on en
attendait. Cette réponse confirma Carteret dans l’idée qu’il n’irait
pas plus loin que les îles Falkland. Il n’en prit pas moins toutes les
mesures que son expérience lui dictait.
Dès que le chargement fut complet, c’est-à-dire le 22 août 1766,
les navires mirent à la voile. Il ne fallut pas longtemps à Wallis
pour s’apercevoir que le _Swallow_ était aussi mauvais voilier que
possible et qu’il lui réservait plus d’un embarras pendant la campagne.
Cependant, nul incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Madère,
où les bâtiments s’arrêtèrent pour remplacer les provisions déjà
consommées.
En quittant ce port, le commandant remit à Carteret copie de ses
instructions et lui assigna le port Famine, dans le détroit de
Magellan, pour lieu de rendez-vous, dans le cas où ils viendraient à
être séparés. Le séjour au port Praya, dans l’île Santiago, fut abrégé,
parce que la petite vérole y faisait de grands ravages, et Wallis
empêcha même ses équipages de descendre à terre. Peu de temps après
avoir passé l’équateur, le _Prince-Frédéric_ fit signal d’avarie, et
il fallut lui envoyer le charpentier pour aveugler une voie d’eau sous
la joue de bâbord. Ce bâtiment, dont les vivres étaient de mauvaise
qualité, comptait déjà un grand nombre de malades.
Le 19 novembre, vers 8 heures du soir, les équipages aperçurent dans
le N.-E. un météore d’une apparence très extraordinaire, qui courut
horizontalement vers le S.-O. avec une prodigieuse rapidité. Pendant
près d’une minute, il fut visible, et il laissa derrière lui une
traînée de lumière si vive, que le tillac en fut éclairé comme en plein
midi.
Le 8 décembre fut enfin reconnue la côte de la Patagonie. Wallis la
longea jusqu’au cap de la Vierge-Marie, où il descendit à terre avec
des détachements armés du _Swallow_ et du _Prince-Frédéric_. Une
troupe d’indigènes, qui les attendait sur le rivage, reçut, avec des
témoignages de satisfaction, les couteaux, les ciseaux et les autres
bagatelles qu’on a l’habitude de distribuer en semblable occurrence;
mais ils ne voulurent céder à aucun prix les guanaques, les autruches
et le peu de gibier qu’on vit entre leurs mains.
«Nous prîmes, dit Wallis, la mesure de ceux qui étaient les plus
grands. L’un d’eux avait six pieds six pouces, plusieurs avaient cinq
pieds cinq pouces, mais la taille du plus grand nombre était de cinq
pieds six pouces ou six pieds.»
Notez qu’il s’agit ici de pieds anglais, qui ne sont que de 305
millimètres. Si la taille de ces naturels n’égalait pas celle des
géants dont avaient parlé les premiers voyageurs, elle n’en était pas
moins très extraordinaire.
«Chacun, ajoute la relation, avait à sa ceinture une arme de trait
singulière: c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant
chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts
d’une corde d’environ huit pieds de long. Ils s’en servent comme
d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et en faisant
tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une
force suffisante; alors, ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent
atteindre. Ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance
de quinze verges, ils peuvent frapper des deux pierres à la fois un
but qui n’est pas plus grand qu’un shilling. Ce n’est cependant pas
leur usage d’en frapper le guanaque ni l’autruche quand ils font la
chasse à ces animaux.»
Wallis emmena huit de ces Patagons à son bord. Ces sauvages ne se
montrèrent pas aussi surpris qu’on l’aurait cru, à la vue de tant
d’objets extraordinaires et nouveaux pour eux. Seul, un miroir eut le
don d’exciter leur étonnement. Ils avançaient, reculaient, faisaient
mille tours et grimaces devant la glace, riaient aux éclats et se
parlaient avec animation les uns aux autres. Les cochons vivants
les arrêtèrent un moment; mais ils s’amusèrent surtout à regarder
les poules de Guinée et les dindons. On eut beaucoup de peine à les
décider à quitter le vaisseau. Ils regagnèrent pourtant le rivage, en
chantant et en faisant des signes de joie à leurs compatriotes qui les
attendaient sur la grève.
[Illustration: CARTE DE LA =POLYNÉSIE=. Gravé par E. Morieu.]
Le 17 décembre, Wallis fit signal au _Swallow_ de prendre la tête
de l’escadrille pour pénétrer dans le détroit de Magellan. Au port
Famine, le commandant fit dresser à terre deux grandes tentes pour les
malades, les coupeurs de bois et les voiliers. Du poisson en quantité
suffisante pour en faire un repas chaque jour, une grande abondance
de céleri et des fruits acides semblables à la canneberge et à
l’épine-vinette, telles furent les ressources qu’offrit cette relâche,
et qui, en moins de quinze jours, remirent complètement sur pied les
nombreux scorbutiques du bord. Quant aux bâtiments, ils furent radoubés
et calfatés en partie, les voiles raccommodées, les agrès et les
manœuvres, qui avaient considérablement fatigué, dépassés et visités,
et l’on fut bientôt en état de reprendre la mer.
Mais, auparavant, Wallis fit couper une grande quantité de bois, que
l’on chargea sur le _Prince-Frédéric_ pour être transporté aux
îles Falkland, où il n’en pousse pas. Il fit en même temps arracher
avec le plus grand soin plusieurs milliers de jeunes arbres, dont
les racines furent entourées d’une motte de terre afin de faciliter
leur transplantation au port Egmont,--ce qui devait fournir, s’ils
reprenaient, comme il y avait lieu de l’espérer, une ressource
précieuse pour cet archipel déshérité. Enfin, les provisions de la
flûte furent réparties sur le _Dauphin_ et le _Swallow_. Le premier en
prit pour un an et le second pour dix mois.
[Illustration: Des indigènes tenaient à la main des rameaux de
bananiers. (Page 53.)]
Nous ne nous étendrons pas sur les divers incidents qui marquèrent
la navigation des deux bâtiments dans le détroit de Magellan, tels
que coups de vent imprévus, tempêtes et rafales de neige, courants
incertains et rapides, grandes marées et brouillards, qui mirent plus
d’une fois les deux navires à deux doigts de leur perte. Le _Swallow_,
surtout, était dans un état de délabrement si fâcheux, que le capitaine
Carteret pria Wallis de considérer que son navire ne pouvait plus
être utile à l’expédition, et de lui prescrire ce qui serait le plus
avantageux au bien public.
«Les ordres de l’Amirauté sont formels, répondit Wallis, vous
devez vous y conformer et accompagner le _Dauphin_ tant qu’il sera
possible. Je sais que le _Swallow_ est mauvais voilier, je prendrai
donc son temps et suivrai ses mouvements, car il importe que, si l’un
des deux bâtiments éprouve quelque accident, l’autre soit à portée de
lui donner toute l’assistance en son pouvoir.»
Carteret n’avait rien à répondre; il se tut, mais il augurait mal de la
fin de l’expédition.
Lorsque les bâtiments s’approchèrent de l’ouverture du détroit sur le
Pacifique, le temps devint détestable. Une brume épaisse, des rafales
de neige et de pluie, des courants qui chassaient les navires sur des
brisants, une mer démontée, tels furent les obstacles qui retinrent les
navigateurs dans le détroit jusqu’au 10 avril. Ce jour-là, à la hauteur
du cap Pilar, le _Dauphin_ et le _Swallow_ furent séparés et ne se
retrouvèrent plus, Wallis ayant négligé de fixer un lieu de rendez-vous
en cas de séparation.
Avant de suivre Wallis dans son voyage à travers le Pacifique, nous
donnerons avec lui quelques détails sur les misérables habitants de la
Terre de Feu et sur l’aspect général du pays. Aussi grossiers, aussi
misérables que possible, ces naturels se nourrissaient de la chair crue
des veaux marins et des pingouins.
«Un de nos gens, qui pêchait à la ligne, dit Wallis, donna à l’un de
ces Américains un poisson vivant qu’il venait de prendre et qui était
un peu plus gros qu’un hareng. L’Américain le prit avec l’avidité
d’un chien à qui on donne un os. Il tua d’abord le poisson en lui
donnant un coup de dents près des ouïes et se mit à le manger en
commençant par la tête et en allant jusqu’à la queue, sans rejeter
les arêtes, les nageoires, les écailles ni les boyaux.»
Au reste, ces indigènes avalaient tout ce qu’on leur donnait, que ce
fût cru ou cuit, frais ou salé, mais ils ne voulurent jamais boire
que de l’eau. Ils n’avaient pour se couvrir qu’une misérable peau de
phoque, leur tombant jusqu’aux genoux. Leurs armes n’étaient que des
javelines armées d’un os de poisson. Tous avaient les yeux malades, ce
que les Anglais attribuèrent à leur habitude de vivre au milieu de la
fumée pour se garantir des moustiques. Enfin, ils exhalaient une odeur
insupportable, comparable à celle des renards, et qui provenait, sans
doute, de leur excessive malpropreté.
Pour n’être pas engageant, ce tableau n’en est pas moins d’une
ressemblance frappante, comme tous les voyageurs ont pu le constater.
Il semble, pour ces sauvages si voisins de la brute, que le monde n’ait
pas marché. Les progrès de la civilisation sont pour eux lettre morte,
et ils continuent à végéter misérablement comme leurs pères, sans souci
d’améliorer leur existence, sans éprouver le besoin d’un plus grand
confortable.
«Nous quittâmes ainsi, dit Wallis, cette sauvage et inhabitable
région, où, pendant près de quatre mois, nous fûmes presque sans
cesse en danger de faire naufrage, où, au milieu de l’été, le temps
était nébuleux, froid et orageux, où presque partout les vallées
étaient sans verdure et les montagnes sans bois, enfin, où la terre
qui se présente à la vue ressemble plus aux ruines d’un monde qu’à
l’habitation d’êtres animés.»
A peine hors du détroit, Wallis fit route à l’ouest avec des vents
impétueux, des brouillards intenses et une si grosse mer, que, pendant
plusieurs semaines de suite, il n’y eut pas un seul endroit sec sur le
vaisseau. Cette humidité constante engendra des rhumes et de grosses
fièvres, auxquelles succéda bientôt le scorbut. Lorsqu’il eut atteint
32° de latitude sud et 100° de longitude ouest, le navigateur piqua
droit au nord.
Le 6 juin, deux îles furent découvertes à la joie générale. Les canots,
aussitôt armés et équipés, gagnèrent le rivage sous la conduite du
lieutenant Furneaux.
Quelques cocos et une grande quantité de plantes antiscorbutiques
furent recueillis; mais les Anglais, s’ils virent des huttes et des
hangars, ne rencontrèrent pas un seul habitant. Cette île, découverte
la veille de la Pentecôte, dont elle prit le nom--_Whitsunday_--et
située par 19° 26′ de latitude S. et 137° 56′ de longitude O,
appartient, comme les suivantes, à l’archipel des Pomotou.
Le lendemain, les Anglais essayèrent d’entrer en relations avec les
habitants d’une autre île; mais les dispositions des indigènes parurent
si hostiles, le rivage était tellement accore, qu’il fut impossible
de débarquer. Après avoir louvoyé toute la nuit, Wallis renvoya les
embarcations, avec ordre de ne faire aucun mal aux habitants, à moins
d’y être forcé par la nécessité.
En approchant de la terre, le lieutenant Furneaux fut surpris de
voir sept grandes pirogues à deux mâts, dans lesquelles tous les
indigènes allaient s’embarquer. Aussitôt après leur départ, les Anglais
descendirent sur la plage et parcoururent l’île en tous sens. Ils y
trouvèrent plusieurs citernes remplies de très bonne eau. Le sol était
uni, sablonneux, couvert d’arbres, surtout de palmiers et de cocotiers,
et parsemé de végétaux antiscorbutiques.
«Les habitants de cette île, dit la relation, étaient d’une taille
moyenne, leur teint était brun et ils avaient de longs cheveux noirs,
épars sur les épaules. Les hommes étaient bien faits et les femmes
belles. Leur vêtement était une espèce d’étoffe grossière, attachée
à la ceinture, et qui paraissait faite pour être relevée autour des
épaules.»
L’après-midi, Wallis renvoya le lieutenant à terre pour faire de l’eau
et prendre possession de cette nouvelle découverte au nom de Georges
III, en lui donnant le nom d’île de la Reine-Charlotte, en l’honneur de
la reine d’Angleterre.
Après avoir opéré en personne une reconnaissance, Wallis résolut de
s’arrêter en cet endroit pendant une semaine, à cause des facilités
d’approvisionnement qu’il y rencontrait.
Durant leurs promenades, les marins anglais ramassèrent des outils de
coquilles et de pierres aiguisées, façonnées et emmanchées en forme de
doloires, de ciseaux et d’alènes. Ils aperçurent également plusieurs
canots, en construction, faits de planches cousues ensemble. Mais, ce
qui les surprit le plus, ce fut des tombeaux où les cadavres étaient
exposés sous une sorte de toit et pourrissaient à l’air libre. En
partant, ils laissèrent des haches, des clous, des bouteilles et
d’autres objets, en réparation des torts qu’ils avaient causés aux
indigènes.
Si le XVIIIe siècle afficha de grandes prétentions à la philanthropie,
on voit, par les récits de tous les voyageurs, que ces théories, si
fort à la mode, furent pratiquées presque en toute circonstance.
L’humanité avait fait un grand pas. La différence de couleur
n’empêchait plus de voir un frère en tout homme, et la Convention
allait, à la fin du siècle, en décrétant l’affranchissement des noirs,
consacrer définitivement une idée qui rencontrait de nombreux adeptes.