Le 3 juillet, l’ancre fut définitivement levée, et, dix jours plus

tard, Byron s’arrêtait à Funchal, dans l’île de Madère, pour prendre

quelques rafraîchissements. Il fut également obligé de relâcher aux

îles du cap Vert pour faire de l’eau, celle qui était embarquée n’ayant

pas tardé à se corrompre.

Rien ne vint contrarier la navigation des deux bâtiments anglais

jusqu’à la vue du cap Frio. Seulement, Byron fit cette singulière

remarque, plusieurs fois constatée depuis, que le doublage en cuivre de

ses bâtiments semblait écarter le poisson, qu’il aurait dû rencontrer

en abondance dans ces parages. Les chaleurs accablantes et les

pluies continuelles avaient couché sur les cadres une bonne partie

des équipages. Aussi le besoin d’une relâche et de vivres frais se

faisait-il sentir.

On devait la trouver à Rio-Janeiro, où l’on arriva le 12 décembre.

Byron y reçut un accueil empressé de la part du vice-roi, et il raconte

ainsi sa première entrevue:

«Lorsque je vins lui faire visite, j’en fus reçu avec le plus grand

appareil; environ soixante officiers étaient rangés devant le palais.

La garde était sous les armes. C’étaient de très beaux hommes,

très bien tenus. Son Excellence, accompagnée de la noblesse, vint

me recevoir sur l’escalier. Je fus salué par quinze coups de canon

tirés du fort le plus voisin. Nous entrâmes ensuite dans la salle

d’audience, où, après une conversation d’un quart d’heure, je pris

congé et fus reconduit avec les mêmes cérémonies....»

Nous dirons un peu plus tard combien la réception faite au capitaine

Cook, quelques années après, ressemble peu à celle qui venait d’être

faite à Byron.

Le commodore obtint sans peine la permission de débarquer ses

malades et rencontra les plus grandes facilités pour se procurer des

rafraîchissements. Il n’eut à se plaindre que des tentatives réitérées

des Portugais pour amener la désertion de ses matelots. Les chaleurs

insupportables que les équipages éprouvèrent à Rio, abrégèrent la durée

de la relâche. Le 16 octobre, l’ancre fut enfin levée, mais il fallut

attendre à l’entrée de la baie, pendant quatre ou cinq jours, qu’un

vent de terre permît aux navires de gagner la haute mer.

Jusqu’alors, la destination des bâtiments avait été tenue secrète.

Byron appela à son bord le commandant de la _Tamar_, et, en présence

des matelots assemblés, il lut ses instructions, qui lui prescrivaient,

non pas de se rendre aux Indes Orientales, comme il en avait été

question jusqu’alors, mais d’entrer dans la mer du Sud pour y faire

des découvertes qui pourraient être d’une grande importance pour

l’Angleterre. Dans cette vue, les lords de l’Amirauté accordaient

aux équipages une double paye, sans parler de l’avancement et

des gratifications, si l’on était content d’eux. De cette courte

harangue, la seconde partie fut la plus agréable aux matelots, qui

l’accueillirent avec des acclamations joyeuses.

Jusqu’au 29 octobre, on fit voile au sud sans incidents. Alors, des

grains subits et de violentes rafales se succédèrent et dégénérèrent

en une épouvantable tempête, pendant laquelle le commodore fit jeter

par-dessus bord quatre canons, pour éviter de sombrer sous voiles. Le

lendemain, le temps devint un peu plus maniable; mais il faisait aussi

froid qu’en Angleterre à cette époque de l’année, bien que novembre

répondît au mois de mai de l’hémisphère boréal. Comme le vent faisait

continuellement dériver le bâtiment dans l’est, Byron commença à

craindre qu’il fût très difficile de ranger la côte de Patagonie.

Tout à coup, le 12 novembre, quoique aucune côte ne fût marquée en cet

endroit sur les cartes, retentit à plusieurs reprises le cri: Terre!

terre à l’avant! Les nuages obscurcissaient à ce moment presque tout le

tour de l’horizon, et le tonnerre succédait aux éclairs presque sans

relâche.

«Je crus remarquer, dit Byron, que ce qui avait tout d’abord paru

être une île, présentait deux montagnes escarpées; mais, en regardant

du côté du vent, il me sembla que la terre qui se joignait à ces

montagnes s’étendait au loin dans le sud-est; en conséquence, nous

gouvernâmes S.-O. Je fis monter des officiers au haut des mâts pour

observer au vent et vérifier cette découverte; tous assurèrent

qu’ils voyaient une grande étendue de terre..... Puis, nous portâmes

à l’E.-S.-E. La terre semblait se montrer toujours sous la même

apparence. Les montagnes paraissaient bleues, comme cela est assez

ordinaire par un temps obscur et pluvieux, lorsqu’on n’en est pas

éloigné.... Bientôt, quelques-uns crurent entendre et voir la mer

briser sur un rivage de sable; mais, ayant gouverné encore environ

une heure avec toute la circonspection possible, ce que nous

avions pris pour la terre s’évanouit tout d’un coup, et nous fûmes

convaincus, à notre grand étonnement, que ce n’avait été qu’une terre

de brume.... J’ai été presque continuellement en mer, continue Byron,

depuis vingt-sept ans; mais je n’ai point d’idée d’une illusion si

générale et si soutenue..... Il n’est pas douteux que, si le temps ne

se fût pas éclairci assez promptement pour faire disparaître, à nos

yeux, ce que nous avions pris pour la terre, tout ce qu’il y avait

à bord aurait fait serment qu’il avait découvert la terre à cette

hauteur. Nous nous trouvions alors par les 43° 46′ de lat. S. et

60° 5′ de long. O.»

[Illustration: CARTE DU =DÉTROIT DE MAGELLAN= d’après Bougainville.

_Gravé par E. Morieu._]

Le lendemain, survint un coup de vent épouvantable, annoncé par les

cris perçants de plusieurs centaines d’oiseaux qui fuyaient. Il ne dura

pas plus de vingt minutes. Cependant ce fut assez pour coucher le

navire sur le flanc avant qu’on eût pu larguer la grande amure, qui fut

coupée. En même temps, l’écoute de la grand’voile renversait le premier

lieutenant, l’envoyait rouler au loin, et la misaine, qui n’était pas

entièrement amenée, était mise en pièces.

[Illustration: Une troupe d’hommes à cheval arboraient un pavillon

blanc. (Page 34.)]

Les jours qui suivirent ne furent pas beaucoup plus favorisés. En

outre, le navire était si peu calé que sa dérive devenait très

considérable, dès qu’il ventait bon frais.

A la suite d’une navigation aussi tourmentée, le 24 novembre, Byron

atteignit,--avec quel bonheur, on le comprend!--l’île des Pingouins et

le port Désiré. Mais les agréments de cette station ne devaient pas

justifier l’impatience qu’avait eue l’équipage d’y parvenir.

Descendus à terre, les marins anglais ne découvrirent, en s’avançant

dans l’intérieur, qu’une campagne déserte, des collines aréneuses, pas

un seul arbre. En fait de gibier, quelques guanacos furent aperçus de

trop loin pour être tirés, mais on put prendre un certain nombre de

gros lièvres, qu’on n’eut pas de peine à forcer. Seule, la chasse des

veaux marins et des oiseaux aquatiques fournit assez pour «régaler

toute une flotte».

D’une mauvaise tenue, mal abrité, le port Désiré offrait encore ce

grave inconvénient, qu’on ne pouvait s’y procurer qu’une eau saumâtre.

Quant aux habitants, on n’en vit pas trace. Une longue station en

cet endroit étant inutile et dangereuse, Byron se mit, le 25, à la

recherche de l’île Pepys.

La position de cette terre était des plus incertaines. Halley la

plaçait à 80° à l’est du continent. Cowley, le seul qui assurât l’avoir

vue, prétendait qu’elle gisait par 47° de latitude S., mais sans fixer

sa longitude. Il y avait là un problème intéressant à résoudre.

Après avoir croisé au N., au S. et à l’E., Byron, persuadé que cette

île n’existait pas, fit route pour gagner les Sébaldines et le

premier port où il pourrait trouver l’eau et le bois dont il avait

le plus pressant besoin. Une tempête l’assaillit, pendant laquelle

les vagues furent si terribles, que Byron n’avait rien vu de pareil,

même lorsqu’il avait doublé le cap Horn avec l’amiral Anson. La

tourmente passée, il reconnut le cap des Vierges, qui forme l’entrée

septentrionale du détroit de Magellan.

Dès que le bâtiment fut assez près du rivage, les matelots purent

distinguer une troupe d’hommes à cheval qui arboraient un pavillon

blanc et faisaient signe de descendre à terre. Curieux de voir ces

Patagons sur lesquels les voyageurs précédents étaient si peu d’accord,

Byron gagna la côte avec un fort détachement de soldats armés.

Il trouva là près de cinq cents hommes, presque tous à cheval, d’une

taille gigantesque, et qui semblaient être des monstres à figure

humaine. Leur corps était peint de la manière la plus hideuse, leur

visage était sillonné de lignes de diverses couleurs, leurs yeux

entourés de cercles bleus, noirs ou rouges, de sorte qu’ils semblaient

porter d’immenses lunettes. Presque tous étaient sans vêtements, à

l’exception d’une peau jetée sur leurs épaules, le poil en dedans, et

plusieurs portaient des bottines. Singulier costume, primitif et peu

coûteux!

Avec eux, on voyait des chiens en grande quantité, des chevaux fort

petits, d’une très vilaine apparence, mais qui n’en étaient pas moins

extrêmement rapides. Les femmes montaient à cheval comme les hommes,

sans étriers, et tous galopaient sur le rivage de la mer, bien qu’il

fût semé de très grosses pierres excessivement glissantes.

Cette entrevue fut amicale. Byron distribua à cette race de géants une

foule de babioles, des rubans, de la verroterie et du tabac.

Aussitôt qu’il eut rallié le _Dauphin_, Byron entra avec le flot dans

le détroit de Magellan. Il n’avait pas l’intention de le traverser,

mais voulait seulement y chercher un havre sûr et commode où il pût

faire de l’eau et du bois, avant de se remettre à la recherche des îles

Falkland.

Au sortir du second goulet, Byron releva les îles Sainte-Élisabeth,

Saint-Barthélemy, Saint-Georges, la pointe Sandy. Près de cette

dernière, il rencontra un pays délicieux, des sources, des bois, des

prairies émaillées de fleurs qui répandaient dans l’air un parfum

exquis. Le paysage était animé par des centaines d’oiseaux, dont une

espèce reçut le nom «d’oie peinte», que lui valut son plumage nuancé

des plus brillantes couleurs. Mais nulle part on ne rencontra un

endroit où le canot pût accoster sans courir les plus grands dangers.

Partout l’eau était très basse et la mer brisait avec force. Des

poissons, et notamment de magnifiques mulets, des oies, des bécasses,

des sarcelles et beaucoup d’autres oiseaux d’un excellent goût furent

pêchés ou tués par les équipages.

Byron fut donc forcé de continuer sa route jusqu’au port Famine, où il

arriva le 27 décembre.

«Nous étions, dit-il, à l’abri de tous les vents, à l’exception

de celui du S.-E. qui souffle rarement, et si un vaisseau venait

à chasser en côte dans l’intérieur de la baie, il n’y recevrait

aucun dommage, parce qu’il y règne un fond doux. Il flotte le long

des côtes une quantité de bois assez considérable pour en charger

aisément mille vaisseaux, de sorte que nous n’étions point dans le

cas d’en aller couper dans la forêt.»

Au fond de cette baie débouche une rivière, la Sedger, dont l’eau

est excellente. Ses bords sont plantés de grands et superbes arbres,

propres à faire d’excellents mâts. Sur leurs branches perchaient une

multitude de perroquets et autres oiseaux au plumage étincelant. Dans

ce port Famine, l’abondance ne cessa de régner pendant tout le séjour

de Byron.

Le 5 janvier 1765, aussitôt que ses équipages furent complètement remis

de leurs fatigues, et les navires approvisionnés, le commodore reprit

la recherche des îles Falkland. Sept jours plus tard, il découvrait

une terre dans laquelle il crut reconnaître les îles de Sebald de

Weert; mais, en s’en approchant, il s’aperçut que ce qu’il avait pris

pour trois îles n’en formait qu’une seule, qui s’étendait au loin dans

le sud. Il ne douta pas qu’il ne fût en présence de l’archipel marqué

sur les cartes de cette époque sous le nom de New-Islands, par 51° de

latitude S. et 63° 32′ de longitude O.

Tout d’abord, Byron tint le large, car il importait de ne pas être jeté

par des courants sur une côte qu’il ne connaissait pas. Puis, après ce

relevé sommaire, une embarcation fut détachée, afin de suivre la côte

de plus près et d’y chercher un havre sûr et commode, qu’elle ne tarda

pas à rencontrer. Il reçut le nom de port Egmont, en l’honneur du comte

d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.

«Je ne pense pas, dit Byron, qu’on puisse trouver un plus beau port;

le fond est excellent, l’aiguade est facile, tous les vaisseaux

de l’Angleterre pourraient y être mouillés à l’abri de tous les

vents. Les oies, les canards, les sarcelles s’y trouvaient en telle

abondance, que les matelots étaient las d’en manger. Le défaut de

bois est ici général, à l’exception de quelques troncs d’arbres qui

flottent le long des côtes et qui y sont portés vraisemblablement du

détroit de Magellan.»

L’oseille sauvage, le céleri, ces excellents anti-scorbutiques, se

rencontraient de tous côtés. Le nombre des loups et des lions marins,

ainsi que celui des pingouins, était si considérable, qu’on ne pouvait

marcher sur la grève sans les voir fuir en troupes nombreuses. Des

animaux semblables au loup, mais qui avaient plutôt la figure du

renard, sauf la taille et la queue, attaquèrent plusieurs fois les

matelots, qui eurent toutes les peines du monde à se défendre. Il ne

serait pas facile de dire comment ils sont venus en cette contrée,

éloignée du continent d’au moins cent lieues, ni dans quel endroit ils

trouvent un refuge, car ces îles ne produisent, en fait de végétaux,

que des joncs, des glaïeuls et pas un seul arbre.

Le récit de cette partie du voyage de Byron ne forme, dans la

biographie Didot, qu’un tissu inextricable d’erreurs. «La flottille,

dit M. Alfred de Lacaze, s’engagea, le 17 février, dans le détroit de

Magellan, mais fut forcée de relâcher près du port Famine dans une baie

qui prit le nom de port Egmont...» Confusion singulière, qui démontre

la légèreté avec laquelle sont parfois rédigés les articles de cet

important recueil.

Byron prit possession du port Egmont et des îles adjacentes, appelées

Falkland, au nom du roi d’Angleterre. Cowley leur avait donné le nom

d’îles Pepys, mais, suivant toute probabilité, le premier qui les ait

découvertes est le capitaine Davis, en 1592. Deux ans plus tard, sir

Richard Hawkins vit une terre qu’on suppose être la même et à laquelle

il donna le nom de Virginie, en l’honneur de sa souveraine, la reine

Élisabeth. Enfin, des bâtiments de Saint-Malo visitèrent cet archipel.

C’est sans doute ce qui lui a fait donner par Frézier le nom d’îles

Malouines.

Après avoir nommé un certain nombre de rochers, d’îlots et de caps,

le 27 janvier Byron quitta le port Egmont et fit voile pour le port

Désiré, qu’il atteignit neuf jours plus tard. Il y trouva la _Floride_,

vaisseau-transport, qui lui apportait d’Angleterre les vivres et les

rechanges nécessaires à sa longue navigation. Mais ce mouillage était

trop périlleux, la _Floride_ et la _Tamar_ étaient en trop mauvais

état pour qu’il fût possible de procéder à une opération aussi longue

qu’un transbordement. Byron envoya donc sur la _Floride_ un de ses bas

officiers, qui avait une parfaite connaissance du détroit de Magellan,

et mit à la voile avec ses deux conserves pour le port Famine.

A plusieurs reprises, il rencontra, dans le détroit, un bâtiment

français qui semblait faire la même route que lui. A son retour en

Angleterre, il apprit que c’était l’_Aigle_, commandé par M. de

Bougainville, qui venait sur la côte de Patagonie faire des coupes de

bois nécessaires à la nouvelle colonie française des îles Falkland.

Pendant ses différentes escales dans le détroit, l’expédition anglaise

reçut la visite de plusieurs hordes de Fuégiens.

«Je n’avais pas encore vu, dit Byron, de créatures si misérables. Ils

étaient nus, à l’exception d’une peau très puante de loup de mer,

jetée sur leurs épaules; ils étaient armés d’arcs et de flèches,

qu’ils me présentèrent pour quelques grains de collier et d’autres

bagatelles. Les flèches, longues de deux pieds, étaient faites de

roseau et armées d’une pierre verdâtre; les arcs, dont la corde était

de boyau, avaient trois pieds de longueur.

«Quelques fruits, des moules, des débris de poisson pourri, jetés par

la tempête sur le rivage, constituaient toute leur nourriture. Il n’y

eut guère que les cochons qui voulurent goûter de leurs mets; c’était

un gros morceau de baleine déjà en putréfaction et dont l’odeur

infectait l’air au loin. L’un d’eux découpait, avec les dents, cette

charogne et en présentait les morceaux à ses compagnons, qui les

mangeaient avec la voracité de bêtes féroces.

«Plusieurs de ces misérables sauvages se déterminèrent à monter

à bord. Voulant leur faire fête, un de mes bas officiers joua du

violon, et quelques matelots dansèrent. Ils furent enchantés de ce

petit spectacle. Impatients d’en marquer leur reconnaissance, l’un

d’eux se hâta de descendre dans sa pirogue; il en rapporta un petit

sac de peau de loup de mer où était une graisse rouge dont il frotta

le visage du joueur de violon. Il aurait bien souhaité me faire le

même honneur, auquel je me refusai; mais il fit tous ses efforts

pour vaincre ma modestie, et j’eus toutes les peines du monde à me

défendre de recevoir la marque d’estime qu’il voulait me donner.»

Il n’est pas inutile de rapporter ici l’opinion de Byron, marin

expérimenté, sur les avantages et les inconvénients qu’offre la

traversée du détroit de Magellan. Il n’est pas d’accord avec la plupart

des autres navigateurs qui ont visité ces parages.

«Les dangers et les difficultés que nous avons essuyés, dit-il,

pourraient faire croire qu’il n’est pas prudent de tenter ce passage

et que les vaisseaux qui partent d’Europe, pour se rendre dans la

mer du Sud, devraient tous doubler le cap Horn. Je ne suis point

du tout de cette opinion, quoique j’aie doublé deux fois le cap

Horn. Il est une saison de l’année où, non pas un seul vaisseau,

mais toute une flotte peut en trois semaines traverser le détroit,

et, pour profiter de la saison la plus favorable, il convient d’y

entrer dans le mois de décembre. Un avantage inestimable, qui doit

toujours décider les navigateurs, est qu’on y trouve en abondance

du céleri, du cochléaria, des fruits, et plusieurs autres végétaux

anti-scorbutiques.... Les obstacles que nous eûmes à vaincre et qui

nous retinrent dans le détroit, du 17 février au 8 avril, ne peuvent

être imputés qu’à la saison de l’équinoxe, saison ordinairement

orageuse, et qui, plus d’une fois, mit notre patience à l’épreuve.»

Jusqu’au 26 avril, jour où il eut connaissance de Mas-a-fuero, l’une

des îles du groupe de Juan-Fernandez, Byron avait fait route au N.-O.

Il s’empressa d’y débarquer quelques matelots, qui, après avoir fait

provision d’eau et de bois, chassèrent des chèvres sauvages, auxquelles

ils trouvèrent un goût aussi délicat qu’à la meilleure venaison

d’Angleterre.

Durant cette relâche, il se produisit un fait assez singulier. Un

violent ressac brisait sur la côte et empêchait les embarcations

d’approcher la grève. Bien qu’il fût muni d’une ceinture de sauvetage,

l’un des matelots débarqués, qui ne savait pas nager, ne voulut

jamais se jeter à la mer pour regagner la chaloupe. Menacé d’être

abandonné sur cette île déserte, il se refusait énergiquement à se

risquer, lorsqu’un de ses camarades vint lui passer adroitement,

autour du corps, une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant et

dont l’autre bout était resté dans la chaloupe. Lorsqu’il y arriva,

le malheureux avait avalé, dit la relation d’Hawkesworth, une si

grande quantité d’eau, qu’en le retirant il paraissait être sans

vie. On le suspendit par les pieds; il reprit bientôt ses sens, et,

le jour suivant, il était parfaitement rétabli. Malgré cette cure,

véritablement merveilleuse, nous ne prendrons pas sur nous de la

recommander aux Sociétés de sauvetage.

En quittant Mas-a-fuero, Byron changea de route, afin de chercher la

terre de Davis,--aujourd’hui l’île de Pâques,--que les géographes

plaçaient par 27° 30′ et à cent lieues environ à l’ouest de la côte

américaine. Huit jours furent consacrés à cette recherche.

Byron, n’ayant rien découvert après cette croisière qu’il ne pouvait

prolonger plus longtemps, parce qu’il avait l’intention de visiter

l’archipel Salomon, fit route au nord-ouest. Le 22 mai, le scorbut

apparut sur les vaisseaux et ne tarda pas à faire des progrès

alarmants. Par bonheur, le 7 juin, par 14° 58′ de longitude ouest, la

terre fut aperçue du haut des mâts.

Le lendemain, on se trouvait en présence de deux îles qui semblaient

offrir une riante perspective. C’étaient de grands arbres touffus, des

arbrisseaux et des bosquets, au milieu desquels circulaient quelques

naturels, qui ne tardèrent pas à se réunir sur la plage et à allumer

des feux.

Byron détacha aussitôt une embarcation pour chercher un mouillage.

Elle revint sans avoir trouvé de fond à une encâblure du littoral.

Les pauvres scorbutiques, qui s’étaient traînés sur les gaillards,

regardaient avec une douloureuse envie cette île fertile, où se

trouvait le remède à leurs maux, mais dont la nature leur défendait

l’entrée.

«Ils voyaient, dit la relation, des cocotiers en abondance, chargés

de fruits dont le lait est peut-être le plus puissant antiscorbutique

qu’il y ait au monde; ils supposaient avec raison qu’il devait y

avoir des limons, des bananes et d’autres fruits des tropiques, et,

pour comble de désagrément, ils voyaient des écailles de tortues

éparses sur le rivage. Tous ces rafraîchissements, qui les auraient

rendus à la vie, n’étaient pas plus à leur portée que s’ils en

eussent été séparés par la moitié du globe; mais, en les voyant, ils

sentaient plus violemment le malheur d’en être privés.»

Byron ne voulut pas prolonger plus longtemps le supplice de Tantale

auquel étaient soumis ses malheureux matelots; après avoir donné à ce

groupe le nom d’îles du Désappointement, il remit à la voile le 8 juin.

Le lendemain même, il eut connaissance d’une nouvelle terre, longue,

basse, couverte de cocotiers. Au milieu s’étendait un lagon avec un

petit îlot. Ce seul aspect indiquait la formation madréporique de cette

terre, simple «attoll» qui n’était pas encore, mais qui allait devenir

une île. Aussi l’embarcation, envoyée pour sonder, trouva-t-elle

partout une côte accore, aussi escarpée qu’un mur.

Pendant ce temps, les indigènes se livraient à des démonstrations

hostiles. Deux d’entre eux pénétrèrent même dans l’embarcation. L’un

vola la veste d’un matelot, l’autre mit la main à la corne du chapeau

du quartier-maître; mais, ne sachant comment s’en emparer, il le tira à

lui au lieu de le lever, ce qui permit au quartier-maître de s’opposer

à cette tentative. Deux grandes pirogues, montées chacune par une

trentaine de rameurs, firent mine alors d’attaquer les chaloupes, mais

celles-ci leur donnèrent aussitôt la chasse. Au moment où elles vinrent

s’échouer au rivage, une lutte s’engagea, et les Anglais, sur le point

d’être accablés par le nombre, durent faire usage de leurs armes. Trois

ou quatre insulaires restèrent sur le carreau.

[Illustration: L’un d’eux découpait avec les dents... (Page 37.)]

Le lendemain, quelques matelots et les scorbutiques qui avaient pu

quitter leur hamac descendirent à terre. Les naturels, effrayés par

la leçon qu’ils avaient reçue la veille, se tinrent cachés, tandis

que les Anglais cueillaient des noix de coco et récoltaient des

plantes antiscorbutiques. Ces rafraîchissements leur furent d’un si

grand secours, que, peu de jours après, il n’y avait plus un seul

malade à bord. Des perroquets, des colombes d’une rare beauté et très

familières, d’autres oiseaux inconnus composaient toute la faune de

cette île, qui reçut le nom du Roi-Georges. Celle qui fut découverte

ensuite fut appelée île du Prince-de-Galles. Toutes ces terres

faisaient partie de l’archipel des Pomotou, également appelées îles

Basses, nom qui leur convient parfaitement.

[Illustration: Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement.

(Page 47.)]

Le 21, nouvelle chaîne d’îles avec ceinture de brisants. Aussi, Byron

renonça-t-il à en prendre plus ample connaissance, car il aurait fallu

courir plus de risques que l’atterrissement ne promettait d’avantages.

Byron les nomma îles du Danger.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 3 / 43 段