rend le gazon des prés et des bois plus fin et plus uni qu’il n’est
ordinairement dans les climats chauds; le pays s’élève insensiblement
depuis l’aiguade des Anglais jusqu’au milieu de l’île; mais,
avant que d’arriver à sa plus grande hauteur, on trouve plusieurs
clairières en pente, couvertes d’un trèfle fin, qui est entremêlé
de différentes sortes de fleurs, et bordées de beaux bois, dont
les arbres portent d’excellents fruits... Les animaux, qui pendant
la plus grande partie de l’année sont les seuls maîtres de ce beau
séjour, font partie de ses charmes romanesques et ne contribuent pas
peu à lui donner un air de merveilleux. On y voit quelquefois des
milliers de bœufs paître ensemble dans une grande prairie, spectacle
d’autant plus singulier que tous ces animaux sont d’un véritable
blanc de lait, à l’exception des oreilles, qu’ils ont ordinairement
noires. Quoique l’île soit déserte, les cris continuels et la vue
d’un grand nombre d’animaux domestiques, qui courent en foule dans
les bois, excitent des idées de fermes et de villages.»
Tableau vraiment trop enchanteur! L’auteur ne lui aurait-il pas prêté
bien des charmes qui n’existaient que dans son imagination? Après une
si longue croisière, après tant de tempêtes, il n’est pas étonnant que
les grands bois verdoyants, l’exubérance de la végétation, l’abondance
de la vie animale, aient fait une profonde impression sur l’esprit
des compagnons de lord Anson. Au reste, nous saurons bientôt si ses
successeurs à Tinian ont été aussi émerveillés que lui.
Cependant, Anson n’était pas sans inquiétude. Il avait fait réparer son
bâtiment, il est vrai, mais beaucoup de malades demeuraient à terre
pour s’y rétablir définitivement, et il ne restait plus à bord qu’un
petit nombre de matelots. Le fond étant de corail, on dut prendre des
précautions pour que les câbles ne fussent pas coupés. Malgré cela, au
moment de la nouvelle lune, un vent impétueux s’éleva et fit chasser
le navire. Les ancres tinrent bon, mais il n’en fut pas de même des
aussières, et le _Centurion_ fut emporté en pleine mer. Le tonnerre
ne cessait de gronder, la pluie tombait avec une telle violence,
que, de terre, on n’entendait même pas les signaux de détresse qui
partaient du bâtiment. Anson, la plupart des officiers, une grande
partie de l’équipage, au nombre de cent treize individus, étaient
demeurés à terre, et ils se trouvaient privés de l’unique moyen qu’ils
possédassent de quitter Tinian.
La désolation fut extrême, la consternation inexprimable. Mais Anson,
homme énergique et fécond en ressources, eut bientôt arraché ses
compagnons au désespoir. Une barque, celle qu’ils avaient prise aux
Espagnols, leur restait, et ils eurent la pensée de l’allonger, afin
qu’elle pût contenir tout le monde, avec les provisions nécessaires
pour gagner la Chine. Mais dix-neuf jours plus tard, le _Centurion_
était de retour, et les Anglais, s’y embarquant le 21 octobre, ne
tardèrent pas à atteindre Macao. Depuis deux ans, depuis leur départ
d’Angleterre, c’était la première fois qu’ils relâchaient dans un port
ami et civilisé.
«Macao, dit Anson, autrefois très riche, très peuplée et capable
de se défendre contre les gouverneurs chinois du voisinage, est
extrêmement déchue de son ancienne splendeur. Quoiqu’elle continuât
d’être habitée par des Portugais et commandée par un gouverneur que
nomme le roi de Portugal, elle est à la discrétion des Chinois,
qui peuvent l’affamer et s’en rendre maîtres; aussi le gouverneur
portugais se garde-t-il soigneusement de les choquer.»
Il fallut qu’Anson écrivît une lettre hautaine au gouverneur chinois
pour obtenir la permission d’acheter, même à très haut prix, les vivres
et les rechanges dont il avait besoin. Puis il annonça publiquement
qu’il partait pour Batavia et mit à la voile le 19 avril 1743. Mais,
au lieu de gagner les possessions hollandaises, il fit voile pour
les Philippines, où il attendit, pendant plusieurs jours, le galion
qui revenait d’Acapulco, après y avoir richement vendu sa cargaison.
D’habitude ces bâtiments portaient quarante-quatre canons et comptaient
plus de cinq cents hommes d’équipage. Anson ne comptait que deux
cents matelots, dont une trentaine n’étaient que des mousses; mais la
disproportion des forces ne pouvait l’arrêter, car il avait pour lui
l’appât d’un riche butin, et l’avidité de ses hommes lui répondait de
leur courage.
«Pourquoi, dit un jour Anson à son maître d’hôtel, pourquoi ne me
servez-vous plus de ces moutons que nous avons achetés en Chine?
Sont-ils donc tous mangés?--Que monsieur le chef d’escadre m’excuse,
répondit celui-ci, il en reste deux à bord, mais j’avais le dessein
de les garder pour en traiter le capitaine du galion.»
Personne, pas même le maître d’hôtel, ne doutait donc du succès!
D’ailleurs, Anson prit habilement ses dispositions et sut compenser le
petit nombre de ses hommes par leur mobilité. Le combat fut vif; les
nattes dont les bastingages du galion étaient remplies, prirent feu, et
les flammes s’élevèrent jusqu’à la hauteur du mât de misaine. C’était
trop, pour les Espagnols, de deux ennemis à combattre. Ils se rendirent
après une lutte de deux heures qui leur coûta soixante-sept tués et
quatre-vingt-quatre blessés.
La prise était riche: «1,313,843 pièces de huit[1] et 35,682 onces
d’argent en lingots, outre une partie de cochenille et quelques autres
marchandises d’assez peu de valeur en comparaison de l’argent. Cette
proie, jointe aux autres, faisait à peu près la somme de 400,000 livres
sterling, sans y comprendre les vaisseaux, les marchandises, etc., que
l’escadre anglaise avait brûlés ou détruits aux Espagnols et qui ne
pouvaient aller à moins de 600,000 livres sterling.»
[1] Monnaie d’or espagnole, ainsi nommée parce qu’elle est le
huitième du doublon; elle vaut 10 fr. 75 de notre monnaie.
Anson regagna la rivière de Canton avec sa prise, qu’il y vendit, bien
au-dessous de sa valeur, pour la somme de 6,000 piastres, partit le
10 décembre, et rentra à Spithead, le 15 juin 1744, après une absence
de trois ans et neuf mois. Son entrée à Londres fut triomphale.
Trente-deux chariots y transportèrent, au son des tambours et des
trompettes, aux acclamations de la multitude, les dix millions montant
de ses nombreuses prises, que lui-même, ses officiers et ses matelots
se partagèrent, sans que le roi lui-même eût le droit de figurer au
partage.
Anson fut nommé contre-amiral, peu de temps après son retour
en Angleterre, et reçut plusieurs commandements importants. En
1747, il s’empara, après une lutte héroïque, du marquis de La
Jonquière-Taffanel. Nommé, à la suite de cet exploit, premier lord de
l’Amirauté et amiral, il protégea, en 1758, la tentative de descente
faite par les Anglais auprès de Saint-Malo, et mourut à Londres quelque
temps après son retour.
CHAPITRE II
LES PRÉCURSEURS DU CAPITAINE COOK
I
Roggewein.--Le peu qu’on sait de lui.--Incertitude de ses
découvertes.--L’île de Pâques.--Les îles Pernicieuses.--Les
Bauman.--Nouvelle-Bretagne.--Arrivée à Batavia.--Byron.--Relâches
à Rio-de-Janeiro et au Port-Désiré.--Entrée dans le détroit
de Magellan.--Les îles Falkland et le port Egmont.--Les
Fuégiens.--Mas-a-fuero.--Les îles du Désappointement.--Les îles
du Danger.--Tinian.--Retour en Europe.
Dès l’année 1669, le père de Roggewein avait présenté à la Compagnie
des Indes Occidentales de Hollande un mémoire dans lequel il demandait
l’armement de trois vaisseaux pour faire des découvertes dans l’océan
Pacifique. Son projet avait été favorablement accueilli, mais un
refroidissement, survenu dans les relations entre l’Espagne et la
Hollande, força le gouvernement batave à renoncer provisoirement à
cette expédition. En mourant, Roggewein fit promettre à son fils Jacob
de poursuivre l’exécution du plan qu’il avait conçu.
Des circonstances indépendantes de sa volonté empêchèrent longtemps
celui-ci de tenir sa promesse. Ce n’est qu’après avoir navigué dans les
mers de l’Inde, après avoir même été conseiller à la cour de justice de
Batavia, que nous voyons Jacob Roggewein faire des démarches auprès de
la Compagnie des Indes Occidentales. Quel âge pouvait avoir Roggewein
en 1721? Quels étaient ses titres au commandement d’une expédition de
découvertes? on ne sait. La plupart des dictionnaires biographiques ne
lui consacrent pas même deux lignes, et Fleurieu, qui, dans une belle
et savante étude, a cherché à fixer les découvertes du navigateur
hollandais, n’a rien pu découvrir à cet égard.
Bien plus: ce n’est pas lui, mais un Allemand appelé Behrens, qui a
écrit la relation de son voyage. Aussi doit-on attribuer plutôt au
narrateur qu’au navigateur les obscurités, les contradictions, le
manque de précision qu’on y remarque. Il semble même souvent, ce qui
paraît pourtant bien invraisemblable, que Roggewein ne soit pas au
courant des voyages et des découvertes de ses prédécesseurs et de ses
contemporains.
Le 21 août 1721, trois navires partirent du Texel, sous son
commandement: l’_Aigle_, de 36 canons et 111 hommes d’équipage, le
_Tienhoven_, de 28 canons et 100 hommes, capitaine Jacques Bauman, la
galère l’_Africaine_, de 14 canons et 60 hommes d’équipage, capitaine
Henri Rosenthall. Cette navigation dans l’Atlantique n’offre aucune
particularité intéressante. Après avoir touché à Rio, Roggewein se mit
à la recherche d’une île qu’il appelle Auke’s Magdeland, et qui doit
être la terre de la Vierge, la Virginie de Hawkins, l’archipel des
Falkland ou des Malouines, à moins que ce soit la Georgie Australe.
Bien que ces îles fussent alors très connues, il faut croire que
les Hollandais n’avaient sur leur position que des notions bien
incertaines, puisque, après avoir abandonné la recherche des Falkland,
ils se mirent à celle des îles Saint-Louis des Français, sans penser
que ce fût le même archipel.
Au reste, il est peu de terres qui aient porté plus de noms, îles de
Pepys, îles Conti, sans compter ceux que nous négligeons. On voit qu’il
ne serait pas difficile d’arriver à la douzaine.
Après avoir découvert ou plutôt aperçu, sous le parallèle du détroit
de Magellan et à quatre-vingts lieues de la terre d’Amérique,
une île de «deux cents lieues» de circuit qu’il appela Belgique
Australe, Roggewein embouqua le détroit de Lemaire, où les courants
l’entraînèrent dans le sud jusque par le 62e degré 1/2 de latitude;
puis, il regagna la côte du Chili, jeta l’ancre devant l’île de la
Mocha, qu’il trouva abandonnée, gagna ensuite l’île de Juan-Fernandez,
où il rallia le _Tienhoven_, dont il était séparé depuis le 21 décembre.
Les trois vaisseaux quittèrent cette relâche avant la fin de mars
et firent route à l’ouest-nord-ouest dans la direction où devait se
trouver la terre découverte par Davis, entre 27 et 28° sud. Après une
recherche de plusieurs jours, Roggewein arriva, le 6 avril 1722, en vue
d’une île qu’il nomma île de Pâques.
Nous ne nous arrêterons pas sur les dimensions exagérées que le
navigateur hollandais donne à cette terre, non plus que sur ses
observations des mœurs et des usages des naturels. Nous aurons
l’occasion d’y revenir avec les relations plus exactes et plus
détaillées de Cook et de La Pérouse.
«Mais, ce qu’on ne trouvera pas dans ces relations, dit Fleurieu,
c’est le trait d’érudition du sergent-major de Roggewein, qui,
après avoir décrit la feuille du bananier, dont la longueur est
de six ou huit pieds et la largeur de deux ou trois, nous apprend
que c’est avec cette feuille que nos premiers parents, après leur
chute, couvrirent leur nudité;» et il ajoute, pour plus grand
éclaircissement, que «ceux qui le prétendent, se fondent sur ce que
cette feuille est la plus grande de toutes les plantes qui croissent
dans les pays de l’Orient et de l’Occident.»
Cette remarque prouve la haute idée que Behrens se faisait des
proportions de nos premiers parents.
[Illustration: Combat du _Centurion_ avec un galion espagnol.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._) (Page 21.)]
Un indigène monta sans crainte à bord de l’_Aigle_. Il y réjouit tout
le monde par sa bonne humeur, sa gaieté et ses démonstrations amicales.
Le lendemain, Roggewein aperçut sur la plage, plantée de hautes
statues, une foule nombreuse, qui paraissait attendre, avec impatience
et curiosité, l’arrivée des étrangers. Sans que l’on sache pour quel
motif, un coup de fusil fut tiré, un insulaire tomba mort, et la foule
épouvantée se dispersa dans toutes les directions. Bientôt, cependant,
elle revint plus pressée. Roggewein, à la tête de cent cinquante
hommes, fit faire alors une décharge générale, qui coucha à terre un
grand nombre de victimes. Épouvantés, les naturels s’empressèrent,
pour apaiser ces terribles visiteurs, de déposer à leurs pieds tout ce
qu’ils possédaient.
[Illustration: Le Conseil de guerre adopta ce dernier parti. (Page 27.)]
Fleurieu ne pense pas que l’île de Pâques soit la terre de Davis; mais,
malgré les raisons dont il étaie son opinion, en dépit des différences
qu’il relève dans la description et la situation de ces deux îles,
on ne peut faire autrement que d’identifier la découverte de Davis
avec celle de Roggewein, aucune autre île n’existant dans ces parages
aujourd’hui bien connus.
Chassé de son mouillage sur la côte orientale de l’île de Pâques, par
un violent coup de vent, Roggewein fit route à l’ouest-nord-ouest,
traversa la mer Mauvaise de Schouten, et, après avoir fait huit cents
lieues depuis l’île de Pâques, il aperçut une île qu’il crut être l’île
des Chiens de Schouten, et à laquelle il donna le nom de Carlshoff,
qu’elle a conservé.
L’escadre passa devant cette île sans la visiter, et fut poussée, la
nuit suivante, par le vent et les courants, au milieu d’un groupe
d’îles basses qu’on ne s’attendait pas à rencontrer. La galère
_l’Africaine_ se brisa contre un écueil, et les deux conserves
faillirent éprouver le même sort. Ce ne fut qu’après cinq jours
d’efforts, d’inquiétudes et de dangers qu’elles parvinrent à se dégager
et à regagner la haute mer.
Les habitants de cet archipel étaient grands, leurs cheveux lisses et
longs, leur corps peint de différentes couleurs. On est absolument
d’accord aujourd’hui pour reconnaître dans la description que Roggewein
nous a laissée du groupe des îles Pernicieuses, l’archipel auquel Cook
a donné le nom d’îles Palliser.
Le lendemain matin du jour où il avait échappé aux dangers des îles
Pernicieuses, Roggewein découvrit une île à laquelle il imposa le nom
d’Aurore. Très-basse, elle s’élevait à peine au-dessus de l’eau, et si
le soleil avait tardé de paraître, le _Tienhoven_ s’y serait perdu.
La nuit allait venir, lorsqu’on aperçut une nouvelle terre, qui reçut
le nom de Vesper, et qu’il est assez difficile de reconnaître, si elle
n’appartient pas aux Palliser.
Roggewein continua de cingler à l’ouest entre le quinzième et le
seizième parallèle, et ne tarda pas à se trouver «tout à coup» au
milieu d’îles à demi noyées.
«A mesure que nous en approchâmes, dit Behrens, nous vîmes un grand
nombre de canots naviguant le long des côtes, et nous ne doutâmes
pas que le pays fût bien peuplé. En approchant de plus près encore,
nous reconnûmes que c’est un amas de plusieurs îles situées tout
près les unes des autres; enfin, nous y entrâmes insensiblement si
avant que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir nous en dégager,
et l’amiral fit monter en haut du mât un des pilotes pour découvrir
par où l’on en pouvait sortir. Nous dûmes notre salut au calme qui
régnait alors; la moindre agitation eût fait échouer nos vaisseaux
contre les rochers sans qu’il eût été possible d’y apporter le
moindre secours. Nous sortîmes donc sans fâcheux accident. Ces îles
sont au nombre de six, toutes fort riantes, et, prises ensemble,
elles peuvent avoir une étendue de trente lieues. Elles sont situées
à vingt-cinq lieues à l’ouest des îles Pernicieuses. Nous leur
donnâmes le nom de _Labyrinthe_, parce que, pour en sortir, nous
fûmes obligés de faire plusieurs détours.»
Certains auteurs ont identifié ce groupe avec les îles du
Prince-de-Galles, de Byron. Telle n’est pas l’opinion de Fleurieu.
Dumont d’Urville croit qu’il s’agit ici du groupe de Vliegen, déjà vu
par Schouten et Lemaire.
Après trois jours de navigation toujours vers l’ouest, les Hollandais
aperçurent une île de belle apparence. Des cocotiers, des palmiers, et
une luxuriante verdure annonçaient sa fertilité. Comme on ne trouva pas
de fond près du rivage, il fallut se contenter de la faire visiter par
des détachements bien armés.
Les Hollandais versèrent, encore une fois bien inutilement, le sang
d’une population inoffensive qui les attendait sur le rivage et n’avait
d’autre tort que d’être trop nombreuse. A la suite de cette exécution,
plus digne de barbares que d’hommes civilisés, on essaya de faire
revenir les naturels par des présents aux chefs et des démonstrations
d’amitié bien trompeuses. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre.
Mais, ayant attiré les matelots dans l’intérieur, ils se ruèrent sur
eux et les attaquèrent à coups de pierres. Bien qu’une décharge en
eût jeté bon nombre par terre, ils continuèrent cependant, avec une
grande bravoure, à assaillir les étrangers, et ils les forcèrent à se
rembarquer en emportant leurs blessés et leurs morts.
Nécessairement, les Hollandais crièrent à la trahison, ne sachant
de quelle épithète flétrir la félonie et la déloyauté de leurs
adversaires! Mais, qui donc eut les premiers torts? Qui donc fut
l’agresseur? Et, en admettant que quelques vols eussent été commis,
ce qui est possible, fallait-il punir si sévèrement, et sur toute une
population, le tort de quelques individus qui ne pouvaient pas avoir
des idées bien nettes touchant la propriété?
Malgré les pertes qu’ils venaient d’éprouver, les Hollandais donnèrent
à cette terre, en souvenir des rafraîchissements qu’ils y avaient
rencontrés, le nom d’île de la Récréation. Roggewein la place sous le
seizième parallèle; mais sa longitude est si mal indiquée, qu’il a été
impossible de la reconnaître.
Roggewein devait-il poursuivre dans l’ouest la recherche de l’île
Espiritu-Santo de Quiros? Devait-il, au contraire, remonter au nord
pour gagner les Indes Orientales avec la mousson favorable? Le conseil
de guerre, auquel il soumit cette alternative, adopta ce dernier parti.
Le troisième jour de cette navigation, furent découvertes, à la fois,
trois îles, qui reçurent le nom de Bauman, du capitaine du _Tienhoven_,
qui les avait aperçues le premier. Les insulaires vinrent trafiquer
autour des navires, pendant que le rivage était couvert d’une foule
nombreuse de naturels armés d’arcs et de lances. Ils étaient blancs
et ne différaient des Européens qu’en ce que quelques-uns avaient la
peau brûlée par les ardeurs du soleil. Leur corps n’était pas orné de
peintures. Une bande d’étoffe, artistement tissée et garnie de franges,
les enveloppait de la ceinture aux talons. Un chapeau de même étoffe
les abritait, et des colliers de fleurs odorantes entouraient leur cou.
«Il faut avouer, dit Behrens, que c’est la nation la plus humanisée
et la plus honnête que nous ayons vue dans les îles de la mer du Sud;
charmés de notre arrivée, ils nous reçurent comme des dieux, et,
lorsque nous nous disposâmes à partir, ils témoignèrent les regrets
les plus vifs.»
Selon toute vraisemblance, ce sont les habitants des îles des
Navigateurs.
Après avoir reconnu des îles que Roggewein crut être celles des
Cocos et des Traîtres, visitées déjà par Schouten et Lemaire, et que
Fleurieu, les considérant comme une découverte hollandaise, appelle
îles Roggewein; après avoir aperçu les îles Tienhoven et Groningue,
que Pingré croit être la Santa-Cruz de Mendana, l’expédition
atteignit enfin les côtes de la Nouvelle-Irlande, où elle se signala
par de nouveaux massacres. De là, elle gagna les rivages de la
Nouvelle-Guinée, et, après avoir traversé les Moluques, jeta l’ancre à
Batavia.
Là, ses compatriotes, moins humains que quelques-unes des peuplades
que Roggewein avait visitées, confisquèrent les deux bâtiments,
emprisonnèrent matelots et officiers, sans distinction de grade,
et les envoyèrent en Europe pour qu’on leur fît leur procès. Crime
impardonnable, ils avaient mis le pied sur des terres appartenant à la
Compagnie des Indes Orientales, alors qu’eux-mêmes étaient sous les
ordres de la Compagnie des Indes Occidentales! Il s’ensuivit un procès,
et la Compagnie d’Orient fut condamnée à restituer tout ce qu’elle
avait saisi et à payer des dommages considérables.
Depuis son retour au Texel, le 11 juillet 1723, nous perdons
complètement de vue Roggewein, et nous n’avons aucun détail sur les
dernières années de son existence. Il faut savoir le plus grand gré à
Fleurieu d’avoir débrouillé le chaos de cette longue navigation, et
d’avoir jeté un peu de lumière sur une expédition qui mériterait d’être
mieux connue.
Le 17 juin 1764, des instructions signées du lord de l’Amirauté étaient
remises au commodore Byron. Elles commençaient ainsi:
«Comme rien n’est plus propre à contribuer à la gloire de cette
nation en qualité de puissance maritime, à la dignité de la
couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de son commerce
et de sa navigation, que de faire des découvertes de régions
nouvelles; et comme il y a lieu de croire qu’on peut trouver
dans la mer Atlantique, entre le cap de Bonne-Espérance et le
détroit de Magellan, des terres et des îles fort considérables,
inconnues jusqu’ici aux puissances de l’Europe, situées dans des
latitudes commodes pour la navigation et dans des climats propres
à la production de différentes denrées utiles au commerce; enfin,
comme les îles de Sa Majesté, appelées îles de Pepys ou îles de
Falkland, situées dans l’espace qu’on vient de désigner, n’ont pas
été examinées avec assez de soin pour qu’on puisse avoir une idée
exacte de leurs côtes et de leurs productions, quoi qu’elles aient
été découvertes et visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté,
ayant égard à ces considérations et n’imaginant aucune conjoncture
aussi favorable à une entreprise de ce genre que l’état de paix
profonde dont jouissent heureusement ses royaumes, a jugé à propos de
la mettre à exécution....»
Quel était donc le marin éprouvé sur qui le choix du gouvernement
anglais s’était arrêté? C’était le Commodore John Byron, né le 8
novembre 1723. Dès son enfance, il avait montré la passion la plus vive
pour la carrière maritime et s’était embarqué à dix-sept ans sur un des
bâtiments de l’escadre de l’amiral Anson, chargée d’aller détruire les
établissements Espagnols sur les côtes du Pacifique.
Nous avons raconté plus haut les malheurs qui fondirent sur cette
expédition, avant l’incroyable fortune qui devait marquer sa dernière
partie.
Le bâtiment sur lequel Byron était embarqué, le _Wager_, fit naufrage
en débouquant du détroit de Magellan, et l’équipage, fait prisonnier
par les Espagnols, fut emmené au Chili. Après une captivité qui
n’avait pas duré moins de trois ans, Byron parvint à s’échapper et fut
recueilli par un bâtiment de Saint-Malo, qui le ramena en Europe. Il
reprit aussitôt du service, se signala en plusieurs rencontres pendant
la guerre contre la France, et ce fut, sans doute, le souvenir de son
premier voyage autour du monde, si malheureusement interrompu, qui
attira sur lui l’attention de l’Amirauté.
Les bâtiments qu’on lui confiait étaient armés avec soin. Le _Dauphin_
était un navire de guerre de sixième rang qui portait 24 canons, 150
matelots, 3 lieutenants et 37 bas officiers. La _Tamar_ était un
sloop de 16 canons, sur lequel embarquèrent, sous le commandement du
capitaine Mouat, 90 matelots, 3 lieutenants et 27 bas officiers.
Le début ne fut pas heureux. Le 21 juin, l’expédition quitta les Dunes;
mais, en descendant la Tamise, le _Dauphin_ toucha, et il fallut entrer
à Plymouth pour l’abattre en carène.