Ce fut en juillet 1736 qu’ils commencèrent leurs opérations.

Au lecteur.

Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,

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HISTOIRE GÉNÉRALE

DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS

LES GRANDS NAVIGATEURS

DU XVIIIe SIÈCLE

[Illustration: LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIme SIÈCLE]

COLLECTION J. HETZEL

HISTOIRE GÉNÉRALE

DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS

LES GRANDS NAVIGATEURS

DU XVIIIe SIÈCLE

PAR

JULES VERNE

51 DESSINS PAR P. PHILIPPOTEAUX

66 FAC-SIMILE (D’APRÈS LES DOCUMENTS ANCIENS) ET CARTES

PAR MATTHIS ET MORIEU

[Illustration]

BIBLIOTHÈQUE

D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

TABLE DES CARTES ET GRAVURES

REPRODUITES EN FAC-SIMILE D’APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX AVEC

INDICATION DES SOURCES

PREMIÈRE PARTIE

_Carte de France corrigée sur les observations des membres

de l’Académie des sciences._--Mémoires de l’Académie des

sciences, tome VII.

_Portrait de Maupertuis._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Combat du Centurion avec un galion espagnol._--D’après Anson.

Voyage round the world in the years 1740 to 44. London, 1776.

Gr. in-4.

_Carte du détroit de Magellan._--D’après Bougainville. Voyage

autour du monde, par la frégate _la Boudeuse_, de 1766 à

1769.--Paris, Saillant, 1771. 2 vol. in-8.

_Coiffures des habitants de Taïti et des îles voisines._

--D’après Parkinson. Journal of a voyage to the south seas.

--London, 1784. Gr. in-4.

_Carte des îles de la Reine-Charlotte._--D’après Hawkesworth.

Relation des voyages entrepris pour faire des découvertes dans

l’hémisphère méridional, par Byron, Carteret, Wallis et Cook;

traduit de l’anglais (par Suard).--Paris, 1774. 4 vol. in-4.

_Carte de l’île de Taïti._--D’après Cook. Voyage, dans

l’hémisphère austral et autour du monde, fait en 1772-75;

traduit de l’anglais (par Suard).--Paris, 1778. 5 vol. in-4.

_Portrait de Bougainville._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Carte de la Nouvelle-Zélande._--D’après Kennedy. New-Zealand.

--London, 1873. In-8.

_Carte de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande._--D’après

Cook. _Op. cit._

_Carte de la Louisiane._--D’après Bougainville. _Op. cit._

_Portrait de Cook._--D’après une gravure de son 2e voyage.

_Op. cit._

_Un i-pah._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Un joueur de flûte taïtien._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Un moraï._--D’après Cook. _Op. cit._

_Une famille néo-zélandaise._--D’après Cook. _Op. cit._

_Tête de Néo-Zélandais tatoué._--D’après Parkinson. _Op. cit._

_Flotte de guerre de Taïti._--D’après Cook. _Op. cit._

_Pirogue de guerre néo-zélandaise._--D’après Parkinson.

_Op. cit._

_Ustensiles et armes des insulaires de la Nouvelle-Zélande._

--D’après Cook. _Op. cit._

_Portrait d’Otooi._--D’après Cook. _Op. cit._

_Monuments de l’île de Pâques._--D’après Cook. _Op. cit._

_Homme et femme de l’île de Pâques._--D’après Cook. _Op. cit._

_Types des îles Sandwich._--D’après Cook. 3e voyage ou voyage

à l’océan Pacifique, exécuté en 1776-80. Traduit de l’anglais

(par Demeunier).--Paris, 1785. 4 vol. in-4.

_Sacrifice humain à Taïti._--D’après Cook. 3e voyage.

_Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus dans la

baie Matavaï._-D’après Hawkesworth. _Op. cit._

_Itinéraire des principaux navigateurs pendant le_ XVIIIe

_siècle_.--D’après Cook. _Op. cit._

DEUXIÈME PARTIE

_Pirogues des îles de l’Amirauté._--D’après La Billardière.

Relation du voyage à la recherche de La Pérouse fait pendant

les années 1791-94.--Paris, an VIII, 2 vol. in-4 de texte et

atlas in-fol.

_Carte des îles Kerguelen._--D’après Cook, 3e voyage.

_Portrait de La Pérouse._--Tome Ier. Voyage rédigé et publié

par le général Millet-Mureau.--Paris, imp. de la République,

an V, 4 vol. in-4 et atlas gr. in-fol.

_Costumes des habitants de la Concepcion._--D’après l’atlas de

La Pérouse.

_Femme du Port des Français._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

_Naufrage des chaloupes dans le Port des Français._--D’après

La Pérouse. _Op. cit._

_Les Orotchys._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

_Portrait de d’Entrecasteaux._--Cabinet des Estampes, Bibl.

Nat.

_Vue de l’île Bourou._--D’après La Billardière. _Op. cit._

_Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis._--D’après

La Billardière. _Op. cit._

_Type de la Nouvelle-Hollande._--D’après Péron. Voyage

de découvertes aux Terres Australes pendant les années

1800-1804.--Paris, imp. Impériale, 1808. 2 vol. de texte

et 2 atlas.

_Rivière des Cygnes._--D’après Péron. _Op. cit._

_Roi de Timor._--D’après Péron. _Op. cit._

_Porteuse d’eau à Timor._--D’après Péron. _Op. cit._

_Cabanes des naturels de la terre d’Endracht._--D’après Péron.

_Op. cit._

_Vue de Sydney._--D’après Péron. _Op. cit._

_Portrait de Mungo-Park._--D’après son Second Voyage dans

l’intérieur de l’Afrique.--Paris, Dentu, 1820. In-8.

_Un Boschiman._--D’après Barrow. Travels into the interior of

southern Africa.--London, Cadell, 1806. 2 vol. in-4.

_Une femme cafre._--D’après Barrow. _Op. cit._

_Une Hottentote._--D’après Levaillant. Voyage dans l’intérieur

de l’Afrique.--Paris, Leroy, 1790. 2 vol. in-8.

_Portrait de Bruce._--D’après Bruce. Travels to discover the

source of the Nile in the years 1768 to 1773.--Edinburgh,

Constable, 1813. 5 vol. in-4.

_Un montreur de lanterne magique._--D’après Mason. Costumes of

China illustrated by 60 plates.--London, Miller, 1800. In-4.

_Empereur de la Chine._--D’après l’état présent de la Chine en

figures, in-fol.

_Un Colao._--D’après Grosier. Atlas général de la

Chine.--Paris, Moutard, 1735. In-fol.

_La mission de San-Carlos, près Monterey._--D’après Vancouver.

Voyage de découvertes dans l’Océan Pacifique du nord et autour

du monde. Paris, Imp. de la République, an VIII, 3 vol. in-4,

avec atlas.

_Portrait de La Condamine._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

_Pongo de Manseriche_ (rivière des Amazones).--D’après les

Mémoires de l’Académie des Sciences de 1745.

_Portrait de Humboldt en 1814._--Cabinet des Estampes, Bibl.

Nat.

NOMS DES PRINCIPAUX VOYAGEURS

DONT L’HISTOIRE ET LES VOYAGES SONT RACONTÉS DANS CE VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

CASSINI.--PICARD.--LA HIRE.--G. DELISLE.--D’ANVILLE.--MAUPERTUIS.

--LA CONDAMINE.--ROGGEWEIN.--BYRON.--WALLIS.--CARTERET.--BOUGAINVILLE

ET GUYOT-DUCLOS.--COOK ET FURNEAUX.

DEUXIÈME PARTIE

BOUVET DE LOZIER.--DE SURVILLE.--MARION-DUFRESNE.--CROZET.

--DE GRENIER.--DE KERGUELEN-TRÉMAREC.--DE FLEURIEU.--DE BORDA.

--VERDUN DE LA CRENNE.--GALAUP DE LA PÉROUSE ET DE LANGLE.--BRUNI

D’ENTRECASTEAUX ET HUON DE KERMADEC.--D’HESMIVY D’AURIBEAU.--DE

ROSSEL.--MARCHAND ET CHANAL.--BASS ET FLINDERS.--N. BAUDIN ET DE

FREYCINET.--SHAW.--HORNEMANN.--ADANSON.--HOUGHTON.--MUNGO-PARK.

--SPARRMAN.--THUNBERG.--LEVAILLANT.--LACERDA.--BRUCE.--BROWNE.

--WITZEN.--LE PÈRE DU HALDE.--L’ABBÉ GROSIER ET LES JÉSUITES.

--MACARTNEY.--VOLNEY.--DE CHOISEUL-GOUFFIER.--LE CHEVALIER.--OLIVIER.

--PALLAS.--JUAN DE FUCA.--DE FONTE.--BEHRING.--VANCOUVER.--S. HEARNE.

--MACKENZIE.--LA CONDAMINE.--HUMBOLDT ET BONPLAND.

AVERTISSEMENT

L’_Histoire des grands voyages et des grands voyageurs_, telle que je

l’avais comprise quand j’en ai publié la première partie, devait avoir

pour but de résumer l’histoire de la DÉCOUVERTE DE LA TERRE. Grâce

aux dernières découvertes, cette histoire va prendre une extension

considérable. Elle comprendra, non-seulement toutes les explorations

passées, mais encore toutes les explorations nouvelles qui ont

intéressé le monde savant à des époques récentes. Pour donner à cette

œuvre, forcément agrandie par les derniers travaux des voyageurs

modernes, toutes les garanties qu’elle comporte, j’ai appelé à mon

aide un homme que je considère à bon droit comme un des géographes

les plus compétents de notre époque: M. GABRIEL MARCEL, attaché à la

Bibliothèque nationale.

Grâce à sa connaissance de quelques langues étrangères qui me sont

inconnues, nous avons pu remonter aux sources mêmes et ne rien

emprunter qu’à des documents absolument originaux. Nos lecteurs feront

donc au concours de M. Marcel la part à laquelle il a droit dans cet

ouvrage, qui mettra en lumière ce qu’ont été tous les grands voyageurs,

depuis Hannon et Hérodote jusqu’à Livingstone et Stanley.

Notre œuvre suivra, à vingt-cinq années de distance, un ouvrage inspiré

par la même pensée: _les Voyageurs anciens et modernes_, de M. Édouard

Charton. Cet utile et excellent ouvrage d’un des hommes qui ont le plus

contribué à faire naître en France le goût des études géographiques,

se compose surtout de choix et d’extraits empruntés aux relations des

principaux voyageurs. On voit en quoi le nôtre en diffère.

JULES VERNE.

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

[Illustration]

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

I

Astronomes et Cartographes.

Cassini, Picard et La Hire.--La méridienne et la carte

de France.--G. Delisle et d’Anville.--La figure de la

Terre.--Maupertuis en Laponie.--La Condamine à l’équateur.

Avant d’entreprendre le récit des grandes expéditions du XVIIIe

siècle, nous devons signaler les immenses progrès accomplis par les

sciences durant cette période. Ils rectifièrent une foule d’erreurs

consacrées, donnèrent une base sérieuse aux travaux des astronomes

et des géographes. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, ils

modifièrent radicalement la cartographie et assurèrent à la navigation

une sécurité inconnue jusqu’alors.

Bien que Galilée eût observé, dès 1610, les éclipses des satellites

de Jupiter, l’indifférence des gouvernements, le défaut d’instruments

d’une puissance suffisante, les erreurs commises par les disciples

du grand astronome italien avaient rendu stérile cette importante

découverte.

En 1668, Jean-Dominique Cassini avait publié ses _Tables des satellites

de Jupiter_, qui le firent mander l’année suivante par Colbert et lui

valurent la direction de l’Observatoire de Paris.

Au mois de juillet 1671, Philippe de La Hire était allé faire des

observations à Uraniborg, dans l’île de Huen, sur l’emplacement même

de l’observatoire de Tycho-Brahé. Là, mettant à profit les tables de

Cassini, il calcula, avec une exactitude qu’on n’avait pas encore

atteinte, la différence entre les longitudes de Paris et d’Uraniborg.

La même année, l’Académie des Sciences envoyait à Cayenne l’astronome

Jean Richer, pour y étudier les parallaxes du soleil et de la lune et

les distances de Mars et de Vénus à la Terre. Ce voyage, qui réussit

de tout point, eut des conséquences inattendues, et fut l’occasion

des travaux entrepris bientôt après sur la figure de la Terre. Richer

observa que le pendule retardait de deux minutes vingt-huit secondes à

Cayenne, ce qui prouvait que la pesanteur était moindre en ce dernier

lieu qu’à Paris. Newton et Huyghens en conclurent donc l’aplatissement

du globe aux pôles. Mais, bientôt après, les mesures d’un degré

terrestre, données par l’abbé Picard, les travaux de la méridienne,

exécutés par Cassini père et fils, conduisaient ces savants à un

résultat entièrement opposé et leur faisaient considérer la Terre comme

un ellipsoïde allongé vers ses régions polaires. Ce fut l’origine de

discussions passionnées et de travaux immenses, qui profitèrent à la

géographie astronomique et mathématique.

Picard avait entrepris de déterminer l’espace compris entre les

parallèles d’Amiens et de Malvoisine, qui comprend un degré un tiers.

Mais l’Académie, jugeant qu’on pourrait arriver à un résultat plus

exact en calculant une distance plus grande, résolut de mesurer en

degrés toute la longueur de la France du nord au sud. On choisit pour

cela le méridien qui passe par l’Observatoire de Paris. Ce gigantesque

travail de triangulation, commencé vingt ans avant la fin du XVIIe

siècle, fut interrompu, repris et terminé vers 1720.

En même temps, Louis XIV, poussé par Colbert, donnait l’ordre de

travailler à une carte de la France. Des voyages furent exécutés, de

1679 à 1682, par des savants, qui fixèrent, au moyen d’observations

astronomiques, la position des côtes sur l’Océan et la Méditerranée.

Cependant ces travaux, ceux de Picard complétés par la mesure de la

méridienne, les relèvements qui fixaient la latitude et la longitude de

certaines grandes villes de France, une carte détaillée des environs

de Paris dont les points avaient été déterminés géométriquement, ne

suffisaient pas encore pour dresser une carte de France. On fut donc

obligé de procéder, comme on l’avait fait pour la méridienne, en

couvrant toute l’étendue de la contrée d’un réseau de triangles reliés

ensemble. Telle fut la base de la grande carte de France, qui a pris si

justement le nom de Cassini.

Les premières observations de Cassini et de La Hire amenèrent ces

deux astronomes à resserrer la France dans des limites beaucoup plus

étroites que celles qui lui étaient jusqu’alors assignées.

«Ils lui ôtèrent, dit Desborough Cooley dans son _Histoire des

voyages_, plusieurs degrés de longitude le long de la côte

occidentale, à partir de la Bretagne jusqu’à la baie de Biscaye, et

retranchèrent de la même façon environ un demi-degré sur les côtes du

Languedoc et de la Provence. Ces changements furent l’occasion d’une

plaisanterie de Louis XIV, qui, complimentant les académiciens à leur

retour, leur dit en propres termes: «Je vois avec peine, messieurs,

que votre voyage m’a coûté une bonne partie de mon royaume.»

Au reste, les cartographes n’avaient jusqu’alors tenu aucun compte

des corrections des astronomes. Au milieu du XVIIe siècle, Peiresc

et Gassendi avaient corrigé sur les cartes de la Méditerranée une

différence de «cinq cents» milles de distance entre Marseille et

Alexandrie. Cette rectification si importante fut regardée comme non

avenue, jusqu’au jour où l’hydrographe Jean-Mathieu de Chazelles, qui

avait aidé Cassini dans ses travaux de la méridienne, fut envoyé dans

le Levant pour dresser le portulan de la Méditerranée.

«On s’était également aperçu, disent les mémoires de l’Académie des

Sciences, que les cartes étendaient trop les continents de l’Europe,

de l’Afrique et de l’Amérique, et rétrécissaient la grande mer

Pacifique entre l’Asie et l’Europe. Aussi ces erreurs causaient-elles

de singulières méprises. Les pilotes, se fiant à leurs cartes,

dans le voyage de M. de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à Siam,

se méprirent dans leur estime, tant en allant qu’en revenant,

faisant plus de chemin qu’ils ne jugeaient. En allant du cap de

Bonne-Espérance à l’île de Java, ils croyaient être encore éloignés

du détroit de la Sonde, quand ils se trouvèrent à plus de soixante

lieues au delà, et il fallut reculer deux jours par un vent favorable

pour y entrer, et, en revenant du cap de Bonne-Espérance en France,

ils se trouvèrent à l’île de Florès, la plus occidentale des Açores,

quand ils croyaient en être à plus de cent cinquante lieues à l’est;

il leur fallut naviguer encore douze jours vers l’est pour arriver

aux côtes de France.»

Les rectifications apportées à la carte de France furent considérables,

comme nous l’avons dit plus haut. On reconnut que Perpignan et

Collioures, notamment, se trouvaient être beaucoup plus à l’est qu’on

ne le supposait. Au reste, pour s’en faire une idée bien nette, il

suffit de regarder la carte de France publiée dans la première partie

du tome VII des _Mémoires_ de l’Académie des Sciences. Il y est tenu

compte des observations astronomiques dont nous venons de parler,

et l’ancien tracé de la carte, publiée par Sanson en 1679, y rend

sensibles les modifications apportées.

Cassini proclamait avec raison que la cartographie n’était plus à la

hauteur de la science. En effet, Sanson avait suivi aveuglément les

longitudes de Ptolémée, sans tenir compte des progrès des connaissances

astronomiques. Ses fils et ses petits-fils n’avaient fait que rééditer

ses cartes en les complétant, et les autres géographes se traînaient

dans la même ornière. Le premier, Guillaume Delisle, construisit de

nouvelles cartes, en mettant à profit les données modernes et rejeta de

parti pris tout ce qu’on avait fait avant lui. Son ardeur fut telle,

qu’il avait entièrement exécuté ce projet à vingt-cinq ans. Son frère,

Joseph-Nicolas, enseignait l’astronomie en Russie, et envoyait à

Guillaume des matériaux pour ses cartes. Pendant ce temps, Delisle de

la Coyère, son dernier frère, visitait les côtes de la mer Glaciale,

fixait astronomiquement la position des points les plus importants,

s’embarquait sur le vaisseau de Behring et mourait au Kamtchatka.

Voilà ce que furent les trois Delisle. Mais à Guillaume revient la

gloire d’avoir révolutionné la cartographie.

«Il parvint, dit Cooley, à faire concorder les mesures anciennes et

modernes et à combiner une masse plus considérable de documents;

au lieu de limiter ses corrections à une partie du globe, il les

étendit au globe entier, ce qui lui donne un droit très positif à

être regardé comme le créateur de la géographie moderne. Pierre le

Grand, à son passage à Paris, lui rendit hommage, en le visitant pour

lui donner tous les renseignements qu’il possédait lui-même sur la

géographie de la Russie.»

Est-il rien de plus concluant que ce témoignage d’un étranger? Et, si

nos géographes sont dépassés aujourd’hui par ceux de l’Allemagne et

de l’Angleterre, n’est-ce pas une consolation et un encouragement de

savoir que nous avons excellé dans une science où nous travaillons à

reprendre notre ancienne supériorité?

Delisle vécut assez pour voir les succès de son élève J.-B. d’Anville.

Si ce dernier fut inférieur, sous le rapport de la science historique,

à Adrien Valois, il mérita sa haute renommée par la correction relative

de son dessin, par l’aspect clair et artistique de ses cartes.

«On a peine à comprendre, dit M. E. Desjardins dans sa _Géographie

de la Gaule romaine_, le peu d’importance qu’on attribue à ses

œuvres de géographe, de mathématicien et de dessinateur. C’est

cependant dans ces dernières qu’il a surtout donné la mesure de son

incomparable mérite. D’Anville a, le premier, su construire une

carte par des procédés scientifiques, et cela suffit à sa gloire....

Dans le domaine de la géographie historique, d’Anville a fait preuve

surtout d’un rare bon sens dans la discussion et d’un merveilleux

instinct topographique dans les identifications; mais, il faut bien

le reconnaître, il n’était ni savant, ni même suffisamment versé dans

l’étude des textes classiques.»

Le plus beau travail de d’Anville est sa carte d’Italie, dont la

dimension, jusqu’alors exagérée, se prolongeait de l’est à l’ouest,

suivant les idées des anciens.

En 1735, Philippe Buache, dont le nom est justement célèbre comme

géographe, inaugurait une nouvelle méthode en appliquant, dans une

carte des fonds de la Manche, les courbes de niveau à la représentation

des accidents du sol.

Dix ans plus tard, d’Après de Mannevillette publiait son _Neptune

oriental_, dans lequel il rectifiait les cartes des côtes d’Afrique, de

Chine et de l’Inde. Il y joignait une instruction nautique, d’autant

plus précieuse pour l’époque que c’était le premier ouvrage de ce

genre. Jusqu’à la fin de sa vie, il perfectionna ce recueil qui servit

de guide à tous nos officiers pendant la fin du XVIIIe siècle.

Chez les Anglais, Halley occupait le premier rang parmi les astronomes

et les physiciens. Il publiait une théorie des _Variations magnétiques_

et une _Histoire des moussons_, qui lui valaient le commandement d’un

vaisseau, afin qu’il pût soumettre sa théorie à l’expérience.

Ce qu’avait fait d’Après chez les Français, Alexandre Dalrymple

l’accomplit pour les Anglais. Seulement, ses vues gardèrent jusqu’au

bout quelque chose d’hypothétique, et il crut à l’existence d’un

continent austral. Il eut pour successeur Horsburgh, dont le nom sera

toujours cher aux navigateurs.

Mais il nous faut parler de deux expéditions importantes qui devaient

mettre fin à la querelle passionnée sur la figure de la Terre.

L’Académie des Sciences venait d’envoyer une mission composée de Godin,

Bouguer et La Condamine en Amérique, pour mesurer l’arc du méridien

à l’équateur. Elle résolut de confier la direction d’une expédition

semblable, dans le nord, à Maupertuis.

«Si l’aplatissement de la terre, disait ce savant, n’est pas plus

grand que Huyghens l’a supposé, la différence des degrés du méridien

déjà mesuré en France d’avec les premiers degrés du méridien voisin

de l’équateur ne sera pas assez considérable pour qu’elle ne puisse

pas être attribuée aux erreurs possibles des observateurs et à

l’imperfection des instruments. Mais, si on l’observe au pôle, la

différence entre le premier degré du méridien voisin de la ligne

équinoxiale et le 66e degré, par exemple, qui coupe le cercle

polaire, sera assez grande, même dans l’hypothèse de Huyghens,

pour se manifester sans équivoque, malgré les plus grandes erreurs

commissibles, parce que cette différence se trouvera répétée autant

de fois qu’il y aura de degrés intermédiaires.»

Le problème était ainsi nettement posé, et il devait recevoir au pôle,

aussi bien qu’à l’équateur, une solution qui allait terminer le débat

en donnant raison à Huyghens et à Newton.

L’expédition partit sur un navire équipé à Dunkerque. Elle se

composait, outre Maupertuis, de Clairaut, Camus et Lemonnier,

académiciens, de l’abbé Outhier, chanoine de Bayeux, d’un secrétaire,

Sommereux, d’un dessinateur, Herbelot, et du savant astronome suédois

Celsius.

Lorsqu’il reçut les membres de la mission à Stockholm, le roi de

Suède leur dit: «Je me suis trouvé dans de sanglantes batailles, mais

j’aimerais mieux retourner à la plus meurtrière que d’entreprendre le

voyage que vous allez faire.»

Assurément, ce ne devait pas être une partie de plaisir. Des

difficultés de toute sorte, des privations continues, un froid

excessif, allaient éprouver ces savants physiciens. Mais que sont

leurs souffrances auprès des angoisses, des dangers, des épreuves qui

attendaient les navigateurs polaires, Ross, Parry, Hall, Payer et tant

d’autres!

«A Tornea, au fond du golfe de Bothnie, presque sous le cercle

polaire, les maisons étaient enfouies sous la neige, dit Damiron,

dans son _Éloge de Maupertuis_. Lorsqu’on sortait, l’air semblait

déchirer la poitrine, les degrés du froid croissant s’annonçaient par

le bruit avec lequel le bois, dont toutes les maisons sont bâties,

se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru

que les habitants de la ville étaient morts. On rencontrait à chaque

pas des gens mutilés, ayant perdu bras ou jambes par l’effet d’une

si dure température. Et cependant ce n’était pas à Tornea que les

voyageurs devaient s’arrêter.»

Aujourd’hui que ces lieux sont mieux connus, que l’on sait ce qu’est la

rigueur du climat arctique, on peut se faire une idée plus juste des

difficultés que devaient y rencontrer des observateurs.

Ce fut en juillet 1736 qu’ils commencèrent leurs opérations. Au delà

de Tornea, ils ne virent plus que des lieux inhabités. Il leur

fallut se contenter de leurs propres ressources pour escalader les

montagnes, où ils plantaient les signaux qui devaient former la chaîne

ininterrompue des triangles. Partagés en deux troupes, afin d’obtenir

deux mesures au lieu d’une et de diminuer ainsi les chances d’erreur,

les hardis physiciens, après nombre de péripéties dont on trouvera le

récit dans les _Mémoires_ de l’Académie des Sciences de 1737, après

des fatigues inouïes, parvinrent à constater que la longueur de l’arc

du méridien compris entre les parallèles de Tornea et Kittis était de

55,023 toises 1/2. Ainsi donc, sous le cercle polaire, le degré du

méridien avait environ mille toises de plus que ne l’avait supposé

Cassini, et le degré terrestre dépassait de 377 toises la longueur

que Picard lui avait trouvée entre Paris et Amiens. La Terre était

donc considérablement aplatie aux pôles, résultat que se refusèrent

longtemps à reconnaître Cassini père et fils.

Courrier de la physique, argonaute nouveau,

Qui, franchissant les monts, qui, traversant les eaux,

Ramenez des climats soumis aux trois couronnes,

Vos perches, vos secteurs et surtout deux Laponnes,

Vous avez confirmé, dans ces lieux pleins d’ennui,

Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.

Ainsi s’exprimait Voltaire, non sans une pointe de malice; puis,

faisant allusion aux deux sœurs que Maupertuis ramenait avec lui, et

dont l’une avait su le séduire, il disait:

Cette erreur est trop ordinaire,

Et c’est la seule que l’on fit

En allant au cercle polaire.

«Toutefois, dit M. A. Maury dans son _Histoire de l’Académie des

Sciences_, l’importance des instruments et des méthodes dont

faisaient usage les astronomes envoyés dans le nord, donna aux

défenseurs de l’aplatissement de notre globe plus raison qu’ils

n’avaient en réalité; et, au siècle suivant, l’astronome suédois

Svanberg rectifiait leurs exagérations involontaires par un beau

travail qu’il publia dans notre langue.»

[Illustration: (CARTE DE FRANCE. _Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Pendant ce temps, la mission que l’Académie avait expédiée au Pérou

procédait à des opérations analogues. Composée de La Condamine, Bouguer

et Godin, tous trois académiciens, de Joseph de Jussieu, régent de

la Faculté de médecine, chargé de la partie botanique, du chirurgien

Seniergues, de l’horloger Godin des Odonais, et d’un dessinateur,

elle quitta La Rochelle le 16 mai 1635. Ces savants gagnèrent

Saint-Domingue, où furent faites quelques observations astronomiques,

Carthagène, Puerto-Bello, traversèrent l’isthme de Panama, et

débarquèrent, le 9 mars 1736, à Manta, sur la terre du Pérou.

[Illustration: Portrait de Maupertuis. (_Fac-simile. Gravure

ancienne._)]

Là, Bouguer et La Condamine se séparèrent de leurs compagnons,

étudièrent la marche du pendule, puis gagnèrent Quito par des chemins

différents.

La Condamine suivit la côte jusqu’au Rio de las Esmeraldas et leva la

carte de tout ce pays qu’il traversa avec des fatigues infinies.

Bouguer, lui, se dirigea par le sud vers Guayaquil, en franchissant des

forêts marécageuses, et atteignit Caracol, au pied de la Cordillère,

qu’il mit sept jours à traverser. C’était la route autrefois suivie par

P. d’Alvarado, où soixante-dix de ses gens avaient péri, et notamment

les trois premières Espagnoles qui avaient tenté de pénétrer dans

le pays. Bouguer atteignit Quito le 10 juin. Cette ville avait alors

trente ou quarante mille habitants, un évêque président de l’Audience,

nombre de communautés religieuses et deux collèges. La vie y était

assez bon marché; seules, les marchandises étrangères y atteignaient un

prix extravagant, à ce point qu’un gobelet de verre valait dix-huit ou

vingt francs.

Les savants escaladèrent le Pichincha, montagne voisine de Quito, dont

les éruptions ont été plus d’une fois fatales à cette ville; mais ils

ne tardèrent pas à reconnaître qu’il fallait renoncer à porter si haut

les triangles de leur méridienne, et ils durent se contenter de placer

les signaux sur les collines.

«On voit presque tous les jours sur le sommet de ces mêmes montagnes,

dit Bouguer dans le mémoire qu’il lut à l’Académie des Sciences, un

phénomène extraordinaire qui doit être aussi ancien que le monde et

dont il y a bien cependant de l’apparence que personne avant nous

n’avait été témoin. La première fois que nous le remarquâmes, nous

étions tous ensemble sur une montagne nommée Pambamarca. Un nuage,

dans lequel nous étions plongés et qui se dissipa, nous laissa voir

le soleil qui se levait et qui était très éclatant. Le nuage passa de

l’autre côté. Il n’était pas à trente pas, lorsque chacun de nous vit

son ombre projetée dessus et ne voyait que la sienne, parce que le

nuage n’offrait pas une surface unie. Le peu de distance permettait

de distinguer toutes les parties de l’ombre; on voyait les bras, les

jambes, la tête; mais, ce qui nous étonna, c’est que cette dernière

partie était ornée d’une gloire ou auréole formée de trois ou quatre

petites couronnes concentriques d’une couleur très-vive, chacune

avec les mêmes variétés que l’arc-en-ciel, le rouge étant en dehors.

Les intervalles entre ces cercles étaient égaux; le dernier cercle

était plus faible; et enfin, à une grande distance, nous voyions un

grand cercle blanc qui environnait le tout. C’est comme une espèce

d’apothéose pour le spectateur.»

Comme les instruments dont ces savants se servaient n’avaient pas la

précision de ceux qui sont employés aujourd’hui, et étaient sujets

aux changements de la température, il fallut procéder avec le plus

grand soin et la plus minutieuse attention pour que de petites erreurs

multipliées ne finissent pas par en causer de considérables. Aussi,

dans leurs triangles, Bouguer et ses compagnons ne conclurent jamais le

troisième angle de l’observation des deux premiers: il les observèrent

tous.

Après avoir obtenu en toises la mesure du chemin parcouru, il restait

à découvrir quelle partie du circuit de la Terre formait cet espace;

mais on ne pouvait résoudre cette question qu’au moyen d’observations

astronomiques.

Après nombre d’obstacles, que nous ne pouvons décrire ici en détail, et

de remarques curieuses, entre autres la déviation que l’attraction des

montagnes fait éprouver au pendule, les savants français arrivèrent à

des conclusions qui confirmèrent pleinement le résultat de la mission

de Laponie. Ils ne rentrèrent pas tous en France en même temps. Jussieu

continua pendant plusieurs années encore ses recherches d’histoire

naturelle, et La Condamine choisit pour revenir en Europe la route

du fleuve des Amazones, voyage important, sur lequel nous aurons

l’occasion de revenir un peu plus tard.

II

La guerre de course au XVIIIe siècle.

Voyage de Wood-Rodgers.--Aventures d’Alexandre Selkirk.

--Les îles Galapagos.--Puerto-Seguro.--Retour en Angleterre.

--Expédition de Georges Anson.--La Terre des États.--L’île de

Juan-Fernandez.--Tinian.--Macao.--La prise du galion.--La

rivière de Canton.--Résultats de la croisière.

On était en pleine guerre de la succession d’Espagne. Certains

armateurs de Bristol résolurent alors d’équiper quelques bâtiments

pour courir sus aux navires espagnols dans l’océan Pacifique et

ravager les côtes de l’Amérique du Sud. Les deux vaisseaux qui furent

choisis, le _Duc_ et la _Duchesse_, sous le commandement des capitaines

Rodgers et Courtney, furent armés avec soin et pourvus de toutes les

provisions nécessaires pour un si long voyage. Le célèbre Dampier, qui

s’était acquis tant de réputation par ses courses aventureuses et ses

pirateries, ne dédaigna pas d’accepter le titre de premier pilote. Bien

que cette expédition ait été plus riche en résultats matériels qu’en

découvertes géographiques, sa relation contient cependant quelques

particularités curieuses qui méritent d’être conservées.

Ce fut le 2 août 1708, que le _Duc_ et la _Duchesse_ quittèrent la rade

royale de Bristol. Remarque intéressante à faire d’abord: pendant toute

la durée du voyage, un registre, sur lequel devaient être consignés

tous les événements de la campagne, fut tenu à la disposition de

l’équipage, afin que les moindres erreurs et les plus petits oublis

fussent réparés, avant que le souvenir des faits eût pu s’altérer.

Rien à dire sur ce voyage jusqu’au 22 décembre. Ce jour-là, furent

découvertes les îles Falkland, que peu de navigateurs avaient encore

reconnues. Rodgers n’y aborda point; il se contente de dire que la côte

présente le même aspect que celle de Portland, quoiqu’elle soit moins

haute.

«Tous les coteaux, ajoute-t-il, avaient l’apparence d’un bon terrain;

la pente en est facile, garnie de bois, et le rivage ne manque pas de

bons ports.»

Ces îles ne possèdent pas un seul arbre, et les bons ports sont

loin d’être fréquents, comme nous le verrons plus tard. On voit si

les renseignements que nous devons à Rodgers sont exacts. Aussi les

navigateurs ont-ils bien fait de ne pas s’y fier.

Après avoir dépassé cet archipel, les deux bâtiments piquèrent droit

au sud, et s’enfoncèrent dans cette direction jusqu’à 60° 58’′ de

latitude. Il n’y avait pas de nuit, le froid était vif, et la mer

si grosse, que la _Duchesse_ fit quelques avaries. Les principaux

officiers des deux bâtiments, assemblés en conseil, jugèrent alors

qu’il n’était pas à propos de s’avancer plus au sud, et route fut faite

à l’ouest. Le 15 janvier 1709, on constata qu’on avait doublé le cap

Horn, et qu’on était entré dans la mer du Sud.

A cette époque, presque toutes les cartes différaient sur la position

de l’île Juan-Fernandez. Aussi, Wood Rodgers, qui voulait y relâcher

pour y faire de l’eau et s’y procurer un peu de viande fraîche, la

rencontra presque sans la chercher.

Le 1er février, il mit en mer une embarcation pour aller à la

découverte d’un mouillage. Tandis qu’on attendait son retour, on

aperçut un grand feu sur le rivage. Quelques vaisseaux espagnols

ou français avaient-ils atterri en cet endroit? Faudrait-il livrer

combat, pour se procurer l’eau et les vivres dont on avait besoin?

Toutes les dispositions furent prises pendant la nuit; mais, au matin,

aucun bâtiment n’était en vue. Déjà l’on se demandait si l’ennemi

s’était retiré, lorsque l’arrivée de la chaloupe vint fixer toutes

les incertitudes, en ramenant un homme vêtu de peaux de chèvres, à la

figure encore plus sauvage que ses vêtements.

C’était un marin écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui, à la suite

d’un démêlé avec son capitaine, avait été abandonné depuis quatre ans

et demi sur cette île déserte. Le feu qu’on avait aperçu avait été

allumé par lui.

Pendant son séjour à Juan-Fernandez, Selkirk avait vu passer beaucoup

de vaisseaux; deux seulement, qui étaient espagnols, y avaient mouillé.

Découvert par les matelots, Selkirk, après avoir essuyé leur feu,

n’avait échappé à la mort que grâce à son agilité, qui lui avait permis

de grimper sur un arbre sans être aperçu.

«Il avait été mis à terre, dit la relation, avec ses habits, son

lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache,

un couteau, un chaudron, une Bible et quelques autres livres de

piété, ses instruments et ses livres de marine. Le pauvre Selkirk

pourvut à ses besoins du mieux qu’il lui fut possible; mais, durant

les premiers mois, il eut beaucoup de peine à vaincre la tristesse

et à surmonter l’horreur que lui causait une si affreuse solitude.

Il construisit deux cabanes, à quelque distance l’une de l’autre,

avec du bois de myrte-piment. Il les couvrit d’une espèce de jonc et

les doubla de peaux de chèvres, qu’il tuait à mesure qu’il en avait

besoin, tant que sa poudre dura. Lorsqu’elle approcha de sa fin, il

trouva le moyen de faire du feu avec deux morceaux de bois de piment,

qu’il frottait l’un contre l’autre.... Quand sa poudre fut finie, il

prenait les chèvres à la course, et il s’était rendu si agile par un

exercice continuel, qu’il courait à travers les bois, sur les rochers

et les collines, avec une vitesse incroyable. Nous en eûmes la preuve

lorsqu’il vint à la chasse avec nous; il devançait et mettait sur les

dents nos meilleurs coureurs et un chien excellent que nous avions à

bord; il atteignait bientôt les chèvres, et nous les apportait sur

son dos. Il nous dit qu’un jour il poursuivait un de ces animaux

avec tant d’ardeur, qu’il le saisit sur le bord d’un précipice

caché par des buissons, et roula du haut en bas avec sa proie. Il

fut si étourdi de sa chute, qu’il en perdit connaissance; quand il

reprit ses sens, il trouva sa chèvre morte sous lui. Il resta près

de vingt-quatre heures sur la place, et il eut assez de peine à se

traîner à sa cabane, qui en était distante d’un mille, et dont il ne

put sortir qu’au bout de dix jours.»

Des navets semés par l’équipage de quelque vaisseau, des choux

palmistes, du piment et du poivre de la Jamaïque servaient à cet

abandonné pour assaisonner ses aliments. Quand ses souliers et ses

habits furent en pièces, ce qui ne tarda guère, il s’en fit en peau

de chèvres, avec un clou qu’il employait comme aiguille. Lorsque son

couteau fut usé jusqu’au dos, il s’en fabriqua avec des cercles de

barrique qu’il avait trouvés sur le rivage. Il avait si bien perdu

l’habitude de parler, qu’il avait de la peine à se faire comprendre.

Rodgers l’embarqua et lui donna sur son vaisseau l’office de

contre-maître.

Selkirk n’avait pas été le premier marin délaissé sur l’île de

Juan-Fernandez. On se rappelle peut-être que Dampier y avait déjà

recueilli un malheureux Mosquito, abandonné de 1681 à 1684, et l’on

voit, dans le récit des aventures de Sharp et d’autres flibustiers, que

le seul survivant de l’équipage d’un vaisseau naufragé sur ces côtes

y vécut cinq ans, jusqu’à ce qu’un autre bâtiment vînt le reprendre.

Les malheurs de Selkirk ont été racontés par un écrivain moderne, par

Saintine, dans le roman intitulé: _Seul!_

Les deux bâtiments quittèrent Juan-Fernandez le 14 février, et

commencèrent leurs courses contre les Espagnols. Rodgers s’empara

de Guyaquil, dont il tira une grosse rançon, et captura plusieurs

vaisseaux, qui lui fournirent plus de prisonniers que d’argent.

De toute cette partie de son voyage, dont nous n’avons pas à nous

occuper, nous ne retiendrons que quelques détails sur l’île de la

Gorgone, où il remarqua un singe à qui son excessive lenteur a fait

donner le nom de «paresseux», sur Tecamez, dont les habitants, armés

de flèches empoisonnées et de fusils, le repoussèrent avec perte, et

sur les îles Galapagos, situées à deux degrés de latitude nord. Cet

archipel est très nombreux, d’après Rodgers; mais, de la cinquantaine

d’îles qui le composent, il n’en trouva pas une seule qui fournît de

l’eau douce. Il y vit en quantité des tourterelles, des tortues de

terre et de mer d’une grosseur extraordinaire,--dont le nom a été

donné par les Espagnols à ce groupe,--et des chiens marins extrêmement

redoutables, dont l’un eut même l’audace de l’attaquer.

«J’étais sur le rivage, dit-il, lorsqu’il sortit de l’eau, la gueule

béante, avec autant de vitesse et de férocité que le chien le plus

furieux qui a rompu sa chaîne. Il m’attaqua trois fois. Je lui

enfonçai ma pique dans la poitrine, et, chaque fois, je lui fis une

large blessure qui l’obligea de se retirer avec d’horribles cris.

Ensuite, se retournant vers moi, il s’arrêta pour gronder et me

montrer les dents. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’un homme

de mon équipage avait failli être dévoré par un des mêmes animaux.»

Au mois de décembre, Rodgers se retira avec un galion de Manille,

dont il s’était emparé, sur la côte de Californie, à Puerto-Seguro.

Plusieurs de ses hommes s’enfoncèrent dans l’intérieur. Ils y virent

quantité d’arbres de haute futaie, pas la moindre apparence de culture,

et de nombreuses fumées qui indiquaient que le pays était peuplé.

«Les habitants, dit l’abbé Prévost dans son _Histoire des Voyages_,

étaient d’une taille droite et puissante, mais beaucoup plus noirs

qu’aucun des Indiens qu’il avait vus dans la mer du Sud. Ils avaient

les cheveux longs, noirs et plats, qui leur pendaient jusqu’aux

cuisses. Tous les hommes étaient nus, mais les femmes portaient

des feuilles ou des morceaux d’une espèce d’étoffe qui en paraît

composée, ou des peaux de bêtes et d’oiseaux... Quelques-uns

portaient des colliers et des bracelets de brins de bois et de

coquilles; d’autres avaient au cou de petites baies rouges et des

perles, qu’ils n’ont pas sans doute l’art de percer, puisqu’elles

sont entaillées dans leur rondeur et liées l’une à l’autre avec un

fil. Ils trouvaient cet ornement si beau, qu’ils refusaient les

colliers de verre des Anglais. Leur passion n’était ardente que pour

les couteaux et les instruments qui servent au travail.»

Le _Duc_ et la _Duchesse_ quittèrent Puerto-Seguro le 12 janvier 1710

et atteignirent l’île Guaham, l’une des Mariannes, deux mois plus tard.

Ils y prirent des vivres, et, passant par les détroits de Boutan et de

Saleyer, gagnèrent Batavia. Après la relâche obligée dans cette ville

et au cap de Bonne-Espérance, Rodgers mouilla aux Dunes le 1er octobre.

Bien qu’il ne donne pas le détail des immenses richesses qu’il

rapportait, on peut cependant s’en faire une haute idée, lorsqu’on

entend Rodgers parler des lingots, de la vaisselle d’or et d’argent et

des perles dont il remit le compte à ses heureux armateurs.

Le voyage de l’amiral Anson, dont nous allons maintenant faire le

récit, appartient encore à la catégorie des guerres de course; mais

il clôt la série de ces expéditions de forbans qui déshonoraient les

vainqueurs sans ruiner les vaincus. Bien qu’il n’apporte, lui non

plus, aucune nouvelle acquisition à la géographie, sa relation est

cependant semée de réflexions judicieuses, d’observations intéressantes

sur des régions peu connues. Elles sont dues, non pas au chapelain de

l’expédition, Richard Walter, comme le titre l’indique, mais bien à

Benjamin Robins, d’après les _Nichol’s literary anecdotes_.

Georges Anson était né en 1697 dans le Staffordshire. Marin dès son

enfance, il n’avait pas tardé à se faire remarquer. Il jouissait de la

réputation d’un habile et heureux capitaine, lorsqu’en 1639 il reçut

le commandement d’une escadre composée du _Centurion_, de 60 canons,

du _Glocester_, de 50, du _Sévère_, de la même force, de la _Perle_,

de 40 canons, du _Wager_, de 28, de la chaloupe le _Trial_ et de deux

bâtiments porteurs de vivres et de munitions. Outre ses 1,460 hommes

d’équipage, cette flotte avait reçu un renfort de 470 invalides ou

soldats de marine.

Partie d’Angleterre le 18 septembre 1740, l’expédition passa par

Madère, par l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, par le havre

Saint-Julien, et traversa le détroit de Lemaire.

«Quelque affreux que soit l’aspect de la Terre de Feu, dit la

relation, celui de la Terre des États a quelque chose de plus

horrible. II n’offre qu’une suite de rochers inaccessibles, hérissés

de pointes aiguës, d’une hauteur prodigieuse, couverts d’une neige

éternelle et ceints de précipices. Enfin l’imagination ne peut rien

se représenter de plus triste et de plus sauvage que cette côte.»

A peine les derniers vaisseaux de l’escadre avaient-ils débouqué du

détroit, qu’une série de coups de vents, de rafales et de bourrasques

fit avouer aux matelots les plus expérimentés que tout ce qu’ils

avaient appelé tempête n’était rien en comparaison. Ce temps

épouvantable dura sept semaines sans discontinuer. Inutile de demander

si les navires subirent des avaries, s’ils perdirent nombre de matelots

enlevés par les lames, décimés par les maladies qu’une humidité

constante et une nourriture malsaine eurent bientôt développées.

[Illustration: Selkirk roula du haut en bas avec sa proie. (Page 13.)]

Deux bâtiments, le _Sévère_ et la _Perle_, furent engloutis, et quatre

autres perdus de vue. Anson ne put s’arrêter à Valdivia, qu’il avait

fixée comme rendez-vous en cas de séparation. Emporté bien au delà, il

ne lui fut possible de s’arrêter qu’à Juan-Fernandez, où il arriva le

9 juin. Le _Centurion_ avait le plus grand besoin de cette relâche.

Quatre-vingts hommes de son équipage avaient péri, il n’avait plus

d’eau, et le scorbut avait tellement affaibli les matelots qu’il n’y

en avait pas dix en état de faire le quart. Trois autres bâtiments en

aussi mauvais état ne tardèrent pas à le rejoindre.

[Illustration: Je lui enfonçai ma pique dans la poitrine. (Page 14.)]

Il fallut avant tout refaire les équipages épuisés et réparer les

avaries majeures des bâtiments. Anson débarqua les malades, les

installa en plein air, dans un hôpital bien abrité; puis, à la tête

des plus vaillants matelots, il parcourut l’île dans toutes les

directions afin d’en relever les rades et les côtes. Le meilleur

mouillage serait, d’après Anson, la baie Cumberland. La partie sud-est

de Juan-Fernandez,--petite île qui n’aurait pas plus de cinq lieues

sur deux,--est sèche, pierreuse, sans arbres, le terrain est bas et

fort uni comparativement à la partie septentrionale. Le cresson, le

pourpier, l’oseille, les navets, les raves de Sicile, croissaient

en abondance, ainsi que l’avoine et le trèfle. Anson fit semer des

carottes, des laitues, planter des noyaux de prunes, d’abricots et de

pêches. Il ne tarda pas à se rendre compte que le nombre des boucs et

des chèvres, laissés par les boucaniers dans cette île et qui y avaient

si merveilleusement multiplié, était bien diminué. Les Espagnols, pour

enlever cette ressource précieuse à leurs ennemis, avaient débarqué

quantité de chiens affamés qui firent la chasse aux chèvres et en

dévorèrent un si grand nombre qu’il en restait à peine deux cents à

cette époque.

Le chef d’escadre,--ainsi Anson est-il toujours appelé dans la relation

du voyage,--fit reconnaître l’île de Mas-a-fuero, qui est éloignée de

vingt-cinq lieues de Juan-Fernandez. Plus petite, elle est aussi plus

boisée, mieux arrosée, et elle possédait plus de chèvres.

Au commencement de décembre, les équipages avaient pu reprendre assez

de forces pour qu’Anson songeât à exécuter ses projets de faire

la course contre les Espagnols. Il s’empara d’abord de plusieurs

vaisseaux, chargés de marchandises précieuses et de lingots d’or, puis

brûla la ville de Paita. Les Espagnols estimèrent leur perte en cette

circonstance à un million et demi de piastres.

Anson se rendit ensuite à la baie de Quibo, près de Panama, afin

de guetter le galion qui, tous les ans, apporte les richesses des

Philippines à Acapulco. Là, si les Anglais n’aperçurent aucun habitant,

ils trouvèrent, auprès de quelques misérables huttes, de grands amas

de coquilles et de belle nacre, que les pêcheurs de Panama y laissent

pendant l’été. Parmi les provisions abondantes en cet endroit, il faut

citer les tortues franches, qui pèsent ordinairement deux cents livres,

et dont la pêche se faisait d’une façon singulière. Lorsqu’on en voyait

une flotter endormie à la surface de la mer, un bon nageur plongeait

à quelques toises, remontait, et, saisissant l’écaille vers la queue,

s’efforçait d’enfoncer la tortue. En se réveillant, celle-ci se

débattait, et ce mouvement suffisait à la soutenir ainsi que l’homme,

jusqu’à ce qu’une embarcation vînt les recueillir tous deux.

Après une vaine croisière, Anson dut se déterminer à brûler trois

vaisseaux espagnols qu’il avait pris et armés. Leur équipage et leur

chargement une fois répartis sur le _Centurion_ et le _Glocester_,

les deux seuls bâtiments qui lui restassent, Anson, le 6 mai 1742,

résolut de gagner la Chine, où il espérait trouver des renforts et

des rafraîchissements. Mais cette traversée, qu’il comptait faire en

soixante jours, il lui fallut quatre mois pour l’accomplir. A la suite

d’une violente tempête, le _Glocester_, coulant bas et ne pouvant plus

être manœuvré par un équipage réduit, dut être brûlé. Seuls l’argent

et les vivres furent transbordés sur le _Centurion_, dernier débris

de cette flotte magnifique partie depuis deux ans à peine des côtes

d’Angleterre.

Jeté hors de sa route, très loin dans le nord, Anson découvrit, le

26 août, les îles d’Atanacan et de Serigan; le lendemain, celles

de Saypan, Tinian et Agnigan, qui font partie de l’archipel des

Mariannes. Un sergent espagnol, qu’il captura dans ces parages sur une

petite embarcation, lui apprit que l’île de Tinian était inhabitée et

qu’on y trouvait en abondance des bœufs, des volailles et des fruits

excellents, tels qu’oranges, limons, citrons, cocos, arbres à pain,

etc. Nulle relâche ne pouvait mieux convenir au _Centurion_, dont

l’équipage ne comptait plus que 71 hommes épuisés par les privations

et les maladies, seuls survivants des 2,000 matelots qui montaient la

flotte à son départ.

Les grands navigateurs du XVIIIe siècle · 第 1 / 43 段