d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye,
et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la
sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et
rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de
dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de
cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait!
Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point
où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que
d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient
faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte
part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien
placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence,
non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des
personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien
dévouement paralysé par la force des choses.
Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on
peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais
amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne
conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de
toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile
intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on
peut être l'objet soi-même.
J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en
fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me
manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je
suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille,
et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les
visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on
m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux
les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je
considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la
curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui
voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient
que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît
dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs
sympathies et leurs opinions à des coteries.
Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre
moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans
ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on
appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur
était ému et ma conviction entière.
Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de
la _Revue indépendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre
nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai
faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai
besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous
songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de
vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire
quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à
penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que,
par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de
m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.
Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir
madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui
avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de
nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité
et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une
partie de vos exemplaires.
De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais
tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.
Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous
pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère
bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous
de coeur.
GEORGE SAND.
CCLVI
A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID
Paris, mai 1846.
Cher Manoël,
Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est
encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet
qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science
des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes
d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En
outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de
plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement
acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la
fin de votre discours par le mot d'_opportunité_.
La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une
grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet
idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque
c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment
chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal
et de cette _poésie_, quand vous faites la parfaite distinction de la
politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la
politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.
Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la
manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore
éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire
sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'équipée impertinente de
M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et
peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné
le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande
politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée
nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement
affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût
emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra
plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on
citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de
Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec
une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que
l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à
l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le
monde entier.
Vous me reprochez de haïr l'Angleterre _à la française._ Non, ce n'est
pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je
compte sur son peuple.
J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas
qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme
nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête.
Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets,
appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente
sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et
brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux
sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu?
Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de
même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette
action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient
momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes
destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle
encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce
qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet
de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le
régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du
cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la
Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans
sa fierté comme dans sa persévérance.
En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à
présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me
suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je
prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et
la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour,
s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui
avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France,
qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je
doutais de notre réveil et de notre guérison.
Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et
ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitié, je ne
vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites
qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre
unité, comme dirait Leroux.
A vous.
GEORGE SAND.
CCLVII
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, 1er septembre 1846.
Chère amie,
Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le
voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées,
comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus
de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne
sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour
divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque
fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais
toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est
bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à
Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu
la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais
chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela
que de rester tout seul ici.
Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine
encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les
beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de
grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un
hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois
de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour
que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout
l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons
toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous
empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les
longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre
malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis
on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais
je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous
lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de
ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout.
Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars.
GEORGE.
CCLVIII
A LA MÊME
Nohant, 6 mai 1847.
Chère amie,
Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée
d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et
d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots;
mais je veux vous les dire avant tout.
Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme
d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner
l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très
violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et
aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à
présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce
qu'elle rêvait. Dieu le veuille!
Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à
Maurice. Il est peu _civilisé_ au premier abord; mais il est plein
de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je
l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut
connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas
toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est
que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va
jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que
par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront
tous les défauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux,
courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force,
et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée
amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une
véritable _enquête_, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un
accusé de cour d'assises.
Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je
ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos
bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait
pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait
_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le
traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques
explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance
qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements
particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez
que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de
découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme
irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme
d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa
vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait
amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant
par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en
quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous
les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M.
Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où
se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de
s'endormir dans les éternels lendemains de la province.
Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien
fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui
le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se
publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien
dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a
fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous.
Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre
abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son
oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier français_. Je regrette bien
ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et
il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je
n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le
choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce
côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.
Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis
vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au
milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir
quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et
j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre
volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui
vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul
moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux
on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver
dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le
sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur,
et l'imagination s'endormira.
CCLIX
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 22 mai 1847
Frère et ami,
Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du _People's Journal_ qui
contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa
bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous
dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en
effet il part de votre coeur.
D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur
voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les
hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de
parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de
politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je
sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous
comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et
la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un
article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer,
et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité
providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les
coeurs.
Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard
m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin,
pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je
revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à
porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la
mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je
résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers.
Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore,
dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs,
des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié
couronne ma vieillesse et me console du passé!
Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire,
si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis
toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à
nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir
que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des
solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous
disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou
ne le voulez plus?
Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui
m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et
de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration
et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât
et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de
Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée.
Je vous respecte et vous aime.
Votre soeur,
GEORGE SAND.
CCLX
A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS
Nohant, juin 1817.
J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que
vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince
auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible.
Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je
lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un
livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première
page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile;
mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité.
Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu
attentivement ce livre.
Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je
ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne
suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire.
Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais
servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface?
s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.
GEORGE SAND.
CCLXI
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 28 juillet 1847.
Mon frère et mon ami,
Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma
vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation
de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon
m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du
terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis
Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi
vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour
éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites
plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous
viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de
Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois
heures.
Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis
certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon
courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des
faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je
devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine
à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle
nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir,
précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage
qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures
abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de
l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de
la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La
corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie
et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont
troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils
voient, ils comprennent et ils souffrent.
Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien
que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse.
Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de
martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble
que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui
consacre l'amitié entre les hommes.
J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à
moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris.
Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.
Le mot _traîne_ est local et non français usité. Une traîne est un petit
chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais
notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le
sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier
s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traîne_. Le mot est joli
en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la
plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est
une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations
successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage
et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour
pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.
CCLXII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 9 août 1847.