amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de
l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que
d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez
heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela
d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure,
elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en
était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi
bientôt à vos noces.
Tout à vous de coeur.
GEORGE SAND.
CCXLVIII
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE
Paris, 29 avril 1845.
J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant
chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame
de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des
protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation
générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec
son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai
rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite.
Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une
lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier
d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce
retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un
si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est
archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable
encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune
et toujours gai et aimable.
Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y
mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un
de ses fils, un énorme garçon de seize ans... Septime[3] à je ne sais
combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?
[1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve.
[2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice
Dupin, père de George Sand.
[3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve.
CCXLIX
A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS
10 mai 1845
Monsieur,
Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre
possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à
cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que
vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me
rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue
de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de
moi.
Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai
gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous
engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon
compte des faits contraires à la vérité.
Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit,
soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à
tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à
l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous
serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de
vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un
acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de
m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.
GEORGE SAND.
CCL.
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 12 septembre 1845.
Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je
sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non,
ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes
trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai
pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie,
et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis
toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse
pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question
d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée
à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme
l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour
vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.
Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je
n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les
journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'_Éclaireur de
l'Indre_, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous
les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que
j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà
suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au
moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez
quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec,
l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai
vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné.
Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et,
pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il
faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je
crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour
l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu
d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance,
adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire
cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce
ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui
ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une _grand'mère_
tout heureuse de lui tendre les bras.
J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé
de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important
service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez
quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai
jamais.
J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si
je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire,
raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves,
mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai
confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous
nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles
ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y
pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du
temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à
deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les
plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente,
et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination
est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant
chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles
m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux
sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il
a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui
n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous
avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre
_mère!_» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage,
je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes
bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce
soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela
quelque raison.
Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps
que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et,
depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans,
comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de
musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a
fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à
cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous
les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites
favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse.
Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la
perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour.
Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs.
C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux,
le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre
nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour
l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et
moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous
avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui
rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la
semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une
galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou
dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein
d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu
qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes _fredaines_.
Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les
chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la
partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et
le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande
brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons
peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et
les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus
beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous
allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison.
Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons
eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite
aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous;
et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui
désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a
plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de
la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous
ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions
égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants
le goûtent avec la simplicité de leur âge.
Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un
vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance
et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des
choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons,
dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte
à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant
d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme
qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je
ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les
tons.
Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je
vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions.
Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et
mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler
la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au
courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans
succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans
la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi
qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme
profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais
il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était
gravement altérée.
Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous.
Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds
pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites,
à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange.
Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que
mon coeur est avec vous.
CCLI
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
Paris, 14 décembre 1845.
J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu
bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément
d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de
me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien
utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que
tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir.
Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé,
surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes
trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement.
Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes
enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce
qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de
cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne
parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre;
enfin un marquis de Tuffières! _La qualité l'entête,_ comme dit le
Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son
caractère est resté bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant
à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la
bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante
pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée
et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et
charitable.
Quand mon père disait qu'avec de _bonnes et grandes qualités_, elle
avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des
petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé,
et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a
de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint
son mari à son profit.
Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus
tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour
Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de
l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne.
Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en
avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de
Napoléon à côté pour le sentiment.
Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec
beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par
la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi
Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc
beaucoup à te raconter.
Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer
sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va
reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon.
Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4]
trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à
travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas.
C'est des argardures trop effrontées_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à
présent.
Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes
nouvelles.
[1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve.
[2] Eugène Lambert, artiste peintre.
[3] Augustine Brault, cousine de George Sand.
[4] Petite bonne de mademoiselle Solange.
CCLII
A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A
PARIS
Paris, janvier 1846.
Monsieur,
En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la
parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me
l'avez rapporté, il est évident que c'est par la _qualité_ qu'il pèche.
N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute
espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux
un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les
conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs.
J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous
m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai
l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la
collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand
plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y
travailler.
Agréez l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
CCLIII
A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.
Paris, janvier 1846.
Monsieur,
C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton
inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé _George Sand
et Agricol Perdiguier._
Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et,
comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission,
monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.
Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait
venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre
sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en
faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait
confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et
j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses
et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses
travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa
mère et avec lui.
Voici maintenant la vérité:
M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage
imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un
roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et
consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit
et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître
l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent
dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu
l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le
mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage
qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour
but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.
Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage
accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis
voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon
livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de
conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des
relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs,
afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés,
la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre
tous les travailleurs.
Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce
voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été
mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son
travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été
l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre
qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité
intéressée.
Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de
M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25
décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que
j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu
tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à
une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante
courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.
Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels
j'ai l'honneur d'être,
Votre très humble,
GEORGE SAND.
CCLIV
AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS
Paris, février 1846.
Messieurs,
La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me
parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à
excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même
qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais
de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du
tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient
pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il
fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de
publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion
complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point,
je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible
champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que
vous aviez apporté dans votre réfutation.
Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à
armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques
objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne
vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for
intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un
journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite
au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit
empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni
convaincue ni satisfaite par vos arguments.
La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai
plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me
convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation
me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée.
Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande
aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et
que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler
aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est,
je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de
nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points.
Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû
être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de
l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le
triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que
des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux
prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne
trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les
embûches de tes éternels oppresseurs!
Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer
autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public
jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de
notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant,
si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement
entre nous.
Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.
GEORGE SAND.
CCLV
A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).
Paris, avril 1846.
Mon cher monsieur Magu,
Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que
je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une
affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux,
a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à
débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper.