«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier

terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore

trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si

faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne

cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le

Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le

Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le

Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier,

etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous

pourraient être embellis ou plaints par le poète!

«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier

aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne

pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais

le tout dans une dernière chanson intitulée: _la Chanson de la misère_,

et qui commencerait tout, bonnement ainsi:

Je suis dame misère...

«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin

et choisir un rythme court et facile à l'oreille.»

Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il

y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus

aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y

suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra

puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut

qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler.

Il y a eu un temps où mon idée sur la _Chanson de tous les métiers_

était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je

l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent

expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas

ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup

effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne

serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux

de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail,

d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie

m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort

obscurément et dans une grande défaillance d'esprit.

Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour

sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris.

Vos vers sur la _vérité_ et sur la _réalité_ me semblent très beaux,

très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien

soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen

vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage!

CCXLIII

A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE

Nohant, ce 24 novembre 1844,

Monsieur le préfet,

Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez

témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne

volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve

reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque

j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux.

Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques

réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien

que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me

soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre

directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me

lie à M. Rollinat.

Vous accusez l'_Éclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence

pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de

grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis

auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas

solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à

cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous

désirez savoir mon opinion sur la polémique _personnelle_ en politique,

je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle

franchement.

Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe

m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues

de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.

Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés,

d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel,

je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que

pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes

griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui

que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques

autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore

de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est

odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de

condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée,

sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai

été dans l'affaire de l'_Éclaireur_. Selon ma manière de voir, un

fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement

mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait,

à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je

plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et

voici pourquoi:

Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à

plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se

faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements

s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur

magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là

qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés.

C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les

gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc

le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position

est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste

nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais

ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes

publics.

Si mes amis de l'_Éclaireur_ ont été moins calmes, vous ne devez pas

vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en

fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû

prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous

à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une

guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient

entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de

bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire

le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal.

Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais

pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que,

lorsque _Messieurs de l'Éclaireur_ vous feront de mauvais compliments,

vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine

à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus

tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que

j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque

malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai

toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et

du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent

contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il

le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre

administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me

craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je

manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la

bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires

d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme

de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer,

puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé

que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez

toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous

vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma

conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans

l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre

justice et votre humanité.

Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne

vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont

adressées par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le

secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser

sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'_Éclaireur,_

tandis que vous _gouvernez_ le journal de la préfecture, de par vos

fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu

brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai

pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de

philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai

beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de

spéculation le collaborateur gratuit de l'_Éclaireur_. Vous pouvez faire

savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un

mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par

de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas

encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je

disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause

de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à

certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal

de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant

cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration,

et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils

feront mille maladresses.

Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme

d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M.

Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'_Éclaireur_ n'y est

pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous

parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous

présenter ses sentiments les plus distingués c'est:

GEORGE SAND.

[1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre

fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la

Châtre traitait avec tant d'inhumanité.

CCXLIV

A M. XXX...,

CURÉ DE XXX...;

Nohant, 13 novembre 1844

Monsieur le desservant,

Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile,

malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans

l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à

un homme d'esprit.

Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle

indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup

d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne

fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais

tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en

moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur

de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable

dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été

étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine

catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je

regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée

comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples.

C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse

interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à

la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la

terre comme au ciel.

Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir

engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu

d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de

mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment

que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement

l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans

faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à

vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc

de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous

serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront

fermées.

Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous

avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération.

GEORGE SAND.

CCXLV

A M. LOUIS BLANC, A PARIS

Nohant, novembre 1844.

Mon cher monsieur Blanc,

Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Réforme_ et pour

les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et

politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'_art_ m'a

manqué pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni

l'intention ni le dévouement.

Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu

m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté,

elle est assurée à la _Réforme_ autant que les nécessités réelles et

inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y

a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai

franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de

conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait

pourtant si heureux.

Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre

générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que

je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que

je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre

compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela,

je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement

littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un

peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à

m'engager.

L'_Éclaireur_ publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui

me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme

politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je

n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel

je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à

moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de

l'_Éclaireur,_ à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à

plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont

voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à

lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et

je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir

l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de

jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et

je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète

et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait

point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le

plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots

_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Réforme_ emploie

souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou

seulement un peu.

Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne

le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne

comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à

l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district.

Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en

riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je

suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de

la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit,

c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.

Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici

de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire

autre chose, indiquez-le moi.

Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse:

remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils

me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre

histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans

l'_Éclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez

si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une

brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui.

Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire

de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la

Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de

Jésus-Christ.

Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la

_Réforme_ et de la politique.

Toute à vous de coeur.

[1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_.

[2] _L'Histoire de Dix ans_.

CCXLVI

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM

Paris, décembre 1844.

Prince,

Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu

me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du

paupérisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux

avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en

apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses

dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait

d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir

si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de

perfectionner ses plans en les exécutant.

Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle?

Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être

conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été

conquis,... d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite

a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il

faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité

maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est

notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte

guère, quel que soit le danger.

Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas

braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions

que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent

sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre

souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible

avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie

populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous

savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez

vers nous.

Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont

méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue.

Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous

combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles

qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous,

homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien

dire de pis.

Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de

l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où

vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.

Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance

que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur

vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à

n'être qu'un citoyen français.

C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos

préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand

citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le

règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des

hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches

et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les

subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses

que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime.

Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous

eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours

d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est

plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des

prolétaires!

Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme

active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et

la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous,

l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes

républicaines que la France compte par millions.

Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il

dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses

et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous

recevoir.

Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et

sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les

vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique,

par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous

savez en tirer parti.

Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme

vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie

la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.

CCXLVII

A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

Paris, janvier 1845.

Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de

Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de

bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture;

mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et

Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui,

puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est

pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce

qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à

la mienne. Votre _Démocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et

froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon

ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le

nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parlé

d'économie politique dans la _Revue indépendante_, l'année dernière; et

un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni

l'un ni l'autre être avec eux.

Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous.

Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame

Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est

sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait

respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille,

dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui

paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et

colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses

beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au

coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées?

Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un

magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien

mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère,

qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction.

Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont

morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort;

mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 17 / 20 段