L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance.

Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause.

Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous

dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est

triste, mais l'humanité n'est pas perdue.

Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et

d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le

cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais

est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou

s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris

que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un

rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le

fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je

ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous

serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable

enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens

le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes

épreuves.

Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à

Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la

majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui

de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des

abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre

rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce

prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le

faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez

s'il y a lieu.

Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine,

peut-être plus tôt, pour aviser à tout.

Mille tendresses à tous.

GEORGE.

CXXXVII

A M.F. GUILLON, A PARIS

Paris, 25 février 1844

Mon cher monsieur Guillon,

J'attends toujours la réponse du comité berrichon.

Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir

à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On

nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»

Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que

j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou

le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique,

ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je

voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je

n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents.

Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas

devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui

vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas

comme il convient la personne du rédacteur.

Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un

dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver

un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous

défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en

campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos

nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous

donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être

mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne

m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu

creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.

Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.

Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont

pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et

de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre

application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique

nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons

pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les

nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une

conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,

comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de

_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les

sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement

aux nôtres.

Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger

dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de

nous classer parmi les rêveurs impuissants.

Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de

vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour

reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez

la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois

l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et

je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous

présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous

n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à

franchir pour lui donner raison.

N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter

ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre

ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement

pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.

Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi

aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire

violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste

comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme

vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion,

fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont

les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi

qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence

et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé

quelques soucis d'esprit.

Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est

une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous

avoir traité en homme de conscience et de réflexion.

Tout à vous.

G. SAND.

CCXXXVIII

A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS

Paris, 4 mars 1844.

Monsieur,

Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les

disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois

raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en

ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si

vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre

caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,

et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre,

surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent

les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un

commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui

est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces

hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela

que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec

l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre

route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher

le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas

comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez

à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela

pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_

catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute

l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.

Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées

systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi

commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur

spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez

compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir

selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides,

hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous,

vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse

et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous

l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites

pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles

et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_

français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous

voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de

votre zèle.

Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer

à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos

votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre

pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice

belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon

moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez

au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous

plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments

ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de

l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la

raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au

reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne

m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas

reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et

de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.

J'ai l'honneur d'être votre servante.

CCXXXIX

A MESSIEURS PLANET, FLEURY,

DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE

Paris, 20 mars 1844.

Mes amis,

Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la

Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme

dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour

quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à

sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer

à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.

J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le

principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire

qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup.

Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il

répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire

au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma

disposition.

Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,

vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous

pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous

savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,

c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique

j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois

pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que

vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus

propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme

loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique

plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de

tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais,

parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de

ses vues.

Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac,

et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.

Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers

Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout

à vous de coeur.

G. SAND.

CCXL

A. M. PLANET, A LA CHÂTRE

Paris, avril 1844.

Mon cher enfant,

Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car

c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut

pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou

plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un

caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à

peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses

principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit

du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.

Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a

donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre

mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un

service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.

Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus

appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le

journal au diable.

Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque

chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile

ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié

en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez

(à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des

articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon

que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne.

Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un

tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante

(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la

solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa

lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un

rédacteur?

Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis

franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et

je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une

direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant

sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux

que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification

avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour

avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre

confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez

sans lumières et sans capacité.

Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes,

vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent

vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que

vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir

renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice

d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!

Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la

république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en

offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla,

pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique

triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant

d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_

entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,

pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais,

en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en

me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.

Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre

pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une

autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que

je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous

couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai

accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié

pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction,

vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à

regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_!

Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie

de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le

journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me

fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?

Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,

je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je

demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer,

malgré le miel dont vous le couvrez.

Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et

que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il

l'a bien fallu?

Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus,

enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de

m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou

l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi

dans un cas comme dans l'autre.

Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous

préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec

M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,

et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas

besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans

un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à

un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel

si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront

pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me

préparais à faire.

Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais

quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que

de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours

de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous

entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,

Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de

t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me

tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement,

comme je sens.

Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou

le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je

paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai

pour le conseil de révision de Maurice.

J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq

heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait

des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.

GEORGE SAND.

CCXLI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, juin 1844.

Chère amie,

Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et

il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par

l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil

dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des

fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.

Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi

larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.

M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu

traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à

passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont

revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous

les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est

l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les

plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a

beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il

soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières;

ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous

arrivent pas.

Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer

après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye

peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée

plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore

combien de noyés il faudra compter.

J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la

campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je

n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue;

mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici

l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il

fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.

Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout

et que vous prenez la vie le moins mal possible.

J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu

des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il

se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa

prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on

le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut

manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus

confié, plus pardonné?

Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et

souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et

difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en

nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.

La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.

CCXLII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 12 septembre 1844.

«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci:

_la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la

fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à

chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien

populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de

musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits,

que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les

retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même

temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on

l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et

durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre

ouvrier à se respecter lui-même.

«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins

pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi,

des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique,

et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété

infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger

l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître.

C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a

tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie

qu'il faut pour cela.

«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et

l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et

_brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies,

il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets

chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.

Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant,

l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour

le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des

connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a

jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière

admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il

faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 16 / 20 段