Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause.
Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous
dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est
triste, mais l'humanité n'est pas perdue.
Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et
d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le
cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais
est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou
s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris
que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un
rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le
fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je
ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous
serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable
enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens
le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes
épreuves.
Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à
Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la
majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui
de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des
abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre
rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce
prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le
faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez
s'il y a lieu.
Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine,
peut-être plus tôt, pour aviser à tout.
Mille tendresses à tous.
GEORGE.
CXXXVII
A M.F. GUILLON, A PARIS
Paris, 25 février 1844
Mon cher monsieur Guillon,
J'attends toujours la réponse du comité berrichon.
Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir
à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On
nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»
Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que
j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou
le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique,
ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je
voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je
n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents.
Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas
devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui
vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas
comme il convient la personne du rédacteur.
Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un
dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver
un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous
défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en
campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos
nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous
donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être
mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne
m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu
creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.
Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.
Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont
pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et
de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre
application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique
nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons
pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les
nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une
conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,
comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de
_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les
sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement
aux nôtres.
Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger
dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de
nous classer parmi les rêveurs impuissants.
Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de
vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour
reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez
la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois
l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et
je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous
présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous
n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à
franchir pour lui donner raison.
N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter
ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre
ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement
pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.
Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi
aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire
violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste
comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme
vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion,
fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont
les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi
qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence
et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé
quelques soucis d'esprit.
Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est
une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous
avoir traité en homme de conscience et de réflexion.
Tout à vous.
G. SAND.
CCXXXVIII
A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS
Paris, 4 mars 1844.
Monsieur,
Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les
disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois
raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en
ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si
vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre
caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,
et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre,
surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent
les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un
commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui
est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces
hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela
que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec
l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre
route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher
le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas
comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez
à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela
pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_
catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute
l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.
Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées
systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi
commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur
spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez
compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir
selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides,
hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous,
vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse
et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous
l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites
pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles
et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_
français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous
voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de
votre zèle.
Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer
à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos
votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre
pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice
belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon
moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez
au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous
plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments
ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de
l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la
raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au
reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne
m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et
de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.
J'ai l'honneur d'être votre servante.
CCXXXIX
A MESSIEURS PLANET, FLEURY,
DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE
Paris, 20 mars 1844.
Mes amis,
Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la
Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme
dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour
quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à
sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer
à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.
J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le
principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire
qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup.
Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il
répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire
au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma
disposition.
Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,
vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous
pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous
savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,
c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique
j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois
pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que
vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus
propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme
loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique
plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de
tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais,
parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de
ses vues.
Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac,
et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.
Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers
Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout
à vous de coeur.
G. SAND.
CCXL
A. M. PLANET, A LA CHÂTRE
Paris, avril 1844.
Mon cher enfant,
Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car
c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut
pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou
plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un
caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à
peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses
principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit
du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.
Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a
donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre
mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un
service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.
Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus
appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le
journal au diable.
Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque
chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile
ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié
en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez
(à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des
articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon
que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne.
Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un
tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante
(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la
solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa
lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un
rédacteur?
Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis
franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et
je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une
direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant
sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux
que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification
avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour
avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre
confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez
sans lumières et sans capacité.
Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes,
vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent
vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que
vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir
renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice
d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!
Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la
république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en
offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla,
pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique
triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant
d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_
entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,
pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais,
en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en
me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.
Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre
pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une
autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que
je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous
couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai
accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié
pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction,
vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à
regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_!
Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie
de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le
journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me
fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?
Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,
je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je
demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer,
malgré le miel dont vous le couvrez.
Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et
que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il
l'a bien fallu?
Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus,
enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de
m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou
l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi
dans un cas comme dans l'autre.
Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous
préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec
M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,
et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas
besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans
un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à
un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel
si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront
pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me
préparais à faire.
Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais
quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que
de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours
de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous
entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,
Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de
t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me
tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement,
comme je sens.
Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou
le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je
paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai
pour le conseil de révision de Maurice.
J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq
heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait
des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.
GEORGE SAND.
CCXLI
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Nohant, juin 1844.
Chère amie,
Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et
il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par
l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil
dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des
fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.
Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi
larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.
M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu
traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à
passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont
revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous
les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est
l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les
plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a
beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il
soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières;
ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous
arrivent pas.
Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer
après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye
peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée
plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore
combien de noyés il faudra compter.
J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la
campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je
n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue;
mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici
l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il
fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.
Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout
et que vous prenez la vie le moins mal possible.
J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu
des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il
se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa
prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on
le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut
manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus
confié, plus pardonné?
Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et
souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et
difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en
nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.
La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.
CCXLII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 12 septembre 1844.
«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci:
_la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la
fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à
chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien
populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de
musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits,
que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les
retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même
temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on
l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et
durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre
ouvrier à se respecter lui-même.
«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins
pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi,
des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique,
et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété
infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger
l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître.
C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a
tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie
qu'il faut pour cela.
«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et
l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et
_brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies,
il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets
chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.
Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant,
l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour
le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des
connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a
jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière
admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il
faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.