En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que

ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion,

mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible,

d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est

bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de

sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle!

Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta

réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.

Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet.

GEORGE.

CCXXX

A MAURICE SAND; A PARIS

Nohant, 17 octobre 1843.

Mon enfant,

Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès.

Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé

personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On

ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il

m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de

l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes.

Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi

jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en

délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus

l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine,

plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une _parole_ de ma

réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la

contradiction ni au procès.

Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et

attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et

tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette

Fanchette.

Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre.

La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de

l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire

imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des

comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il

trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par

celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras

celle-ci plus tôt par la poste.

Rassure-toi sur la _Revue indépendante_. Je connais à fond leur position

maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait,

Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin

de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires.

Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut

d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne

ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai

pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.

Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et

je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ;

car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus

l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ.

La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent

plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave

est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix

mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à

Châteauroux pour cela.

Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes.

Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me

remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade.

Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi.

TA MAMAN.

Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.

Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois.

CCXXXI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, l4 novembre 1843.

Mon amie,

Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot

de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de

lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui

peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains

petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être

cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne

me trompe pas.

Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir

Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien

de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait

négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut

qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu

dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où

il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour

les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et

de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai

écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la

_Revue_. Mais cela n'est peut-être pas assez.

Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous

cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me

bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les

charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et

les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas

le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non?

Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de

son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le

découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque.

Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit

redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous.

Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres

cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas

contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à

Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher.

Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter

l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les

ténèbres.

A vous de coeur.

G.

Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dévouement sont notre

secret à nous.

CCXXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 16 novembre 1843

Mon chéri Bouli,

Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à

pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout

étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je

t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et

elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise _en mal_, et

je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons

tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ à la ronde effaceront tous mes

sermons.

Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La

campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste,

et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir

tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en

faut.

Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil,

Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs

fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et

la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant,

n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme

de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais

sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants

pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste,

très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps:

_Silence!_ d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus

prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout

en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les

tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis

reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme

par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord

que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.»

Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une

promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille

des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de

hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut

revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec

une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul

n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait

du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque

action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le

silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation

intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus

beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.

Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche

(fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces

derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste.

Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait:

«Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires

que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à

sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses

engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant:

«J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien

qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce

qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de

faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied.

Nous travaillons toujours à organiser le journal _la Conscience

populaire_, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de

Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ.

Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle

y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses

études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée

à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit

qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison

sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce

n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un

peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se

tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle

s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en

consoler.

Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus

besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir

hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant.

Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à

mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me

manquera. À jeudi.

Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons

des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du

dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir.

Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.

CCXXXIII

AU MÊME

Nohant, 28 novembre 1843.

Cher mignon,

Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis,

mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par

une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage.

Ce n'est pas à Paris que vous avez un _parieux temps_. Après avoir

recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et

autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire

retoiser les glacis de maître Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le

père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est

un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui

en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit

toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître

Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit

pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me

promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laissé sur

une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées.

Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons.

Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet.

C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de

l'_Éclaireur de l'Indre_. C'était le comité de salut public. On parlait

à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a

fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme

un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules

Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous

comptes faits, recettes et dépenses, chaque _patriote_ taxé au tarif de

sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création

de l'_Éclaireur_, dont seront bien _décrétés_ MM. Rochoux et Compagnie

qui n'ont guère été _acrétés à ce matin_ en recevant la _Revue

indépendante_.

Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures,

programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu

travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ à maître Pernet

ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai

probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 décembre. C'est

un peu leur faute.

Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à

Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la _Comtesse_ pour la

prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je

ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se

précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal

à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur

d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement,

_mais plus que jamais_, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous

trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce

n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que,

pour cela, on peut trouver un homme de talent!

Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin

hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des

publicistes.

Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau

temps que je quitte, et les _émotions de la politique berrichonne_, qui

m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je

pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain

au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma

lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je

n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un _poirat_

superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à

Paris!

La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans.

Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.

[1] Chausson aux poires, gâteau berrichon.

CCXXXIV

A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 29 novembre 1843.

Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve

grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour

ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour

ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine

d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera,

j'espère, lorsque le journal aura paru.

Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos

amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder.

Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre

programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement,

intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par

ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste

arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures.

Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas

représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings

liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez

raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des

droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un

devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le

pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public

n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de

Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa

bourse au brillant succès du _Bien public_, de Macon. Ce journal de

localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur

que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne

puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre

_Éclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms

illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande

intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être

réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons

dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux

projet. Il ne s'agit que de les réunir.

Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a

passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur

tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son

caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas

une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés

de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée

commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie

aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand

généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment

synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme

d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire?

On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On

se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans

son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans

la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le

coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait

infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les

rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se

reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux

d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit,

on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque

numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde

produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde.

Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager,

dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et

significative de l'esprit du pays.

Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon

nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de

quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même

que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon

concours inopportun.

Tout à vous de coeur.

GEORGE SAND.

CCXXXV

M. F. GUILLON, A PARIS

Paris, 14 février 1844.

M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la

crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise,

George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple

fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole,

toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler,

penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le

vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui

cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous

donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout,

qu'un croyant docile et pénétré.

D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait

ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du

philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu

plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.

Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi

sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une

petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la

religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le

sentez dans le vôtre.

Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir.

Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de

_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y

a pas de difficultés matérielles à notre association.

Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent

naître de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et

de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous

et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas

d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que

vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous

deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.

Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du

fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et

je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à

poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorité_ de vous

dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à

celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma

loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une

heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce

que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou

un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant

vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous

répugne d'y étudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre

liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie.

Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie,

vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre

l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous

accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les

dernières pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez

pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut

pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé

par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites

cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y

a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux

un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis

qu'en entrant dans la réalité, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent

de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux.

_Nous voilà!_ Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous

aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous.

Tout à vous.

G. SAND.

CCXXXVI

A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 16 février 1844.

Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant

lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les

conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se

trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de

lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en

détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 15 / 20 段