Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour

et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y

suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance

et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance,

que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits

par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli,

par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que

l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait

peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie

qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui

adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les

morales et sciences du passé et du présent.

Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on

a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur

l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois

ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut

couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement;

il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous

offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre

l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude,

et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez

verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son

coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des

travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop

agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là

ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une

religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un

sonnet dans la tête d'un homme?

Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de

vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme?

Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des

solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition

et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux

d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces

admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne

conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la

poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.

Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus

comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira

son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures

solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.

Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si

elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans

qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous

prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et

chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous

verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète,

et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science

divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.

C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs,

et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez

commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute

vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen

et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre

imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la

terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent

votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir.

Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour

moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son

enfant le nom de l'un des miens.

Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez

de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne

les montrez pas, si ce n'est à Désirée.

CCXXIV

A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS

Nohant, 18 mai 1843.

Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame,

que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté.

J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas

sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru

remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits,

supérieurs de notre époque.

Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus

que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus

que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les

ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est

littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les

âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous

avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de

vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même,

et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos

yeux, d'une grande importance.

J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger

autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable

que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue

davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux,

si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais

craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne

me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir

d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.

Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos

désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent

forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir

exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée

et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi,

et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient

répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs

propres, dans le compte rendu.

Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai

encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la même

sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un

roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que

j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai

pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez

qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un

roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est

une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez

proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez,

avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a

pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui

remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que

faiblement.

On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde

où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et

d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui

jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué.

Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un

véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et

compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore?

quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites

qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que

vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de

votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien

tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.

Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien

certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre

caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine,

madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte

de courage que nos amis aient le droit de nous demander.

Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

CCXXV

A MAURICE SAND, A GUILLERY

Nohant, 6 juin 1843.

Mon cher enfant,

Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique

tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu

le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer

avant tout.

Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze

jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour

revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller

d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien

que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as

entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur

pour le travail.

Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu

t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père

le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai

pas si mal élevé.

Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on

ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de

courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se

suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est

bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien

longues si je ne me plongeais dans les bouquins.

Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du

_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Écossais_. Il va en résulter un

roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de

tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.

Je reçois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie

des réflexions que ma _plume gracieuse sème par-ci, par-là_ sur

l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race

slave depuis _la mer Égée jusqu'à sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras

donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage.

Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec

impatience.

CCXXVI

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 13 juin 1843.

Chère amie,

Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu

d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la _Revue_ pour le numéro

du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai

été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à

m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce

triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis,

je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour

lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le

vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois,

un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée,

je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait

_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entièrement que je suis

_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais

su. Cela compense bien la pluie.

Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour

surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère

habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier

où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche

et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux

et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon

Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout

des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperçois mon

erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès

de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler

littérature et l'autre philosophie transcendante.

Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme

nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous

empêchera de mener une vie de cocagne.

Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou

n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère

et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au

moins quand vous lui écrirez.

Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui

de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la

franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi

qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que

j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui,

enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux

Jésus_.

Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je

n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et

de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous,

accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.

CCXXVII

A M. LE COMTE JAUBERT[1],

DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES

Nohant, juillet 1843.

Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire

berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail

intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais

une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je

me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que

j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette

prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français

le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont

l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre

prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu

téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent

meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte,

vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont

pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu

compléter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif

_que je mangisse_; première personne du pluriel _que je mangissienge_.

Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être

un peu pédants et de faire les puristes.

Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous

volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et

le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer

une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns

certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice

à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse

amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de

mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une

prononciation très accentuée. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans

leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent:

_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-là là_, celui-là; et _quaqui-là là là_,

celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent _quatchi-là, quatchi-là,

là_, et _quatchi-là là là_, ce qui ne manque pas de caractère, comme

vous-voyez: au féminin, _qualchi-là, qualchi-là là_, etc. Nous avons

bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-là,

c'tella-là. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _façons de parler

champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mépris.

Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier

_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous

prononçons _bouffé_ (nous disons plus élégamment _bouffret_), et je

crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne

orthographe, d'écrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui

écrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne,

que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres.

Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans

tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent

à lui donner son véritable nom: _l'Alleu_.

Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères

éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à

notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création

indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_

berdin (qu'il faut écrire, je crois _bredin_, parce que nous disons

beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller,

_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie

l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra

bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple

adjectif de _fafiot_ me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous

ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-à,_

l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et

dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas

dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son _droit de cité_, comme

disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai

que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve

admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en

erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_

signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne,

_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre

acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser.

Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune

des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue

indépendante_, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle

notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le

publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant;

je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me

permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.

Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et

pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que

l'assurance de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

[1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage,

1812.

CCXXVIII

A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)

Nohant, 2 octobre 1843.

Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à

travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup

plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni

auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne.

Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux

portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait

une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de

bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1]

Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me

laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de

vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin

sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie,

avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse

tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris.

J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne

l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures,

une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire

faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à

minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant

prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer

encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre

efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter

dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois

ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait

pas trop vieux pour le comprendre.

Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze

jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se

plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement

pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à

Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même

engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que

courir les bois et danser la _bourrée_ tout le temps qu'elle a passé

ici.

Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici

jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite,

nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un

nouveau plaisir.

J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en

le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que

celui de Paris.

Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez

ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous

aime pour toujours.

G. SAND.

[1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.

CCXXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 8 octobre 1843.

Mon cher Charles,

Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de

_Fanchette_, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de

bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne

fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de

haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à

une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement

égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la

bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.

L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus

dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les

ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne

fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc

_flattée_ d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque

sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.

Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de

lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi,

avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens

du _petit état_, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus

bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux

d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout

apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en

lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération;

ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se

corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques

leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un

jour.

Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette;

rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription

pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale,

chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre

une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit;

on aurait distribué l'autre gratis à des artisans.

Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas

l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux

fois. Confères-en avec le Gaulois.

Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la

gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il

faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux

soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment?

ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon

village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la

bien soigner.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 14 / 20 段