Quant à notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et

j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons

à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas

de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans

l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux

et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait

avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher

à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous

l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps,

nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction

à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la

rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge

effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux.

Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de

sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie.

Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi

qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre

philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître

tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux

de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous

la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois

associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous

aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre

affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une

fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines régulières.

Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et

nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos

dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme

qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que

nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous

êtes contents de notre _honnêteté_ de principes, comptez que la _Revue_

ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples

zélés et incorruptibles des mêmes doctrines.

Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela

en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection

pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où

tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser

le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas

d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres

labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs _briolés_ par la

voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais

toujours si douces et, si complètes.

Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au

bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle

boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux

le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs

d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la

fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris.

Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has,

que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous

des paltoquets.

Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me

fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma

grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre

patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et

dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de

Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne

me donnent signe de vie.

Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres

incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante

où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes

irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous

connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il

y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu.

Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers

enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas

l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.

A toi.

GEORGE.

Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare.

Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes

enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra

certainement l'automne prochain.

CCXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Paris, 21 janvier 1843.

Mon cher Poncy,

J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas

retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant

de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà

plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre

portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps.

J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais

je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.

Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant

je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des

lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on

appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai

eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même

avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une

théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre,

et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et

dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef,

comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on

ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que

pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la

métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en

manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de

vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même,

une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour

travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le

lendemain de l'inspiration.

Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la

sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre

en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à

abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop

prendre l'air aux reliques de l'âme.

Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons

affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez

que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela

était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt,

la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis,

ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je

le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais

de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour

vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais

encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de

convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc

pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si

douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans

une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes

méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant,

faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à

votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec

moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus

calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très

concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très

silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien.

Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous

convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un

bienfait.

Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une

nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule

confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre

qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons.

Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la

résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture

que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.

Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me

touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés,

seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans;

j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la

sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de

la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont

sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens

calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne

se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à

vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt

que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez

de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète,

c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de

langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en

apercevoir, de tels contresens.

Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est

lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu

expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres

avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais

je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et

j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes

le sont.»

Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous

adressez à _Juana l'Espagnole_ et à diverses autres beautés fantastiques

des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un

poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter

toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir

jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus

délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter

le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre

portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous

êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas

quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et

chanter leurs bras voluptueux.

Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du

peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il

n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes,

il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas

seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là

l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.--La cause doit être un

grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les

vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et

de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse

pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur

de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du

moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez

exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait

Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix!

Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous

conservez ces vers:

.... J'aime toutes les femmes,

Parce que le Poète aime toutes les fleurs.

n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous

arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le

parfum des fleurs.

Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez

encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant

qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers

que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier

envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle

Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu

véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et,

quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous

inspirera.

Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.

Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.

Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de

violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de

Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il

est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second

volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux

demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui

montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes

dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je

ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge.

Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que

j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas

tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser

qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons

un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent

pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos

feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la _Revue

indépendante_. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir

imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis

d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une

ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les

manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je

crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout,

ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon

secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux,

des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc.

Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas

le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et

depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron

et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint,

Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau,

Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame

N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant

endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.

Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous

consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en

un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers

forts, et en le faisant enregistrer au bureau.

Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.

Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre

métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un

mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne

pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de

l'_Épître à Béranger_, où vous parlez de votre truelle, avec tant

de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous

constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on

a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie

tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé

de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le

ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce

que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est

la _Revue indépendante_ qui a osé la découvrir un beau matin.

Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez

donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature

avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce

que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure

question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au

fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la

corruption des _classes moyennes ou supérieures_, comme on les appelle,

tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un

certain point et ne passera pas les limites du clocher.

CCXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY

Paris, 21 février 1843.

Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant

mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par

conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu

Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon

coeur.

Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.

Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui

écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice,

gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à

Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il

partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus

tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta

parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire

partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être

avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à

acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin

bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa

vie.

Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant

chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il

en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je

crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va

lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze

jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te

l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à

son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont

décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu

me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence

dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou

de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse

dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de

l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à

chapitrer Maurice sur ce point.

Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne

petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa

simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille

tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent.

[1] Eugène Delacroix.

CCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Paris, 26 février 1843.

Mon cher enfant,

J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la

_Belle-Poule_, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans

les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger

de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de

vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que

c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et

que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni

l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami

à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en

parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a

été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie;

et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.»

Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu

de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public,

inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux

vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez

restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et

tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins

tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide

d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné.

Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez

imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et

les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos

souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée

proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires),

nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en

tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait

pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire,

lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime

plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies.

Nous verrions bien pour cela.

En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les

meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a

fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si

on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que

vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de

se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un

imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement

dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à

un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de

cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un

peu d'argent ne vous sera pas de trop.

J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais

prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les

répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez

pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier

cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un

nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il

va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés

avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout

irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous

imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que

simplifier l'imprimerie à ce point.

La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous

la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez

vous procurer la _Revue indépendante_, vous y verrez, au numéro du 25

janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.

Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits

philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la

force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus

et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que

je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 13 / 20 段